Les univers parallèles
Le point de vue de l’observation courante Naturellement, les auteurs fantastiques et de science-fiction ont volontiers traité le thème, si fascinant, du contact soudain entre notre univers perceptif et d'autres régions, existant ‘ailleurs’, mais dans un ‘ailleurs’ se situant dans le même plan, au même niveau d'existence que le nôtre. L'un des plus beaux exemples est la longue nouvelle de l'auteur belge Thomas Owen : « Etranger à Tabiano », publiée dans le recueil « Cérémonial nocturne: Contes insolites » (Collection Marabout, 1965). Le héros du récit se trouve dans sa barque, perdu en un épais brouillard. Quand il en émergera, il se trouvera avoir abordé en un pays inconnu situé dans un univers autre que le nôtre. Il ne s'agit pas d'une région différente, d'un autre plan d'existence: les lieux, les hommes sont tout aussi réels, tangibles, palpables que dans notre monde. Tabiano se trouve clos sur lui-même d'une part par la mer sans limites, de l'autre par une région montagneuse et désertique. « A l'horizon, des montagnes blanches dont on eut dit les flancs couverts de miroirs, brasillaient au soleil. Lorsque le jour baissait, d'extraordinaires jeux de lumière métamorphosaient cette cordillère rocheuse, dont on devinait mieux dans une douceur accrue, plus supportable à l'œil, qu'elle était faite d'une pierre où le mica affleurait de toutes parts ». En certaines circonstances, il se produit un épais brouillard,
au cours duquel se réalise le contact entre cet univers et un autre
: « Nous cheminions dans une sorte de brouillard dense, étonnamment
agréable au toucher, neutre, sans odeur. Je m 'y sentais plus léger
que dans l'air (...). On dit (...) qu'à la faveur, ou la défaveur,
de ce phénomène relativement rare, il arrive que certains
disparaissent, ayant franchi la limite du lieu et du moment, désormais
perdus pour les leurs. (Mais, sans doute en un autre monde qui les a absorbés,
recommencent-ils une vie nouvelle.)
On pourrait songer à un autre sens possible susceptible d'être donné à ce passage : dans les traditions de haute magie, il est fait allusion à la terrible muraille de flammes que le téméraire doit franchir, s'il veut dépasser les apparences sensibles nous atteindre les plans supérieurs à la vie terrestre particularisée. Dans de nombreux récits de science-fiction, on trouve le thème
complémentaire de celui des ‘apports’ (pour reprendre
le terme spirite : les choses ou êtres d'un autre monde qui se manifestent
tout d'un coup dans notre univers à nous) : celui de la disparition
soudaine d'objets ou de personnes, qui passent de notre monde à
un ‘univers parallèle’. Mais la question se posera
: oui ou non, de telles disparitions -passages ‘ailleurs’
plutôt- se produisent-elles dans la réalité? En éliminant
les récits mythiques et aussi l'interprétation fabuleuse
de faits normalement explicables, il reste quand même un noyau troublant
de cas de ce genre. Lors d'un voyage en Cornouailles britanniques (octobre 1961), nous apprîmes nous-mêmes un fait de ce genre, qui avait défrayé la chronique locale : la disparition soudaine d'une dame et de son chien, sur un petit chemin au bord de la mer, devant des témoins situés à distance suffisamment courte pour avoir été capables de voir toute agression soudaine, ou une chute éventuelle dans un trou ignoré. On ne revit jamais cette pauvre femme, mais le cadavre de son chien -ramené par les vagues- fut retrouvé quelques jours après dans les rochers... Dans le folklore de divers pays, et dans les Iles Britanniques notamment, il nous est volontiers parlé de personnes enlevées par le mystérieux ‘petit peuple’ réfugié dans des cavités souterraines. Thème magique traditionnel, repris par de grands auteurs fantastiques comme Arthur Machen ou H.P. Lovecraft. Vers 1930, le Cyclops, un torpilleur de la marine américaine,
disparut par temps calme sans que les spécialistes puissent donner
la moindre explication. A supposer que des espions aient pu placer une
bombe à retardement, il serait forcément remonté
de nombreux débris à la surface, comme c'est toujours le
cas lors d'une explosion. Mais, chacun de nous n'a-t-il pas, chaque fois qu'il dort, la possibilité d'entrer en contact avec un autre mode d'existence? Lorsque nous rêvons, et alors que notre corps repose sur un lit, nous avons conscience de vivre toutes sortes d'expériences, d'aventures qui se déroulent en des lieux variés. Et il faudrait également parler de ces visions éprouvées à l'état de veille, et dont certaines sembleraient presque revêtir l'allure de ‘matérialisations’ brusquement surgies d'ailleurs. Sur les rêves et visions, la bibliographie est particulièrement
abondante. Nous nous contenterons de citer l'un des ouvrages les plus
récents et complets, celui de Raymond de Becker : ‘Les machinations
de la nuit’ (Éditions Planète, 1965). Donnons aussi un texte, bien moins connu, où Nerval nous raconte l'un de ses rêves d'angoisse. Il est extrait du recueil : ‘Les nuits d'Octobre’ (XVII Capharnaüm) : « Des corridors, des corridors sans fin. Des escaliers, - des escaliers où l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses arches de pont... à travers des charpentes inextricables? - Monter, descendre, ou parcourir les corridors, - et cela pendant plusieurs éternités... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes ? ». Toujours cette ambivalence du rêve, générateur d'angoisses comme d'émerveillements. Mais il n'y a pas que les rêves proprement dits qui réalisent le soudain contact d'un ‘ailleurs’ avec notre univers perceptif habituel : il existe des expériences au cours desquelles, à l'occasion de certains états de conscience, l'être humain peut atteindre à l'illumination, à une sorte de véritable conscience cosmique (pour parler comme certains mystiques modernes) en partant du plan sensible lui-même. On retrouverait ici les ‘Rêveries d'un promeneur solitaire’ de Jean-Jacques Rousseau, ou encore, dans une perspective de recherche toute différente, la manière dont un Marcel Proust retrouvait le temps perdu, ou encore celle dont un André Hardellet (2) peut retrouver les expériences où la conscience passe de l'autre côté des choses, redécouvre la perception vraie et totale en brisant enfin la muraille (si ténue mais tellement dure à franchir) des apparences illusoires. Le temps peut se prêter à notre perception libérée; le déroulement linéaire de la série temporelle (passé - présent - avenir) ne serait-il pas une illusion? Pour en revenir à Gérard de Nerval, une bonne étude de Georges Poulet (publiée dans les Cahiers du Sud en 1938) a montré combien, dans ce récit, le temps n'est plus du tout le même que le cadre rigide auquel nous accoutument nos expériences quotidiennes. L'homme n'oublie-t-il pas de remarquer combien il vit dans ‘l’extraordinaire’, à y bien réfléchir? Prenons une expérience apparemment si banale : la mémoire. Grâce à cette faculté, ne pouvons-nous pas revivre à volonté, avec toutes leurs nuances, tous leurs détails, les événements passés? Le monde des images mentales ne vieillit pas... Des expériences exceptionnelles (vision panoramique de tous les faits vécus durant la vie terrestre) - celle des noyés ou perdus sauvés in extremis, comme des faits d'une observation facile (la manière dont, brusquement, un petit fait que nous croyions oublié depuis des années, nous saute aux yeux) attesteraient le caractère total de la mémoire. Le point de vue traditionnel
A un degré de plus, nous aurons l'obtention de véritables ‘matérialisations’, qui s'opèrent en cas de réussite du processus magique. Les auteurs fantastiques ont volontiers utilisé le thème des évocations magiques. Citons l'un des plus remarquables contes de notre ami Claude Seignolle : ‘Le rond des sorciers’, directement inspiré du folklore magique de la Sologne. Il est tout naturel que les maîtres du fantastique aient été fascinés par la possibilité, traditionnelle en magie, de ‘court-circuiter’ les conditions sensibles habituelles d'espace et de temps. Dans ses ‘Nouveaux contes de Canterbury’ (Collection Marabout, 1963, p. 267 et suiv.), le grand auteur belge Jean Ray avait donné un récit : ‘Le fleuve Flinders’, qui est sans doute un modèle du genre. Il y est question d'une région située au sud-est de l'Australie, et où la magie ancestrale des aborigènes permet, à celui du moins qui osera en utiliser les secrets, la maîtrise des conditions spatio-temporelles. Le soudain bouleversement des conditions sensibles habituelles se trouvant toujours annoncé par un étrange phénomène vibratoire : « Quelque chose siffla dans les airs, comme une fronde qui se détend ». Dans un autre conte fantastique du même recueil, Jean Ray semble nous laisser supposer sa connaissance personnelle des traditions magiques. Il y écrit en effet (‘Le Bonhomme Mayeux’, p. 135 des ‘Derniers Contes de Canterburv’) : « ...des sciences anciennes et nouvelles, appartenant au trésor infini du savoir de la divinité : science tantrique, connaissance hermétique des prêtres comme des initiés... les fantômes, formes simples de la vie pensante, sont créatures à dimension unique. Chacune de ses dimensions ajoute un poids effroyable à l'essence... L'homme et les choses qui sont de son domaine, créations tridimensionnelles, sont lourdes et grossières au-delà de toute imagination. Il se peut qu'une science de l'avenir, encore jalousement cachée dans l'inconnu, leur octroie la connaissance des êtres qui se meuvent sur un plan encore fort mystérieux : celui d'une quatrième et dernière dimension. Les rêveurs qui les auront revêtus des incroyables atours des dieux, mourront d'effroi et de douleur en les découvrant des milliers de fois plus denses que le fer et le plomb, écrasés par la matière, incapables d'un geste vers la lumière ». On retrouve ici un double thème traditionnel, commun aux systèmes magiques et à nombre de théologies : celui de la chute par émanation (qui est dégradation, épaississement); celui, d'autre part, de l'existence dans ‘l'ailleurs’ de régions supérieures et inférieures, d'états paradisiaques ou terribles d'existence, d'entités célestes ou infernales. Et nous retrouverions les révélations célèbres de Saint Paul (‘Epître aux Éphésiens’. VI, II) : « Car nous avons à combattre... non contre des hommes de chair et de sang, mais contre des Principautés, contre les Princes de ce Monde, c'est-à-dire de ce Siècle Ténébreux, et contre les Esprits de Malice répandus dans l'atmosphère ». Thème traditionnel, qui se retrouve sous le fantastique et la science-fiction contemporains. Il nous suffira de mentionner les récits de Lovecraft, peuplés d'inconcevables horreurs venues ‘d'ailleurs’. Même un thème aussi franchement ‘science-fiction’ que celui de la totale relativité des expériences sensibles d'espace et de temps se retrouverait dans les traditions spirituelles. On sait comment Mahomet, qui était tombé en extase au moment où une jarre d'eau se renversait, eut le temps de voir des formes plus ou moins extraordinaires dans toutes les merveilles des états célestes et infernaux d'existence avant de reprendre ses sens… en s'apercevant que la jarre ne s'était pas encore complètement vidée. Toutes proportions gardées, cela va sans dire, de telles expériences peuvent être vérifiées à l'occasion de ce prodige relativement fréquent : le rêve durant lequel nous connaissons mille aventures, alors qu'il s'est objectivement écoulé un temps minime (dix minutes par exemple). Dans les traditions de nombreux peuples, il est décrit des lieux, des régions dans lesquels cesseraient de jouer les lois normales de notre réalité sensible — y compris celle du vieillissement et de la mort. En Asie centrale, ce sera le fabuleux royaume de Shangri-la, où les êtres ne vieillissent pas tant qu'ils y demeurent.
Il faudrait également mentionner un étrange thème légendaire traditionnel: celui de l’Agarttha. Selon les témoignages rapportés par Saint Yves d'Alveydre (‘Mission de l'Inde’) et Ferdinand Ossendowski (‘Bêtes, hommes et dieux’- Plon éditeur), il s'agirait effectivement de l'existence de fantastiques régions sises très profondément au cœur de notre planète, dans de prodigieux cavernes et abîmes, à l'échelle inconcevable. L'étrange roman de H. Bulwer Lytton : ‘La race qui nous exterminera’, utilise ce thème légendaire. L'idée de races habitant l'intérieur même de la terre est d'ailleurs répandue dans les contes et légendes d'Asie centrale, des pays celtiques, d'Amérique du Nord, d'autres régions aussi. N'oublions pas non plus, et c'est ce qui aurait pu donner naissance à ces légendes, l'utilisation des grottes et cavernes, depuis le plus lointain passé, pour des mystères initiatiques. D'où ces fort pertinentes remarques de René Guenon (‘Le Roi du monde’. Editions traditionnelles, p. 55) : « ...on pourrait observer, d'un façon générale que le ‘culte des cavernes’ est toujours plus ou moins lié à l'idée de ‘lieu intérieur’ ou de ‘lieu central’, et (...), à cet égard, le symbole de la caverne et celui du coeur sont assez proches l'un de l'autre. D'autre part, il y a très réellement, en Asie centrale comme en Amérique et peut être ailleurs encore, des cavernes et des souterrains où certains centres initiatiques ont pu se maintenir depuis des siècles… Mais il existe aussi des légendes où il semble s'agir en fait de l'accès dans des régions situées ailleurs que dans notre univers perceptif normal. Citons la tradition judaïque sur la mystérieuse cité appelée ‘Luz’. Certes, il nous est dit l'existence d'un amandier (lequel se dit également luz en hébreu), au pied duquel se trouve un trou permettant de pénétrer dans le souterrain qui conduit à la ville cachée. « L'Ange de la Mort ne peut pénétrer dans cette ville et n'y a aucun pouvoir ». Pourtant, il semble bel et bien s'agir de régions situées en dehors de notre perception sensible normale. Le point de vue scientifiqueSi nous abordons le problème des univers parallèles d'un point de vue scientifique, il faut se garder d'un double écueil : déformer les vérités traditionnelles ; déformer, faute de compétence, les travaux des savants. Il est néanmoins fort utile d'en aborder les extraordinaires conséquences. Dans le n° 28 (1966) p. 43-48, de la revue ‘Planète’, l'auteur qui signe Jérôme Cardan (Ce n'est pas le célèbre magicien de la Renaissance, mais un savant actuel dissimulant son identité pour des raisons évidentes) n'hésite pas à nous le dire dans le titre même : ‘Des physiciens croient aux univers parallèles’. A ce propos, il procède à l'étude des expériences réalisées sur la nature du temps au niveau des microparticules (c'est-à-dire des composants de l'atome, que la physique classique croyait indivisible). Il cite (p.43-44 de l'étude précitée) un article, intitulé ‘Time reversal’, qu'a publié en août 1965, dans le ‘Science Journal’, le docteur J.H. Christenson, de l'Académie new-yorkaise des Sciences : « Une hypothèse audacieuse suggère qu'il existe un univers fantôme ressemblant au nôtre : il n'existe qu'une interaction très faible entre ces deux univers, de sorte que nous ne voyons pas cet autre monde : il se mélange librement avec le nôtre ». A la fin de 1964, on a découvert une particule élémentaire, le méson K2 0 pour préciser, qui ne respecte pas la loi microphysique de l'irréversibilité du temps. Selon le Docteur Christenson, cette particule se conduirait d'une manière aussi étrange pour la raison suivante : elle se trouve perturbée par les forces d'un autre univers, parallèle au nôtre !
Selon l'astrophysicien Robert Jordan, l'apparition d'étoiles nouvelles (‘les Supernovae’, tout spécialement) s'expliquerait par le phénomène suivant : des masses matérielles acquérant assez d'énergie pour devenir capables de franchir la barrière séparant deux univers : c'est ainsi qu'elles passent dans le nôtre. Quant à l’anti-matière, il s'agit de quelque chose
de tout différent (bien que l'hypothèse possède ses
propres implications pour le problème des univers parallèles).
Celle-ci obéit aux mêmes lois, exactement, que la matière
constitutive de notre univers ; simplement chacune des particules de l'antimatière
possède une charge électrique inverse de celle qu'elle a
dans la matière connue. Il ne pourrait donc pas y avoir d'interpénétrations
entre notre univers et un univers composé d’antimatière
: les contacts ne pourraient avoir qu'une seule conséquence : l'explosion
immédiate, la destruction radicale. Cet article magistral nous avait été donné par notre regretté ami Serge Hutin N.B.- Le lecteur trouvera des éclaircissements sur le problème
des ‘univers parallèles’ dans le livre de Serge Hutin
: ‘Des mondes souterrains au Roi du monde’ (Albin Michel,
1975).
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