
Troyes : le val de Lumière
Bernard
de Fontaines
La chaîne continue avec Bernard de Fontaines qui rejoint Cîteaux
à la tête de trente compagnons. Ce jeune homme de vingt-deux
ans, né en 1090 au château de Fontaines, près de Dijon,
du chevalier Tescelin de Fontaines et d'Aleth de Montbard, est issu de
la famille des comtes de Bar-sur-Seine. Ses études, très
poussées, se déroulèrent chez les chanoines de Saint-Vorles,
à Châtillon-sur-Seine.
Trois ans après son entrée à Cîteaux, sur demande
du comte Hugues lui-même, Bernard part en Champagne fonder une nouvelle
abbaye emmenant douze frères avec lui.
Les moines, parmi lesquels figurent quatre frères de Bernard, son
oncle Gaudry de Trouillon et ses deux cousins, choisissent une vallée
désolée et profonde sur la rive gauche de l'Aube située
entre Langres et Troyes, le Val d'Absinthe où ils y construiront
Clairvaux.
Lorsqu'il décède en 1153, celui qui deviendra saint Bernard
vingt ans plus tard sur décision d'Alexandre III, laisse une abbaye
de Clairvaux -l'une des « quatre filles de Cîteaux »-
en pleine prospérité, dont dépendent trois cent cinquante
maisons.
Mais, surtout, il a mené à bien la mission de sa vie : la
reconnaissance de l'Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple
de Salomon. Et cela devait se faire à Troyes, lors d'un concile,
le cinquième organisé en cette bonne ville.
Après une intensification soudaine des courriers entre Bernard
de Clairvaux et les neuf Chevaliers de Terre Sainte, dans les derniers
mois de 1127, Baudoin II envoie Etienne de la Fierté et plusieurs
d'entre eux en Europe. Pour cette ambassade, ils sont porteurs d'une lettre
du roi de Jérusalem dont la teneur résonne d'un singulier
écho : «Les frères Templiers, que Dieu inspira pour
la défense de cette province et protégea d'une façon
remarquable, désirent obtenir la confirmation apostolique, ainsi
qu'une règle de conduite. À ce fait, nous avons envoyé
André et Gondemare, illustres par leurs exploits guerriers et la
noblesse de leur sang, pour qu'ils sollicitent du Souverain Pontife l'approbation
de leur Ordre et s'efforcent d'obtenir de lui des subsides et des secours
contre les ennemis de la foi. »
Cette mission diplomatique les mène donc auprès de Bernard
de Fontaines et d'Honorius II. L'affaire devant sans doute être
menée rondement, dès l'aube du 14 janvier 1128, un Concile
d'une importance exceptionnelle se réunit à Troyes, sous
la présidence de Mathé, évêque d'Albano, légat
pontifical.
En effet, pour obtenir la réunion rapide d'un Concile solennel,
Bernard n'hésite pas à recourir au pape, à son légat,
aux archevêques de Reims et de Sens. Une satisfaction totale, on
le voit, lui fut donnée avec célérité.
Troyes, en ce 14 janvier 1128, compte une pléiade d'ecclésiastiques
: deux archevêques (Reims et Sens), dix évêques, dont
Hugues de Montaigu d'Auxerre, sept abbés, parmi lesquels Etienne
Harding en personne, les plus hauts dignitaires du monde chrétien
réunis autour de leur chef spirituel à tous, Bernard de
Fontaines, abbé de Clairvaux, réelle autorité du
Concile. Marion Melville remarque que «...l'assemblée se
compose presque entièrement de ses amis, ses disciples, ses correspondants
assidus ».
Assemblée comprenant en outre les scoliastes, maître Foucher
et maître Auberi de Reims, le comte de Nevers, Thibaud II le Grand,
septième comte de Blois et huitième comte de Champagne,
l'un des plus grands seigneurs de son temps, une foule de puissants personnages
dont Jehan Michiel, « humble écrivain des sentences qu'il
dirent et jugèrent». Et, bien sûr, Hugues de Payns
avec cinq de ses frères... Cette élite de la spiritualité
chrétienne médiévale a donc pour tâche de reconnaître
officiellement l'Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de
Salomon, devenu Ordre du Temple, fort de ... neuf frères ! Pour
lui consacrer une telle solennité, il fallait qu’on attende
beaucoup de cet embryon...
Jusqu'au Concile de Troyes, les Chevaliers vivent suivant une règle
proche de celle de saint Augustin, adoptée avant eux par les chanoines
du Saint-Sépulcre. Le Concile doit à la fois entériner
l'existence de leur Ordre et conférer une nouvelle règle
à celui-ci. Préparée sans doute successivement par
le patriarche Théoclète, 67e successeur de Jean, puis par
Etienne de la Fierté, patriarche de Jérusalem, et Hugues
de Payns, premier Grand Maître, la règle proposée
à Troyes s'inspire de celle des Bénédictins. Elle
est révisée par Bernard lui-même, d'où la marque
de Cîteaux alliée à l'inspiration occulte de la règle
essénienne du Maître de Justice.
UNE FAMILLE POUR LE TEMPLE
Les descendants
de Herbert de Vermandois gouvernent Troyes jusqu'au XVe siècle
en ligne directe, puis en collatérale, avec Eudes de Blois (1023-1037).
Tous, jusqu'au dernier des comtes de Champagne, Henri III, lequel rendit
l’âme en 1274, ont, d'une manière ou d'une autre, participé
à l'avènement de l'Ordre du Temple, dans un premier temps,
se sont montrés alliés fidèles de celui-ci dans un
second. Et cette province est une terre d'élection pour les Templiers.
Historiquement, on peut voir en cette région privilégiée,
la jonction de certains courants traditionnels, d'origines différentes
: courant gréco-latin signifié par Ovide, courant celtique
symbolisé par le Graal, fusionnant dans le courant judéo-chrétien
qui les reçut « en dépôt » grâce,
entre autres, à la personnalité éminente de Bernard
de Clairvaux.
En outre, la Champagne se révèle particulièrement
perméable à l'influence arabe véhiculant certains
éléments proprement hermétiques. Avec celle-ci se
dévoile, sans aucun doute, l'apport de Gerbert d'Aurillac archevêque
de Reims avant de devenir Sylvestre II.
Tout comme Troyes, Chartres relève de la même famille, ce
dès 995, Chartres où siège une école platonicienne
florissante. De fréquents rapports et des contacts multiples, infiniment
variés en leur essence, unissent ces deux cités.
Hugues de Payns, selon certaines sources, premier Grand Maître de
l'Ordre, serait issu d'une famille noble apparentée à la
maison comtale.
Thibaud Ier, comte de 1063 à 1089, sera le protecteur des abbayes
et favorisera la réforme monastique. De son union avec Alix de
Valois, naît en 1076 celui qui deviendra Hugues Ier... et sera l'un
des neuf premiers Chevaliers du Temple. Il assiste au Concile de 1128
et après plusieurs voyages entre la Terre Sainte et Cîteaux,
céde le Val d'Absinthe dans la forêt de Bar-sur-Aube à
Bernard, à charge d'y construire Clairvaux, avant de s'en retourner
mourir en Orient.
Son neveu, Thibaud II le Grand, eut saint Bernard pour conseiller ordinaire,
lequel lui écrit, à la veille du Concile de 1128 : «
Daignez vous montrer plein d'empressement et de soumission pour le légat,
en reconnaissance de ce qu'il a fait choix de votre cité de Troyes
pour tenir un grand concile, et veuillez donner votre appui et votre assistance
aux résolutions que celui-ci jugera convenable, dans l'intérêt
du bien. »
Preuve, s'il en est besoin, que le choix de Troyes ne relève nullement
du hasard et de la confiance de Bernard envers la famille de Champagne.
Thibaud II le Grand, après avoir pris la tête de la ligue
féodale contre Louis VI, puis Louis VII, se range néanmoins
aux côtés du roi de France afin de l'aider à repousser
l'empereur Henri V.
Mais surtout, à peine clos le Concile de Troyes, il montre l'exemple:
grâce à ses largesses, les Templiers sont bientôt pratiquement
partout maîtres entre Seine et Aube. Finalement, répondant
à l'appel de Bernard de Clairvaux résonnant depuis le narthex
de la Sainte-Madeleine, à Vézelay, il prend part à
la seconde croisade (1147-1149) suscitée par la chute d'Edesse
en 1144 et dirigée par Louis VII le Jeune. Le comte de Champagne
donne même sa fille Adèle en mariage à son suzerain.
Son fils, Henri Ier le Libéral, devient comte à l'âge
de vingt-cinq ans, lorsque Thibaud IV meurt en 1152. Tout jeune encore,
il participe, lui aussi, à la croisade de Louis VII, monarque qu'il
soutient ensuite puissamment dans sa lutte contre l'Anglais. Il épouse
en 1164 Marie de France, fille de Louis VII et d'Aliénor, puis
se croise à nouveau en 1178.
Capturé par les Turcs lors de son voyage de retour, il ne retrouve
sa capitale qu'un mois environ avant sa mort, survenue le 17 mars 1181.
Il est inhumé dans le chœur de la collégiale Saint-Étienne,
qu'il a fondée, et où sa veuve lui fait élever un
grandiose tombeau semé de larmes d'argent.
Il doit son surnom de « Libéral » à ses innombrables
bienfaits, aux largesses qu'il n'hésite pas à prodiguer,
à l'imitation de ses ancêtres, aux établissements
religieux. Il établit ou pourvoit en donations « treize églises,
treize hôpitaux et une foule d'édifices religieux »
de sa cité.
Son fils aîné, Henri II, aura un destin tragique : croisé
en 1190, il participe à la prise de Saint-Jean-d'Acre, le 12 juillet
1191, avec Philippe Auguste puis, son suzerain regagnant la France, il
s'attache à la fortune de Richard Cœur de Lion et épouse
Isabelle de Jérusalem, sœur et héritière de
Beaudoin V. Il meurt «accidentellement» en tombant d'une fenêtre
de son palais, le 10 septembre 1197, et est enterré dans l'église
Sainte-Croix-d'Acre.
Son frère, Thibaud III lui succède sur le trône de
Champagne de 1197 à 1201. À cette dernière date,
apparaît l'ultime comte de la Champagne indépendante, Thibaud
IV le Chansonnier, personnage complexe, fascinant et romanesque. Lui aussi
lutte d'abord contre le pouvoir royal. Puis, spectaculaire renversement,
il se range aux côtés de Blanche de Castille pour combattre
ses anciens alliés. Devenu Robert de Navarre en 1234, il améliore
l'administration champenoise en la calquant sur celle de la monarchie
française. C'est un chevalier au sens véritable du terme,
et un poète auquel on doit des vers « dolents et gracieux
», dont les « chansons » comptent parmi les plus belles
du florilège courtois.
Aussi est-il « aussi célèbre par ses exploits que
par ses cours d'amour». Peut-être est-il secrètement
épris de Blanche de Castille, ce qui lui aurait alors valu son
surnom « d'amant platonique de la Reine Blanche ». Mais notons
que celui-ci peut aussi bien présenter une résonance hermétiste,
car son sens religieux n'a rien de commun avec celui des docteurs de l'université.
Ce qui ne l'empêche pas, en revanche, de chasser, et éventuellement
de faire brûler les ennemis de la Sainte Religion et autres hérétiques...
LE SENTIER DE L'ATHANOR
La
cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, entourée de ruelles
aux vieilles maisons champenoises, se dresse au centre du Quartier-Bas,
à proximité de l'ancienne voie romaine tracée dans
l'axe du soleil.
Si l'évêque Hervé en pose la première pierre
en 1208 et, en vingt ans, réussit à en pousser la construction
jusqu'au transept, elle ne fut en fait achevée qu'à la fin
du XIVe siècle… Encore, faut-il convenir de remarquer qu'une
seconde tour était prévue qui ne sera jamais élevée.
Cet édifice, reposant, si on en croit les experts, sur un sol marécageux,
fut réalisé en plusieurs périodes successives, offrant
ainsi une diversification certaine de styles et des marques correspondant
aux transitions entre ceux-ci.
Rien que pour le chœur, Norbert Bongartz, archéologue allemand,
préparant une thèse de doctorat devant l'université
de Fribourg-en-Brisgau, relève le passage de trois architectes
différents.
Curieusement, l'abbé Jean Durand rapporte une étrange tradition
liée à Saint-Pierre-et-Saint-Paul : « Au XVIIIe siècle,
le peuple considère la cathédrale de Troyes comme l'ouvrage
et le travail des Anglais». L'un des principaux attraits de cette
cathédrale réside dans l’abondance et la perfection
de ses vitraux. L'édifice en présente une surface totale
de 1 500 m2, rangeant ainsi la cité parmi les « villes saintes
du vitrail ». Troyes fut en effet le centre d'une école de
peinture sur verre de tout premier plan.
Dans une étude intitulée « Les Templiers étaient-ils
alchimistes », le regretté Louis Charpentier avance l'hypothèse
d'une collusion entre verriers et Ordre du Temple après avoir énuméré
un certain nombre d'indices et d'exemples. Et, finalement, d'écrire
à propos du sujet qui nous intéresse en ce présent
chapitre : « Malheureusement, rien ne demeure à Troyes de
cette époque et les vitraux n'y sont plus que de verre, peints
dans des époques postérieures »
Et effectivement, les vitraux qui ornent la grande nef, épisodes
de la vie de Daniel, songe de Joseph, Arbre de Jessé, etc., ne
datent que du XVe siècle.
Le trésor de la cathédrale de Troyes figure parmi les trois
premiers de France. Si on tient compte des seuls émaux, il apparaît
sans conteste au premier rang. Mais notre propos n'est pas d'en dresser
un inventaire. Contentons-nous de citer au passage une Vierge en bois
du XIIIe siècle, une seconde en ivoire, des reliquaires richement
ornés, deux magnifiques croix à double traverses d'or rehaussées
de pierreries, etc.
Ce qui nous intéresse particulièrement, par contre, trône
au centre de la salle : une magnifique châsse vitrée du XIIe
siècle séparée en deux parties. Dans la première,
le crâne de Malachie, dans la seconde celui de Bernard de Fontaines.
En effet, nous savons que Malachie rend l’âme à Clairvaux
dans les bras de son ami Bernard. L'évêque irlandais est
alors inhumé dans l'abbatiale de Clairvaux où il demeure
aux côtés de Bernard jusqu'à la Révolution
française… époque à laquelle tous les corps
enterrés à Clairvaux furent exhumés sans exception
ni ménagement. Mais les dépouilles des deux saints purent
être recueillies et sauvées et, après de multiples
péripéties, elles furent enfin données à l'évêque
de Troyes qui les dépose au trésor de la cathédrale.
Dans « À l'Orient de France », le chanoine Charles
J. Ledit démontre l'utilisation systématique de la proportion
dorée, avec une canne de huit pieds, choisie pour exprimer la signification
mystique de l'édifice : « Le problème à résoudre
à Troyes est donc relativement simple. Le Maître aurait pu
le formuler ainsi à ses élèves en loge pour un examen
de maîtrise : élever à la gloire du Christ un sanctuaire
selon la proportion dorée. Il leur donne à la fois le chiffre
clef (88'8") « leur suggérait une canne (8') et le moyen
de s'en servir (la modulation 1,618).» Conclut-il au terme de son
étude sur cette « cathédrale au nombre d'or ».
De fait, au Moyen Âge, la cathédrale n'est pas un simple
lieu de prière. Elle est aussi, et surtout, un « sentier
» que l'homme doit suivre selon un itinéraire strict et précis,
de préférence pieds nus. Le sol primitif de nos cathédrales
présentait visuellement les points de repaire de ce « labyrinthe
» sacré - qui n'est pas sans rappeler celui du Minotaure
de Cnossos - et que d'aucuns ont qualifié de « chemin de
Jérusalem ».
La cathédrale est un athanor résonant de rythmes cosmiques
et telluriques. Sa voûte a été dessinée puis
élevée suivant des proportions la rendant apte à
attirer les courants magnétiques.
Tout cela dans le but d'œuvrer à la transmutation de l'homme,
en le plongeant dans des forces relevant de l'harmonie universelle. Quant
à l'officiant, s'il se trouve convenablement orienté par
rapport à l'autel dont l'emplacement doit être inamovible,
mieux que quiconque, il capte le courant et, l'ayant reçu, le transmet
à l'assemblée. Celle-ci se trouve alors rééquilibrée
à la fois sur le plan du corps et sur celui de l'esprit.
Mutation de l'homme par le courant vital, Spiritus Mundi dans ce grand
contenant dressé à seule fin de diviniser son contenu...
AU CŒUR DE LA VILLE
Autre merveille de Troyes,
la cité aux neuf églises classées, que la collégiale
Saint-Urbain. A la fin du XIIe siècle, le quartier situé
entre les actuelles places du Maréchal-Foch et de la Libération
sont un obscur labyrinthe de ruelles bordées d'échoppes
et de masures. Un jeune garçon, Jacques Pantaléon, fils
d'un savetier, y voit jour, on ne sait trop en quelle année, approximativement
entre 1185 et 1200. Il devient pape le 29 août 1261 sous le nom
d'Urbain IV. Enfant de chœur, puis petit chantre à la maîtrise
de la cathédrale, il poursuit des études à Paris
lui valant les titres de maître des arts et de docteur en théologie.
Ordonné prêtre en 1215, il est successivement archidiacre
de Laon puis de Liège, légat du pape en Pologne et en Prusse,
évêque de Verdun en 1253, puis, dernière étape,
patriarche de Jérusalem.
L'histoire a surtout retenu son action politique. Urbain IV, dans l'Italie
compliquée du XIIIe siècle, œuvre essentiellement à
asseoir l'indépendance de l'Église en soutenant les ambitions
de Charles d'Anjou dans la péninsule. Celui-ci, élu sénateur
par le peuple de Rome en août 1263, se voit offrir la Sicile par
Urbain IV : les négociations entre le prince français et
le pape troyen aboutissent le 15 août 1264. Aussitôt, Manfred,
héritier de Frédéric II de Hohen-stauffen, assiège
Rome. Urbain IV se réfugie à Viterbe, puis à Pérouse.
Il y meure le 2 octobre après avoir prêché la croisade
contre Manfred.
Plus tard, après ses victoires d'Orvieto, puis de Tivoli et surtout
de Bénévent où Manfred trouve la mort, le 26 février
1266, Charles d'Anjou parvient à soumettre toute la Sicile.
Sur le plan purement religieux, Urbain IV se signale en instaurant la
Fête-Dieu, le 11 août 1264. Mais, devenu Urbain IV, Jacques
Pantaléon n'a pas oublié sa bonne cité champenoise
ni l'échoppe de savetier qui l'avait vu naître. Il décide,
dès la première année de son pontificat, de manifester
à sa ville « une marque d'affection et de magnificence ».
Aussi se fit-il céder, par les religieuses de Notre-Dame-aux-Nonnains,
l'emplacement de l'échoppe de son père avec tout le pâté
de maisons qu'il fait raser en 1262 afin d'édifier une collégiale
en l'honneur de saint Urbain Ier, pape et martyr.
Les travaux aussitôt entrepris ne furent pas interrompus par sa
mort : son neveu, le cardinal Aucher, également natif de Troyes
« tint à l'honneur de poursuivre l'œuvre commencée
». Ceux-ci furent pourtant troublés momentanément
et d'une manière fort curieuse : Odette de Pougy s'y oppose et,
à la tête de ses religieuses, saccage chœur et transept
en 1266.
Le XIXe siècle romantique redécouvre Saint-Urbain. L'œuvre
fut poursuivie une nouvelle fois et finalement achevée en 1905
grâce à l'acharnement des abbés Jossier, curés
de Saint-Urbain, et de l'architecte des monuments historiques, M. Silmersheim.
Transférés de Pérouse, les restes d'Urbain IV sont
déposés dans le mur à gauche du maître-autel,
en 1935. Trente ans plus tard, Paul IV érige Urbain IV en basilique
mineure.
Celle-ci avait fasciné Viollet-le-Duc qui qualifie de « génie
» l'architecte anonyme de l'édifice. Un autre archéologue,
en le découvrant, le définit sublimement en s'écriant
: « C'est l'impossible : C'est la pierre spiritualisée !...
» Quelle surprenante intuition puisque l'art gothique peut, semble-t-il,
se résumer en ces quelques mots : le triomphe de la lumière
et des lignes verticales...
Cette double notion s'épanouit merveilleusement à Saint-Urbain
dont les murs n'apparaissent que comme une simple ossature de pierre,
dépouillée et harmonieuse. La lumière transcendée
par les vitraux fuse de toute part, baignant la nef, épousant l'élévation
pleine d'audace des piliers, irradiant bas-reliefs, pierres tombales et
médaillons en enveloppant clefs de voûtes et statues... Parmi
le foisonnement de celles-ci, trois captent tout particulièrement
le regard : celles de la « Vierge au raisin » au regard si
pur, d'un Saint-Bernard de l'école bourguignonne du XVe siècle
et d'un Saint-Michel maitrisant le dragon...
Le chanoine Charles J. Ledit a magistralement relevé la signature
des « Chanoines de Pythagore » dans la construction de Saint-Urbain
: ses mesures font apparaître la « double et souveraine Tétraktys
», le nombre et les rythmes d'or, 33'3" et 66'6" (nombre
de la bête de l'Apocalypse!), passage de 33'3" à 55'5"
puis à 88'8" par médiation du nombre d'or, etc.
À sa mort survenue en 1274, Henri III le Gros ne laisse qu'une
fille, Jeanne de Navarre qui épouse le 16 août 1284 celui
qui devient Philippe IV le Bel l'année suivante : la Champagne
et la Navarre reviennent ainsi à la couronne de France.
Avec l'union
de la Champagne au Royaume, toute une époque est révolue,
tout un contexte disparait. La décadence commence avec l'interdiction,
faite par Louis X le Hutin, aux marchands flamands de fréquenter
les foires de Champagne. Au cours du XIVe siècle, celles-ci cessent
d'être des foires de marchandises pour devenir progressivement des
foires d'argent. Leur déclin s'accélère jusqu'à
leur disparition totale à l'aube des guerres de Cent Ans.
Troyes, tout au long des siècles, sut garder un certain rayonnement,
comme Reims et d'autres cités champenoises. Mais, néanmoins,
sonne la fin de l'âge d'or pour la province. Parallèlement
se dissout peu à peu l'étonnante conjonction spirituelle
qui l'avait accompagné.
De cette époque intense et glorieuse, il reste de nombreuses traces
et d'innombrables souvenirs, à découvrir au hasard de la
vieille ville « que le géomètre de Rome ouvrit au
matin de sa fondation sur le soleil levant (...) perspective sur l'infini».
Autour de la vieille église Saint-Jean, de son ossuaire et de sa
pierre tombale aux deux blasons - l'un représentant un croissant
surmontant deux étoiles, le second un cœur gravé en
son centre de la croix du Temple avec trois étoiles entourant un
chevron - errent les ombres de Rachi et de ses filles, Etienne et de Bernard,
Hugues Ier le Grand, Thibaud IV le Chansonnier, Jacques Pantaléon
et surtout du Maître inconnu de Saint-Urbain… qui hanterait
tout à tour les vieilles ruelles et les quartiers piétonniers
aux maisons restaurées, empruntant la rue des Chats, à l'atmosphère
si particulière, secrète et ensorcelante. La tradition affirme
que le lieu aurait été jadis hanté par le «
voir-loup », un énorme chat noir aux yeux flamboyants comme
des escarboucles, dévorant au plus profond de la nuit les promeneurs
attardés… et d'humain les métamorphose en une sorte
de variante du loup-garou...
Carrefour des grandes voies médiévales du Rhône aux
Flandres, de l'Orléanais au Rhin et aux Terres d'Empire, creuset
des hermétistes et des amants d'Isis, berceaux des Chevaliers de
l'Ordre du Temple, ostensoir du christianisme monacal, Troyes se souvient
de la fantastique mission spirituelle et civilisatrice qui lui fut impartie
au cœur du Moyen Age.
Daniel Réju
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