
Troyes : mystères, légendes et cathédrale
La ville de Troyes doit
surtout sa réputation au fait d'être devenue au XIXe siècle
le premier centre français de bonneterie.
Nous ne lui contesterons pas ce titre, mais l'antique cité champenoise
retiendra néanmoins essentiellement notre attention pour avoir
été, aux XIIe et XIIIe siècles, le centre d'un intense
rayonnement intellectuel, artistique et spirituel, héritage d'un
intérêt indéniablement supérieur même
si, pour le redécouvrir, il faut remonter beaucoup plus loin dans
le passé.
L'histoire de Troyes apparaît, dès le plus haut Moyen Âge
intimement liée à celle de la Champagne.
L'ancienne Trecae des Gaulois Tricasses, l'Augusto-bona gallo-romaine
devint, au Ve siècle, la capitale d'un comté et un centre
religieux important.
Très vite, le premier comte de Champagne, Herbert II de Vermandois,
parvint à unifier l'ensemble des fiefs situés entre le domaine
royal et les terres d'Empire. Ainsi, il parviendra à établir
sa suzeraineté sur le comté de Meaux et sur celui de Troyes.
Cela intervint juste après une série d'invasions dont les
plus retentissantes resteront celles des Normands qui saccagèrent
Troyes en 889, puis pillèrent la Champagne jusqu'aux confins de
la Lorraine en 926, et celle des Hongrois qui, à leur tour, à
deux reprises, pénétreront jusqu'au cœur de la province,
en 926 et 937.
DES ÉVÊQUES, DES COMTES, DES MARCHANDS
Aussi, le pouvoir féodal ne peut-il se renforcer qu'au détriment
de celui des prélats. L'histoire de Troyes conserve le souvenir
de la sourde lutte d'influence à laquelle se livrèrent,
entre 959 et 960, l'évêque Anségise et le comte Robert.
Troyes bat monnaie depuis l'époque carolingienne. Bien sûr,
ce privilège sera une nouvelle source de rivalités entre
évêques et comtes, querelles le plus souvent réglées
par des compromis.
Toutefois, il faudra attendre le règne d'Henri Ier pour voir frapper
des monnaies exclusivement comtales et sans aucune référence
épiscopale.
Cela n'empêche pas la ville de s'étendre et de se doter d'une
nouvelle enceinte, englobant les églises Saint-Aventin et Saint-Nizier
à l'est, Saint-Denis au sud, Saint-Jean-du-Marché, Saint-Rémi,
l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains et l'église Saint-Nicolas,
près du castel, à l'ouest, tandis que des agglomérations
jusque-là éloignées, deviennent des faubourgs de
Troyes.
Car un phénomène nouveau apparaît : le grand mouvement
commercial avec les « foires de Champagne ».
Seigneurs et marchands y trouvent avantage commun, et la politique comtale,
dans une large mesure, assurera la prospérité de Troyes
et des autres villes de foire champenoises.
A la fin du XIe siècle, expansion économique et autorité
seigneuriale se concilient et se renforcent mutuellement.
Le dernier des Vermandois meurt en 1023.
Le comté de Troyes, tout comme celui de Meaux, revient à
la famille de Blois. Aux XIIe et XIIIe siècles, les comtes de Blois-Champagne
figurent parmi les grands feudataires du Royaume et, en 1234, cette même
famille recueille le Royaume de Navarre, hérité de Blanche
de Navarre, fille de Sanche VI et mère du comte Thibaut IV, dit
le Chansonnier.
Cette époque chevauchant trois siècles, du XIe au XIIIe,
constitue véritablement l'âge d'or champenois qui voit la
province tout entière, et Troyes, en particulier, resplendir dans
tous les domaines.
La Champagne organise six foires annuelles, chacune d'entre elles durant
plusieurs semaines. Troyes achève le cycle, avec deux foires consécutives.
Les marchands du monde entier s'y rencontrent. Les denrées traditionnelles
de l'Occident y côtoient les produits rares venant du monde oriental.
Ainsi, Troyes et la Champagne canalisent-elles le mouvement des marchandises
et des hommes, entre autres à partir des villes de Flandres et
d'Italie du Nord.
Et, par la même occasion, celui des idées.
En outre, Troyes demeure un centre religieux de tout premier plan. Le
chantier de la cathédrale est ouvert en 1208. La cité y
trouve un nouvel essor, accueillant ainsi d'innombrables corporations
d'ouvriers et d'artisans, des tailleurs de pierre aux imagiers, en passant
par les orfèvres...
LES SEPT ET LE DÉSERT
Sylvestre II
Mais le foyer philosophique et spirituel qui, partant de Troyes, embrasera
la Champagne, puis la France et l'ensemble de l'Europe occidentale, n'est
pas apparu spontanément. Il a couvé durant des dizaines
et des dizaines d'années, s'alimentant aux courants les plus divers
de la Tradition, née avec l'aube des temps, occultée, métamorphosée,
mais toujours maintenue par des âmes prédestinées.
Tout commence à se manifester, plus ou moins au grand jour, avec
Gerbert, moine d'Aurillac puis archevêque de Reims, avant d'être
élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999.
De ce pontife peu commun, on retiendra essentiellement, pour notre propos,
qu'il introduisit une somme de connaissances - mathématiques, entre
autres - tout à fait incalculables dans son ordre, celui des Bénédictins.
Intervient ensuite saint Robert. Le 20 décembre 1075, il fonde,
sous le vocable de Notre-Dame, l'abbaye de Molesme, à l'extrémité
orientale de la seigneurie de Maligny, dans la vallée de la Laignes.
C'est un site boisé et sauvage, se prêtant parfaitement au
dessein de Robert : les moines de Molesme pourront y connaître la
pauvreté, à ses yeux pierre angulaire de la pratique religieuse
monacale.
Hugues de Maligny, ses parents, ses alliés, leurs vassaux, unissent
leurs efforts pour constituer la première dotation de l'abbaye.
Mais Molesme s'interdit la possession d'églises ou de dîmes
: les moines ne doivent vivre que du seul fait de leur propre travail.
Notoriété et prestige de l'abbé Robert se répandent
dans tout le monde chrétien, suscitant vocations monastiques et
attirant clercs étrangers. Les libéralités affluent
à l'égard de Molesme, devenu centre de vie monastique, dont
le rayonnement s'étend jusqu'au Luxembourg et aux diocèses
de Bâle et de Lausanne.
Avant que ne s'achève le XIIIe siècle, plus de cinquante
seigneurs de l'est de la France ont fait appel à ses moines pour
défricher leurs terres et les mettre en valeur, soixante-treize
prieurés ont été fondés, dont certains dotes
a I égal des abbayes.
Robert de Molesme s'éteindra, sa mission spirituelle amplement
accomplie, le 17 avril 1111.
De plus, la continuité a été soigneusement préparée,
en la personne d'Etienne Harding, le nouveau maillon.
Né vers 1050 en Angleterre, Etienne Harding avait été
élevé au monastère de Sherbone, dans le Dosertshire.
Lors de la conquête normande, il s'était enfui en Ecosse
avec les autres moines, avant d'entreprendre des voyages à Paris
et à Rome.
C'est en revenant de ce dernier périple qu'il découvrira
Molesme. Subjugué par l'objectif de Robert -rétablir l'austère
observance bénédictine- il deviendra rapidement le plus
fidèle soutien de l'abbé.
Louis J. Okai, qui qualifie Harding de « génie » écrit
à propos de sa rencontre avec Molesme : « Lorsque, sur le
chemin de retour (de Rome), son attention fut attirée par l'aventure
pleine de promesse de Molesme, il possédait tout le savoir et l'expérience
qu'il était possible d'acquérir à cette époque.
Il avait été élevé dans l'atmosphère
du monachisme anglais, riche en traditions celtiques et nouvellement réformé
par saint Dunstan d'après les modèles clunisien et lotharingien
». (« Les moines blancs » éd. Du Seuil. Paris.
1957).
Et Etienne Harding deviendra l'instrument décisif de développement
de Tordre, au service duquel il met son immense sagesse, ses longues méditations
silencieuses, son expérience étendue et sa pratique de l'ascèse.
Avec Robert, il sera l'un des sept fondateurs de Cîteaux, lorsque,
en 1098, celui-ci quitte Molesme pour créer la nouvelle abbaye,
à la tête de vingt et un religieux, « se mettant joyeusement
en marche pour le désert ».
Robert demeurera à la tête de Cîteaux durant seize
mois - du 21 mars 1098 jusqu'en août 1099 - avant de regagner Molesme.
Aubry lui succède alors à Notre-Dame-de-Cîteaux pour
s'éteindre l'année suivante.
Et, en 1109, date primordiale, Etienne Harding devient troisième
abbé de Cîteaux.
Etienne est animé d'un farouche désir de retour aux sources.
Il applique la règle de simplicité au moindre détail,
réforme la liturgie et fait de son abbaye un centre culturel unique.
Mais, surtout, il entreprend une œuvre colossale : la rédaction
de la « Bible de Cîteaux », figurant à la bibliothèque
publique de Dijon.
Et, avec Louis J. Okai, on peut, à juste titre, s'étonner
: « On a peine à concevoir comment cette petite communauté,
dont le monastère était perdu dans la campagne, trouva le
moyen d'accomplir des tâches aussi difficiles qu'une réforme
liturgique de grande envergure, la réunion d'hymnes authentiques
et de mélodies grégoriennes, la révision de la Bible.
»
LE MAILLON CHAMPENOIS
Les quatre volumes, entrepris alors qu'Etienne n'était encore
que prieur, merveilleusement illustrés, constituent un véritable
chef-d'œuvre de miniatures. Toutefois, l'intérêt de
la Bible de Cîteaux réside essentiellement dans l'esprit
de correction critique qui présida à sa rédaction.
Etienne entendait rétablir le texte original de l'Ancien Testament
et, pour ce, il ne se contenta pas de comparer les divers textes latins
et d'examiner les différences qu'ils présentaient entre
eux : il fit appel à des savants juifs, experts renommés
de la Bible.
La « Bible de Cîteaux », nous l'avons vu, se trouve
présentement à la bibliothèque publique de Dijon.
Son monitoire est daté en 1109...
Il est intéressant de rapprocher cette date d'une autre, beaucoup
plus connue: 1307, l'arrestation des Templiers.
La différence entre les deux, fait apparaître une période
de 198 ans, soit le produit de 22 par 9...
Simple hasard, Peut-être. Pourtant, si, dans ce rapprochement, il
est seul en cause, le moins que l'on puisse dire est qu'il semble étonnamment
ordonné...
LE RABBIN DE NULLE PART
Rachi
Or, au XIIe siècle, vivait à Troyes un personnage autour
duquel, de nos jours encore, plane un certain mystère, et qui,
toute sa vie, au fond d'une échoppe, dans une ruelle tortueuse
de la vieille ville, aligna sur du parchemin une multitude de caractères
hébraïques : le rabbin Salomon Rachi dont le nom résume
trois idéogrammes : reisch-schin-yod, « prodigieux mouvement
cosmique», «totalité de l'univers», «continuité
en existence de la pulsation discontinue (« La Bible Restituée
» Carlo Suarés, éd. Du Mont-Blanc. Genèe.1967)
». Ce nom représenterait encore la contraction de Rabbi (reisch),
Ché-lomo (schin), ben lsaac (yod).
Que dire de ce personnage? Historiquement peu de choses. Il serait né
vers 1040 et décédé en 1105, période qui correspond
approximativement aux règnes de Louis le Gros, Louis le Jeune et
Philippe-Auguste. Malheureusement, les documents le concernant font défaut.
Une seule chose est certaine : les Juifs du monde entier le considèrent
comme le plus grand exégète des textes hébraïques.
Il serait impossible de comprendre les textes talmudiques sans se référer
à Rachi.
« Il devint pour ainsi dire l'interprète de l’Ecriture
et du Talmud. Un des traits qui le distinguent est d'avoir toujours uni
à l'explication du sens littéral, l'explication morale et
allégorique », a pu écrire Paul Weil qui lui a consacre
une étude.
Rachi, vers l'âge de vingt-cinq ans, avait entrepris une série
de voyages en Europe et en Asie, partout où les Juifs étaient
installés, l-a tradition le fait même rencontrer Maïmonide
en Egypte. Pourtant, c'est à Troyes qu'il revint, après
ce périple qui lui apporta un maximum de connaissances et de sagesse.
A Troyes où, tout en commençant son œuvre sur les textes
du Vieux Testament, il gagne sa vie en faisant du vin. Déjà
ce détail - le premier - relatif aux occupations de Rachi, qu'il
soit réel ou purement légendaire, peu importe, pourra attirer
notre attention : le « vin », liqueur des dieux, ne représente-t-il
pas la doctrine ésotérique et initiatique engendrant l'immortalité,
le « soma » védique, la « science des états
spirituels » pour Ibn Arabi ?
Dans le domaine purement légendaire, l'histoire de Rachi apparaît
particulièrement riche de sens. On raconte, par exemple, que sa
mère, alors qu'elle le portait, faillit être écrasée
par deux voitures qui allaient se croiser dans une étroite ruelle.
Elle se colla contre l'un des murs et, alors qu'elle allait être
broyée immanquablement par l'un des véhicules, le mur se
creusa, formant une sorte de niche où elle put s'abriter, sauvant
ainsi sa vie et celle de l'enfant à naître.
Quant à son père, Isaac, il possédait, dit-on, une
pierre précieuse que les chrétiens convoitaient... Un jour,
par traîtrise, ceux-ci l'attirèrent sur un vaisseau et, là,
le sommèrent de la leur remettre.
Plutôt que de s'exécuter, Isaac jeta la pierre dans la mer.
Elle disparut au fond des eaux. Alors, ajoute la légende, une voix
se fit entendre : « Un fils va te naître, oh ! Isaac ! qui
ouvrira les yeux à tout Israël ! qui ouvrira les yeux à
tout Israël ! »
Que représentait cette pierre convoitée « par les
chrétiens » ? Et qu'entendait la voix miraculeuse par cet
« Israël » auquel il semblait nécessaire d'ouvrir
les yeux?
Le mystère plane encore en ce qui concerne la mort de Rachi. Les
villes de Worms - où il aurait étudié renseignement
de Guerchom ben Juda et où l'on montrait, jusqu'au XIXe siècle,
le fauteuil de pierre et l'oratoire où il aurait professé
à son tour - et celle de Prague, assurent posséder sa dépouille.
Tout comme Troyes que « la majorité des Israélites
pratiquants du monde entier considère comme l'un des hauts lieux
du Judaïsme (Bulletin du Centre communautaire Rachi. 27 mars 1966.)
».
Etienne Harding a-t-il connu Rachi ? On ne peut répondre catégoriquement
à cette question, bien que cela paraisse chose fort vraisemblable
: Rachi serait mort en 1105 et, sans nul doute, le prieur de Cîteaux
avait déjà entrepris la rédaction de la Bible à
cette époque.
Cependant Rachi eut trois filles, et ses gendres et petit-fils continuèrent
ses travaux : il apparaît certain que ses gendres - sinon lui-même
- vinrent travailler à Cîteaux avec les moines d'Etienne
qui, parallèlement à leur œuvre de rédaction,
avaient entrepris l'étude de l’hébreu.
De toute manière, nous pouvons constater qu'à cette époque,
les éléments les plus responsables, au sens véritable
du terme, des communautés hébraïques et chrétiennes
de Troyes et de sa région, se sont concertés pour effectuer
un véritable retour aux sources...
A suivre : Le val de Lumière
Daniel Réju
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