
Le magot d'Olivier le diable
À Cerny,
près de la Ferté-Alais, s'étend sur plus de vingt
hectares le domaine de Villiers, avec ses arbres majestueux et élancés,
ses pelouses fournies semées de taches colorées des fleurs
sauvages, jaunes, bleues et rouges, et ses eaux vives.
Le château et ses dépendances - de différentes époques
- sont disposés autour d'une vaste cour carrée à
laquelle on accède par une porte à double battant ouverte
dans une large grille austère.
Face à celle-ci, le corps de logis, vaste manoir de la fin du XVIIe,
au charme à la fois vaporeux, réservé et quelque
peu imposant. Cette bâtisse de deux étages, avec ses combles
aux toits d'ardoises percés de mansardes et d'œils de bœuf,
hérissés de hautes cheminées, semble faite pour le
silence des demeures endormies surgies d'un lointain passé et égarées
dans notre présent.
L'un des derniers propriétaires était le célèbre
comédien et chanteur Philippe Clay, passionné de nature
et d'animaux, qui se livra sur le domaine à l'élevage de
cailles et d'écrevisses.
Mais au XVe siècle, cet impressionnant domaine avait pour maître
le célèbre Olivier le Dain, barbier et homme de confiance
de Louis XI, personnage souvent dédaigné par les écoliers
de France et de Navarre : rares sont les manuels d'histoire qui leur sont
destinés, à ne pas représenter le valet de Louis
XI en train de raser son maître.
À ce personnage, est restée attachée une réputation
infamante de fourbe et d'intrigant spécialisé dans la spoliation
d'autrui. Cette sinistre renommée parvenue jusqu'à nous,
Olivier le Dain la doit, sans nul doute, en grande partie à Gaguin,
un pamphlétaire qui lui consacra une épigramme intitulée
« Erat Judex, lictor et exitium ».
Toujours est-il que le barbier de Louis XI termine ses jours au gibet
de Montfaucon, le 21 mai 1484: la confiance dont l'avait honoré
le défunt roi, et la colossale fortune qu'il avait su amasser,
l'avaient rendu odieux au peuple, travaillé par la réaction
féodale et le parti d'Orléans. Anne de Beaujeu, régente
du Royaume, le sacrifia et Olivier le Dain traduit devant le Parlement
de Paris ne parvint pas à y sauver sa tête.
Pourtant, Louis XI, quasi moribond, avait bien recommandé expressément
au Dauphin, le futur Charles VIII « d'en croire les princes de son
sang, de se fier à Du Bouchage, Guy Pot et Crève-cœur,
à Doyat et maître Olivier »... Mais le décès
de Louis XI, sans doute le souverain le plus controversé de l'histoire
de France, souleva un véritable vent de révolte chez les
grands féodaux. Et Michelet de résumer la situation d'alors
: «La Royauté désarmée, avec un roi de treize
ans sous une sœur de vingt, gisait à terre : princes et grands,
nobles, clergé, tous accourent, crient, pendent ses domestiques,
mais ils ne peuvent ramasser le pouvoir».
La colère et la vengeance
Olivier le Dain n'en fut
pas moins balayé par cette tourmente : « Le Parlement procède
contre Olivier avec une violence, écrit encore Michelet, disons-le,
avec une fureur extraordinaire. Le pauvre diable ne pouvait échapper,
ayant contre lui l'évêque de Paris, l'Université,
enfin tous ceux qui en voulaient à Louis XI. Son grand crime était
d'avoir par ordre de son maître, emprisonné un greffier et
même un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se justifier par
aucun ordre écrit. Il fut traité avec une extrême
barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un chirurgien
fit rapport qu'il était blessé par ses fers. L'arrêt
rendu : « Fust mis en délibération si on en avertirait
le Roy. Conclu a esté par la cour que le dict arrest sera exécuté
sans aucunement en avertir le Roy, veues ses lettres », etc.
Sur la fin d'Olivier de Dain, vient se greffer une légende fantaisiste,
à la limite du tragi-comique, qui ne doit sans nul doute rien à
l'Histoire, mais qu'il est néanmoins intéressant de rapporter,
ne serait-ce que pour donner idée du degré de vilenie exécrable
dont il a pu laisser le souvenir.
D'après cette légende, Olivier, contre la promesse de faire
remettre son mari, emprisonné pour raisons politiques, en liberté,
aurait séduit une jeune femme. Ayant obtenu ce qu'il désirait
de sa victime, le Dain, non content de ne pas tenir sa promesse, aurait
poussé la cruauté jusqu'à faire étrangler
l'infortuné mari dans la geôle. Folle de douleur, de rage
et de honte, la jeune veuve aurait alors partout répandu la forfaiture
ignominieuse du barbier-diplomate : sous la pression populaire, Charles
VIII en personne aurait alors décidé de faire juger et condamner
l'ancien compagnon de son père...
Par contre, la fortune immense d'Olivier le Dain n'appartient pas au domaine
de la légende.
En effet, si Louis XI avait pour pratique de préférer la
politique -ou l'intrigue, suivant l'opinion que l'on se fait de ce monarque
-à la guerre, il avait également pour habitude d'acheter
ses ennemis -ou ses alliés- pour parvenir à ses fins. Et
de même, avare pour lui-même, il n'hésitait pas à
se montrer fort généreux avec ses serviteurs zélés
et autres hommes de confiance, sachant très bien que l'or constitue
souvent, avec une certaine race d'hommes tout du moins, le plus sûr
moyen de s'assurer des fidélités à toute épreuve.
Certainement qu'Olivier le Dain ne fut pas le dernier à profiter
des prodigalités calculées du roi de France.
De plus, toute diffamation mise à part, il ne semble pas douteux
que le barbier du roi ne se soit fait aucun scrupule à spolier
de leurs biens les « ennemis » de la Couronne devenus vulnérables,
ou les vassaux tombés en disgrâce. Pour Michelet, «
tout porte à croire que ce parvenu était un méchant
homme ». Quant à Commines, son grand rival pour les affaires
de Flandres, il dissimule à peine son mépris pour l'avidité
de cet homme auquel Louis XI trouvait une adresse et une malice infinies.
Le barbier gentilhomme
À côté de ces revenus «illicites», il
faut également tenir compte de ceux tout à fait légaux
obtenus grâce aux nombreuses charges qu'il s'était vu confier
au cours de sa carrière bien remplie.
En octobre 1474, Olivier est anobli et reçoit la permission de
franciser son nom. Fait comte de Meulan, et gratifié des étangs
de cette ville, il triomphait ainsi aux yeux de tous : en lui accordant
cette seigneurie, tampon entre la France et la Normandie, dont le sort
de Paris dépendait par l'importance stratégique de son pont,
Louis XI lui manifestait ainsi une preuve irrécusable de sa confiance
et de son estime. Il n'y avait sans doute aucun seigneur auquel le roi
eût confié une telle charge.
Et Olivier le Dain de cumuler les offices : capitaine du pont de Saint-Cloud,
garde de la garenne de Rouvray (l'actuel Bois de Boulogne), seigneur haut-justicier
de Crosne, il obtient bientôt le droit d'établir une foire
et un marché à Soisy dont il vient d'acheter la terre aussitôt
érigée en châtellenie, achète une partie de
la forêt de Sénart, devient contrôleur du grenier à
sel de Neufchâtel, contraint la ville de Senlis à lui racheter,
pour sept cents écus d'or, le droit sur le sel qui y est perçu…
droit qui était un autre cadeau du roi...
On le voit, les revenus substantiels ne lui faisaient pas défaut...
mais tout cela était le fruit d'une fulgurante et inexorable ascension
politique.
Olivier le Dain, en fait de son véritable patronyme Olivier Necker,
ce qui signifie « Diable » ou « Mauvais », était
né d'une famille de paysans de Flandre, à Tielt.
Dès l’année 1466, on trouve déjà trace
de lui dans l'entourage royal en tant que barbier. Ce ne sera que plus
tard que Louis XI en fera son premier valet de chambre.
Cependant, très tôt, il jouit de la confiance du roi -et
ce au grand déplaisir de Commines qui n'appréciait guère
l'influence de cet homme de « petit estât » auprès
de son monarque- dont il reçoit d'innombrables faveurs.
L'apothéose de sa carrière diplomatique sera, en 1480, la
réception du cardinal Julien de La Rovere, légat du Pape,
qu'il est chargé d'accueillir avec tous les égards dus à
son rang. Festins, entrecoupés de parties de chasse dans le bois
de Vincennes, le tout organisé par le Dain, ne font alors que se
succéder durant plusieurs jours.
Mais, trois ans plus tôt, il avait subi une cuisante humiliation
en Flandre, bien que, somme toute, son intervention dans le plat pays
ait néanmoins conservé un aspect positif. Le Téméraire
avait trouvé la mort devant Nancy. Marie, sa fille, se trouvait
donc l'héritière du duché de Bourgogne et autres
Etats de l'ancienne Lotharingie que son père, épris de desseins
infinis, avait vainement tenté de reconstituer avant d'achever
ses jours dévoré par les loups... .
L’épouse du plat pays
Gand
Et Mademoiselle -ainsi l'appelaient les Flamands qui la chérissaient
et la respectaient- se trouva-t-elle seule, en sa bonne ville de Gand,
en proie aux avances de Maximilien Ier de Habsbourg, Empereur d'Allemagne,
non tant pour elle-même que pour ce qu'elle représentait.
Louis XI, pour tenter d'empêcher ce mariage, envoya donc son barbier
en Flandre. Le Dain devait remettre des lettres à Marie de Bourgogne
et lui faire souvenir que, suivant le droit féodal, vassale de
Louis XI, elle ne pouvait se marier sans le consentement de celui-ci.
Olivier, richement vêtu, se parant de son titre de comte de Meulan,
se présenta donc à Gand où il fut reçu solennellement
par tous les grands seigneurs des Pays-Bas. Ceux-ci sourirent avec condescendance
devant la triste mine du rustre chamarré. Les Gantais eux, le menu
peuple en effervescence, eurent moins d'ironie subtile : ils jugèrent
bien impertinent l'ambassadeur du Roi de France de se présenter
ainsi en leur bonne ville. Tandis que la Cour se gaussait, les bourgeois
eux, parlèrent tout bonnement de le jeter au canal. Car, outre
son accoutrement prétentieux, le valet et chirurgien de Louis XI
– et, à l'époque, qu'un homme d'un semblable état
soit envoyé en ambassade ne présentait rien d'inhabituel
ni de péjoratif - avait eu le grand tort de voir le jour, comme
nous l'avons vu, à Tielt... Or, cette ville était vassale
de Courtrai, elle-même vassale de Gand : tout naturellement les
Gantais le considérèrent donc comme un sujet de leurs sujets.
Toutefois Olivier s'obstinait : il voulait parler à Mademoiselle,
et à Mademoiselle seule. On lui fit répondre qu'il était
malséant de vouloir entretenir en tête à tête
une demoiselle à marier. Alors il répondit qu'il ne déclarerait
plus rien, malgré les menaces dont il commençait à
être l'objet. Il quitta ensuite la ville précipitamment.
« Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand »
écrit Michelet « il avait observé, vu tout le peuple
ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
d'abord, avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir,
c'était de prendre Tournai, une ville royale qui était chez
eux, au milieu de leur Flandre, et qui, jusque là, vivait comme
une république neutre. Olivier avertit les troupes les plus voisines,
et, sous prétexte de remettre à la ville une lettre du roi,
il entre avec deux cents lances. (...) Désormais, les Flamands
n'entreraient plus en France, sans savoir qu'ils laissaient derrière
eux une armée dans Tournai. »
Certes, le mariage entre Marie et Maximilien ne s'en fit pas moins le
18 août 1477, « à la lueur des flammes et l'épousée
en deuil ». Mais, grâce à l'initiative d'Olivier à
Tournai, Louis XI put porter la guerre dans le Hainaut. Le 13 août,
à cinq jours du mariage, la garnison et les bourgeois de Tournai
défont les milices flamandes, incendient Cassel et toute la campagne
jusqu'à quatre lieues de Gand.
Avant la fin du règne de Louis XI, l'influence d'Olivier le Dain
grandit encore. Curieusement, le roi était hanté par la
fin de son ennemi juré, Le Téméraire, trahi par Campobasso,
son factotum. Le roi craignait la mort. Avec la disparition brutale du
Bourguignon, il y avait eu l'assassinat du duc de Milan, plus tard celui
des Médicis.
« Necker » magicien...
Château de Plessis-lès-Tours
Le roi se méfiait de la France et des Français. Pour se
protéger, il mit sur pied une armée « à la
Suisse » où les Français, qu'ils soient issus du peuple
ou de la noblesse, étaient totalement exclus.
Vieux, affaibli, envahi d'une étrange langueur, en proie à
ses obsessions, il n'en continuait pas moins à se fier à
Olivier le Dain qui le rasait, « fonction délicate, d'extrême
confiance, dans ce temps d'assassinats et de conspiration ». Et,
non content de ses affaires et des affaires du Royaume, Louis XI n'entendait
s'en remettre en tout qu'à son seul barbier : certes, il ne voyait
pas en lui un sosie de Campobasso.
Et la vie s'accrochait en ce corps mort. A tel point que des bruits coururent
bientôt : le roi ne reculait son heure que grâce à
des pratiques magiques, pratiques naturellement professées par
Olivier le Dain...
Finalement, le monarque s'éteignit le 30 août 1483 au château
de Plessis-lès-Tours. Olivier le Dain, de ce jour, s'acheminait
vers l'accomplissement tragique de son destin, jusqu'au petit matin de
Montfaucon.
Même ses ennemis ou ses rivaux, dont Commines qui travaillait la
noblesse flamande alors que le Dain se consacrait aux petites gens du
plat pays, lui reconnaissent une étonnante fidélité,
des capacités sans nombre, du bon sens et du mérite, sans
aller jusqu'à suivre l'auteur de « La Chronique scandaleuse
» qui, au déclin de Louis XI, n'hésite pas à
attribuer sans vergogne ces propos au Dauphin: «qu'eût été
rien du tout sans Olivier-le-Dain ».
Du bon sens, en tout cas, Olivier le Diable, dit le Dain, n'en manquait
sans doute pas. Dès la mort de son maître -et peut-être
même avant-, le barbier avait très bien compris que les jours
qui allaient suivre s'annonçaient particulièrement sombres
pour lui, sans pour autant prévoir son exécution.
Aussi prit-il le soin d'enfouir dans sa propriété de Villiers
son immense fortune, estimée à un montant approximatif de
trois à quatre milliards de centimes.
Selon certaines sources, des documents précis attesteraient bien
de l'existence du trésor d'Olivier le Dain, caché dans le
domaine de Villiers où furent d'ailleurs découvertes quelques
pièces d'or du XVe siècle. Mais hélas ! Les documents
se révéleraient bien peu explicites quant à l'endroit
exact où serait dissimulé le précieux dépôt.
La fortune du serviteur à la fois subtil, imaginatif et fidèle
du monarque le plus singulier et le plus contradictoire de notre Histoire,
conserve jalousement son secret, au pied d'un arbre séculaire,
dans une galerie souterraine depuis longtemps oubliée, dans un
caveau obstrué de l'austère château de rêve,
ou au hasard du parc, sous l'herbe verte et les fleurs jaunes et rouges...
Et peut-être est-il perdu à jamais : n'est-il pas, en quelque
sorte, le trésor du « Mauvais », le trésor du
Diable flamand ?
Daniel Réju
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