La colline de feu

 


Brélévenez s'étend au nord de Lannion, sur une colline à laquelle on peut accéder par un escalier de 140 marches, l'escalier de la Trinité, qui semble vouloir escalader le ciel.
Il n'aboutit qu'à un bourg semblable à des milliers d'autres : une petite place, une mairie, une église. De la place rien à dire, de la Mairie non plus, sinon que pour y pénétrer on doit piétiner une pierre tombale aux étranges inscriptions, plus qu'aux trois quarts effacées, pour une fois les semelles des administrés en sont plus responsables que le temps. Chose curieuse, cette pierre comporte, au-dessus des signes énigmatiques dont elle est gravée, une coquille Saint-Jacques en relief creux. Etonnant, ce symbole perdu en plein Trégorrois sauvage et isolé, si loin des routes pèlerines de Saint-Jacques de Compostelle.
Le clocher de l'église, au sommet d'une tour carrée de deux étages, véritable tour de guet, se dresse comme une lame. A l'est et au sud de l'édifice, toutes les ouvertures sont concentrées, minces et effilées, véritables meurtrières : l'église était jadis fortifiée. Pourtant, vers le portail sud, trois contreforts se prolongent en de curieux clochetons. Serait-ce pour rappeler au visiteur le nombre trinitaire sacré ?

La halte bénie

Justement, derrière le sanctuaire passe la rue des Templiers, sur le bord de laquelle se tient une hostellerie portant le même nom, jouxtée par tout un ensemble de bâtiments en ruines. Le propriétaire nous a renseignés : le lieu-dit, au cadastre, se nomme « Mur an Vern Bras », ce qui, en Breton, signifie « l'Eminence du Grand Mât ». Jadis, l'hostellerie et le manoir, situé à proximité, faisaient avec l'église, partie d'un vaste complexe fortifié, protégé par deux enceintes extérieures.
Pourtant, pour un site d'une telle importance, au Moyen-Âge devait se poser le problème de l'eau : en effet, aucune trace de puits ou de point d'eau quelconque n'a pu être relevée à Brélévenez. Ce qui suppose l'existence d'un souterrain comportant un puits, existence rapportée par la tradition populaire qui le situe à partir du « manoir ».
Quels sont les fondateurs de cet ensemble exceptionnel et énigmatique, retombé aujourd'hui dans un silence si pesant qu'il est à peine troublé par les croassements des innombrables corbeaux ayant élu domicile dans le clocher ?
Beaucoup, à Brélévenez même, ou à Lannion, avancent les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Mais sans preuve aucune. Et on sait que ces mêmes Chevaliers n'étaient guère implantés en Trégorrois où ils ne possédaient que trois commanderies, et encore, l'une d'entre elles ayant été templière jusqu'au coup de filet de Philippe le Bel. D'autres voient là l'œuvre des Chevaliers de Montjoie. Il est par trop aisé de démontrer l'impossibilité de cette dernière hypothèse. En effet, l'Ordre de Montjoie, d'origine espagnole, fondé en 1180, fut réuni dès 1204 aux Templiers, pour être finalement dissous en 1221, et ses possessions se situaient principalement en Espagne, à l'extrême rigueur dans le Midi de la France.
Si on a pu voir à Brélévenez la présence de ces Chevaliers, c'est sans nul doute parce que le nom du bourg signifie, en Breton, « Mont de la Joie »…bien que le chevalier de Fréminville ait, quant à lui, trouvé une autre étymologie qui serait « colline inculte ».
Sur ce même plan, il est particulièrement intéressant de noter la signification, en celto-breton, de Crec'h Tanet, nom porté par la colline elle-même : « le sommet enflammé »...
On ne peut s'empêcher d'évoquer les Templiers, dont la ‘principale’ rue de Brélévenez porte le nom, avec ce feu, symbole du Saint-Esprit auquel ils étaient tant attachés...
Saint-Esprit que l'on retrouve sur un tableau de la chapelle sud de l'église, descendant sur la Vierge et les apôtres, de même que, au hasard de l'église, diverses œuvres d'art représentent et symbolisent Saint-Jean et la Sainte Trinité, également chers aux Chevaliers du Christ.
Jusqu'au terme de « Montjoie » qui peut revêtir une signification particulière que les Templiers auraient sans doute appréciée, sinon recherchée. Ecoutons le commentaire que Fulcanelli nous propose dans un passage relatif à Nicolas Flamel : « Un seul terme cabalistique, celui de Montjoie, que l'Adepte, évidemment emploie à dessein. C'est l'indice de l'étape bénie, longtemps attendue, longtemps espérée, où le livre est enfin ouvert, le mont joyeux à la cime duquel brille l'astre hermétique ».
En tout cas, la tradition populaire, quant à elle, a bien gardé souvenance de leur passage : certaines personnes rapportent encore des récits les accusant de conserver jalousement pour eux-mêmes les poissons du « Stanco », un étang plus ou moins marécageux situé aux pieds du Crec'h Tanet !

Des documents introuvables

Pourtant, les archives de ce qui avait sans nul doute dû être une des principales commanderies de Bretagne, ont mystérieusement disparu ou ont été détruites. Aussi, aucun document d'époque ne peut-il attester l'origine de Brélévenez. On ne peut que se rapporter à des pièces ou ouvrages plus récents.
En 1770, Ogée, dans son « Nouveau Dictionnaire de Bretagne », affirme que Brélévenez est une construction templière : « des Chevaliers du Temple de Jérusalem avaient des domaines dans cette paroisse. L'église est une ancienne commanderie templière » et signale les trois clochetons du portail sud, allusion sans doute au nombre trinitaire vénéré des Templiers.
Toutefois, le premier document à faire état des origines templières de Brélévenez, en date du 18 novembre 1682, est une déclaration faite au domaine du roi, par le représentant du marquis de Nevet, seigneur de Launay, qui nous apprend que « le sieur recteur dudit Brélévenez et plusieurs autres personnes (...) ont appris par tradition que ladite église servoit autrefois à des Templiers ».
Quant au chevalier de Fréminville, il s'est lui aussi intéressé de très près à Brélévenez. Il rapporte qu'il put découvrir dans l'église un chapiteau d'une colonne qui retint toute son attention. Celui-ci — dans le bas-côté droit de l'église — était sculpté de deux bustes de chevaliers templiers : «Les deux têtes sont recouvertes et comme encadrées dans le chaperon de mailles de leur haubert, par dessus lequel elles sont coiffées du casque plat appelé aux XIIIe et XIVe siècles « cabasset » ou « chapel de fer ». Les Chevaliers le portaient quand ils voulaient s'armer à la légère ». Et il ajoute : « Le chapiteau en question, outre les deux têtes armées que nous venons de décrire et qui en occupent les cornières ou angles supérieurs, nous en montre encore trois plus petites et groupées entre les deux premières. Ces trois têtes sont celles du Père éternel, qui est la plus élevée, de Jésus-Christ et de la Vierge »...

Eternelle croix pattée

Là ne se bornent pas les découvertes du chevalier. « Il a été retrouvé, dit-il encore, deux objets curieux d'antiquité dans l'église de la commanderie de Brélévenez, mis à ma disposition par M. Penguern qui en est possesseur. Le premier est une grande croix processionnelle en bois (...) c'est une croix sculptée sur le revers de laquelle on voit, au milieu d'un grand cercle, la croix pattée de l'Ordre du Temple. L'autre objet est une décoration consistant en un cercle dans lequel sont inscrits deux triangles équilatéraux enlacés l'un dans l'autre de manière à former une étoile à six pointes. Au centre de l'étoile, on voit un second cercle dans lequel est inscrite une grande croix fleurie. Le revers de cette décoration est tout pareil mais, dans le cercle intérieur, on voit l'agneau de Saint-Jean, patron des Templiers, portant comme à l'ordinaire un petit drapeau (ou banderole) qui est ici surmonté de la croix pattée du Temple ». Enfin « sur plusieurs vitraux du chœur on voyait peinte la croix de gueules des Templiers ».
Hélas, de nos jours, il n'est plus possible d'admirer ces sculptures et divers objets qui semblaient bien prouver nettement les origines templières de la forteresse de Brélévenez, et de son église.

De même que sur les huit dalles découvertes en 1845 lors de la démolition de la sacristie, quatre ont disparu, volées, ou encore cassées par les maçons. Deux se trouvent encore à Perven et les deux dernières demeurent à l'église. Certaines comportaient une croix de Malte (après 1312, Brélévenez a sans doute échu aux Chevaliers de Saint-Jean) et des inscriptions indéchiffrables. L'une de celles que l'on peut encore voir à l'église est tout à fait curieuse : outre trois symboles de métier (pierre taillée, marteau, équerre) elle comporte trois branches de la croix prolongées de trois lignes.
Dans son « Inventaire des Découvertes Archéologiques » du Département des Côtes-du-Nord, A.L. Armors mentionne une autre découverte, effectuée en 1837, par des ouvriers qui réparaient un aqueduc traversant la route Lannion-Guingamp. C'était une pierre tumulaire longue de six pieds. L'une des faces « portait une croix du Temple parfaitement conservée. L'inscription en lettres gothiques n'a pu être déchiffrée ». Cette pierre aurait été amenée là sous la Terreur, provenant du cimetière Saint-Nicolas, ancienne léproserie également fondée par les Templiers qui introduisirent le culte de l'évêque en Bretagne. Mais qu'est-elle devenue depuis ?
Lors de la construction de la gare, enfin, on trouva une série de pierres tombales « dont le seul ornement était une longue et forte épée en forme de croix, caractéristique des Templiers ».
Egalement toutes introuvables aujourd'hui...
Sans doute auraient-ils été heureux de les retrouver, ces « étudiants » qui, ces dernières années, cherchèrent tous renseignements pour une thèse relative aux Templiers à Brélévenez !

Encore le croissant

Entre le bourg et Lannion, se trouve un quartier anodin. Maintenant que nous sommes familiarisés avec Brélévenez et que nous pensons qu'en toute logique cet ensemble peu commun n'a pu être édifié que par les moines-soldats, nous ne nous surprendrons pas en apprenant son nom : le « croissant ». Bien sûr, certains pourront affirmer que le nom vient du breton « kroaz hent » (la croisée des chemins). Mais connaissant l'importance du symbolisme du Croissant pour les Chevaliers et le fait qu'ils semblent en avoir marqué leurs endroits de prédilection, comme à Bellême par exemple, nous n'y verrons qu'une preuve supplémentaire de l'origine templière de Brélévenez et peut-être de Lannion.
Car la ville elle-même a peut-être été fondée par la Milice. En effet, en 836, les Danois s'emparèrent de l'antique Lexobie qu'ils ravagèrent. Quelques-uns des habitants s’échappèrent et, sur les bords du Guer, fondèrent un embryon de ville. Selon une légende, vers 1180, les Templiers s'y installèrent et de là daterait le développement de la ville. Chose curieuse, ce serait la reine Constance, belle-fille d'Henri II Plantagenêt, qui leur aurait accordé le fief. Henri II, roi énigmatique, fut, nous le savons, l'un des bâtisseurs de Gisors.
Sans prendre ce récit à la lettre, on est néanmoins obligé d'admettre la présence des Templiers à Lannion, ne serait-ce que par la teneur d'une charte de Pierre Mauclerc, datée de 1217, par laquelle le duc de Bretagne fait don aux Chevaliers du Temple de « certains hôtes que ceux-ci réclamaient en certaines de nos villes, à savoir à Châteaulin et Châteauneuf, à Lannion et à Morlaix, à Jugou et Moncontour »...
Lannion. L'étymologie officielle nous dit qu'elle tire son nom d'une famille Huon, établie sur place lors de l'arrivée des Lexobiens.
Mais pourquoi pas Lann-Yann, la terre d'Anne ? Anne, la grande patronne des Bretons, mère de la mère du Christ, mais aussi Ann, également grande patronne de la Bretagne, mais de la Bretagne païenne celle-là. Et les armes de la ville ne peuvent que nous renforcer dans notre opinion que les Templiers eurent une action de tout premier plan dans cette contrée : « D'azur à un agneau pascal d'or, auréolé d'argent, couché sur une terrasse de sinoples tenant une croix de gueules, à banderoles d'argent ». Alors par quel mystère, aussi bien à Lannion qu'à Brélévenez, on ne peut plus relever de traces — archives ou autres — de la très importante colonie que les Templiers avaient établie ?

Daniel Réju