
Coulommiers
Une commanderie qui renaît à la vie
A la sortie de
Coulommiers, vers le nord-est, depuis quelques années s'érige
la ville nouvelle. H.L.M. centres commerciaux, espaces verts et ouvrages
routiers remplacent progressivement les champs de blé et les jardinets.
A la limite de ce quartier du XXe siècle, on a la surprise de découvrir
un édifice pour le moins inattendu en un tel endroit : des granges
aux charpentes massives et respectables enserrent un corps de logis du
XIIe siècle au toit élancé, flanqué d'une
tour octogonale et d'une chapelle du XIIIe.
Il s'agit de l'ancienne commanderie des Templiers « sur Coulommiers
» et, si l'on pousse la curiosité jusqu'à s'approcher
de la barrière de bois qui garde l'entrée de la cour, une
nouvelle surprise nous attend : les bâtiments construits par les
« pauvres chevaliers du Christ», que de loin on croyait abîmés
dans un éternel oubli, résonnent de coups de marteau, d'appels
et de rires. C'est que, depuis plusieurs années déjà,
des équipes de jeunes sous la direction de responsables locaux,
en été surtout, s'emploient à sauver l'édifice
et à l'arracher à son isolement.
Car la vieille commanderie - Il en reste pourtant peu d'intactes en France
- était vouée à la destruction. Vers 1964, en effet,
la municipalité en étant devenue propriétaire, un
plan d'urbanisme prévoyait la mise à bas des bâtiments
pour permettre le passage d'une route...
La richesse des Templiers
Dès 1128, année du concile de Troyes, les chevaliers entreprirent
la construction d'une commanderie à Coulommiers, sur un site fort
ancien puisqu'il fut Jadis occupé par un camp romain avant de l'être
par un château fort détruit en 978.
Celle-ci prospéra rapidement et s'enrichit de multiples donations
de seigneurs locaux. Ainsi, lorsqu'à l'aube du 13 octobre 1307
les hommes de Philippe Le Bel les arrêtèrent, les Templiers
de Coulommiers étaient-ils à la tête d'un bon nombre
de fermes, terres, forêts, moulins et étangs. Provisoirement
administrée par le prévôt de la ville, la commanderie
échut, après le procès, aux Hospitaliers de Saint-Jean
de Jérusalem qui adjoignirent une tour octogonale au corps de logis.
La révolution de 1789 en fit une ferme, ce qu'elle devait demeurer
jusqu'en 1964.
C'est à cette époque que M. Jean Schelstraete intervint
dans la destinée de l'ancienne commanderie. M. Schelstraete s'occupe
de recherches dans les sélections de semences pour une coopérative
agricole, mais il s'est toujours intéressé à l'art
et passionné pour les recherches archéologiques dans cette
région de la Brie.
Ayant appris que la destruction de la «ferme de l'hôpital
», comme on appelle la commanderie dans le pays, était envisagée,
il contacta Georges Goetz, réalisateur du Musée d'arts et
de traditions populaires de la Brie, et tous deux entreprirent de sauver
le monument. Justement, Georges Goetz cherchait un édifice pour
y installer un musée du papier : la commanderie était tout
indiquée...
Du fumier dans la chapelle
Finalement, M.
Schelstraete parvint à faire entendre raison à la municipalité
: sauvegarder la commanderie était indispensable. Il obtint même
plus : l'autorisation de l'utiliser pour abriter une ‘exposition
provisoire’ de la première collection du ‘Musée
du Papier’. En trois semaines, les scouts de la ville réussirent
à aménager les salles du rez-de-chaussée. En octobre
1966, le musée ouvrait et, en moins de trois semaines, il enregistrait
plus de 2.500 entrées payantes. Aussitôt, naissait l'Association
des amis du Musée du Papier dont le président devait être
M. Bertrand Flornoy.
Pour M. Schelstraete et ses amis, les difficultés ne faisaient
que commencer. Tous les dimanches, régulièrement, et avec
des moyens de fortune, ils s'attaquèrent aux travaux de première
urgence, déblayant par exemple la chapelle Sainte-Anne qui jusqu'alors
avait servi d'étable et dont le sol était recouvert d'une
épaisse couche de fumier...
Déjà, des jeunes participaient au sauvetage, des jeunes
de Coulommiers auxquels vinrent bientôt se joindre des équipes
d'étudiants venus de divers horizons. Parallèlement, bien
sûr, tous les moyens étaient bons pour réunir les
fonds nécessaires à cet effort. Des jeunes réalisèrent
un petit journal « Sauvetage Commanderie » et le vendirent
dans la ville. Une plaquette fut pareillement diffusée.
Mais l'idée la plus intéressante revient à Mme Françoise
Bibolet, conservatrice de la bibliothèque de Troyes, qui prêta
à M. Schelstraete des bois du XVIIème siècle. Celui-ci,
en compagnie du directeur général de l'usine Brodait et
Taupin de la ville, passa de nombreuses soirées pour retrouver
le procédé d'impression au « frotton », en usage
au XVe siècle. Il en résulta environ soixante-dix exemplaires
de sept gravures anciennes qui, elles aussi, furent vendues au profit
de l'Association.
Enfin, tous ces efforts furent couronnés de succès. Au début
1969, l'Association des Amis du Musée du Papier et la municipalité
de Coulommiers signèrent un bail par lequel la première
partie devenait locataire de l'ancienne commanderie pour une durée
de 99 ans, pour un loyer de... 1 franc par an. De l’autre part la
ville gardait à sa charge l'entretien des terrains et de la clôture
alentour. Enfin, le bail, qui peut être considéré
comme un modèle en la matière, prévoit la création
d'une maison des jeunes dans une aile du bâtiment.
Juste récompense, en reconnaissance de l'utilité de l'œuvre
entreprise, les Amis du Musée du Papier reçurent à
plusieurs reprises des prix au concours annuel de la Caisse nationale
des Monuments historiques.
La commanderie revivra
Sauver le monument posait un problème technique qui venait s'ajouter
aux diverses tracasseries administratives et financières. Un architecte,
René Gutton, fut chargé d'effectuer un relevé de
plans et d'établir les divers projets.
On s'en doute, les objectifs sont multiples. Pour cette raison, les jeunes
qui viennent travailler à la commanderie, en provenance des horizons
les plus divers, se divisent en équipes travaillant par roulement.
Le principal effort est bien entendu porté sur la chapelle Sainte-Anne.
Les murs de celle-ci ont été recrépis jusqu'aux voûtes
avec un enduit ocre qui reproduit la teinte d'époque et dont il
a fallu retrouver la composition, et peu à peu on s'emploie à
en reconstituer les vitraux. Cette chapelle a d'ailleurs donné
lieu à de très intéressantes découvertes,
des fresques par exemple, dès le début des travaux. Puis,
plus récemment, des symboles purement templiers, autour des clefs
de voûtes principalement, un Saint-Georges terrassant le dragon,
un agneau et une couronne royale, une annonciation où un ange ailé
se présente à la Vierge qui se tient à côté
d'un pot contenant des fleurs de lys, etc…
Il a fallu également remettre en état les toitures des granges
en clouant du lattis avant de poser de nouvelles tuiles, aménager
la cuisine et les locaux d'hébergement, poser des canalisations
pour l'écoulement des eaux.
Mais l'opération la plus dure, bien que la plus passionnante sans
doute, a consisté à déblayer une crypte de la boue
et des dépôts multiples qui en avaient élevé
le niveau du sol jusqu'au chapiteau de l'unique colonne centrale qui soutient
la voûte. Hélas, ces travaux, après des heures et
des heures d'efforts, durent être abandonnés, du fait des
infiltrations d'eau impossibles à éliminer et qui se faisaient
de plus en plus abondantes à mesure que l'on creusait.
L’ombre du trésor
Une fois le sauvetage
mené à bien, l'ancienne commanderie des Templiers pourra
être considérée comme un chef-d'œuvre du genre.
En effet, dépassant le cadre d'intérêt purement historique
et architectural, l'Opération Sauvetage Commanderie sera à
l'origine d'un véritable petit complexe social et culturel, ce
qui ne semble guère éloigné de ce qu'a pu être
l'idéal des « pauvres chevaliers du Christ ». Déjà,
en plus du Musée du Papier, unique en France et qui, présentant
de remarquables pièces de collection, attire de nombreux visiteurs
dans la région, des manifestations sont déjà organisées
dans le cadre de la vieille commanderie.
Cette entreprise, et ce dès maintenant, présente un intérêt
certain sur un tout autre plan, et des découvertes passionnantes
pourraient bien se produire, peut-être dans la crypte au pilier
central où les travaux ont dû malheureusement être
interrompus, s'il était toutefois envisageable de les reprendre
bien entendu.
En effet, les anciennes propriétés templières ont
toujours été, dans l'imagination populaire, auréolées
du plus profond mystère. Les bonnes gens parlent de trésors,
parfois « du » trésor des Templiers, mystérieusement
disparu déjà lorsque les troupes de Philippe Le Bel investirent
les commanderies de France, le 13 octobre 1307.
La commanderie «sur Coulommiers» n'échappe pas à
la règle. Depuis des générations, les Columériens
se répètent que des souterrains la reliaient à d'autres
maisons des chevaliers situées dans la ville même, c'est-à-dire
à deux kilomètres environ, et que, durant la messe de la
Passion, une pierre de la chapelle Sainte-Anne s'entrouvrait mystérieusement
pour la durée de la lecture de l'Evangile. L'audacieux qui n'hésitait
pas à s'engager dans le conduit et effectuer le voyage aller et
retour jusqu'à destination revenait couvert d'indulgences. Par
contre, s'il n'était pas revenu avant la fin de la lecture, la
pierre basculait de nouveau et il était muré irrémédiablement.
Légende à clef? Enseignement ésotérique? Ce
n'est certes pas impossible. On imagine très bien le postulant
s'engageant dans le couloir de la quête et, son but atteint, se
trouvant couvert « d'indulgences » mais condamné s'il
s'égare en chemin et ne peut revenir en arrière à
temps...
Certains, en tout cas, n'ont pas manqué d'accorder crédit
à ces ‘superstitions’ - sur un autre plan néanmoins!
- et sont venus jadis effectuer des fouilles clandestines, dans la fameuse
crypte justement !
D'ailleurs, tout n'est pas que légendes dans le domaine souterrain
de la « ferme de l'hôpital ». Un historien local, dans
une étude publiée en 1853, rapporte qu'au début du
XIXe siècle, le propriétaire de l'ancienne commanderie avait
pénétré dans une galerie, assez profondément
« pour que les lumières s'éteignent sans qu'on puisse
les ranimer ». Malheureusement, vers 1820, une épizootie
décima les animaux de la région, et on jeta les trop nombreux
cadavres dans cette galerie dont l'orifice fut ensuite comblé de
terre.
Aussi, n'est-il pas déraisonnable d'espérer des découvertes,
un jour ou l'autre, à Coulommiers, surtout autour de cette fameuse
crypte -qui sait ?- dans laquelle une porte murée, laissant logiquement
supposer l'existence d'autres salles souterraines, avait déjà
été localisée lors des premiers travaux. Et à
propos de cette crypte qui, contrairement à toute attente, ne se
trouve pas sous la chapelle mais sous une grange, on ne peut s'empêcher
de rêver en évoquant l'article 7 des statuts secrets rédigés
par le mystérieux Templier Roncelin du Fos : « Ayez dans
vos maisons des lieux de réunion vastes et cachés auxquels
on accédera par des couloirs souterrains pour que les frères
puissent se rendre aux réunions sans risque d'être inquiétés
»...
Quant à M. Schelstraete, il estime que la découverte d'un
trésor ou autre vestige extraordinaire, constituerait une surprise
aussi merveilleuse qu'inespérée, une sorte de récompense
suprême. Mais, pour l'instant, ses objectifs sont tout autres :
faire revivre une des rares commanderies templières encore intacte
en France, et lui assigner une nouvelle vocation culturelle dans notre
société du XXe siècle.
Daniel REJU
Travaux
de restauration dans le chapelle
Ce texte date de 1971. Depuis ce temps, le site en question a été
restauré et est devenu l’objet de la considération
des autorités. De nombreuses activités culturelles se déroulent
dans les vénérables murs des ‘pauvres chevaliers du
Temple’… Si on ne peut qu’applaudir à ces démarches
et remises en valeur remarquables, il serait intéressant de savoir
ce qu’il en est de cette piste qu’avait retrouvée D.
Réju à propos de cette crypte et d’une galerie devenue
un charnier pour les restes d’animaux. La chronique, nous l’avons
vu, fait mention d’infiltrations d’eau s’écoulant
dans cette cavité soutenue par un seul pilier. Daniel poursuivait
certaines pistes lorsque la Camarde le faucha. Il nous avait fait remarquer,
au demeurant, que personne n’avait souligné que ce local
souterrain avait été édifié par des hommes
maîtrisant parfaitement les réseaux hydrauliques… et
qu’il en était d’autant plus étonnant encore
que plus tard cette crypte se remplisse inexorablement d’eau ! D’après
Réju, le système permettant l’inondation de certaines
parties ‘discrètes’, sans doute enclenché au
moment de l’arrestation des Templiers, ne pouvait être inversé
à notre époque, faute d’en connaître le mécanisme
oublié ! Mais ce n’est pas tout. Au moment des premières
restaurations, d’autres parties souterraines, dites alors «
inutiles et sans fondement » ont été discrètement…
mais rapidement comblées sans que les maîtres d’ouvrage
en soient à propos… On peut se demander, là encore,
pourquoi ces silences et actes d’effacement de vestiges réputés…
inutiles et sans fondement. Le plus curieux reste que personne, jamais,
ne s’est inquiété ou insurgé des raisons ou
prétextes de cette hâte à effacer… rien du tout.
On ne peut pas non plus dire que personne ne savait ou ne s’occupait
de ce vestige puisque plusieurs sites internautiques font état
de cette commanderie comme un modèle de rénovation et de
conservation des mémoires templières… Etrangement,
sur ces sites, rien de bien considérable sur le sujet ! C’est
donc pour nous un devoir de mémoire rendu à D. Réju
d’avoir soulevé ces interrogations. Notre ami avait poursuivi
seul ses investigations sur le sujet. Il avait pu, dans la proche périphérie
des bâtiments templiers, découvrir de nombreux détails
dont nous n’avons jamais trouvé traces ailleurs que dans
ses travaux. De ce constat, il nous reste deux possibilités amusantes.
La première est que ces prétendus spécialistes en
matière templière n’auraient jamais pu accéder
à ces ‘détails’, pourtant sous forme d’archives,
documentaires et sur site… et c’est bien curieux pour des
spécialistes ! La seconde est encore pire et viendrait à
dire que ces mêmes personnages ne font pas mention de ces éléments
car ne les jugeant pas (et sur quels critères ?) assez pertinents
pour être mis à la disposition des lecteurs ou du public.
On sait qu’effectivement au moins deux galeries desservaient les
sous-sols de la vieille place templière. Et la réalité
est que Réju les a visitées, certes dans des conditions
difficiles et inconfortables, mais sur invitation d’habitants locaux…
que ‘personne’, jamais, n’a voulu entendre et tenir
compte de leur savoir. Ce genre de conduite est des plus insolites, voire
inquiétant, de la part des autorités et personnes intervenant
dans la sauvegarde du site. Il est vrai qu’ensuite il est plus simple
de dire qu’il n’y a rien de fondé dans de ridicules
légendes… surtout après le décès des
témoins devenus très âgés… et en évitant
prudemment d’interroger un journaliste en possession de photographies
et proposant de conduire sur place ceux qui le voudraient. Aujourd’hui,
nous détenons le dossier de notre défunt ami et nous ne
manquerons pas, le moment venu, d’en faire état…
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