
La gnose du Temple
La mémoire
et l’oubli
Près du Pont Neuf, à Paris, se trouve une plaque commémorative
inaugurée le 9 juillet 1969 par le président du Conseil
de Paris. Elle rappelle que le 18 mars 1314, Jacques de Molay (22ème
et dernier Grand Maître de l’Ordre du Temple) subissait le
supplice sur l’île aux Juifs, à cette époque
un îlot non encore réuni à l’actuelle île
de la Cité. Ce martyr entérinait irrémédiablement
la disparition de ce grand corps qui, durant près de deux siècles,
avait été le phare de l’occident chrétien,
et dont la chute se révélait, à plusieurs titres,
comme une catastrophe pour la société européenne.
Un ordre innovant… un peu trop ?
Loin d’être seulement un ordre de Chevalerie, religieux et
militaire, ce mouvement était pour la première fois une
structure disciplinée, hiérarchisée, formidablement
structurée, formée des quatre composants civilisateurs essentiels
: le paysan qui travaille la terre, l’artisan concevant et réalisant
les outils et la matière, le commerçant valorisant les biens
et enfin le soldat assurant la sécurité des trois premiers.
Très vite les Templiers se montrent d’excellents gestionnaires.
Leur puissance matérielle se retrouve à tous les points
de la société médiévale: agriculture, commerce,
construction, politique… Déboiser, défricher, fertiliser,
ériger commanderies, maisons fortes, ‘Villeneuves’,
organiser marchés et foires, protéger les ponts, routes
et ceux qui les empruntent, faire circuler la monnaie, innover un système
bancaire, financer, investir… tout cela est de leur domaine et ils
y excellent. Ce tout s’harmonise avec l’implantation systématique
d’un appareil militaire tant en Europe qu’en Orient.
Sur le plan militaire, sa force est sans égal dans toute la Chrétienté.
Mais cet aspect guerrier s’équilibre tout naturellement avec
une volonté d’afficher un ‘templier’ diplomate,
conciliateur et pacificateur. C’est un monde médiéval
qui découvre, tout à coup, un Ordre faisant la démonstration
d’une réussite dans le triple domaine de la diplomatie, de
la guerre et de la maîtrise d’un mécanisme financier
subtil et judicieux… Mais on admire également son rayonnement
spirituel, s’accompagnant d’un impact sur les masses et les
institutions, semblant relever d’un Plan Supérieur.
Le marteau et l’enclume…
En quelques décennies à peine, l’Ordre affirme sa
maturité et une étonnante facilité à prendre
en main les destinées de la Chrétienté et de l’Occident,
en regard des ‘autorités’ de l’époque.
Et cela dans un esprit d’unité religieuse. Le terme de ‘religion’,
pour le Temple, hormis son acception courante, doit être considéré
dans son sens primordial étymologique : « intégrité,
conscience, exactitude à remplir ses devoirs ». Ce qui, admettons-le,
n’était pas toujours appliqué de la part d’autres
Ordres ou des religieux eux-mêmes.
Le Temple avait également un aspect ‘rassembleur’…
et, au sein de ce ‘rassemblement’ remarquable, les hommes
du Temple, détachés à de multiples activités
courantes, furent aussi, et avant tout, des initiés, véhiculant
une Gnose sans âge, génératrice de certaines missions.
Mais le Temple avec tous ces aspects, nouveaux pour l’époque,
prend vocation d’établir un trait d’union entre le
spirituel et le matériel. Marial, et de fait médiateur entre
le Ciel et la terre, il assume en toute connaissance l’indispensable
lien entre ces deux plans qui - l’un comme l’autre –
tendent à le détruire… comme ce sera le cas par le
biais du pape Clément V et le roi Philippe le Bel. Par cette fonction,
le Temple ‘bloque’ le divin qui, pour se ‘recosmiser’,
doit impérativement ‘éclater’ le Temple. Puis,
lorsque le plan ‘divin’ en a besoin, à nouveau le Temple
est restructuré pour des opérations ponctuelles, limitées
et irrégulières dans le temps. Mais cette vision, pouvant
sembler insolite, voire inquiétante, entrait plus dans la définition
du ‘Templisme’ que dans celle d’un ‘templiarisme’
incontrôlable… (Nous reviendrons plus tard sur l’étude
du terme ‘Templisme’) L’ensemble de ce processus pourrait
se percevoir plus facilement par la médiation du chiffre ‘neuf’
(9) … chiffre cher à l’Ordre du Temple.
Le Paraclet et Melchisédek via le Baphomet ?
La rencontre
d’Abraham et Melchisédek, Rubens, 1625
L’Ordre du médiéval s’inscrivait dans le courant
qui l’avait suscité, respectueux des lois de la Révélation
permanente et détenteur de l’Ame de la Religion du Saint
Esprit.
L’Ordre attendait la venue du Paraclet, rejoint en cela par Joachim
de Flore et son mouvement qui subsista officiellement jusqu’au début
du XVe siècle, annonçant l’approche du règne
du St Esprit et la révélation de cet Evangile que les templiers
nommaient ‘Eternel’. Pour vouloir être si haut et apparaître
sur ce plan -comme sur tant d’autres- à l’image d’un
précurseur, l’Ordre Médiéval ne pouvait que
procéder d’un courant gnostique et spirituel remontant à
une Tradition sans doute millénaire puisant aux sources les plus
pures de la sagesse et de la connaissance.
Cet héritage de l’Ordre, si riche et aux vibrations si intenses,
se rattachait pour l’essentiel à la révélation
de Melchisédek, ce mystérieux roi de justice et roi de la
paix de la bible (Genèse XIV – 18.21). Roi en Canaan à
l’époque d’Abraham qu’il bénit après
sa victoire sur les Elamites : Le ‘Larousse’ nous dit de lui
qu’il fut « pris comme personnage central supérieur
au Christ, par plusieurs sectes » et que la théologie en
fait le « grand prêtre par excellence ». Quant à
Saint Paul, il en fait référence en ces mots (VI-20) «
là où Jésus est entré pour nous comme précurseur,
ayant été fait souverain sacrificateur pour toujours selon
l’ordre de Melchisédek ». Paul qui poursuit encore
: « et à qui (Melchisédek) Abraham donne la dîme
de tout – qui est d’abord roi de Justice , d’après
la signification de son nom, ensuite roi de Salem, c’est à
dire, roi de paix- (VII-2). Qui est sans père, sans mère,
sans généalogie, qui n’a ni commencement de jours
ni fin de vie, mais qui est rendu semblable au Fils de Dieu- ce melchisédek
demeure sacrificateur à perpétuité. (V -3).
Melchisédek, sur la nature exacte duquel nous pourrions longuement
argumenter, avait en outre rétabli le rite du Pain et du Vin spirituels
auprès d’Abraham, à l’image des sacrifices de
Caïn (végétaux) et Abel (animaux). Accordant ainsi
la Révélation totale à Abraham, par son Sacerdoce,
le Prêtre-Roi de Salem réintroduisait ainsi sur terre un
double courant vertical de transmission. Abraham en léguera l’intégralité
à Ismäel, le fils illégitime que lui avait donné
sa servante Agar, ainsi qu’une importante partie à Isaac
son fils légitime engendré par son épouse Sara…
Le courant total reçu par Ismäel ou courant de « mémorisation
» perdurera jusqu’à Muhammad, symbolisé par
le croissant et la coupe… Le second courant « action »
se prolongera jusqu’à Jean le Baptiste, avec la croix et
l’épée comme signature ! Au long des siècles,
ces deux courants s’éloigneront sans cesse pour se retrouver
soudainement comme mus par une impérative volonté supérieure.
Ils s’affrontèrent en animant des hommes ou communautés
entières…il en est ainsi avec Moïse, les Esséniens,
le cénacle des Apôtres, Muhammad, la Table Ronde, la Chevalerie
Celtique et enfin l’Ordre du Temple médiéval.
Pour ce dernier, nous retenons l’allégorie, si souvent interrogative,
du ‘Baphomet’ signifiant principalement le rétablissement
de la tradition abrahamique dans son intégralité.
Quant aux Esséniens, gardiens du sacerdoce de Melchisédek,
ils préparèrent la venue du Christ et restituèrent
le Cénacle des Apôtres. A l’inverse, l’expression
judaïque de la branche abrahamique se vidait de sa substance en ne
reconnaissant pas le Christ.
L’étrange coupe du savoir…
A
leur tour, détenteurs de la Tradition primordiale, les Templiers
se devront, au Moyen-Age, de retourner sur les lieux de la passion du
Christ, afin, entre autres raisons, de récupérer les dépôts
de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, symboliquement désignés
par le terme un peu oublié de ‘Coupe du Savoir’.
Selon les directives de Saint Bernard, et sous les ordres de Hugues de
Champagne, ils auraient retrouvé l’emplacement des sept dépôts
sacrés de l’Ancienne Alliance, à Jérusalem,
dissimulés dans les sous-sols du Temple de Salomon. Ils auraient
procédé à la récupération de l’ensemble
de ce dépôt sacré. A la suite de quoi ils auraient
été en mesure de rapporter en France, l’Arche d’Alliance,
les deux Tables de la Loi, la Verge d’Aaron, le Chandelier à
Sept Branches, d’autres éléments précieux et
aussi les sept dépôts de la Nouvelle Alliance. Une tradition
persiste, encore aujourd’hui, affirmant que ces objets sacrés
se trouveraient toujours en sécurité aux endroits prévus
alors … et où ils seraient occultement protégés…
Le temple, société de passage du médiéval,
confirmerait, si besoin était, par cette reconstitution du Trésor
initiatique par excellence son rôle de gardien, témoin, et
de sa qualité d’héritier unique d’une connaissance
sacrée phénoménale.
La Sagesse sous le manteau du temple ?
Ainsi l’Ordre apparaît-il comme Centre Spirituel, couvrant
lui-même un Centre initiatique avec son Cercle Secret, ayant charge
de garder et maintenir intact ce dépôt de la tradition sacrée.
Détenteur de celle-ci, son devoir était donc de transmettre,
à son époque, la sagesse primordiale à tous ceux
se révélant aptes à la recevoir. Cette ‘Sagesse
Eternelle’, dissimulée sous le manteau initiatique entourant
l’ordre, était dispensée sous différentes formes.
Elle supposait l’existence d’un Centre Unique, source du double
pouvoir : sacerdotal et royal. Cette notion, logiquement, plaçait
l’Ordre en position de cible désignée à la
monarchie et à l’appareil romain… Le symbolisme en
vigueur au sein de l’Ordre, outre différentes notions, évoque
toujours le concept de Centres spirituel et initiatique réunis
en un Centre unique générateur du double pouvoir. Trait
d’union entre le spirituel et le matériel, le Temple exprime
sa médiation temporo-spirituelle au travers de ses institutions
les moins secrètes et quelques uns des emblèmes les plus
ostensibles. Ainsi le Collège élisant le Grand Maître
est-il composé de douze membres, à l’image du Cénacle
des Apôtres… de même que la règle prévoyait
que le maître devait voir « deux frères chevaliers
comme compagnons » !
Sur le Beaucens, les deux couleurs héraldiques, sable et argent,
découlent de la croix centrale... Croix du Beaucens ou du blanc
manteau -retranchant les Templiers du monde bien qu’ils soient mêlés
étroitement aux affaires de ce monde- le symbolisme ‘central’
est encore accentué par les huit pointes, les huit rayons mettant
en évidence la signification médiatrice du nombre huit.
Jusqu’au sceau, avec son double cavalier sur un seul cheval, symbole-clé
du voyage entre les mondes, véhicule de la Connaissance, tout évoque
le Centre spirituel, la médiation et le double pouvoir.
Trait d’union entre le spirituel et le matériel, l’Ordre
du Temple incarne donc sur terre la suzeraineté spirituelle par
excellence, situation qui seule pourrait expliquer la fascination exercée
par l’Ordre… chez les puissants de ce monde venant vers lui
demandant leur affiliation… pour les humbles qui d’instinct
se feront ‘ses hommes’… encore aussi des barons féodaux,
riches seigneurs qui à l’heure du trépas feront ‘profession’
afin de participer aux ‘bienfaits de la maison’ dans l’autre
monde… Suzeraineté implicite qui seule permettra à
l’Ordre d’assumer avec grandeur et succès sa redoutable
mission de pacification et conciliation. Tout ceci permet aux Templiers
de s’affirmer en tant que gardiens d’un ordre divin sur terre
qui dans son concept gagne toutes les manifestations du créé
ainsi que toutes les sphères de l’existence. C’est
pourquoi sa guerre ne peut qu’être légitime.
La queste formidable de l’Ordre…
Non seulement le
Templier défend les trois premiers ferments ‘civilisateurs’,
ne semble pas poursuivre dans le combat un but séculier, mais son
bras se dresse au nom d’un mandat qu’il veut céleste,
sans haine, et surtout avec sagesse, prudence, circonspection. Comparées
à la leur, toutes les autres guerres ne peuvent alors qu’apparaître
criminelles… Saint Bernard écrira d’ailleurs à
leur sujet qu’ils sont « presque les seuls, parmi les hommes,
à mener une guerre légitime ».
L’Ordre avait une perspective allant au delà de l’humain.
L’un des buts qu’il chercha avec tant d’énergie,
pour la réalisation duquel il se dépensa sans compter, sera
l’harmonie entre l’Autorité et le Pouvoir… que
le Temple veut deviner inscrite dans le symbolisme de la Croix : la branche
verticale représentant l’Autorité et la branche horizontale
le Pouvoir.
Là encore les templiers semblent évoquer, dans leur queste
formidable, les propos de St Augustin lorsqu’il affirme que «
… les deux cités, celle de la terre et celle du ciel, mêlées
et confondues momentanément dans le siècle ». Les
Templiers feront figure de médiateurs, dans un univers où
« les Papes se prennent pour des rois et les Rois pour des Dieux
». Tâche redoutable car ici toute médiation impliquera
à la fois engagement et indépendance rigoureuse.
Préalablement à une approche plus en profondeur de cette
facette du Temple, considérons la situation de ce monde des XIIe
et XIIIe siècles. La division du pouvoir temporel de fait y règne
partout. Les princes s’opposent aux princes, la papauté se
heurte aux uns en s’appuyant sur les autres en d’incessants
et sordides conflits d’intérêts : le Pape et l’Empereur
se situaient sur le même terrain… et ce terrain était
des plus bas !
Théoriquement, au Pape aurait dû revenir le pouvoir spirituel,
et à l’Empereur le pouvoir temporel. Mais l’un et l’autre
agissaient exactement comme si le principe d’Autorité n’existait
pas. Cela devait avoir une teinte de vérité si l’on
en juge par cette succession effrénée et ininterrompue de
querelles iniques et meurtrières, conduites à seule fin
d’assurer le triomphe de l’une ou l’autre de ces deux
puissances.
L’Ordre apparut ainsi dans une époque où tout était
inextricablement enchevêtré. Les seuls critères d’analyse
susceptibles de ressortir de ce champ clos se réduiraient à
ranger dans un camp les soi disants partisans du Pape, avides de tous
les pouvoirs… et dans l’autre ceux de l’Empereur soucieux
de rejeter toute autorité !
La place toute naturelle du Temple
La place naturelle du Temple se situait à la limite subtile du
Spirituel et du temporel, trait d’union entre les deux : au Moyen-Age,
chacun de ces pouvoirs ne cessait d’empiéter sur le domaine
et les compétences de l’autre… Au siècle, à
la Terre, revient la notion de Pouvoir. Au Plan Divin, au Ciel, celle
d’autorités, respectivement incarnées en l’Empereur
et le Pape. Ce dernier, au demeurant, ne peut en aucune manière
se supposer comme souverain temporel… Ce faisant, il dérogerait
gravement car, comme son nom l’indique clairement, le ‘Pontife’
n’a aucun pouvoir et ne peut y prétendre. De plus, par nature
même, l’Autorité n’exerce jamais de contrainte
: respectueuse du libre arbitre des titulaires du Pouvoir, elle se limite
à un rôle directionnel. Lorsque ceux-ci repoussent ses indications,
l’Autorité cesse alors de se manifester auprès d’eux…
ce qui ne l’empêche pas, éventuellement, de témoigner
ailleurs !
La restauration de ce double concept d’Autorité et de Pouvoir
– très compromis au Moyen-Age – en ce monde échut
donc à l’Ordre du Temple, ainsi que le rétablissement,
si délicat, de l’équilibre entre ces deux notions.
Le vrai combat
du Temple
Réformer, rétablir en leurs naturelles fonctions, Pouvoir
et Autorité, équivalait pour le Temple à instaurer
la ‘Civitas Dei’ en donnant le Pouvoir à un Empereur
universel, seulement soumis à l’Autorité représentée
par le Pape, et qui n’aurait jamais tenté, si peu soit-il,
d’aliéner le Spirituel au Temporel… Schéma dans
lequel le Spirituel serait resté strictement dans le cadre de ses
seules prérogatives. C’est sans doute ce que voulait exprimer
St Bernard lorsqu’il écrivit que les templiers menèrent
« un combat double, tantôt contre des adversaires de chair
et de sang, tantôt contre l’esprit du mal dans les cieux »
(contre les ennemis du Pontificat authentique, qu’ils se situent
dans le camp de l’Empereur ou au sein même de l’appareil
romain – ‘les cieux’ - !).
Dans l’optique du temple, le Pouvoir véritable c’était
l’Empereur, fils soumis de l’Eglise, défenseur intègre
et respectueux de celle-ci. Mais c’était aussi l’affirmation
de structures sociales par la valorisation du travail du peuple sans rejeter
pour autant la nécessité de la hiérarchie. Et l’Autorité,
elle, devenait indiscutable, mais uniquement spirituelle, entre les mains
du représentant de Dieu. Et, par conséquence, c’était
l’exigence d’une nouvelle Rome, purifiée de toutes
ses souillures antérieures, crimes et complots, concussions et
simonies de la Curie issue de ses époques sordides, violentes,
dénuées de scrupules, pour être placée à
côté de la Nouvelle Jérusalem…
Aussi, dans un premier temps, convenait-il de rappeler la primauté
du Spirituel, de réinsérer celui-ci dans le quotidien, de
souligner sa présence dans le plus infime de l’existence,
de rendre témoignage, en paroles et actions, de son immanence dans
le temporel à travers la manifestation… Programme surhumain,
colossal, apparemment d’avance voué à l’échec
!
Pourtant, le caractère double, religieux et militaire signait l’Ordre
d’une relation intime et directe avec la source même des deux
pouvoirs. Son mandat, la haute protection dont il jouissait et le titre
dont il pouvait se prévaloir firent que les enragés des
deux parties dénaturées n’eurent d’autre choix
que de plier. Sans ce caractère d’élite spirituelle,
l’Ordre n’aurait guère survécu à sa fondation
ou se serait vu relégué à la garde des frontières…
Et, seul exemple dans l’histoire, le temple put participer à
fond aussi bien dans les affaires du Spirituel que du Temporel, tout en
gardant sa totale liberté à l’égard de l’un
comme de l’autre, et de leurs institutions respectives.
Plongé dans le temporel, jouant le jeu du système féodal,
le Temple ne s’en trouva pas pour autant otage, car considéré
comme Chevalerie du « Souverain Roi » et non comme ordre purement
humain.
L’échec invisible d’un ordre au succès éclatant
L’Ordre, ayant accompli son implantation, se développa vertigineusement
dans un consensus unanime, surmontant les luttes politiques, faisant fi
du fossé sans cesse élargi entre papauté et Empire,
bien que par sa seule présence il évoquât à
chacun, en permanence, ses propres limites. Ce grand Corps, placé
entre les protagonistes « comme un trait d’union, pour être
cela, être plus que cela. » écrivait Pierre Ponsoye.
Le Royaume de Jérusalem devint pour lui le théâtre
où il éprouvait son action temporelle, ses principes concernant
le Pouvoir, tout autant ceux qu’il mettait en pratique en son sein
que ceux auxquels il se pliait volontairement dans le cadre de la terre.
Par ce biais, les Templiers supposaient marquer les constantes de la vie
et de l’existence de la règle de comportement qu’ils
avaient adoptée.
Globalement, l’Ordre du Temple médiéval échoua
dans sa tentative de rénovation et de rééquilibrage
du double pouvoir. Après 1307, la confusion entre les deux concepts
‘Autorité – Pouvoir’ ne cessera de croître,
parallèlement à l’abaissement constant de chacun d’eux,
et à la décadence irréversible que connut l’Occident
chrétien. Mais que l’Ordre ait pu tenter l’expérience,
et que celle-ci ce prolongeât durant presque deux siècles,
constitue en soi une sorte de réussite, de succès éclatant,
peut-être la meilleure preuve de sa transcendance, tant les épreuves
accumulées sur son chemin semblaient infranchissables et les oppositions
puissantes et figées dans leur intransigeance.
Une vision nouvelle : la Synarchie !
Saint Yves
d’Alveydre
Dans l’orbite de la Tradition la plus pure, le Temple apparaît
comme un courant synarchique avant la lettre, obéissant à
deux grandes lois : celle d’Unité et celle d’Harmonie
universelle. Pour les templiers, la Synarchie, envisagée comme
une dualité exclusivement sur le plan de l’action, s’inscrivait
dans le cadre d’un plan grandiose : édification de la Cité
de Dieu sur Terre et du Temple par excellence, celui d’une humanité
régénérée.
Au XIXe siècle, Saint Yves d’Alveydre, dans « La France
Vraie » , exposant ses idées politiques, sociales et spirituelles,
dans le sens noble de ces termes, donne naissance au mouvement «
synarchique » (du grec ‘syn’ : avec, ensemble et ‘arkhein’
: commander). Le mot, comme le programme d’ailleurs, se situe en
droite ligne dans la connaissance, la pensée et l’action
Templière : il s’applique à une fédération
d’Etats autonomes placés sous la direction de deux chefs
suprêmes, l’un spirituel : le pape, l’autre politique
: l’Impérator ou Empereur. Tous les deux sont rigoureusement
indépendants mais reliés directement au même centre
initiatique.
Naturellement cette Synarchie de tradition ne se conçoit que volontaire
et non imposée par la force, acceptée par tous dans un esprit
de solidarité, de sacrifice au détriment des intérêts
particuliers. Car la force sans Esprit n’engendre jamais la stabilité.
Il en est de même pour la matière qui, si elle ne sert l’idée,
n’a pour seule destinée que l’avilissement de l’Homme
et l’anéantissement des choses. Ainsi la Synarchie véritable
doit-elle s’appuyer sur l’élection libre de conseils
à tous les niveaux. En clair, la doctrine strictement synarchique
envisagée dans son essence profonde, entend faire fructifier les
biens matériels communs au service de l’Esprit.
Le Temple, à partir de concepts éprouvés par différentes
expériences humaines effectuées dans les domaines les plus
variés, opéra une destinée à servir un «
impérialisme » hautement désintéressé…
Dante, dont on n’ignore pas quels furent sa mission et son rôle,
commentera dans « De Monarchia » cette vision d’un Empire
unificateur avec son Souverain des monarques, dépositaire d’une
charge élective et non héréditaire, désigné
par une assemblée de pairs à l’instar des premiers
Empereurs du Saint Empire Romain Germanique et des grands maîtres
de l’Ordre du Temple. Le tout reposant sur le grand principe de
l’effacement des intérêts particuliers dans la satisfaction
des aspirations à la liberté sociale et l’affranchissement
généralisé, la solidarité et le compagnonnage…
Daniel REJU
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