Réalités templières

 


Il était une fois…

L’Histoire des chevaliers de l’Ordre du Temple, de leur vie, leur procès, leur condamnation, restera toujours auréolée du merveilleux et de la brume du doute… quoiqu’on puisse écrire sur le propos. Il n’est pas ici question de reprendre l’ensemble du problème, mais seulement de remettre peu à peu ‘certains détails’ dans l’éclairage d’une réalité simplement humaine, afin qu’ils deviennent enfin des ‘détails certains’!
Nous reviendrons, une autre fois, sur l’aventure de Hugues de Payens et de ses (plus ou moins selon les auteurs et les modes !) huit autres compagnons, qui formèrent ainsi ‘les Pauvres Chevaliers du Christ’. Nous prendrons seulement, pour l’instant, un aspect de ceux qui, entre 1119 et 1120, deviendront ‘Chevaliers du Temple’.
Très vite, en Terre Sainte, des troupes se forment sous les bannières de l’Ordre. Ces bataillons acquièrent immédiatement la farouche réputation, parfois jalousée, souvent méritée, d’un courage indomptable et remarquable. Ils forment des unités combattantes permanentes, disponibles, redoutables par leurs forces, leur efficacité et leur discipline. Ils font l‘admiration de tous, tant dans les rangs chrétiens que musulmans… Ils sont l’élite inimitable.
L’Histoire, la légende, la vision populaire en fera cette image: le chevalier du Temple apparaît toujours plus souvent que les sergents, les simples cavaliers… la piétaille, l’intendance. Survolons quelques ouvrages illustrant le sujet. L’homme est toujours représenté de grande stature, bien campé, la tête et le regard fier, droit… celui des héros justes et bienvenus. Il est vêtu impeccablement, la cape sort juste de la blanchisserie, immaculée, empesée et repassée… le haubert et l’armement viennent de passer au ‘miror’… La posture est noble, mesurée et précise. Par chance, il nous est toujours présenté sous son ‘meilleur profil’, côté épée… tant qu’à faire! Il est bronzé, les traits agréables, mais néanmoins volontaires et virils. Notre chevalier se superposerait tout à fait aux affiches de recrutement de la Légion Etrangère… on imagine presque qu’il sent bon le sable chaud! On devine derrière lui l’auréole des hommes de Dieu de la grande et noble chevalerie… sur fond de fracas guerriers, cris de batailles, bannières, fières montures et musiques de charges wagnériennes.

La fin d’une imagerie ridicule

Cessons de rêver… et venons-en à la réalité de ceux qui, avant d’être de ‘l’Ordre du Temple’, étaient des hommes ordinaires, avec leurs forces sans doute, leur foi sûrement… mais aussi avec leurs faiblesses, leurs erreurs et leurs errances.
Nous allons aborder, peu à peu, des détails qui sembleront irrémédiablement ternir ces images d’Epinal pour rêveurs attardés et adolescentes romantiques. Ces détails, la première surprise passée, nous montreront des hommes, des faits, vrais et simples… ceux qui, certainement, firent un jour toute la splendeur de l’Ordre du Temple. Par exemple, lorsque nous trouvons des descriptions physiques de certains chevaliers, nous voyons surtout des hommes trapus, des hommes habitués aux exercices physiques guerriers prolongés. Les équipements sont d’excellente qualité, très simples et sans ornements excessifs.
Imageries habituelles et lénifiantes.
Les premiers clichés ‘primaires’ que l’on pose sur ‘l’homme du Temple’ sont quasiment toujours les mêmes.
- Une origine de très haute noblesse.
- Une initiation à la foi chevaleresque, religieuse, guerrière… suivie très vite par une insistance ésotérique, occulte, magique, parfois diabolique…
- Puis le paysage ‘zoome’ sur quelques commanderies, aussi redoutables forteresses que mystérieuses à souhaits… décors grandioses, glauques et crépusculaires, ou rôtissant sous l’ardeur d’un soleil oriental.
- Ensuite arrivent les inévitables scènes de guerre, de combats, de batailles sans pitié où, bien entendu, nos templiers de service seront immanquablement les héros vainqueurs infaillibles, ou bien les victimes succombant héroïquement sans reculer d’un pas!
- Encore quelques gros plans sur d’autres chevaliers du temple, ceux-ci savamment tenus dans une ombre complice et dont jamais on ne pourra vraiment deviner les noms ni les origines. Ils seront affairés à d’occultes besognes ou cérémonies de haute théurgie… Puis, inlassablement, nous les savons s’affairant ensevelir d’incalculables trésors… sans avoir oublié d’activer de multiples pièges et d’exécuter quelques sacrifices humains… d’enfants de préférence, ou viols de femmes somptueuses…
- En fin de présentation arrivent d’insupportables scènes de tortures, durant lesquelles d’effarants secrets seront arrachés, juste avant les flammes du bûcher salvateur et purifiant.
- Mais ce n’est pas tout… car le spectateur verra le rideau tomber sur une galerie de tableaux, tous aussi hermétiques et incompréhensibles les uns que les autres, sur lesquels de savants chercheurs ésotériques nous expliquent longuement, l’air docte, tout ce qu’ils n’ont jamais pu comprendre et assimiler!
- En fin de spectacle, passeront, sous nos yeux éblouis, d’étranges et obscurs nouveaux néo-templiers auréolés de la gloire réclamée des origines de l’ordre médiéval !… quand ce ne seront pas la multitude des réincarnations de Jacques de Molay, ou quelques autres maîtres secrets, se chamaillant aux guichets pour recevoir leur part du mythique gâteau !... ou encore les traditionnelles demeures où d’innombrables guides, de préférence missionnés spirituellement, vous diront que sont, dans leurs fondations, enfouis quelques secrets monstrueux, fabuleux seuls capable d’ouvrir sur… on ne sait plus vraiment quoi au fait ? ? ?

Où la réalité reprend la violence de ses droits

Restons un peu sérieux… Certes, il y a de nombreux lieux et faits templiers pour le moins insolites. Mais il est tellement plus facile de les aborder sobrement et avec un minimum de précautions élémentaires, sur le plan de la prudence voulue, en des lieux où parfois tout risque de s’écrouler sur le visiteur imprudent… sans surtout faire entrer en scène la moindre force occulte ou magique dès la première seconde!
Prenons pour premier exemple la scène habituellement ‘hollywoodienne’ des guerres et combats dans lesquels l’Ordre du Temple intervient sans compter. Tentons, sur ce plan, d’avoir une vision lucide et tangible des scènes de combat :
L’engagement ne se produit guère avant neuf heures au soleil. La journée de bataille dure pratiquement, d’un seul trait, jusque vers dix huit heures… soit pratiquement neuf heures sans intermittence, sur la scène d’un épouvantable affrontement sans trêves ni merci…
Neuf longues heures durant lesquelles, peu à peu, la foi, la conviction et la volonté font place à la peur, la fatigue… à plus rien!
Jusqu’au premier choc, la visibilité est encore acceptable… Une mer houleuse, faite d’un enchevêtrement compact, où avancent irrémédiablement hommes, chevaux, machines, bannières, étendards, et luisantes pièces de protections métalliques …
Puis c’est un instant d’ultime silence lourd, pesant … et enfin, tout à coup, les cris de guerre, de clans, de religion… et très vite, c’est l’incroyable violence du premier contact, du premier choc guerrier. La cavalerie, de tous temps, est la pièce majeure de la première charge, celle qui déstabilise l’adversaire. De part et d’autre, on charge et se protège de cet assaut féroce d’une intensité inouïe. Triste constat pour les inconditionnels de la noblesse du cheval et de cette connivence légendaire, et irréaliste, entre le guerrier et sa monture! Car la seule façon de briser efficacement une charge de cavalerie est la lance de pied, celle qui blesse à mort la monture et désarçonne le cavalier… en l’obligeant au combat à pied, empêtré dans son lourd équipement.

Les rendez-vous de l’horreur !

De part et d’autre, la légende fera place à la triste réalité, et la grande surréaliste noblesse de la chevalerie restera au vestiaire… Les chevaux seront, par centaines, les premières victimes innocentes!
Les équipements se couvrent de crasse, les fanions tombent, les tenues se souillent très vite, peu à peu les signes distinctifs héraldiques deviennent illisibles…
Puis tout ira très vite. A pied, il est maintenant difficile de s’y reconnaître dans cette mêlée inextricable… les bannières qui permettent de se retrouver, de s’identifier dans un mouvement stratégique, sont bientôt invisibles au milieu d’étouffants nuages de poussière épaisse. Les cris de guerre sont couverts par un fracas de métal, des hurlements… souvent plus de douleur que de ferveur.
’Et la fête ne fait que commencer’!
Imaginons un instant: la tenue de guerre nécessite une sorte de chemise de peau, puis un matelassage épais sous le haubert pour éviter les morsures du métal durant la bataille, le tout souvent recouvert d’une épaisse tunique. La tête est protégée par les casques calfeutrés de tous noms, de toutes formes. Jusqu’aux pieds, les protections sont renforcées et rembourrées si on les veut efficaces. Imaginez encore, à midi plein, en Orient, ce que devait endurer le guerrier sous cet équipement pratiquement étanche!
De plus, il faut sans répit prendre garde où l’on pose les pieds, à l’ennemi, à ses congénères… Au sol commence l’enchevêtrement des blessés et des mourants souvent du même camp… Durant le combat il faut aussi veiller, du coin de l’œil, à l’adversaire terrassé qui, dans un dernier sursaut de rage, ou de terreur, tente de couper quelques talons ou de faire tomber les combattants empêtrés dans la mêlée.
Et surtout il faut manier sans relâche la masse d’arme, la hache d’assaut, l’épée ou l’épieu de combat… au minimum un instrument de deux kilos, qui se fait plus lourd à chaque seconde. A cela s’ajoute le bouclier qui, lui aussi, épuise et meurtrit l’épaule et le bras qui le porte de plus en plus péniblement… La mêlée dure ainsi au moins huit heures, sans le moindre espoir de quitter, un pauvre instant, ce champ d’épouvante!...
Sous le soleil implacable, les combattants deviennent rapidement de véritables ‘autocuiseurs’ en mouvement. Essayez de gesticuler, ne serait-ce qu’une heure, avec une barre de fer de deux kilos, sans parler de l’équipement et de la tension du moment, et vous risquerez de trouver la chevalerie bien douloureuse, bien pénible, bien moins rutilante!

L’humain avec ses faiblesses… et son armure

Mais ce n’est pas tout. Les coups pleuvent, les pièces métalliques de protection s’enfoncent… les écus de défense, pour être efficaces, avoisinent les 8 à 10 kilos… Le constat est valable pour les deux camps. Pas un instant de répit, pas de pause, pas de casse-croûte, pas de boissons fraîches, pas même d’eau, fut-elle tiède !!!
Et il reste encore le pire, pudiquement évité par nos habituels historiens. L’homme n’est qu’un homme, avec ses besoins naturels humains, bataille ou pas bataille! Cherchez bien… pas de latrines sur un champ de bataille ! Des deux côtés, pas d’autres solutions que de soulager ses besoins physiologiques sur soi, si l’on ne veut pas se faire tailler en pièces en cherchant 10 secondes d’isolement pour assouvir le dit besoin…
L’esprit s’obscurcit, l’odeur devient écoeurante sous les équipements, on ne voit plus rien, on ne pense même plus… Même Dieu, discrètement, vient de passer aux ‘abonnés absents’, horrifié qu’il est de telles vues infernales! Plus rien ne compte sinon taper, cogner, tailler, tuer… avant que d’en subir tout autant!
Le soir arrive. Les antagonistes, pauvres silhouettes affaissées, de part et d’autre se replient, épuisés, meurtris, blessés ou agonisants. La foi et les convictions font place à la nausée, à l’incroyable vide du désespoir. Notre héros de métal, fier et arrogant, n’est plus qu’une pauvre bête dans sa boîte cabossée, sanguinolent, dolent… il ne sent plus le sable chaud, mais la sueur, le sang, les excréments… l’horreur!

Le terrifiant repos des hommes de Dieu ?

Au camp, les rescapés s’effondrent, n’aspirant qu’à un peu d’eau. On enlève leurs sanguinolents harnachements, cuisants et nauséabonds. Les combattants de Dieu se font recoudre, panser, soigner… quand ce n’est pas donner l’absolution ou la prière aux agonisants. Les plus atteints sont évacués plus en arrière. Peu de chevaux reviennent. Les bannières, tant que cela est possible, sont ramenées par les survivants.

Les survivants !… sont-ils encore des hommes ?… ils mangent un peu, les yeux hallucinés, la tête vide ou alors emplie de monstruosités que plus rien n’effacera jamais! Le héros s’endort lourdement, d’un coup, comme une masse, le corps douloureux et vidé de ses forces.

La nuit… des gémissements se mêlent aux râles de ceux qui ne verront pas le lendemain, la nuit… peut-être peuplée de doux rêves entrecoupés de cauchemars hallucinants.
Lever du jour. On prend ceux qui restent en mesure de combattre, on les met avec les nouveaux renforts arrivés la veille ou dans la nuit, aussi avec de nouveaux chevaux… Tout le monde est prêt pour la boucherie, et on recommencera ainsi des jours, des semaines, des mois, des années!!!
Oui… il est très beau le luisant, auréolé et fier chevalier du Temple de l’imagerie populaire !

« De foi et de fer » !!!!

Et pourtant, à mieux y réfléchir, cet homme, qui fit un jour l’Ordre du Temple au prix de sa vie, était bien fidèle au rendez-vous de l’horreur et de la gloire… ‘armé de foi au-dedans, et de fer au-dehors !’. La réalité humaine dépasse tellement la fiction…
Nous nous contenterons, pour clore ce registre, de citer simplement St Bernard dans sa description des hommes de l’Ordre du Temple :
"Ils ne sont jamais oisifs, ni répandus au dehors par curiosité, mais quand ils ne marchent point à la guerre, ce qui est rare, ils raccommodent leurs armes ou leurs habits, ou les mettent en ordre, ou font enfin ce que le maître leur ordonne. // Ils coupent leurs cheveux, se baignent rarement, sont pour l’ordinaire négligés, couverts de poussière et brûlés du soleil. A l’approche du combat ils s’arment de foi au dedans et de fer au dehors, sans ornement sur eux ni sur leurs chevaux, ils se préparent à l’action avec toute sorte de soin et de prévoyance, mais quand il est temps, ils chargent vigoureusement l’ennemi sans craindre le nombre ni la fureur des barbares, se confiant non en leurs forces mais en la puissance du dieu des armées, ainsi ils joignent ensemble la douceur des moines et la valeur des soldats. »

André Douzet