
La Croix de Lorraine et les origines du Temple
Daniel
Réju c’est intéressé très tôt
à l’histoire de l’Ordre du Temple, à ses origines
et ses premières raisons d’être. Si la réputation
de cet auteur n’est plus à faire, certains de ses travaux,
devenus très vite ‘travaux certains’ furent soigneusement
éclipsés des milieux concernés… Et jamais repris
par quelques autres auteurs ténors en la matière.
Ceux qui connaissent ses écrits et ses recherches savent leur valeur
indiscutable et leur force documentaire. Daniel savait explorer des cheminements
oubliés de tous en ce qui concerne l’Ordre du Temple et ce
qui lui permit de fonder sa puissance… Il fut sans doute le seul
à supposer, puis affirmer et enfin prouver que la fameuse ‘croix
pattée’ qui devint inséparable de l’imagerie
populaire templière ne fut qu’une seconde ‘vitrine’
dissimulant une réalité ‘crucifère’ nettement
plus hermétique, si faire se pouvait. C’est avec surprise
que fut d’abord reçue l’information que l’insigne
religieux primitif des chevaliers au blanc manteau n’était
autre que… la Croix de Lorraine, symbole qui sera ensuite, des siècles
plus tard celui de la résistance et de la liberté de notre
pays de France avec un certain général Charles de Gaulle…
Nous aurons forcément l’occasion de reprendre et poursuivre
cet intéressant dossier de Réju qui nous réservera
d’autres surprises du même ordre.
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De l'étude attentive des chroniqueurs, ou auteurs anciens et modernes,
dont la perspicacité fut attirée par le port de la Croix
de Lorraine à l'époque de la création du royaume
franc de Jérusalem, il ressort certaines évidences qui ne
manqueront pas, pour quelques-unes d'entre elles tout du moins, de nous
intriguer.
Une première remarque se rapporte à la confusion établie
entre la croix à double traverse et celle du royaume de Jérusalem
proprement dit.
Nous avons vu qu'elles figurent toutes deux sur les armes de la ville
de Calais, ‘remaniées’ en 1558 par François
de Lorraine lui-même. Or, les deux croix sont bien différentes.
Nous ne reviendrons pas sur la croix double. Quand à celle de Jérusalem,
il s’agit d’une croix potencée à quatre petites
croix grecques. Elle est toujours d'or et figure, encore de nos jours
sous cette forme, sur les armes de la ville de Nancy.
A l'origine de cette confusion, de cette interférence entre les
deux symboles, on trouve sans aucun doute la légende tenace voulant
que la famille paternelle de René II descende d'un frère
de Godefroy de Bouillon. A cet effet on lit le commandant du Mesnil (Revue
Historique de l’Armée) expliquant que « L'opinion la
plus répandue en Lorraine, dès ce temps, était que
la croix se rattache aux croisades, tout spécialement à
Godefroy de Bouillon ».
Nous pouvons imaginer sans peine que la Maison de Lorraine ne fit rien
pour dissiper cette croyance. Un second motif d'équivoque se trouve
dans le fait que les patriarches de Jérusalem aient toujours eu
la croix à double traverse pour emblème, et ce bien avant
la découverte de la croix du Christ et le façonnage des
premiers reliquaires suivant cette forme.
Historiquement cela ne laisse pas subsister le moindre doute : les patriarches
se faisaient précéder d'une double croix fichée au
sommet d'une hampe lors de leurs déplacements publics pendant que
ce même emblème ornait souvent leurs pierres tombales. D'où
l'équation : croix patriarcale = croix de Jérusalem.
Avec la naissance du royaume franc, l'exclusivité de la croix à
double traverse échappe aux patriarches, et déjà
les chanoines hospitaliers du Saint-Sépulcre arborent alors une
double croix.
« Que les amateurs d'insignes prêtent ici attention : celui
des chanoines était la croix patriarcale rouge, donc à douzes
pointes (semblable à celle que nous appelons « croix de Lorraine
», à une différence près toutefois : celle
des chanoines était pattée) » écrit Yvon Roy
dans «le Testament des Templiers à Chinon » (1974).
Le témoignage d'Ernoul, repris par Curzon, puis par Marion Melville
(la Vie des Templiers -1951) est plus diffus : « L'enseigne de l'habit
dou Sepulchre est une croix vermeille à deux bras (telle la porte
li Ospitaus) et cil del Temple la portent toute single vermielle. »
Il se dégage néanmoins de tout ceci une certitude : l'emblème
des chanoines hospitaliers du Saint-Sépulcre était une croix
à double traverse à l'image de celle des patriarches.
La question de l'origine de la croix portée par les chevaliers
de l'Ordre du Temple a maintes fois suscité l'intérêt
des chercheurs les plus sagaces. A ce problème vient se greffer
l'interrogation, pour le moins tout aussi importante, relative à
la forme exacte de celle-ci.
Godefroy
de Bouillon
Communément, il est admis que la croix de l'Ordre était
pattée, rouge ou vermeille, et que les Templiers la reçurent
en 1146/1148 du pape Eugène III, parallèlement au blanc
manteau.
Le bibliophile Jacob (alias P. Lacroix) épouse apparemment cette
thèse, mais avec des réserves évidentes si l'on en
juge par ce qu'il écrivit dans un ouvrage publié sans date
sous le titre « Costume historique de la France ». On y lit
précisément : « quelques auteurs croient que le pape
Eugène III, en 1146, ordonna aux templiers de porter une croix
rouge sur leurs manteaux, d'autres disent sur la poitrine, mais aucun
historien ne désigne positivement la forme de cette croix. »
En fait, ce que tous oublient trop vite c’est que tout semble avoir
été fixé bien auparavant, c'est-à-dire dès
l'apparition ésotérique des premiers Templiers.
Jérusalem était à peine occupée par les Francs,
que déjà hommes de guerre, nobles et chevaliers venaient
mettre leur épée au service des prieurs hospitaliers du
Saint-Sépulcre : ils demandaient l'insigne honneur de participer
à la garde du tombeau vénéré des Chrétiens.
Au tout début du XIIe siècle le prieur du Saint-Sépulcre
est un certain Arnould de Roeux.
Les neuf premiers chevaliers agirent-ils de même ou s'adressèrent-ils
directement au patriarche de Jérusalem ? Dans ce cas comme dans
l'autre leurs motivations profondes étaient sans aucun doute hautement
plus élevées que la simple participation à la garde
d'un tombeau vieux de onze siècles.
De toute manière, la controverse commence dès cette apparition
des neuf personnages mythiques chargés de mission en Terre Sainte…
sans qu’aucun historien n’ait jamais dire avec exactitude
de quoi se composait la dite mission ayant exigée autant de discrétion
et d’oublis par la suite.
J.-H. Probst Biraben avance que les neuf compagnons reçurent consécration
du patriarche Théocletés, « descendant de saint Jean
l'Evangéliste », puis qu'ils prononcèrent les trois
voeux — obéissance, pauvreté, chasteté —
devant Garimond, le prélat latin de Jérusalem.
Dans l'ouvrage d'André Favyn « le Théâtre d'honneur
et de chevalerie, ou l'histoire des ordres militaires, des roys et princes
», paru en 1620, on lit précisément : « Ils
firent donc profession de l'ordre de Saint-Benoît entre les mains
d'Etienne, patriarche de Jérusalem auquel ils firent les vœux
d'obédience, de pauvreté et de chasteté et le reconnurent
pour leur supérieur et ses successeurs patriarches. Il leur donna
l'habit blanc et, par-dessus, une croix patriarcale rouge ... »
Ajoutons, pour information, que cet Etienne est alors le patriarche de
Jérusalem au moment du célèbre concile de Troyes
fixant la règle des Templiers en 11128 !
Selon John Charpentier, les premiers Templiers tinrent, dans un premier
temps leurs pouvoirs du patriarche Théoclètes, soixante-septième
successeur de Jean, prononcèrent leurs vœux devant Garimond,
puis « se consacrèrent au service de Dieu sous la règle
des chanoines de Saint-Augustin» (L’Ordre des Templiers -
Editions de La Colombe- 1945).
Pour Yvon Roy, les faits paraissent quelque peu différents car
pour lui Hugues de Payens, Geoffroy de Saint-Omer et leurs compagnons
s'adressent tout d'abord au patriarche et celui-ci les envoie au prieur
du Saint-Sépulcre : « C'est à celui-ci que le patriarche
adressa nos neuf chevaliers, qui vinrent grossir les rangs des chevaliers
présents. Ils " furent soumis au chapitre, vivaient à
sa table, portaient ses insignes et veillaient en armes sur le tombeau
du Christ " ; ceci sous la conduite d'Arnould de Roeux ( ce dernier
décède en1118) » Et, seulement à la mort de
celui-ci, ils obtiennent leur indépendance grâce à
l'appui de l'archevêque et du roi Baudouin II, pour s'en aller protéger
la route de Saint-Jean-d'Acre à Jérusalem, malgré
l'opposition des religieux de Saint-Augustin dont ils dépendaient
toujours théoriquement : « Elles vinrent (les difficultés)
à propos de leur vœu d'obéissance : le prieur des chanoines
du Sépulcre et du Temple prétendait garder son autorité
sur eux, à cause de ce vœu. »
Mais finalement, devant les pressions des prélats, des barons et
surtout celle du roi, il dut céder et leur cède même
un terrain jouxtant l'aile du palais offerte par le roi. « C'était
l'ancienne esplanade du Temple : de là vient que le peuple les
appela " Templiers "»
Mais
à présent, revenons à leur croix elle-même.
Le Dictionnaire de Furetière (publié en 1690), décrit
la Croix de Lorraine et ajoute : « Ainsi la portent les religieux
de l'Ordre du Saint-Esprit et autrefois les templiers. »
A l'origine, qu'elle leur vienne du patriarche ou du prieur du Saint-Sépulcre,
l'ensemble des premiers chevaliers arborèrent la croix à
double traverse… et ainsi en fut-il jusqu'en 1128, et sans doute
encore durant quelques années, peut-être jusqu'en 1146/1148.
Mais à une date imprécise, et pour un motif inconnu, cet
état de fait cesse brutalement, et la Croix de Lorraine devint
l'apanage des seuls Grands Maîtres et grands dignitaires : «
... le Grand Maître et les grands dignitaires se distinguaient des
chevaliers et des Templiers en général, par une croix à
deux croisillons, alézée de gueules à la place de
la croix pattée bien connue. Elle ressemble à ce que nous
appelons la croix de Lorraine, le croisillon supérieur plus court
que l'inférieur, ou à celle qui accompagne la signature
des prélats, dite croix épiscopale », écrit
J.-H. Probst Biraben.
Et John Charpentier de reprendre à la suite : « Mais la croix
rouge (...) était commune à tous les membres de la milice,
à l'exception, toutefois, des grands dignitaires qui arboraient
la croix à deux croisillons inégaux, le plus court en haut».
Notons toutefois qu'aucun de ces deux auteurs ne se prononce quant au
port de la croix à double traverse par l'ensemble des premiers
chevaliers.
En 1146 vraisemblablement, Eugène III accorde le port de cette
croix rouge, citée par Charpentier, sur les instances de saint
Bernard lui-même, et qui sera arborée par l’ensemble
de la masse des chevaliers.
Enfin, mystérieusement, la Croix de Lorraine, à une époque
indéterminée, disparait des attributs officiels de l'Ordre…
sans la moindre explication.
Quel motif peut être avancé pour justifier cet abandon volontaire
de la part des Templiers qui allèrent jusqu'à effacer soigneusement
toute trace de celle-ci sur les sceaux, parchemins ou pièces de
costume par exemple ?
A chercher une réponse on se perd en conjectures.
Pour les Templiers, le symbole profond de la Croix de Lorraine ne s'apparentait
sans aucun doute nullement à celui que lui prêtait le christianisme
officiel : l'Inquisition observa-t-elle de trop près cet emblème
réservé aux seuls dignitaires de l'Ordre sans cesse surveillé
? Les Templiers s'aperçurent-ils que l'heure n'était pas
venue de brandir un symbole aussi puissant à la face de tous ?
Estimèrent-ils finalement que sa destinée était d'apparaître,
puis de disparaître, à des moments donnés de l'Histoire
? Sa mission temporaire une fois accomplie, devait-il être occulté
jusqu'à une résurrection prochaine fixée à
un futur plexus de l'horloge du Temps ?
« Cette croix à deux branches, que l'on connaît aussi
sous le nom de croix patriarcale ou d'Anjou, a été adoptée
de bonne heure par les Templiers qui la considéraient, à
juste titre, comme un symbole très complet », est-il écrit
dans l'Hermétisme dans l'art du Blason de F. Cadet de Gassicourt
et du baron du Roure de Paulin.
Il semble inutile de chercher davantage la raison de cette occultation
soudaine de la Croix de Lorraine par les Templiers… Mais elle ne
peut être que liée à l'essence même de ce symbole
que nos deux auteurs qualifient de « très complet ».
Par ignorance de la réelle signification de ce symbole, sans doute,
comme nous le verrons, d'autres ordres chevaleresques continuèrent
à faire étalage de la Croix de Lorraine.
Les Templiers, quant à eux, ne purent néanmoins absolument
tout faire disparaître de leur attachement affiché à
la Croix de Lorraine. A cette fin, par exemple, il leur aurait fallu raser
la Vera Cruz de Segovia !
Cette
église étrange se compose d'un édifice polygonal
à douze pans à l'Est duquel, accolée entre deux absidioles
voûtées, se dresse une haute cour carrée.
La rotonde, tout comme la tour carrée, sont surmontées par
une flèche en forme de… Croix de Lorraine.
Les Templiers dessinèrent le plan de Vera Cruz à l'image
du Saint-Sépulcre de Jérusalem au XIIe siècle et
sa construction en fut achevée au début du XIIIe.
Consacrée le 13 avril 1208 elle reçoit le nom officiel d'
« église du Saint-Sépulcre ».
Le 13 mai 1224, Honorius III fait parvenir aux Templiers du Saint-Sépulcre
un fragment de la croix du Christ serti dans un reliquaire en forme de
Croix de Lorraine. Il semblerait que la conception même du sanctuaire
ait été parfaitement depuis le début prévu
en fonction de cette future donation.
Le centre de la rotonde est occupé par deux petites salles superposées
desservies par un couloir annulaire. La salle inférieure offre
l'aspect d'une crypte voûtée d'ogives. La seconde, au niveau
supérieur, devait faire office de chapelle si l'on en juge par
l'autel en occupant le centre.
Une tradition persistante attribue un caractère celtique aux origines
et à la vocation de la Vera Cruz, alors qu'une nette influence
islamique se fait sentir dans certaines parties de son architecture. Enfin,
pour ajouter au mystère entourant la Vera Cruz, selon certaines
sources, les deux salles centrales de la rotonde auraient été
utilisées par les Templiers de Ségovie pour le déroulement
de certaines cérémonies secrètes.
Sans aucun doute, la Vera Cruz de Segovia placée sous le signe
de la Croix de Lorraine, fut-elle le Haut-Lieu initiatique de l'Ordre
en Espagne.
Daniel Réju |