La neuvième croisade

 

On peut trouver à la Bibliothèque publique de Dijon un ouvrage constituant en lui-même un monument : la Bible de Citeaux.
Le chercheur, s'il a la curiosité, ou l'intuition, de se rendre sur place pour le consulter effectuera une découverte particulièrement intéressante : son moratoire daté de 1109...
Cette date, ce même chercheur pourra « s'amuser » à la rapprocher d'une autre, beaucoup plus connue: 1307, qui marque l'arrestation des Templiers. Le rapport entre les deux semble riche d'enseignements. Naturellement, objecterons certains, il est facile de faire parler les nombres : on peut leur faire dire n'importe quoi ! Pourtant si, dans ce rapprochement, le hasard est seul en cause, le moins que l'on puisse dire est qu'il semble étonnamment ordonné...

La Pierre jetée à la mer

Au XIème siècle vivait à Troyes un personnage autour duquel, de nos jours encore, plane un certain mystère, et qui, toute sa vie, au fond d'une échoppe d'une ruelle tortueuse de la vieille ville, aligna sur du parchemin une multitude de caractères hébraïques : le rabbin Salomon Rachi, dont le nom résume trois idéogrammes : reisch - schin - yod - « prodigieux mouvement cosmique » « totalité de l'univers » « continuité en existence de la pulsation discontinue» (1). Ce nom représenterait encore la contraction de RAbbi (reisch) CHé-lomo (schin) ben Isaac (yod).

Que dire de ce personnage ? Historiquement très peu de choses. Il serait né vers 1040 et décédé en 1105, période qui correspond approximativement aux règnes de Louis le Gros. Louis le Jeune et Philippe-Auguste. Malheureusement les documents le concernant font défaut, ou sont pour le moins très rares. Une seule chose est certaine : les Juifs du monde entier le considèrent comme le plus grand exégète des textes hébraïques et il serait impossible de comprendre les textes talmudiques sans se référer à Rachi. « Il devint pour ainsi dire l'interprète de l'Ecriture et du Talmud. Un des traits qui le distinguent est d'avoir toujours uni à l'explication du sens littéral, l'explication morale et allégorique » a pu écrire Paul Weil qui lui a consacré une étude.

Rachi vers l'âge de vingt-cinq ans avait entrepris une série de voyages, en Europe et en Asie, partout où les Juifs étaient installés. La tradition le fait même rencontrer Maimonide en Egypte. Pourtant c'est à Troyes qu'il revient après ce périple qui lui aurait apporté un maximum de connaissances et de sagesse.

Il revient à Troyes où — tout en commençant son œuvre sur les textes du Vieux Testament — il gagne sa vie en faisant du vin. Déjà ce premier détail relatif aux occupations de Rachi — qu'il soit réel ou purement légendaire, aucune importance — pourra attirer notre attention : le «vin», liqueur des Dieux, ne représenterait-il pas la doctrine ésotérique et initiatique, engendrant l'immortalité ?

Dans le domaine purement légendaire, l'histoire de Rachi apparaît particulièrement riche de sens.

On raconte par exemple que sa mère, alors qu'elle le portait, faillit être écrasée par deux voitures qui allaient se croiser, dans une étroite ruelle. Elle se colla contre l'un des murs et, alors qu'elle allait être broyée immanquablement par l'un des véhicules, le mur se creusa, formant une sorte de niche où elle pu s'abriter sauvant ainsi sa vie et celle de l'enfant à naître, naturellement.

Quant à son père, il possédait, dit-on, une pierre précieuse que les Chrétiens convoitaient... Un jour, par traîtrise, ceux-ci l'attirèrent sur un vaisseau et là, le sommèrent de la leur remettre. Plutôt que de s'exécuter, Isaac — le père de Rachi — jeta la pierre dans la mer. Elle disparut au fond de l'eau... Alors, ajoute la légende, une voix se fit entendre : « Un fils va te naître, oh ! Isaac ! qui ouvrira les yeux à tout Israël ! »
Que représentait cette pierre « convoitée par les Chrétiens »? Et l'élément dans lequel elle disparut finalement ? Quant à la voix miraculeuse, qu'entendait-elle par cet Israël auquel il semblait nécessaire « d'ouvrir les yeux »?
Le mystère plane encore en ce qui concerne la mort de Rachi. Les villes de Worms — où il aurait étudié l'enseignement de Guerchom ben Juda dans sa jeunesse et où l'on montrait jusqu'au XIXème siècle le fauteuil de pierre et l'oratoire où il aurait professé à son tour — et de Prague assurent posséder sa dépouille.
Tout comme Troyes que la « majorité des Israélites pratiquants du monde entier considèrent comme l'un des hauts-lieux du judaïsme » (2)

Entre Seine et Aube

Avec Rachi nous découvrons tout un complexe spirituel et philosophique qui semble s'être épanoui à Troyes et dans toute la Champagne à compter de l'année 999, pour rayonner sur la France et toute l'Europe Occidentale.

L'histoire commence avec un certain moine nommé Gerbert. Etait-il le descendant d'une antique famille occitane ou le fils de simples paysans ? Nul ne le sait. Toujours est-il que, dès son plus jeune âge, il fut recueilli, élevé et éduqué par les moines d'Aurillac. Mais le savoir pourtant étendu des religieux ne lui suffit bientôt plus. Le jeune homme s'échappe pour l'Espagne où il fréquente les Maîtres arabes de l'enseignement desquels il semble avoir tiré le plus riche profit.
Lorsqu'il revient en France, son ascension dans la carrière ecclésiastique est foudroyante. Archevêque de Reims — par fraude paraîtrait-il — il est élevé au trône de Saint-Pierre à la veille de l'an Mil. Son pontificat ne durera que quatre ans, il est vrai, mais il fera date dans l'histoire de la papauté. Et pour des raisons qui, en apparence n'ont rien à voir avec la théologie : Gerbert d'Aurillac, le premier pape français a surtout laissé trace dans les esprits pour avoir introduit dans l'Ordre bénédictin une somme incalculable de connaissances mathématiques dont la plus connue est l'utilisation des chiffres arabes et du système décimal...
Quelque cinquante ans plus tard apparaît en Champagne un personnage hors du commun : Etienne Harding. Il serait né, nous indique l'Encyclopédie, en 1050, en Angleterre, pour mourir quatre-vingt-quatre ans plus tard. Mais rien n'est moins sûr. Ce qui apparaît comme certain, par contre, c'est qu'avec Saint Robert, il est un des sept fondateurs de Citeaux dont il devint abbé — le troisième — en 1109, où il recevra Saint Bernard. Grâce à lui et à la règle qu'il établit, la nouvelle abbaye put fonder quatre filliales (les quatre filles de Citeaux) et connut une renommée peu commune.

Or lorsqu'il devint abbé, Etienne Harding entreprit une œuvre colossale: la Bible de Citeaux, dont nous avons déjà parlé. Ce qui est frappant, en cette époque troublée, est qu'il convia tous les savants rabbins dé Haute-Bourgogne à venir travailler avec ses moines sur les textes hébraïques de l'Ancien Testament. Ce qui est encore plus frappant, c'est que tous acceptèrent son offre et vinrent se joindre à lui. Harding a-t-il connu Rachi ? Il est impossible, malheureusement de répondre à cette question. Encore une fois les dates ne sont pas certaines. Mais de toute manière, ce qui compte avant tout, c'est de constater qu'à cette époque, les éléments les plus responsables — au sens véritable du terme — des communautés hébraïque et chrétienne de la région de Troyes se soient concertés pour effectuer un véritable retour aux sources.

Une terre d’élection

La Champagne, avec Eudes (995-1037), revient en bien de famille aux comtes de Blois, après certains démêlés avec la couronne. L'un de ses descendants, Hugues, abandonnera son fief pour rallier en Terre Sainte les neuf premiers Templiers.
Mais écoutons plutôt ce que nous indique un de nos correspondants particulièrement averti de la question : « La Champagne était une terre d'élection. Le comte de Troyes, Hugues, mourut en Terre Sainte après être entré dans l'Ordre du Temple. Son neveu, Thibaut II le Grand, eut pour conseiller ordinaire Saint Bernard dont on connaît la connexion avec les Templiers, et qui apparaît comme un « Chevalier de la Vierge » qu'il appelait « Sa Dame ». On lui attribue même l'origine du vocable « Notre-Dame ». Historiquement, on peut voir, en cette région privilégiée la jonction de certains courants traditionnels d'origines différentes : courant gréco-latin signifié par Ovide, courant celtique symbolisé par le Graal, fusionnant dans le courant judéo-chrétien qui les reçut « en dépôt », grâce sans doute à la personnalité éminente de Saint Bernard. Il y eut aussi une influence arabe qui véhicula certains éléments proprement hermétiques ».
La collusion entre le Temple et la famille de Champagne est certaine. Parmi les successeurs de Hugues 1er, Henri 1er, dit le Libéral, établit ou pourvit en donations « 13 églises, 13 hôpitaux et une foule d'édifices religieux » de la ville.
Et Thibault IV, le Chansonnier, amant platonique de la Reine Blanche, est un chevalier, au sens véritable du terme, et un poète, auquel on doit des vers « dolents et gracieux ». Un authentique « hérétique » sans doute. Mais cela ne l'empêche pas de pourchasser — et éventuellement de faire brûler— les ennemis de la Sainte Religion !
Ce qui semble beaucoup moins connu par contre c'est qu'en 1274, Jeanne de Navarre, la dernière comtesse épousa... Philippe le Bel ! La Champagne revient alors au domaine royal, et sa décadence commence... Avec au début l'Interdiction de Louis X le Hutin aux marchands flamands de fréquenter les foires de Troyes. A ces marchands dont le suzerain, Philippe d'Alsace, comte de Flandre, avait été le protecteur de Chrestien de Troyes, un des auteurs du cycle arthurien, guidé en ses recherches par un « livre » qu'il tenait de ce dernier...

La cité aux neuf églises

Inutile d'attirer une nouvelle fois l'attention de nos lecteurs sur le symbolisme du chiffre « neuf » : nous l'avons déjà évoqué à plusieurs reprises. Troyes, à l'époque qui nous intéresse comptait neuf sanctuaires...
Or dans cette ville, en 1128, se réunit un concile où sont présents vingt-deux évêques. Leur but : entériner officiellement l'Ordre du Temple et en fixer définitivement la règle. L'ultime acte de la création est joué. Depuis Saint Bernard, Etienne Harding, Gerbert et bien d'autres encore avant, l'opération est enfin lancée...

Ossuaire de l’église Saint-Jean

De ce siècle glorieux il reste certaines traces au hasard de la vieille ville, « que le géomètre de Rome ouvrit au matin de sa fondation sur le soleil levant. Dans les villes resserrées, Rome savait du moins diriger la perspective sur l'infini» (3). Le sanctuaire de Saint Urbain, par exemple, construit suivant les règles sacrées du « Nombre d'Or » comme nous le démontre le même abbé Charles L. Ledit.
Traces que l'on retrouve aussi dans les vitraux de la cathédrale. Mais surtout qui éclatent au travers de l'épitaphe d'une pierre tombale de la vieille église Saint-Jean :
CY DESSOVB CETTE
TVMBE GISENT
HONESTES PERSONNE
FRANÇOIS IOLLY
VIVANT MARCHAND
LEQVEL DECEDA
LE 16AOVST 1668
ET SIMONE CENT
SA FEMME LAQVELL
DECEDA LE 6
DECEMBRE 1661
PRIEZ DIEV
POVR EVLX

Les blasons qui surmontent cette inscription représentent respectivement un croissant sous lequel sont placés deux étoiles et un cœur gravé en son centre de la croix du Temple, et trois étoiles entourant un chevron.

Daniel Réju

(1) : Carlo SUAREZ : « La Bible Restituée ». Ed. Mont-Blanc.
(2) : Paul WEIL : In « Centre Communautaire Rachi » du 27 mars 1966. 5, rue Brunneval-Troyes.
(3) : Abbé. C. J. LEDIT : « Lee Chanoines de Pythagore ».