
Enigmes des Templiers de Bretagne
Les récits populaires et l’ombre du Temple
À
maintes reprises, les spécialistes - officiels ou non - de l'histoire
et des mystères de l'Ordre du Temple ont pu constater une certaine
corrélation entre l'implantation des commanderies et les lieux
sacrés du Celtisme : les Chevaliers, semble-t-il, auraient recherché
à dessein les sites que les initiés druidiques vénéraient
tout particulièrement avant eux.
Si on se penche sur l'histoire de l'Ordre, dans l'ancien duché
de Bretagne, on s'apercevra très vite que bien davantage encore
que dans d'autres contrées, cette juxtaposition y apparaît
avec une évidence manifeste.
Toujours dans le cadre - même limité - d'une étude
relative au passé templier de la péninsule armoricaine,
on relèvera ensuite l'extraordinaire foisonnement d'étranges
souvenirs que les Chevaliers y laissèrent. Par exemple, l’observateur
notera de curieuses énigmes dont on peut retrouver de nombreuses
traces dans les récits populaires ainsi qu’au hasard des
vestiges de leurs anciennes possessions.
Enfin, comme dernière particularité de la Bretagne templière,
se font sentir d'étonnantes accointances entre l’Ordre et
des familles médiévales aux traditions et coutumes singulières.
Le château de Suscino était la résidence
préférée des ducs de Bretagne
Une colonie templière
Province du roi Arthur, auquel l’historien Albert Ollivier avait
judicieusement comparé le Grand Maître du Temple, la Bretagne
est un véritable bastion templier. De toute évidence, ce
pays n'est guère réputé pour sa richesse… pourtant
l’Ordre (que certains n'hésitèrent pas à accuser
de vénalité !) construit massivement dans ces contrées
de landes désolées, de forêts profondes et de grèves
balayées par les vents salés.
Il y a bien là de quoi s'étonner, car les Templiers ne peuvent
espérer, en s’implantant dans ces contrées, attendre
de ces terres des revenus agricoles élevés. D'autre part,
le duché, éloigné de leur rayon d'action prioritaire,
la Méditerranée, ne présente pour eux aucun intérêt
stratégique évident. En s'y établissant néanmoins
en force, ils obéissent donc obligatoirement à un impératif
plus subtil. Impératif que plusieurs souverains bretons, en favorisant
délibérément cette implantation, semblent avoir fort
bien ressenti et très tôt apprécié. Ainsi,
dès 1160, le duc Conan IV, par une charte fameuse, confirme les
droits des Templiers en une soixantaine de possessions précédemment
attribuées à l’Ordre en ses domaines : on peut donc
en déduire que les premiers Templiers à venir se fixer en
Armorique le firent pratiquement dès la fondation de l’Ordre.
Et, effectivement, peu après le concile de Troyes de 1128, fixant
officiellement la règle de l’Ordre, Hugues de Payen se rend
en personne dans le duché de Conan III dit le Gros. Celui-ci était
fils d'Alain Fergent et surtout d'Ermengarde d'Anjou, sœur de Foulques,
Roi de Jérusalem, et amie de saint Bernard...
Cette noble
dame devait d'ailleurs prendre le voile, qui lui est remis par saint Bernard
lui-même en 1129, et partir deux ans plus tard pour la Palestine
où elle séjourne jusqu'en 1135 avant de revenir en Bretagne
pour se faire la zélée tenante de l’Ordre cistercien.
Quant à Bernard de Clairvaux, il devait visiter le duché
dès 1144...
Le cartulaire du Templier d'Albon nous apprend que la Bretagne était
rattachée à la langue d'Aquitaine. Mais curieusement, les
autres textes importants ne mentionnent pratiquement jamais cette province
de l'Ordre...
Pourtant, des documents attestent, dès 1130, de donations en faveur
des Templiers ; il s'agit là de celles des seigneurs Pierre de
Garnache et Garsire de Machecoul qui cèdent aux Chevaliers des
terres qui seront à l'origine de la commanderie des Biais en Saint-Per-en-Retz.
Et, onze ans plus tard, le duc Conan III donne l'exemple : il octroie
aux Chevaliers l'île de la Hanne, plus deux terres en forêt
de Rennes. Sur celles-ci s'érigent les commanderies du Cerisier
et de Blosne.
Plus tard, la duchesse Constance, autre grande protectrice des Templiers
en ses états, épouse de Geoffroy Plantagenêt et belle-fille
d'Henri II d'Angleterre - l'un des bâtisseurs de Gisors - édicte
à son tour, en 1201, une charte confirmant totalement leurs privilèges.
Mais surtout, un autre document nous renseigne à la fois sur l'importance
de l'Ordre en Bretagne et sur la nature des relations entre les Templiers
et certaines familles prédestinées.
Cette charte, datée de 1217, émane d'un prince capétien
au destin fascinant, personnage énigmatique et à multiples
facettes, Pierre de Dreux, dit Mauclerc, neveu de Philippe-Auguste et
époux d'Alix de Bretagne, celle-ci descendant, coïncidence
troublante, à la fois de Conan IV et d'Henri II Plantagenêt.
Par cette charte, Mauclerc fait donation aux Templiers de « certains
hôtes que ceux-ci réclamaient en certaines de nos villes,
à Châteaulin et Châteauneuf, à Lannion, à
Morlaix, à Jugou et à Moncontour... ». Et les Chevaliers
pouvaient « réclamer » : ils étaient certains
de ne point démarcher en vain.
Sur le propos, il apparaît comme certain que, dès cette aube
du XIIIe siècle, les Templiers aient eu à se heurter à
la jalousie et à l'hostilité des féodaux bretons,
animosité qui se traduit à plusieurs reprises par de véritables
batailles rangées.
La situation en est à un tel point que, dans cette même charte
de 1217, Mauclerc est amené à ajouter une clause précisant
et ordonnant que les Templiers puissent jouir en toute sécurité
de leurs possessions.
Aussi peut-on se demander si, tout au long de la présence templière
en Bretagne, ce fut l'Ordre qui soutint les ducs… ou l'inverse.
A moins que les deux hypothèses se soient finalement révélées
à la fin de l'Ordre, en Bretagne, il y aura alliance et soutien
mutuel entre les Chevaliers et le pouvoir ducal et ce tout particulièrement
à l'époque de Mauclerc.
Celui-ci appartient à cette famille de Dreux qui fut sans doute
l'une des plus grandes parmi les familles d'initiés de l'ère
médiévale.
Le Mauvaisclerc et les Templiers
Personnage rempli
de contradictions - mais seulement en apparence -, Pierre de Dreux doit
son surnom à une vocation religieuse aussi précoce qu'éphémère.
L’étrange personnage n'en passe pas moins une bonne partie
de sa vie à se quereller avec le clergé en général
et les évêques bretons en particulier, jusqu'à être
excommunié par celui de Nantes. Cette mesure des plus extrêmes
ne l'empêche pas d'être nommé par le pape… chef
de la croisade en 1238 !
D'ailleurs, Mauclerc lutte un peu contre tout le monde, sa vie durant,
particulièrement contre Blanche de Castille qui le bat à
Bellême au cours de l'hiver 1228, et contre Jean sans Terre.
Duc de 1212 à 1237 au nom de sa femme, il abdiqua au profil de
son premier fils, dit le Roux, après avoir introduit les hermines
dans les armes de Bretagne et construit une des plus imposantes forteresses
du duché, Suscinio, pour prendre le simple titre de « chevalier
Pierre de Braine ». Il trouva en 1250 une mort glorieuse à
la Mansourah que Joinville décrivit avec admiration.
Mais auparavant, tout au long de sa vie publique, le grand protecteur
des Templiers de Bretagne est toujours demeuré l'allié fidèle
de la famille de Champagne, envers laquelle l'Ordre est resté en
grande partie redevable de sa puissance.
Aussi, les Templiers du duché ne risquent-ils pas de s'adresser
en vain à cet excommunié et ancien chef de croisade écrivant
de touchants poèmes à la gloire de Notre-Dame ; et sur la
tombe duquel on peut lire : « Large, magnanime, en osant accomplir
de grandes choses, il a fait le premier ce qui était grand, né
d'origine royale »...
Parmi les « hôtes » dont Mauclerc fait donation aux
Templiers par sa charte de 1217, on peut relever avec une attention particulière
ceux de la ville de Lannion.
Cette dernière semble avoir joué un rôle de tout premier
plan dans l'histoire secrète des Templiers en Armorique et tout
porte à croire qu'elle fut fondée par les Chevaliers eux-mêmes.
En effet, en 836, les Danois s'emparent de l'antique Lexobie qu'ils mettent
à sac. Quelques habitants purent s'échapper et, sur les
bords du Guer, ces derniers fondent un embryon de ville.
Vers 1180, les Templiers s'y seraient installés à leur tout
et de là daterait le développement de la ville. La duchesse
Constance, cette belle-fille d'Henri II ayant confirmé la charte
de Conan IV, la leur aurait par la suite définitivement accordée
en fief.
Or, Lannion fut sans doute de temps immémoriaux l'un des grands
lieux de la Bretagne celtique. L'étymologie officielle nous apprend
que la ville tire son nom d'une famille Huon, établie sur place
lors de l'arrivée des Lexobiens : « land-Huon ». Pourtant,
« lann-Yann » paraît mieux indiquée : «
lann-Yann », la « terre d'Anne »… Anne, la grande
patronne des Bretons, mère de la mère du Christ, mais aussi
Ann reste grande patronne de la Bretagne, entendez de la Bretagne celtique
évidemment.
Créateurs de la ville où, par la suite, ils conservent leurs
« hôtes » de par la volonté de Pierre Mauclerc,
leur frère spirituel, « fleur des compagnons », les
Templiers laissèrent leur empreinte sur les armes mêmes de
la ville : « D'azur à un agneau pascal d'or, auréolé
d'argent, couché sur une terrasse de sinoples tenant une croix
de gueules à banderoles d'argent ». Cette croix de gueules
tenue par l'agneau pascal que l'on retrouve si souvent aux clefs de voûtes
des chapelles templières, est une magnifique croix de l'Ordre.
Pourtant, et cela n'est pas là l'un des moindres mystères
des Templiers de Bretagne, on ne peut plus, depuis de longues années,
relever de traces, archives ou autres, de la très importante colonie
fondée par les Chevaliers de l'Ordre en cette ville. Ainsi, dans
son « Inventaire des découvertes archéologiques du
département des Côtes-du-Nord », A.L. Armois mentionnait
une trouvaille faite en 1837 par des ouvriers qui réparaient un
aqueduc qui traversait la route Lannion-Guigamp. Il s’agit de la
découverte d’une pierre tumulaire, longue de six pieds. L'une
des faces « portait une croix du Temple parfaitement conservée
», dont l'inscription gothique n'a pu être déchiffrée
en son temps.
Cette pierre aurait été amenée là sous la
Terreur, en provenance du cimetière d'une ancienne léproserie
de la région, fondée par les Templiers : le cimetière
Saint-Nicolas. Or, ce formidable vestige demeure aujourd'hui inexplicablement
introuvable… d’ailleurs tout comme les pierres tombales découvertes
lors de la construction de la gare et dont le « seul ornement était
une longue et forte épée en forme de croix, caractéristique
des Templiers ».
Ajoutons que Brélévenex s'étend au nord de Lannion,
sur une colline à laquelle on accède par un escalier de
cent quarante marches, l'escalier de la Trinité, qui semble vouloir
escalader le ciel et débouche sur un site architectural exceptionnel
et énigmatique enveloppé de silence.
Daniel Réju
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