
Un tableau symbolique dans la chapelle
Venir à St Sabin,
y ‘monter’, n’était jamais un acte gratuit, mais
toujours un acte réfléchi, en forme de queste surnaturelle,
religieuse ou superstitieuse… voire magique. Certes, on y venait
pour les pèlerinages, mais aussi pour y trouver le réconfort
et la certitude de l’inavoué parfois, comme nous le verrons
plus tard.
Il y avait bien les deux statues (et d’autres disparues maintenant)
illustrant l’attention de l’invisible, deux représentations,
l’une de l’autorité religieuse souvent inaccessible,
et l’autre du ‘berger’ à l’image de tous
ceux qui … allaient à St Sabin. Mais, à mieux regarder
ces sculptures, à la fois naïves et complètes dans
leur symbolisme, nous voyons se dessiner le fait qu’elles ne sont
peut-être pas forcément l’illustration finale de l’attente
des voyageurs vers l’absolu. Au-delà des pèlerins
habituels et ‘réguliers’, d’autres visiteurs
montaient dans une attente plus… ésotérique. St Sabin
possédait, en effet, une autre ouverture vers l’invisible
de la foi.
De part et d’autre du maître autel, les deux statues encadrent,
en réalité, une représentation bien plus riche en
symboles cachés que le profane ne sait voir… et dont, d’ailleurs,
personne ne l’en informe. Dans les lieux ‘forts’, en
ce que nous appellerons simplement le ressenti établi depuis de
nombreux siècles, se trouve l’incontournable loi de la Trinité.
A St Sabin, cette dernière règne dans toute sa puissance.
En bas, nous trouvions le St Sabin voué à une forme de superstition
populaire: le magique… Mais, en haut, se trouve le St Sabin doublement
vénéré dans sa manifestation religieuse: le noble
évêque et la bergère miraculeuse… Mais ne serait-ce
point ici une sorte d’androgynat ou de dualité primordiale
oubliée qui soient proposés au… connaisseur ? Il restait,
à l’usage des initiés, un troisième St Sabin
dans sa conséquence ésotérique : le sacré.
Nous le trouvons entre les deux statues, et au-dessus de l’autel,
sous une forme picturale maintenant délaissée, bien que
toujours à sa place de choix dans l’axe du sanctuaire.
LE
TABLEAU
Nous sommes face au maître-autel derrière lequel se trouve
une grande peinture représentant St Sabin ecclésiastique.
C'est la troisième représentation du saint, qui résume
les deux autres en les complétant dans les détails légendaires
et traditionnels. Cette peinture sur toile ne semble faire l'objet d'aucune
dévotion particulière, ni commentaires dans les annexes
rituels de St Sabin. L'indifférence à son égard est
telle que personne aujourd'hui ne prête attention à ses détails
pourtant riches de symboles et d'enseignements... Cette ignorance va jusqu’au
constat qu’aucun entretien de ce tableau n’a jamais été
engagé… ni programmé par les services officiels compétents
en matière de patrimoine artistique. Mais à mieux y réfléchir,
ce mépris est peut-être une chance inespérée
pour cette peinture de ne pas subir les ‘restaurations modifiantes’
appliquées sans scrupules, ni mesures, sur les deux statues latérales…
L’axe pictural de St Sabin
Nous voyons St Sabin majestueux, en habit et mitre, tenant dans sa main
gauche la crosse d'évêque particulièrement ‘spiralée’.
Remarquons déjà que le personnage forme l'axe vertical exact
du tableau et le coupe en deux parties radicalement différentes,
opposées dans leur fond et leur forme. Cependant, tous les détails,
symboles et proportions convergent vers le seul St Sabin. Ce dernier apparaît
ici sous la forme d'une somme, entière et indissociable, issue
d'une dualité que ce tableau invite à appréhender
par un biais symbolique complet selon les axes traditionnels des horizontales,
verticales, espaces et temps, lumière et ténèbres...
La portion du tableau depuis l'épaule gauche du saint, à
droite pour le visiteur, est dans une dominante de teintes claires. La
crosse de l'évêque se détache, haute et droite, sur
fond de jour, près d'une colonne « blanche » à
base carrée, puis de section cylindrique pour le haut. Cette colonne
n'a pas de fin, nous n'en voyons pas le chapiteau final... La main du
personnage, sur cette partie « claire », est montante et tient
la canne d'évêque qui, elle, s'achève par la crosse
d'or sur fond de ciel pur et totalement dégagé de nuages...
Le jeu des couleurs
La partie gauche pour le visiteur, et droite pour le saint, se situe
dans une grande pénombre. Ici, le décor change radicalement:
le fond aérien rassurant et léger (ciel et nuages) devient
lourd, oppressant et inquiétant. De direct et extérieur
il est maintenant intérieur et sous-entend qu'un mystère,
maintenant dévoilé, se dissimulait derrière une lourde
tenture sombre. Le bras droit du personnage est résolument ‘orienté’
vers le bas. De sa main ouverte, il invite à « voir »...

Une colonne noire pour un martyr
Une colonne « noire » torse s'arrête à hauteur
de la main droite du Saint, ainsi qu'à la hauteur où la
« blanche » change de section. Cette colonne sombre, supportant
un livre fermé énigmatique, est ornée sur son chapiteau
d'une « guirlande » encadrant une tête de bélier.
Comme nous y invite la main descendante, nous contemplons le bas du tableau.
Au sol se retrouve, curieusement, un espace de clarté diffuse.
Cette dernière éclaire une scène insolite... peut-être
l'accomplissement du mystère des lieux ? Au pied de la colonne,
le corps d'un homme gît. Ses deux mains coupées et sa tête
sectionnée reposent à peu de distance du tronc décapité.
Notons que le sujet est vêtu d'une tunique ou cuirasse de style
romain. Derrière le corps mutilé surgit un aigle dont les
ailes sont à moitié déployées.
Le sol, enfin, de dalles carrées, suit une perspective cavalière
et convergente de part et d'autre du personnage. Cette vue fuyante du
dallage s'organise vers l'axe du tableau, matérialisé par
St Sabin... vers qui tout semble aller et dont tout pourrait venir en
ce qui concerne le royaume du sol... ou, pourquoi pas, d’un sous-sol
? En effet, si l'on prolonge les perspectives du « plancher »,
elles commencent, ou s'achèvent, focalisées, à l'emplacement
du plexus... solaire de St Sabin.
Trois croix pour
St Sabin
Terminons notre description par les seuls ornements du tableau frappés
d'une croix: la petite patte retenant les deux pans du manteau, la mitre,
et enfin la chaussure violette du saint. Peut-être, à ce
niveau de réflexion, nous laisse-t-on quelque peu supposer une
forme trinitaire de la croix et du principe de « ce qui est en haut
est comme en bas »... A moins que ce rappel, en trois croix
ornant St Sabin, ne se soit adressé à ces trois étapes
symboliques et ‘montantes’ de ce site exceptionnel ? C'est,
à notre connaissance, une rare, pour ne pas dire unique, représentation
picturale d'un évêque avec une chaussure marquée d'une
croix...
SYMBOLISME DU TABLEAU
Trois couleurs pour une vêture
L'aspect esthétique, discutable, du tableau est laissé
à l'appréciation de chacun. Son symbolisme, en échange,
est difficilement contournable...
Le personnage est l'axe principal et distributeur de l'ensemble des symboles
du tableau. S'il en est le point focal, il en est aussi le seul pôle
générateur...
Nous ne ferons pas état de la « personnalité »
particulière de St Sabin ? Nous y reviendrons plus en détails
prochainement... En échange, nous remarquons qu'il est vêtu
d'un manteau rouge à l'extérieur: couleur considérée
de feu et de sang, donc de vie. Elle est la première de toutes.
Le manteau est vert à l'intérieur: couleur complémentaire
de la première. C'est la teinte humaine, de l'espérance,
de la venue de la vie... du printemps.
Ici, le rouge et le vert enveloppent judicieusement le blanc de 1' «
aube de St Sabin ». S’agit-il du moment où le soleil
se lève… ou du vêtement religieux, astucieusement tous
deux placés dans une forme de synonymes vocaux ? Le jeu de mot
était incontournable et méritait d'être ici à
sa place. Blanc du retour, de la « non couleur » contenant
pourtant toutes les autres. D'après M. Eliade « dans les
rites d'initiation, le blanc est la couleur de la première phase,
celle de la lutte contre la mort... » Elle est le symbole du baptême
des croyants, rite initiatique qui se nommait... l'illumination! Rappelons
que Rouge et Vert étaient les couleurs dont les pèlerins
ornaient leur bâton pour « aller à St Sabin »…
et que l’alchémille, ou ‘herbe alchimique de St Sabin’
est d’un blanc argenté sous ses feuille.
Le tableau est de part et d'autre limité par une colonne. Une noire,
courte, à gauche. Une blanche, infinie, à droite. La colonne
est le support garantissant la solidité de l'édifice. Elles
sont aussi de chaque côté de l'entrée du « temple
» dans certaines sociétés... Elles représentent
le masculin et le féminin, le soleil et la lune. Elles ont parfois
pour nom ‘J’ et ‘B’, mais dans ce cas elles font
face au Delta de la vie...
Les colonnes du passage
Les colonnes indiquent les limites du passage d'un monde à un
autre. Elles sont l'ultime limite protectrice à ne pas dépasser,
au-delà de laquelle l'homme ne doit pas s'aventurer... Dieu n'y
exerçant plus ses pouvoirs!
La colonne de droite, claire et infinie par le haut, est sur une base
qui semblerait carrée avec une fausse ligne fuyante. Le Carré
est le symbole de la Terre par opposition au ciel. Il est l'univers créé
en opposition à l'incréé et au Créateur. Cette
figure ancrée sur quatre côtés est l'anti-dynamique
et représente l'arrêt, l'instant prélevé. Le
carré est l'idée de stabilisation dans une perfection telle
celle de la Jérusalem Céleste. Sa conséquence immédiate
est le mouvement aisé et circulaire, arrondi. Faut-il voir ici
l’idée de circumambulation sacrée ?... Cette forme
arrondie est la suite de la colonne qui se poursuit vers le haut maintenant
par une section cylindrique. Le cercle est le temps, le parfait, l'immuable,
l'inaltérable... sans début ni fin, le Tout! Ce cercle et
le carré se combinent en une idée de changement d'ordre
et de niveau. Les deux figures sont l'image dynamique d'une dialectique
entre le céleste transcendant auquel l'humanité aspire logiquement
et le terrestre où elle se situe dans son présent... où
elle s'appréhende comme sujet d'un passage à réaliser
grâce au symbolisme des signes et des marques lisibles ou invisibles.
La canne du Saint, ici, suit la même directive et ne fait qu'en
souligner l'ascension du bas vers le haut, du gris au bleu céleste,
du carré au cercle. Mais encore, elle est le passage de la droite
à la spirale éternelle de la crosse d'évêque
de St Sabin... véritable et ultime jeu de l'oie, qui n'est plus
à voir mais à entendre dans une Tradition qui puise sa valeur
dans le Souffle, le Verbe... l'oral. D'ailleurs, à l'origine, sur
le site, il n'y avait pas de chapelle mais seulement un... Oratoire!
La colonne de gauche est décorée, courte, sombre et supporte
un livre. La colonne courte symbolise l'enracinement, et donne la vie
à l'édifice qu'elle soutient ainsi qu'à tout ce qu'il
signifie. Dans les traditions celtes, elle est le pilier de vie ésotérique
invisible et présent. Il est à noter que, si elle est tronquée,
elle est toujours la représentation d'un alphabet abstrait de vingt
lettres, dit de « la déesse blanche », ayant existé
400 avant JC. Ce dernier alphabet se rapportait au périple céleste
d'Héraclès (Hercule), à sa mort sur le mont Oeta
et à ses pouvoirs. Ces lettres se rattachaient enfin au meurtre
sacrificiel de Cronos... Et cette colonne effectivement supporte le livre
fermé représentant ce qui est fini et fait.
Un
livre fermé
Le livre est symbole de la science et de la sagesse, mais, au degré
supérieur, il représente aussi l'univers. Il est certain
que dans tous les cas le livre représente le divin secret qui n'est
« ouvert » qu'à l'initié… Ce sera alors
le livre de la révélation, donc de la manifestation. S'il
est fermé, il signifie la matière vierge, il conserve son
secret, n'attendant que le postulant pour s'ouvrir et laisser s'écouler
lettres et signes... La colonne sombre est ornée d'une guirlande
soutenue par une tête de bélier.
- Le Bélier symbolise la force, il est l'emblème d'Hermès,
de la montée du soleil, du passage du froid au chaud, de l'ombre
à la lumière et de la queste de la toison d'or. Il ouvre
le zodiaque à l'équinoxe de printemps dont il symbolise
la poussée puissante dans tout ce qui est positif et lié
à la nature.
Le martyr de St Sabin
Au pied de cette colonne se trouve le martyr de St Sabin ou Savin: mains
coupées puis, plus tard, décollement de la tête. Le
tableau est le résumé, la liaison extrême et rare
du saint « entier », intégral, défiant l'espace
et le temps séparés pour souligner les passages initiatiques
primordiaux, les étapes du cheminement, puis le personnage, qui
est à la fois début et fin de ce qu'il représente...
Il est, simultanément, acteur et spectateur habilement illustré
équilibrant, avec harmonie, l'ensemble des éléments
du tableau qui le résume et le compose en un puzzle parfait et
complet.
L’aigle de St Sabin ?
Sur la scène du martyre apparaît un élément
qui n'a aucune place dans l'hagiographie de St Sabin... Sauf peut-être
au niveau de la guérison de la vue : l'aigle! L'aigle est céleste
et solaire. Posé sur l'arbre cosmique, il veille comme un remède
sur tous les maux que sont les branches. Il est la cure magique et l'état
extatique. L'aigle représente souvent l'initiateur accompagnant
le postulant dans son parcours initiatique, car il est le seul volatile
capable de voler d'un monde à l'autre sans en souffrir. Cet oiseau
révèle un pouvoir rajeunissant, de régénération
par absorption, qui pourrait fort bien correspondre au symbolisme du rituel
revitalisant de « l'aller à St Sabin »... Mais aussi,
l’aigle surmontant le supplice de St Sabin signale peut-être
que l’endroit, pour certains solstices rassemblant des conditions
météorologiques très particulières, offrait
un spectacle magique exceptionnel : la montée des trois soleils
! L’aigle n’est-il pas l’oiseau dont la légende
dit qu’il est le seul à pouvoir fixer l’astre roi?
Ici, le roi des oiseaux est confronté à trois formes de
Saint Sabin, trois croix et trois soleils autrefois. La vue perçante
aurait-elle aussi pour finalité de nous aider à ‘percer’
le mystère passé de ces lieux sacrés ?
Nous aurons, au moment d’entrer ce texte sur notre site, une pensée
pour la fête du lundi de Pentecôte, particulièrement
célébrée à St Sabin. Les deux autres fêtes
se déroulent en l’honneur de St Roch et pour le solstice
de la St Jean d’été… moment où parfois
avait lieu le miracle visuel des trois soleils. Aujourd’hui la pollution
empêche souvent le phénomène optique qui sacralisait
le site.
André
Douzet
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