
Saint Sabin
Lieu de refuge et de
prière
Pélerinage à St Sabin
En ces époques troubles, que Jean Combe nommait avec juste raison
"les temps perdus", les populations vivant sur les hauteurs
du Pilat avaient besoin d'un certain nombre de sites protégés
leur servant de refuge, et en même temps, pour certains d'entre
eux, de lieux de culte. Saint-Sabin était un de ceux-ci...
L'enceinte principale
Cependant, voyons sur quels critères il est possible de définir
un site comme lieu de refuge?
Il s’agit le plus souvent d’une position élevée,
d’où il est aisé de voir approcher l’ennemi
de très loin, et ensuite d’un lieu permettant de le dominer
facilement depuis les avantages géologiques de l’endroit.
En second lieu, le choix se porte sur un site facilement isolable de l’extérieur
par un système de murailles venant renforcer les défenses
naturelles.
Enfin, il reste un impératif vital, en cas de siège prolongé
: des citernes naturelles ou mieux encore : un point d'eau...
Le sommet de la montagne de Saint-Sabin remplit parfaitement toutes ces
conditions. Côté est, une très forte déclivité
constitue la meilleure défense. Le point de vue incomparable, à
360°, permet de voir venir un éventuel envahisseur de fort
loin, et l'à-pic, au levant, est nettement en faveur des défenseurs.
Côté ouest, par contre, là où la pente est
beaucoup plus douce, il était nécessaire de fortifier solidement
le site. C’est ce qui fut fait par le biais d'une muraille en pierres
sèches, large de deux à trois mètres, haute de plus
d’un mètre en moyenne, jusqu’à deux par endroit.
Cette muraille prend assise soit sur le rocher affleurant, soit sur le
‘chirat’ (empierrement naturel). Deux entrées furent
aménagées, une pour chaque pointe de l'espace, délimité
d'un côté par la muraille, de l'autre par le rebord de la
falaise.
L'ensemble de cette enceinte, nommée ‘hiéron’
par certains auteurs (du grec hieros : sacré), dessine une ellipse
de deux cent cinquante mètres de long sur cent mètres de
large.
Vue de la muraille d'enceinte... avec notre guide Raymond
Grau
Nous conseillons aux visiteurs, désireux de bien apprendre ce
site, d'emprunter non pas le chemin traditionnel et fléché,
mais le sentier qui part en oblique, sur la droite, au niveau du parking/aire
de pique-nique, entre la route et le chemin classique. Au bout de huit
cents mètres de marche facile, tourner à gauche et prendre
le chemin qui monte en pente douce. On franchit alors une première
défense sous la forme d’une barrière de roches qui
dut servir d'avant poste, puis on arrive en vue de la ‘porte’
sud de l'enceinte. A l'intérieur de la muraille, deux cases ou
fonds de cabanes orientées l'une vers l'extérieur, l'autre
vers l'intérieur, font penser à des postes de guet contrôlant
entrée et sortie... Le sentier, traversant ensuite tout le site
de Saint-Sabin, redescend vers la ‘porte’ nord, constituée
en fait d'une sorte de chicane, pour rejoindre le parking.
L'enceinte de murailles est toujours bien visible aujourd'hui, malgré
les buissons abondants qui l'ont en partie colonisée, et relativement
conservée, selon les endroits. Il serait tout de même souhaitable
de procéder à un débroussaillage et à une
remise en état au moins partielle… ce qui sans doute ne se
fera jamais !
Les défenses secondaires
A elle seule, l'enceinte de Saint Sabin paraît insuffisante pour
arrêter une armée déterminée et bien équipée
(quoique ce terme doive être relativisé en fonction de l'époque!).
Une muraille de trois mètres de large par seulement un à
deux mètres de haut peut à la rigueur stopper une cavalerie,
mais une troupe de fantassins décidés réussirait
toujours à la franchir... A condition toutefois d'arriver jusque
là… car on peut supposer que les constructeurs de l'enceinte
complétèrent la protection du site par un système
de postes de guet et de murailles secondaires, dont on retrouve effectivement
la trace au milieu des bois.
En observant une carte d’Etat-Major, on se rend compte que la seule
possibilité pour un envahisseur était de remonter la vallée
du Ternay et d'aborder Saint-Sabin par l'ouest, puisque les autres côtés
étaient protégés par des déclivités
défavorables. Dans l'axe de cette vallée, on trouve le Crêt
de Peillouté. A son sommet, on distinguait encore il y a une vingtaine
d'années, avant l'envahissement par la végétation,
les traces d'une enceinte ovale d'une vingtaine de mètres de long,
trop petite donc pour servir de refuge, mais idéale comme poste
d'observation. On peut donc imaginer une communication optique (feux,
fumées et signaux) entre Peillouté et Saint-Sabin... De
plus, toute la pente ouest de Saint-Sabin présente encore par endroit
des murailles pouvant servir à barrer, ou au moins ralentir considérablement,
l'accès à la montagne. L'une d'elles possède une
sorte de case ou de ‘guérite’, aménagée
à l'intérieur même du mur, selon le principe de la
voûte à encorbellement. Elle est parfaitement intacte. Cependant,
nous ne donnerons pas son emplacement exact pour des raisons faciles à
comprendre, du fait de certains ‘bâtisseurs’ indélicats
n'hésitant pas à piller ces belles pierres taillées.
On ne peut que regretter que le Parc Naturel Régional du Pilat
ne se soit jamais penché sur le sort de ces ‘cases’,
et autres ‘chibottes’, qui, ayant résisté aux
assauts du temps, sont parvenues intactes jusqu'à nos jours…
pour tomber sous la pioche des pillards - démolisseurs au cours
des dernières décennies.
L'ensemble de ces défenses devait donc permettre, premièrement
de considérablement diminuer l'ardeur combative d’un ennemi,
et deuxièmement faciliter la destination principale du site, qui
était avant tout un lieu de culte et de prière.
Les mégalithes
Le
sanctuaire de Saint-Sabin se compose de deux structures d'époques
et de cultures complètement différentes. D'une part la chapelle,
et d'autre part, à quelques mètres de là, quelques
mégalithes. Le site mégalithique du plateau se subdivise
en trois éléments essentiels: l'autel, le tumulus et un
petit menhir.
L'autel
C'est une roche brute, haute et large d’un mètre trente
environ. Elle n'a pas pour autant la forme cubique que de nombreux auteurs
lui accordent, reprenant sans même vérifier la mention "grande
pierre cubique destinée aux sacrifices", que lui avait donnée
Louis DUGAS en 1927. Le dessus de cette roche est incurvé. Ce large
creux, probablement d'origine naturelle, se remplit d'eau les jours de
pluie. Au centre se trouve une cupule triangulaire de trente centimètres
de long, malheureusement largement dégradée depuis une vingtaine
d’années (nous avons des clichés de lorsqu’elle
était complète). Cette dégradation est d’autant
plus regrettable que les cupules triangulaires sont excessivement rares
(on en rencontre dans le Pilat seulement dans un seul autre endroit, le
Chirat-Rochat… du moins à notre connaissance) alors que les
cupules rondes ou ovales sont monnaie courante.
L'autel servit-il aux sacrifices? On peut tenter de répondre à
cette question en en posant une autre: l'Eglise aurait-elle annexé
un tel culte à son avantage?... Certainement pas! Il est plus vraisemblable
de penser qu'un tel autel pouvait être utilisé pour opérer
des guérisons. Cette remarque est tangible pour la plupart des
roches à cupules ou à bassins ; il subsiste de nombreuses
traces de ces points de ‘guérisons miraculeuses’ dans
les croyances populaires. Le principe était simple: la cupule recueillait
l'eau de pluie qui y séjournait un certain temps… en se ‘chargeant’
d'une ‘énergie’ captée et ‘focalisée’
par, et dans, le mégalithe. Trois mots de la phrase précédente
sont entre guillemets, car si le principe était simple le mode
d'emploi hélas s'est perdu à jamais... Les bénitiers
emplis d'eau bénite, à l'entrée des églises,
ne sont peut-être que le prolongement incompris de ce principe actif
des mégalithes récupérés par la religion...
Le
tumulus
A côté de l'autel, on remarque un important amoncellement
de pierres tronconiques. Ce tumulus, fouillé en 1930, renfermait
des tessons de poterie de l'époque néolithique. Il y a un
autre tumulus, mais plus petit, au bord du sentier venant de la porte
sud. Ce dernier n’a pas été fouillé.
Le menhir
La petite croix sur le menhir marquant annexion et purification du site...
Au pied du tumulus, de l'autre côté du sentier, une pierre
levée haute d’un mètre soixante, est qualifiée
de ‘menhir’ par certains auteurs. Il est vrai que cette roche
semble avoir été dressée et posée en ce lieu
(à moins que ce ne soit une sœur de l’aiguille du Flat
?). Sur le dessus, une petite croix très nette a été
gravée, marquant ‘l'annexion et la purification’ du
site par l'église. D'autres croix sont visibles aux alentours sur
des pierres, dont une sur le rebord du tumulus dans sa partie haute.
Avant d'être annexé par la religion chrétienne, le
site de Saint-Sabin devait forcément servir à d'autres croyances
et d'autres cultes primitifs… comme le fait si bien remarquer Jean
MARKALE, "les sanctuaires se déplacent rarement et les religions
nouvelles récupèrent d'anciens emplacements pour y bâtir
de nouveaux édifices. Parfois même, il arrive qu'un même
édifice serve pour un culte nouveau. On sait, par exemple, que
les dolmens et autres mégalithes, érigés entre 4000
et 2000 ans avant notre ère, ont été parfois utilisés
par les gens de l'âge du Bronze, entre 2000 et 900 av. J.C., puis
par les Celtes, voire les Gallo-Romains". A Saint-Sabin, ce passage
se fit apparemment sans heurts, et c'est cette histoire que nous allons
tenter de retrouver au long de notre travail...
Le culte
Essai de reconstitution d'une statuaire
Depuis de nombreux siècles, l’ermitage de Saint Sabin est
connu sous la forme d'une tradition populaire sacrée et religieuse.
A ce jour, l'écrit le plus ancien date de 1421. Il y est fait mention
du péage des animaux, exemptés, pour la circonstance religieuse,
à l'aller... mais pas au retour !... Le pèlerinage, ou reméage,
se déroulait essentiellement pour la Pentecôte. Cependant,
seule la messe du lundi de Pentecôte était célébrée
par la paroisse de Véranne. Durant plusieurs jours, deux jours
avant et trois jours après, les prêtres venus avec leurs
paroissiens officiaient dans la chapelle de St Sabin, en respectant l'ordre
d'arrivée sur le site. Certains fidèles venaient de très
loin et ce voyage pouvait durer plusieurs jours pour ceux qui se déplaçaient,
par exemple, depuis les régions du Beaujolais ou de l'Isère
!
La dernière étape, avant la montée sur la chapelle,
était une halte rituelle à la ferme auberge. Les animaux
y trouvaient le repos et les humains s'y restauraient ou se ‘changeaient
et toilettaient’...avant d'aller vénérer, dans l'arrière-salle,
la statue reliquaire de St Sabin. Une offrande déposée dans
le plateau, la statue effleurée à l’emplacement du
petit reliquaire qu’elle contient... le silence... une prière,
un signe de croix... Et le pèlerinage pouvait maintenant se poursuivre
sur le site de la chapelle.
Les participants montaient dispersés, en groupe ou en paroisse
constituée, leur prêtre en tête, avec, parfois, une
ou plusieurs bannières de procession.
Jusqu'au 19ème siècle, selon la coutume, les bœufs
montaient dételés et sans leurs jougs, certaines bêtes
‘de tête’ étaient conduites jusqu'à la
source sur le site de la chapelle.
Arrivé sur le plateau, chacun cueillait, avant de le tremper dans
la fontaine, un petit bouquet d'une plante appelée ‘herbe
du saint’, en vérité ‘l’alchémille
des Alpes’ (nous y reviendrons plus tard). Puis les pèlerins
se réunissaient dans la chapelle pour y suivre l'office de Pentecôte.
La messe terminée, les participants frottaient le bouquet sur les
pieds de la statue de St Sabin et se rassemblaient à l'extérieur,
devant la chapelle. Le prêtre bénissait l'assemblée
des humains et animaux. Une bénédiction et une attention
particulière aux bouquets ‘d'herbe’ leur conféraient
ainsi un pouvoir de protection aux végétaux durant toute
une année.
Le culte à St Sabin n'est vraiment cerné, comme manifestation
religieuse, que depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Il semble évident de croire qu'à ses origines très
lointaines, comme tous les cultes canalisés par l'église,
le rite de St Sabin soit riche de fortes résurgences païennes
indiscutablement festives. Ces dernières dominaient alors très
largement la dévotion chrétienne. Avec le temps, il y eut
une radicale mainmise religieuse, au plein sens du terme. L'église
amalgamant l'action thérapeutique du rituel à celui de la
religion s'est superposée avantageusement sur l'ensemble du rite
et du reméage... Cette superposition coupait irrémédiablement
le champ émotionnel et bénéfique des fonctions agraires
où il puisait, à l'origine, ses raisons d'être et
ses obscures mais profondes significations...
La statuaire et ses cultes
Heureusement, la chapelle de Saint Sabin a conservé les statues
de ses patron et patronne. Il s’agit d’œuvres anciennes
et naïves qui ont gardé toute leur expression. Curieusement,
cependant, trois statues essentiellement axées sur ce ‘patron’
composent la statuaire du culte à St Sabin.
Dans la chapelle
Deux
statues de bois, enduites de plâtre et peintes en polychromie, se
trouvent posées chacune dans une niche, de part et d'autre du maître-autel.
L'une, dans la niche de gauche, représente St Sabin sous les traits
d'un homme barbu coiffé de la mitre, sa main gauche posée
sur sa poitrine à hauteur du plexus. La main droite détachée
du corps, tendue en avant, tient aujourd'hui un bâton. Nous reviendrons
sur ce détail plus loin. Le manteau est de couleur rouge, bordé
d'or et fermé au col. La mitre est rouge avec une croix d'or en
son centre. Une tradition locale précise qu'autrefois cette statue
montrait un personnage sans mitre, avec un manteau blanc, muni d'un bâton...
Essai de reconstitution d'une autre représentation
statuaire
La mitre de ce personnage pourrait faire penser qu’il s’agit
là d’un évêque. En ce cas, il devrait tenir
une crosse dans sa main et non un bâton. Cependant, la statue, selon
les plus anciens récits (1720) à notre disposition, a toujours
tenu un bois sans décoration ni enroulement à son extrémité.
Sans sa coiffure, le sujet représenterait un… berger. Une
incohérence ? Pour répondre, nous signalons qu’à
une époque, non précisée, la statue aurait été
‘alignée’ sur l'image du St évêque martyr:
rajout d'une mitre (on peut constater que le couvre chef est sculpté
‘à part’, et fixé avec des clous) et le manteau
peint en rouge bordé d'or... Si cette couleur et sa bordure étaient
des rajouts, il pouvait fort bien, à l’origine, s’agir
d’une simple cape de berger ! Cette tradition locale parle de l'image
d'un berger ou d'un... druide! Il faut admettre que la ressemblance est
raisonnable dans ces conditions, sans toutefois être une affirmation
indiscutable...
L'autre statue, dans la niche de droite, représente soit la vierge,
soit Ste Sabine. Il ne semble pas que nous puissions hésiter entre
les deux solutions, car cette représentation ne comprend aucun
détail susceptible de concrétiser la Vierge Marie. Cette
statue a les cheveux longs et tombants, encadrant un visage ‘bien
rempli’. Les mains sont dans la même posture que celles de
St Sabin. La main droite tient une palme indiquant qu’elle illustre
le martyre. Le manteau est de couleur dorée, et les pans remontent
vers la main gauche, sur une robe de teinte vert sombre. La jambe gauche
se devine sous la robe hors du manteau. Ces statues de facture ancienne
sont toutefois d'un style simple et rustique.
Vers 1989, elles subirent une remise en état... Et ce travail mérite
toute notre attention. En effet, on est en droit de se demander, à
ce propos, si ce sont de véritables professionnels de la restauration…
comme doctement prétendu à qui veut l’entendre…
qui ont réalisé ce travail peu sérieux ou pour le
moins surprenant... Peu sérieux, non dans la qualité qui
est incontestable, mais dans la réalité et la mémorisation
symbolique que ces deux statues représentaient.
En effet, St Sabin était autrefois porteur de la palme, en référence
à son martyre. Il est aujourd'hui représenté avec
un simple ‘bâton’ et toujours coiffé de sa mitre
ajoutée. Il n’est toujours pas muni de sa crosse d'évêque...Même
si on essaie d’imaginer qu’il s’agit de l'instrument
du bouvier, le symbole hagiographique n'est pas du tout le même
que celui d’une crosse !...
Quant à St Sabine, qui autrefois tenait un bâton, elle hérite
ainsi de la palme de St Sabin. La couleur de sa robe, rouge à l'origine,
est devenue verte après sa radicale rénovation... ou transformation,
devrions-nous dire !
Rien n'a été respecté, ni les couleurs qui la plupart
du temps ont une valeur symbolique strictement réglementée
dans le domaine des statues religieuses... ni les objets qui concrétisent
l'état et la qualité de martyre ou leur degré dans
la hiérarchie religieuse...

-Dans la ferme auberge
La troisième statue, se trouvant dans l'habitation privée
de l'ancienne auberge… est matériellement clouée au
plateau d’un buffet ancien !!! Elle est donc d'accès difficile,
en tous cas toujours lié aux consentement et humeur des propriétaires.
Plus petite que les deux précédentes, cette statue est en
bois non enduit mais colorié à une époque lointaine.
Le style en est totalement différent : plus fine, plus élancée,
elle se présente dans une sorte de mouvement harmonieux et attirant.
La tradition considère cette sculpture comme le travail d'un enfant
du pays évalué du XVIe siècle. Sa représentation
est très proche de la légende du martyre de St Sabin. Le
personnage est revêtu d'une chasuble sur laquelle se distinguent
encore des restes de polychromie rouge bordée d'or. Les deux mains
et les avant-bras sont absents. Sur le devant et au bas de la chasuble,
une petite vitre protège et laisse deviner un dépôt
reliquaire contenant quelques parcelles d'ossements du Saint.
Culte et rituel aux statues de St Sabin
- Durant le rituel,
à la chapelle, seule la statue de St Sabin évêque
est vénérée et intégrée au culte: effleurement
des pieds avec le bouquet d'alchémilles, puis bénédiction...
Soulignons que le saint, ici, est représenté avant son martyre
et possède ses deux mains. On pourrait dire, avec respect, qu'il
est... entier. La teinte d’un rouge vif, accompagnée de blanc,
voue logiquement ce St Sabin à un culte d'aspect visible et ostensible...
destiné à un déroulement statique, fixé dans
la chapelle. La statue ne fut jamais utilisée pour un rite processionnaire
ou déambulatoire.
- La statue reliquaire de la ferme auberge était, autrefois, l'objet
de l'essentielle vénération à St Sabin. Tout d'abord
parce qu'elle est montrée les deux mains sectionnées, soulignant
ainsi que le martyre est consommé, et la puissance d'intervention
acquise… d'où son efficacité miraculeuse incontestable.
Cette statue présidait et participait aux processions nécessitant
l'intervention du saint. Notons qu'ici les demandes d'intercessions, d'un
registre plus étendu, dépassaient largement la seule protection
des animaux et bâtiments...
Sa situation plus discrète, obligeant l'accès d’une
intimidante habitation privée, déterminait une volonté
et une démarche individuelle à la limite du confidentiel,
de l'intime. Aujourd'hui, la majorité des pèlerins et visiteurs
en ignorent quasiment l'existence. Le rituel de contact qui lui est encore
attaché est pratiquement devenu du domaine initiatique et quasiment
secret...
Il y a entre ces deux représentations essentielles du même
Saint, des ‘éclairages’ divergents dans leurs utilisations
et leurs formes :
- L'une, ‘en haut’, grande, ostensiblement présente
à chaque visite dans le sanctuaire religieux. Bien visible, elle
est destinée au rite collectif de la chapelle pour le grand public.
- L'autre, ‘en bas’, petite, ‘martyrisée’,
reste discrète dans une intrigante pénombre. Quasiment secrète,
et plus intime, elle reste confinée à un acte solitaire
soumis à une ‘demande d’accès’…
à la limite de la superstition (miraculeuse !), qui se raréfie
de plus en plus.
Nous découvrons, dans ces aspects annexes, une des facettes ‘profondes’
du culte voué à St Sabin: unique et double à la fois.
Deux statues pour un même rituel, mais ce dernier, unique, débouche
sur deux pratiques différentes.
Si le rituel reste identique, dans les deux cas de figure, il se déroule
dans deux sphères radicalement opposées.
- La première est sacrée et publique: la chapelle appelant
le collectif dans un acte de dévotion reconnu, et connu au grand
jour, de tous les participants, on pourrait dire: démythifiée,
christianisée, concrète, ‘officielle’ puisque
faisant référence à un St Sabin de Rome... mais cependant
accessible, une seule fois l’an, aux humains et aux animaux, avec
l’auxiliaire de l’eau et du monde végétal !
- La seconde sera mythique, superstitieuse, légendaire ou tellement
humaine (mutilation, souffrance, martyre)… Elle fait appel à
l'individuel, au secret, à l’ombre mystérieuse d’une
incertaine demande d’accès… à une action et
une impulsion solitaire... Son déroulement se fait, n’importe
quand, dans le besoin et l’urgence, par un toucher du doigt sur
le reliquaire, sans présence spécifiquement religieuse ni
autre appui, et seulement à l’usage des humains…
En réalité, les deux pratiques ne sont similaires que sur
le rituel de contact avec les statues (herbe pour l’une et doigt
relique pour l’autre), mais elles divergent résolument sur
les processus de référence, ainsi que sur les manifestations
publiques. Remarquons qu'à l'origine du culte, il n'y avait que
l'ancienne statue reliquaire, mutilée, vouée à la
dévotion, puis avec l'apparition des deux autres statues, il y
eut glissement et décadence très lente du pèlerinage
au jour des grandes pompes. Peut-être ce ‘dérapage’
était-il intuitivement souhaité et utile afin de préserver
dans l'ombre secrète d'un lieu privé, difficile d'accès
mais tellement humain et populaire: une cuisine de ferme, le véritable
aspect rituel... ancestral du vieux ‘pagel’ ou rebouteux (sur
lequel nous reviendrons plus tard). Cet aspect profond, superstitieux,
mythique, mystique, magique, inquiétant aussi, reste aliéné
solidement aux pulsions archaïques du domaine des phantasmes de l'humanité...
sans plus aucune référence sociale à présent.
‘Aller à St Sabin’ voir les statues du St personnage,
n'est-ce pas un peu chercher au fond de ces miroirs à trois dimensions,
mais sans profondeur réelle, à apercevoir, à deviner
notre propre image enfin purifiée de tous blocages? La queste de
cette dimension inaccessible, et tellement merveilleusement humaine, passe
t'elle vraiment par une porte aussi étroite?...
André
Douzet
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