
L’entrée majestueuse de Sainte-Croix-en-Jarez
Un
moment essentiel
Le
moment essentiel, dont l’importance échappe à tous,
lors de la visite de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, est sans
doute celui où l’on entre dans l’enceinte de ses vestiges.
Evidemment, personne, pressé de contempler l’intérieur
des bâtiments, ne prend garde, ni le temps, de s’arrêter
longuement à l’instant de franchir l’entrée
monumentale de l’ancien monastère.
Si l’on sait que ce passage est daté du 17e siècle,
malheureusement on ignore tout de ce qu’il fut auparavant. Il existait
plusieurs accès à la chartreuse donnant dans la première
cour et un autre ouvrant curieusement dans le grand cloître réservé
aux Pères Chartreux.
Jusqu’à preuve du contraire, il semble que l’entrée
principale se soit située là où nous l’empruntons
maintenant. Il y avait sans doute, aux origines du monastère fortifié,
un large fossé, au pied des murailles de la façade principale,
qui en assurait une protection supplémentaire (des vestiges de
cette douve ont été retrouvés lors de travaux devant
le monastère).
L’épée
et le goupillon ?
Peut-être
en ce cas existait-il également un pont-levis ou un simple ponton
d’arrivée à une porte fortifiée. Nous aurons
l’occasion de revenir sur un sujet intéressant, en nous demandant
pourquoi le monastère était fortifié… et surtout
qui en assurait la défense. Il serait curieux, en effet, de supposer,
même un bref instant, les moines armés d’arbalètes
ou de mousquets, postés derrière les archères ou
meurtrières.
De plus nous pourrions nous poser, avant tout, une simple mais pertinente
question : les chartreuses étaient-elles toutes fortifiées
d’une manière aussi … dissuasive que celle de Sainte
Croix ? Et là encore, en cas de réponse affirmative, nous
demander ensuite par qui, dans la mesure où l’on imagine
difficilement les moines partager le silence de leur cloître avec
les manières, parfois assez bruyantes, d’un corps de garde…
sans parler de la situation lors d’une escarmouche ou d’un
conflit. Les murs pouvaient-ils être considérés comme
la seule défense passive ? et si oui, en ce cas, à quoi
servaient les ouvertures de tir alignées sur la façade principale,
vers les tours d’angles et de l’entrée ?
Un
couloir d’entrée différent ?
Pour
l’instant, restons-en à nous arrêter face à
l’entrée monumentale de la chartreuse. Une fois dans le passage
d’accès, nous trouverons, de part et d’autre, des colonnes
à fûts cylindriques prises dans l’appareillage des
murs du couloir. Il est évident que ces colonnes ne pouvaient,
à l’origine, avoir une fonction de soutien des voûtes
ou de renforcement des murailles d’encadrement de l’accès.
Si tel avait été le cas, nous aurions, en cas d’usage
de colonnes, un appareil à côtés droits alignés
ou en légères saillies des murs d’alignements. Par
ailleurs, ces derniers auraient été de telle dimension qu’ils
se seraient suffis à eux-mêmes sans ajout d’un système
de colonnes, fragilisant toujours une construction de ce genre (s’il
y a défaillance de la colonne, un effondrement se produit rapidement…
ce qui serait ennuyeux au point le plus important d’une défense
: l’accès). Peut-être l’entrée était-elle
plus étroite… ou disposée différemment ! Aujourd’hui
personne ne semble, ni se poser le problème, ni apporter quelques
éléments à ces questions intéressantes.
Un
décor symbolique
Ce
détail ne doit pas nous empêcher de regarder les décors
encadrant l’accès majestueux à la première
enceinte de la chartreuse. A première vue, le visiteur peut supposer
contempler des encadrements d’angles, un linteau en fronton, les
‘armes parlantes’ de Ste Croix, et un décor surmontant
le tout… harmonieusement sculptés, mais pourtant anodins.
A mieux regarder, il semble, au contraire, que l’ensemble du grand
porche ait été voulu comme une sorte de fresque symbolique,
d’éléments réservés à des personnalités
en mesure d’en apprécier, ou lire, le contenu… comme
nous allons le voir d’abord, en reprenant un autre passage de notre
« Légendaire chartreux ». Ensuite nous laisserons la
parole à Patrick Berlier en ce qui concerne la lecture hermétique
du blason au-dessus de l’entrée.
Patrick
Berlier est des plus anciens ‘inconditionnels’ du Pilat et
de ses mystères. Nous avons avec lui des échanges et des
collaborations fructueuses, sur ce sujet sans fin, depuis maintenant près
de vingt ans. Patrick Berlier, tout comme nous, n’a jamais cessé
de s’intéresser au passé de la chartreuse de Ste Croix
et à ses énigmes. Il est donc de bon ton aujourd’hui
qu’il ait sa place sur nos colonnes. Nous espérons retrouver
ses travaux au long de nos présentations sur le thème de
Ste Croix, du Pilat et de bien d ‘autres sujets…







Analyse
hiéroglyphique du blason monumental, à la manière
de Claude-Sosthène Grasset d’Orcet
Le
porche d’entrée monumental de la chartreuse date du XVIIe
siècle. La date exacte de sa construction nous est inconnue, les
documents qui sans doute l’attestaient ayant disparu. Cette entrée
se compose de deux tours rondes, sans ouvertures autres que celles des
meurtrières prévues pour de petites pièces d’artillerie.
Entre les tours, la façade du XVII siècle percée
du porche.
Celui-ci est surmonté d’une niche, qui dut contenir une statue
de la vierge, elle-même surmontée d’un fronton triangulaire
à pans coupés, tout ça fait dans le style du temps.
Les pans coupés du fronton enserrent la base d’une pierre
sculptée aux armes de la chartreuse : d’azur à la
croix dentelée d’argent, cantonnée aux 1er et 4e d’une
fleur de lys d’or, aux 2e et 3e d’une étoile d’or.
Les éléments de ce blason ovale ont hélas été
martelés, sans doute à la Révolution, et il n’y
a plus guère que la croix dont la forme reste visible. Mais ce
qui nous intéresse est en fait l’entourage et le support
de ce blason. L’ovale est entouré de rinceaux (volutes végétales)
composés de rameaux portant feuilles et fruits, il est soutenu
par une tête d’ange ailée et deux palmes croisées.
Je
vais faire appel, pour interpréter ces éléments,
aux règles classiques du « grimoire blanc », variété
cryptographique de la Langue des Oiseaux, que je résume en quelques
mots. Cet art consiste à trouver des mots à partir d’autres
mots, qu’il s’agisse des mots d’un texte ou des mots
décrivant une image. On les aligne en style dit télégraphique,
sans article ni préposition. Ensuite on ne retient que la structure
des consonnes, en éliminant les voyelles, à la manière
de la langue hébraïque. On ne tient pas compte des césures.
Puis on réintroduit d’autres voyelles, et d’autres
césures, pour trouver les mots composant le message secret. On
dit que les premiers mots sont les hiéroglyphes des seconds. C’est
la valeur phonétique des consonnes qui est importante, ainsi une
consonne muette n’est pas retenue. Combat par exemple donnerait
la structure consonantique CMB, et encore le M pourrait-il devenir un
N, ce qui ne changerait pas la sonorité du mot. Une consonne peut
être doublée, ou une consonne double ne compter que pour
une simple. CH peut donner la sonorité S, ou C, et inversement.
Enfin, il faut utiliser orthographe et phonétique de l’époque
concernée, et employer chaque fois que cela est possible le langage
héraldique.
A.
Douzet, Patrick Berlier et Thierry Rollat devant le portail de Ste Croix
Je
prends un exemple simple pour que tout le monde comprenne. Imaginons la
phrase « écrit sur une bannière ». Je n’en
retiens que les mots :
Ecrit
bannière
J’en
extrais les consonnes, sans tenir compte de la césure :
CRBNNR
J’ai
éliminé le T muet de écrit. Sachant que le C peut
donner CH, je peux faire de cette structure consonantique le mot :
ChaRBoNNeRie
On
m’objectera qu’une même suite de consonnes peut donner
de multiples mots. C’est vrai, mais la nature des voyelles à
réintroduire est toujours donnée d’une manière
détournée par le support d’origine, qu’il soit
une image ou un texte.
Mon exemple n’était évidemment pas anodin, la formule,
ou l’image, « écrit sur une bannière »
a toujours été le hiéroglyphe de la Charbonnerie,
société secrète dite aussi Ordre des Forestiers Fendeurs,
connue surtout par sa branche italienne, les célèbres Carbonari.
C’est pour cela qu’un Christ portant une bannière,
ou un agneau crucifère avec bannière, sont les symboles
des Charbonniers, ce sont des hiéroglyphes facilement compréhensibles.
Les Forestiers formaient l’un des deux grands ordres occultes de
la Renaissance et de l’Ancien Régime, le second étant
celui des Gouliards. Ces deux ordres reposaient sur des corporations.
Parmi elles, celle des Gilpins, nommée aussi Saint-Gilles, corporation
de graveurs suffisamment importante pour appartenir à la fois aux
Gouliards et aux Forestiers. Ce sont les maîtres Gilpins qui jetèrent
les bases d’une société élevée au-dessus
des ordres et des partis, cénacles de beaux esprits et d’érudits,
qui, dans la seconde moitié du XVIe siècle, devait prendre
le nom de Société Angélique.
Mais
revenons à Sainte-Croix-en-Jarez, et aux trois éléments
du blason monumental. En commençant par le bas, comme il se doit,
nous trouvons la paire de palmes, la tête d’ange qui se disait
chef angel (sans prononcer le F final de chef selon l’habitude de
l’époque), les fruits et les feuilles. Chacun de ces trois
éléments peut s’interpréter par le grimoire
blanc, selon cette déclinaison :
Paire
palmes
P R P L M
PaRPoLihoMme
Un
homme parpoli était un maître accompli. Ce mot vient de pourpre,
car le diplôme de maître que l’on nommait un bref carminé
était rédigé à l’encre rouge. Un autre
hiéroglyphe du parpoli homme était le papillon, qui en langue
provençale se dit parpaillon et offre les mêmes consonnes
avec équivalence du N et du M.
Chef
angel
CH N G L
SaiNt-GiLles
J’ai
transformé le CH en sonorité S, le F muet de chef a été
éliminé, et le T muet de saint ne compte pas, pas plus que
le S final de gilles. Saint-Gilles est l’autre nom des Gilpins dont
je viens de parler. Une tête d’ange ou chef angel est le hiérogramme
le plus fréquent des Saint-Gilles.
Fruits
feuilles
F R F L
FoRêt FiLle
Les
consonnes muettes sont éliminées. L’expression fille
de la forêt désignait la société secrète
des Forestiers, que Rabelais –qui appartenait aux Gouliards- nommait
Farfelus, réutilisant à sa manière les consonnes
F R F L. On pourrait trouver aussi forêt fils pour la structure
consonantique FRFL, mais ce serait moins puriste en raison du S final
de fils qui n’est pas muet.
Fronton
sur la grande entrée de Ste Croix
Ainsi
l’ensemble du rébus pourrait être une signature signalant
un maître accompli Gilpin de la branche des Forestiers. Si l’on
poursuit l’exercice, on peut se demander qui était ce personnage
: le sculpteur qui réalisa cette pierre armoriée, ou le
prieur qui la commandita ? Quand on pense « prieur de Sainte-Croix-en-Jarez
» et « XVIIe siècle », c’est bien sûr
le nom de Dom Polycarpe de la Rivière qui vient en premier à
l’esprit. D’ailleurs, entre parpoli et Polycarpe il n’y
a que la différence d’une lettre C ! Et n’oublions
pas que les fruits des rinceaux sont bien visibles, il s’agit de
baies rondes, non identifiables mais bien présentes. Il y en a
cinq de chaque côté, dix au total. Ces « multiples
fruits » se diraient en grec polu karpos…
Voici un indice supplémentaire. Les Forestiers appartenaient à
la tendance lunaire des Gibelins, parti aristocratique et occulte également
connu sous le nom de Ménestrels du Morvan. Ceux-ci se signalaient
par un double symbolique mer – vénerie formant le nom Morvan.
Précisément, sur les frontispices des ouvrages de Dom Polycarpe
on peut observer son blason, contenant des coquilles Saint-Jacques, emblèmes
de la mer, et celui de son mécène Balthazar de Villars,
contenant un lévrier, emblème de la vénerie.
Qui
était Claude-Sosthène Grasset d’Orcet ?
Fantastique
érudit, il publia, à la fin du XIXe siècle, plus
de 700 articles sur les thèmes qui lui tenaient à cœur
: les sociétés secrètes, les forces occultes de l’Ancien
Régime, les méthodes de cryptographie dérivées
de la Langue des oiseaux. Sa connaissance approfondie de ces sujets lui
venait probablement de son père, qui fut sans doute un dignitaire
de la Charbonnerie, et d’anciens Gouliards qui auraient révélé
les secrets d’un ordre alors révolu. Ses textes furent une
première fois rassemblés sous le titre matériaux
cryptographiques, et publiés dans les années 80. Ils sont
actuellement réédités par les éditions e-dite
sous les titres : L’archéologie mystérieuse –
Histoire secrète de l’Europe –Œuvres décryptées,
chacun en deux volumes.
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