
Cimetière des Pères Chartreux à Sainte Croix en Jarez
Troisième partie: De « la planche à cul » à
aujourd’hui
La faillible mémoire des hommes
Aujourd’hui,
on s’affaire dans l’ombre, en forme de secrets de Polichinelle,
à la recherche de ce que permettait de pressentir de nombreux détails
oubliés. On s’affaire et on cherche. Tout d’abord,
on fait sienne la stratégie du loup voulant entrer dans la bergerie
aux bien alléchantes brebis. On fait alors patte de velours et
on aborde le problème par des détours remarquables mais
anodins et sans intérêt sinon de mettre un pied dans la place.
Le reste devrait suivre facilement, du moins on l’espère.
Seulement, en ce qui concerne Ste-Croix, il ne suffit pas de vouloir pour
pouvoir et nombreux sont les requins à s’y être cassé
les dents…
En effet, il est simple d’espérer trouver des indices en
fouillant dans la mémoire des gens mais bien plus difficile d’en
tirer assez de conclusions pour arriver au but. La mémoire des
vieux habitants se résume à ce qu’ils ont pu remarquer
dans leur vie sur ce secteur. Hélas, le contingent de ceux qui
ont vu, volontairement ou non, se transforme malheureusement en peau de
chagrin ; ceci dit sans parler des personnes qui habitèrent les
lieux bien avant l’intérêt pour les points importants,
ou qui le deviendront une fois qu’il sera trop tard, c'est-à-dire
au lendemain de la Révolution Française. Il est vrai que
ce qui est aujourd’hui un gibier de choix… ou de roi…
était à ces époques sans le moindre intérêt
tant les gens avaient d’autres soucis nettement plus vitaux. Et
c’est ainsi que l’oubli s’est fait en deux grandes séquences.
La première, de manière matérielle, s’est laconiquement
déroulée dans la vie et les impératifs de chaque
jour… Nous savons qu’après la Révolution l’ensemble
des bâtiments de la Chartreuse a été vendu à
qui en voulait, et que ce fut le début d’un naufrage lent
mais inexorable pour ce vaisseau pourtant fait pour affronter le temps.
Les nouveaux occupants détruisent sans vraiment vouloir détruire,
mais surtout pour adapter un lieu de prière, de silence et…
de savoir aux impératifs d’une vie paysanne. Et le cloître
éclate pour mieux laisser passer les chars et machines agricoles…
Le passage couvert suit le même chemin sous prétexte de laisser
le passage libre aux tombereaux… Les strictes et sévères
cellules deviennent des lieux de vie, de bruits, de modifications profondes…
Là où un homme vivait seul et ordonné, une famille
de sept et huit individus envahit le périmètre sans le moindre
ménagement ni respect pour ce qui fut l’endroit de la méditation
et de la connaissance. Peu à peu, dans les demeures, les cloisons
naissent, les refends s’écroulent, les sous-sols ateliers
deviennent au mieux des débarras… au pire d’innommables
réduits d’immondices. Dehors, la situation n’est guère
meilleure car le fumier envahit peu à peu le périmètre
du silence et de l’infini… C’est la fin d’une
époque… autre temps, autres mœurs !
Au fil des effondrements, on trouve bien parfois sous la pioche une cavité,
une sorte d’obscur passage vite mis sur le compte d’une adduction
d’eau, de l’écoulement d’un égout de toiture
ou autre, d’un vide plus ou moins sanitaire.
Et puis, on enterre les morts dans le cimetière extérieur,
et non dans le petit enclos comme le prétendent doctement nos scientifiques
de service, car on a peur à cette époque. Oui, on a peur
du passé !!! On a peur de ce que l’on a entendu dire ou prétendre…
Alors, on évite les verrous mis en place par les derniers maîtres
du lieu au moment de l’affligeante débâcle, et on esquive
prudemment certains endroits, au point même qu’en parler devient
tabou. Il restera pour les suivants des bribes vaguement récupérées
çà et là au gré des propos de grands-parents
évoquant d’autres ancêtres d’autres temps révolus.
Et les lieux s’effacent ainsi en entrant dans l’ombre complice
du passé de Ste-Croix-en-Jarez.
Chanson d’autrefois… et or des fous
Il reste cette mémoire aussi persistante qu’une vieille
rengaine dont on n’arrive jamais à entièrement se
débarrasser et qui nous hante sur un ou deux couplets tout aussi
incomplets que les bribes rescapées du refrain. De l’auteur
ne reste rien, tout comme des circonstances nous ayant imposé cette
lancinante empreinte.
Ce dont il ne fallait pas se souvenir des tréfonds de la Chartreuse
en Pilat est son ultime chanson finissant de s’effilocher avec les
générations. Alors un chercheur, ou prétendu tel,
s’enquiert des veilles ‘paroles et musique’ des pierres
souterraines de l’endroit. Certes, on nous répliquera que,
entre une rengaine et la réalité, il y a un monde. Et c’est
vrai si on ne s’intéresse pas au chant ancien mais, en ce
qui nous concerne, nous considérons une chanson comme autre chose
qu’une mélopée, du moins sur le thème du Moyen-âge.
En effet, nous avons choisi volontairement cet exemple, ce parallèle,
car une chanson n’est pas dans cette forme un chant mais un récit
souvent épique ou chevaleresque, comme celui d’un certain
Girard de Roussillon qui peut nous enchanter. Quant au chant hermétique
de Ste-Croix, ce qu’il en reste aurait une sale tendance à
plutôt nous désenchanter qu’autre chose.
S’il reste tout au plus une dizaine de personnes de la génération
pouvant avoir su ou aperçu un indice conduisant sur les traces
du cheminement interne de la « planche à cul », c’est
un maximum ! Sur ce nombre, en considérant les seuls habitants
du village, nous savons fort bien qu’un seul est arrivé,
fortuitement, jusqu’au seuil permettant l’accès au
niveau correspondant… mais ne l’a pas franchi. Ensuite, il
reste un second témoin qui, lui, est allé un peu plus loin…
et C’EST TOUT ! Aujourd’hui, quelques chercheurs s’obstinent
à tenter le ‘forcing’… en s’agitant dans
tous les sens à la recherche du témoin qui leur donnera
le bon indice. Et des indices, on en remonte au cours de cette pêche
au filet traînant ! Ils ont cet éclat qui donne l’espoir…
mais pas la teneur ; un peu comme la pyrite donne l’apparence d’une
pépite d’or mais n’est, en réalité, que…
l’or des fous !
Le caravansérail de Raymond Grau
Au corps défendant
de ces acharnés de l’impossible, les raisons d’erreurs
sont simples à comprendre, une fois que l’on connaît
les morphologies, superficielle et profonde, du site. Tout le côté
sud-ouest est construit sur un vide correspondant à une forte déclivité
du terrain naturel. Les bâtisseurs durent monter de hautes murailles
pour rattraper le niveau zéro des deux cours… C’est
du moins ce qui paraît ou est dit, mais nous verrons plus loin que
la raison est peut-être ailleurs, différente, mais tout aussi
logique !
Au moment des appareillages, le choix fut fait de ne pas remblayer l’intérieur,
de laisser un vide conséquent afin que le mur ne soit d’une
formidable épaisseur, indispensable à retenir une masse
instable de remblai. Ce vide, nous l’avons vu, fut utilisé
pour poser les ‘décharges’ de poussées conséquentes.
Les vides ainsi constitués en ‘parties techniques’
sont récupérés sous forme de caves ou, mieux encore,
de magasins, comme le suggère Raymond Grau qui découvrit,
sur les lieux, de larges raisons d’étayer ses hypothèses…
en baptisant une partie de la Chartreuse du nom de ‘caravansérail’…
c'est-à-dire, comme il l’expliquait judicieusement, un lieu
souterrain capable de recevoir des réserves, chargements en dépôt,
stockage, attente, échange…
Les niveaux se suivent mais ne se ressemblent pas
Ces étages en sous-sol sont bien connus des habitants, et il n’y
a nulle gloire à retrouver et localiser ce que tout le monde sait
sur, et surtout ‘sous’, le site. C’est ainsi que sont
plus ou moins répertoriés les détails du premier
sous-sol en usage actuellement et ne recelant pas le moindre lieu secret,
oublié ou passage dérobé de la même eau. Ce
niveau est par ailleurs bien établi sur les relevés d’état
des lieux et archives notariales (on en trouve de très belles et
anciennes dans quelques documents notariés du secteur ripagérien).
Jusque là, aucun mystère et nos joyeux chercheurs enfoncent
à bouts de bras des portes grandes ouvertes ! Sans regret, nous
passons donc à présent au second sous-sol… Comme le
veut la tradition, plus on s’enfonce dans les entrailles de la terre,
plus l’homme ressent la présence du mystère éveillant
en lui un imaginaire débridé.
Ici, par contre, les choses changent car les relevés sont un peu
moins conséquents en entrant dans le domaine de la propriété
privée souterraine. Il est vrai, par exemple, que des parcelles
ne se chevauchent plus précisément pour un même lot,
expliquant qu’un propriétaire peut avoir sous sa cave la
partie d’un local qui lui est étranger. Rien de bien extraordinaire,
en vérité, car ces locaux ‘sous-sols’ qui, après
la Révolution Française, passent entre des mains laïques,
n’appartiennent à personne en propre mais à la seule
entité de la Chartreuse en tant que bâtiment unitaire. Ceci
explique qu’il ne pouvait y avoir de problème de propriété
sur une partie ou l’autre de tout le bâti cartusien, et donc
pas de suspicion ou détail d’arbitrage d’un local.
Le premier sous-sol était pratiqué par les moines devant
y accéder pour des raisons pratiques, comme la cuisine par exemple,
disposant de réserve ou rangement dans l’espace sous cette
dernière… que nous connaissons tous pour y être descendu
plusieurs fois. Aujourd’hui, cet espace est interdit au public alors
qu’à l’époque de Raymond, les expositions ouvertes
à tous s’y déroulaient dans une ambiance formidable.
Deuxième sous-sol
L’étage
d’en dessous, si nous pouvons nous exprimer ainsi, était
plus difficile d’accès et, de fait, réservé
à des visites plus restreintes. C’est ainsi que nous entrions
dans un domaine déjà plus intéressant mais encore
connu de nos jours. Nous voulons ici parler de locaux contenant des détails
architecturaux moins communs, telle une grande cheminée pour le
moins incongrue à ce niveau. Cependant, nous sommes encore ici
dans les parties connues et visitées, ne serait-ce que par les
autorités compétentes, ou incompétentes, en matière
de locaux reconnus par les Monuments de France… pour ne citer que
ceux-ci. Cette cheminée, si elle reste intrigante, n’en est
pas pour autant inconnue et il n’y aurait pas là de quoi
amorcer une hypothèse ou fouetter un chat. Pourtant, nous retenons
le fait que cet appareil architectural soit cité çà
et là comme une curiosité… sur laquelle nous reviendrons
un plus loin.
Ce niveau est cependant nettement plus proche de derniers éléments
oubliés, et nous sommes très étonnés que les
‘je sais tout sur Ste-Croix’ n’aient fait les observations
suivantes… un oubli qu’ils répareront sans doute prochainement,
n’en doutons pas, pour notre plus grand bénéfice.
Si nous prenons la hauteur des deux étages souterrains connus sur
ce même côté, nous pouvons, en l’ôtant
à celle totale de l’extérieur, constater qu’il
reste encore un manque conséquent pour arriver tout en bas. En
visitant ces ‘caves’, nous voyons que leur largeur est constante
pour les deux étages. On peut en conclure que la déclivité
est proche de l’à pic mais peut, cependant, changer au-dessous
et se montrer plus douce. Par ailleurs, les bâtiments destinés
aux Pères chartreux s’alignent quasiment dans le sens longitudinal
du monastère, alors que les jardins avancent, de leur largeur,
carrément en extérieur de cet alignement. Si le vide se
prolongeait jusqu’au pied des murs, il laissait aux constructeurs
de quoi faire largement un troisième niveau souterrain sans le
moindre problème.
Et de trois !
C’est ce troisième étage qui échappe au contrôle
et à la connaissance de tous, sauf à celui d’une poignée
de personnes ayant toutes des raisons d’avoir voulu, à une
époque ou une autre, en savoir un peu plus. De toutes façons,
il existe une manière simple de vérifier nos dires, sans
tout démolir ou violer des propriétés privées,
qui consiste tout simplement à faire des clichés I.R. depuis
l’extérieur et de lire ces vues. Soit elles révèlent
un vide longitudinal sur toute une longueur et nous avons raison…
soit elles ne signalent rien qu’un compact amas de remplissage et
nous conviendrons de nos torts. Cependant, au moment d’aller plus
avant, nous pensons indispensable de signaler que le dédale qui
nous concernera n’est pas dans l’étroit espace formé
au long de ce mur de soutien. En réalité, s’il se
trouve bien à ce troisième sous-sol, il en est totalement
indépendant, nous tenons à le préciser.
La loi 1/3 du ‘milieu’
Maintenant,
nous allons aborder la seconde partie de notre observation. Arbitrairement,
on peut couper le plan du monastère en trois grandes fractions
distinctes : d’abord la première cour, dite ‘des laïques’,
ensuite la partie assurant la jonction avec la seconde cour, et enfin
cette dernière ayant fonction de cloître des Pères
chartreux.
En réalité, ici, deux de ces morceaux sont à prendre
en compte, bien que dans un premier temps, nous allons seulement nous
consacrer à ce que nous appellerons la partie ‘intendance’
: administration, cuisine, cellule du prieur, archives, bibliothèque,
église, etc. En effet, ce n’est plus un secret pour personne,
maintenant qu’autorités et ténors ont fini par faire
leurs les affirmations de Raymond Grau, que le monastère chartreux
superpose un ensemble de constructions primitives oubliées. Ces
dernières, implantées ici depuis bien avant l’arrivée
des religieux, mais pas forcément méconnues de tous, comme
nous l’affirmions il y a des décennies déjà,
étaient en forme de forteresse de moyenne importance si on considère
leur superficie. Ce sujet, d’ailleurs, a été abordé
sommairement plusieurs fois dans de précédents articles.
Il est facile, depuis n’importe quel plan de la Chartreuse, de vérifier
que cette partie assurant la liaison entre les deux cours est désaxée
au point de pratiquement être orientée sud nord, en comparaison
des deux autres portions (les deux cours) quasiment dans le même
prolongement. Le premier réflexe est de se demander pourquoi cet
exceptionnel décalage alors qu’il était simplement
facile de s’aligner sur l’ensemble. Ce raisonnement semble
logique si on admet qu’il soit difficile de supposer deux ‘saisons’
différentes, une au centre et les deux suivantes de part et d’autre.
L’axe, le centre et l’œil du prieur
Le raisonnement que nous tenons est le suivant face à cette interrogation…
dont tout le monde se fiche ! Nous pensons que ce ‘centre’
est primordial et ne pouvait être démoli ou modifié
pour plusieurs raisons. On a, de fait, laisser ce tronçon tel qu’il
était pour adapter les deux autres selon une autre direction. Si
on étudie de plus près ce ‘centre’, on voit
immédiatement qu’il contient des ornements plus anciens que
les deux cours visiblement plus récentes. C’est tout simplement
que nous sommes sur le cœur du passé du lieu, qu’il
était impératif de conserver ainsi. Cette sauvegarde s’est
faite pour de strictes raisons, du moins dans ses fondements, car des
modifications pouvaient révéler ce qui ne devait l’être
à aucun prix. Pour ces impératifs discrets, brutaux et froids,
l’essentiel fut maintenu et le reste des bâtiments installé
tout autour, pendant que chaque nouveau prieur veillait sur l’essentiel
à préserver. Dans cet essentiel, nous entrons en vrac les
archives, la bibliothèque, l’église, la cuisine, un
emplacement devenant la mairie après les convulsions révolutionnaires,
et enfin le point de vue depuis sa cellule d’un lieu précis
situé à l’extérieur du monastère.
Le monde coupé de celui des profanes
A ceci, nous ajoutons ce qui permet la jonction entre tous ces lieux
stratégiques, c'est-à-dire le couloir entre les deux cours…
ainsi que l’escalier accédant à l’étage
des archives bibliothèque. On note que les locaux réservés
aux visiteurs sont inclus dans ce périmètre… Et cette
mesure a de quoi nous interpeller car, dans les archives du monastère,
on peut lire que ces personnages ne sont pas forcément des Chartreux…
voire des religieux.
On trouve dans cette liste des laïques ou des autorités civiles.
Certes, certains rangs distinctifs permettent des traitements de faveur.
Cependant, si l’on regarde de plus près cette ‘cellule
hospitalière’, on la trouve coupée du monde ‘extérieur’
puisque disposée au-delà de la porte séparant le
monde profane de celui des religieux ! Comme, de l’autre côté,
une autre porte condamne la partie ‘cloître’, on est
surpris de supposer qu’une portion puisse être isolée
entièrement et dans laquelle se retrouvent retranchés, le
cas échéant, les visiteurs, le prieur et son (ses) officier(s)…
Si ces messieurs ont quelque chose à faire de discret, à
part se ruer sur les réserves de provisions de la cuisine, ils
peuvent le faire en toute quiétude et hors des regards inutiles,
même involontaires, à la fois des bons Pères et des
laïques ! On ne peut faire mieux en matière de sécurité
et de discrétion.
Passage ouvert depuis le cloître
Mais
ce n’est pas encore tout à propos de cette portion sauvegardée
de la Chartreuse. La cour du cloître est également une pièce
rapportée ou du moins largement modifiée. Or, un détail
ne surprend personne, une fois de plus. Il s’agit du passage permettant
de passer vers l’extérieur par un large couloir situé
sous les bâtiments et donnant sur des jardins qui, à l’époque,
ne devaient pas exister, du moins considérés dans ceux tenus
par les Pères. Il y a là un anachronisme étonnant…
qui n’étonne personne. Comment admettre un périmètre
spirituel fermé à tous, sur lui-même et encore plus
sur l’extérieur, avec un passage direct y conduisant? On
nous a répondu doctement que ce couloir permettait aux religieux
de pouvoir sortir directement, le jour de leur promenade, en direction
du ‘spaciment’. Certes, la réponse a de quoi tenir
la route, à première vue. Mais, à mieux y réfléchir,
nous savons qu’il était imposé aux laïques et
journaliers de se détourner des Pères lors de leur sortie…
et les voilà qui peuvent se trouver tous nez-à-nez en sortant
de manière impromptue dans des jardins ! Enfin, on sait que le
monastère fut également ‘pensé’ pour
se refermer sur lui-même aux moments des périodes troubles,
comme les temps de guerres de religions ou autres désagréments
de tentative d’assaut… Comment alors supposer qu’on
ait mis le site en fragilité avec une porte facile à détruire,
donnant dans le seul endroit tenu par des hommes dont la passivité
belliqueuse est de règle ? C’est une incohérence formidable
sur tous les points.
Passage vers le ‘spaciment’ ou une barbacane
Pourtant, il nous reste une solution plausible. Nous revenons aux périodes
pré-cartusiennes et au moment où le monastère n’est
encore qu’une petite forteresse sur un passage peu fréquenté.
Si ce bastion est en retrait, une barbacane en défend l’entrée
principale qui se trouverait au nord est. Un passage avancé est
facile à surveiller et à défendre s’il est,
de plus, taillé étroitement dans un couloir rocheux. Ici,
l’ennemi ne peut se ruer en nombre et se trouve de plus ralenti,
voire stoppé, si les défenseurs sont en surplomb et bien
à l’abri derrière le poste avancé. Ce passage
n’est pas supprimé au moment de l’arrivée des
Chartreux et reste comme une ouverture vers d’innocents jardins…
Nous pouvons, depuis un document retrouvé dans la région
stéphanoise, comprendre qu’il y avait une première
défense en forme de ‘basse-cour’, ou chemise sommaire,
des époques carolingiennes et plus anciennes encore, au moment
où le lieu n’est encore qu’une sorte de… motte
féodale. Ensuite, le fort se situe sur la partie désaxée,
défendu par une solide porte en poterne restant en gros de murs,
tel qu’on peut le voir encore aujourd’hui au moment de passer
de la cour du cloître au passage de liaison. Plus tard, lorsque
des fouilles ne manqueront sans doute pas d’être faites dans
la cour des Pères, les archéologues retrouveront un fossé
sec devant cette entrée maquillée en franchissement du cloître.
Il n’y avait pas de donjon proprement dit pour ce bastion mais simplement
un bâtiment massif défendu par de hauts murs avec une chemise
sur l’avant et l’arrière. Ce qui pourrait faire office
de ‘place du gouverneur’ se trouvait en retrait vers le réfectoire
des Pères. En observant bien le moment où la première
cour se raccorde au couloir, on devine aisément un second fossé
sec, hâtivement comblé pour laisser libre passage à
ce premier périmètre, qui fut toujours celui des laïques
même aux époques primitives, et le sanctuaire…
Escalier vers le savoir
Enfin, comme nous
n’avons pas envie de perdre l’avance documentaire sur ces
éléments, nous ne donnerons pas nos sources qui cependant
doivent être faciles à trouver pour nos sympathiques ‘poursuivants’,
grands spécialistes en ‘cartusienneries’. Nous ajouterons
seulement, pour clarifier un peu plus nos affirmations, que dans cette
partie retranchée se trouve cependant le fameux passage permettant
à la ‘planche à cul’ de suivre son périple
vers le royaume des morts. Ce passage est loin de tout ce que peuvent
imaginer les ténors en la matière. Pourtant, si ce détail
dut rester oublié, ou des plus discrets, certaines personnes spécialisées
en architecture ancienne, dépendant de l’autorité,
finirent par comprendre la logique du problème de passage. ‘On’
se servit donc des prétextes de travaux d’aménagement
et réhabilitation de ce secteur de la Chartreuse. A cet effet,
on mit un terme radical au local, déclaré insalubre, dont
nous avons fait état dans nos précédents exposés…
c'est-à-dire vers l’escalier monumental. Un élément
est toujours extrêmement difficile à déplacer ou détruire
en termes d’ancienne construction : l’escalier. En effet,
le plus souvent, cette pièce d’architecture prend appui sur
les murs et les marches sont enfoncées profondément dans
les appareillages. Détruire cet appareil met les murs en fragilité
notoire et personne ne prend ce risque, d’autant plus que cette
construction reste admirable dans son exécution en ce qui concerne
Sainte-Croix. Donc, radicalement, l’initiative fut prise de tout
casser à cet endroit afin que rien n’en subsiste…
Oui… mais il reste qu’au moment des travaux quelqu’un
eut l’autorisation de prospecter à la recherche du passage…
qu’il trouva. Et cette personne, extérieure aux officiels,
et non rémunérée, put rester des plus discrètes
sur ce qu’elle avait constaté et en faire part à qui
de droit.
Aujourd’hui, on aura beau faire et dire tout ce qu’on voudra,
personne ne pourra jamais plus accéder au passage depuis la partie
transitoire de la Chartreuse… d’abord en raison du fait que
les personnes l’ayant vu, ou pressenti, étaient déclarées
instables mentalement, ensuite puisque tout a été comblé
irrémédiablement, et enfin parce que ce passage unique ne
se déployant pas vers la cour du cloître se dirige bien au
contraire vers la première cour des laïques… là
où personne ne l’attend et à une profondeur correspondant
à un troisième niveau de sous-sol !!
A notre connaissance, une seule personne eut des soupçons très
prononcés vers cette possibilité, et ce fut un de ceux les
plus convaincus du renouveau aseptisant de la Chartreuse de Ste-Croix-en-Jarez
! Non seulement il en eut des soupçons, mais il en eut des preuves
scientifiques, mais rien jamais ne se fit en matière de prospection
dans cette direction… Peut-être, prudemment, a-t-on jugé
plus prudent de tout étouffer plutôt que de tout révéler
; pourquoi pas, si une telle découverte remettait tout en cause
dans le classicisme de cette Chartreuse qu’on nous veut montrer
anodine à tous prix?
Petite visite de courtoisie à Thibaud de Vassalieu
A présent, posons-nous une autre question. Cette fois, il s’agit
de Thibaut de Vassalieu, dont le personnage est prétexte à
la peinture murale, ou fresque, de l’ancienne chapelle des Pères.
Nous allons tenter de faire un petit survol, forcément non exhaustif,
de faits s’y rapportant. En annexe, nous joindrons un résumé
d’éléments concernant ce personnage, qu’il est
utile d’observer ici sur plusieurs points.
Thibaut de Vassalieu est un généreux donateur pour Ste-Croix
qui vient de naître. Il apprécie ce monastère à
tel point qu’il décide, s’étant démis
de ses fonctions d’archidiacre, d’y finir sa vie et s’éteint
dans ces murs, le 4 juillet 1327. Evidemment, il n’est pas le seul
bienfaiteur de cette Chartreuse, loin s’en faut, mais c’est
un des premiers, hormis la famille de Béatrix… et un des
rares personnages qui ait eu le privilège d’avoir sa sépulture
dans la partie la plus ancienne qui nous intéresse ! Le terme ‘rare’
concerne forcément les défunts n’ayant pas directement
fonction, ni titre, au sein de la communauté cartusienne. Pour
cette dernière, évidemment, le cimetière leur est
grand ouvert.
Cette exception notée, nous pouvons nous poser une autre question.
Puisqu’il n’est pas moine, ni Père ou officier, il
ne peut logiquement occuper une des cellules ouvrant dans la cour du cloître.
On ne peut non plus supposer qu’on l’ait relégué
dans la partie des laïques… bruyante et peut-être pas
très digne de son rang. Hé oui… il nous reste, une
fois de plus, la possibilité d’un logement dans la partie
la plus ancienne de la nouvelle Chartreuse. Certes, l’homme donne
encore beaucoup de matériel, mais il en est une partie qu’il
se réserve, comme, par exemple, tout un lot de matériel
permettant de s’exercer à l’art difficile du grand
magistère !
La chasse aux alchimistes
Or, nous avons là de quoi être un peu surpris puisqu’au
début de ce XIVe siècle, il ne fait pas bon pratiquer l’alchimie
sans craindre les foudres célestes et surtout celles de la très
sainte Inquisition qui vient de se faire la main, et parfaire sa technique,
sur les chevaliers du Temple ! Si l’Inquisition est passée
maître dans l’art d’écraser les suspects, même
et surtout s’ils sont innocents, il faut également souligner
que les religieux en général sont tenus de dénoncer
ceux, et celles, qu’ils soupçonneraient de s’adonner
au Grand Œuvre, forcément diabolique. Serait-ce à dire
que Thibaud pratique son vice en cachette de ses amis chartreux ?... ou
encore que ces derniers sont complices en ne le dénonçant
pas ?... ou mieux encore, qu’ils le laissent sombrer dans la science
démoniaque… sous réserve d’assister aux petites
séances récréatives ou… lucratives ?
Passion pour le grand œuvre à Ste-Croix ?
De
plus, on imagine mal notre alchimiste amateur faire son petit feu dans
la grande cheminée de la cuisine des Pères… Cela ferait
tout de même désordre ou jaser à l’extérieur
car, ne l’oublions pas, il reste toujours l’ombre des fagots
suspendue à cette croix indélébile inscrite sur un
pilier de… la boulangerie ! Oui, cette boulangerie où se
trouve la seconde grande cheminée de la Chartreuse de Ste-Croix
! Et nos joyeux détracteurs d’entonner à ce sujet
qu’une cheminée n’est pas incongrue pour une boulangerie…
et nous répliquerons que nous mettons quiconque au défi
de cuire du pain dans une cheminée à foyer ouvert ou tout
au plus on peut faire des galettes. Et puis, il est impossible d’imaginer
notre personnage traversant la première cour, sous le regard des
laïques, en traînant tous ses ustensiles et produits, pour
aller assouvir ses passions en compagnie du boulanger… Ce constat
est aussi valable pour le local opposé près de l’entrée
majestueuse, et qui, lui, est réservé à réchauffer
les visiteuses féminines un peu frileuses, les jours d’hiver.
Là non plus, on voit mal Thibaud chauffer son athanor devant de
belles dames effarouchées en la circonstance.
Il faut donc supposer que Thibaud, s’il pratique vraiment, ne peut
le faire que là où il est, et surtout pas dans la cuisine
! Une cheminée dans son appartement serait jouable, mais nous savons
quelle dimension elle peut avoir et l’appareillage est loin d’être
suffisant pour accomplir la cuisson de l’œuvre.
Alors ? Et bien, alors, il nous reste la monumentale cheminée au
second sous-sol ! Car on ne peut imaginer non plus les cuisiniers chartreux
pratiquer les ragoûts et cuissons d’aliments, pour une trentaine
de personnes, dans un souterrain, à l’abri de la lumière
du jour et des curieux. Si l’art consommé du gratin et du
bouillon poireaux-carottes n’est pas condamnable pour sorcellerie
et peut donc se pratiquer au grand jour, certaines autres cuissons sont
un peu plus répréhensibles… répréhensibles
et dangereuses parfois. En cas de mauvaise manipulation, s’il y
a émanation ou explosion, dans un deuxième sous-sol les
choses n’ont guère de conséquences immédiates
sauf pour l’opérateur, mais c’est là une autre
histoire ! Alors, pourquoi Thibaud n’aurait-il pas opéré
dans ce local équipé pour ce genre d’expérience
?... car enfin, il faudra bien un jour ou l’autre nous expliquer
ce que fait cette cheminée en ce lieu complètement incongru
pour elle. Il nous reste bien entendu la solution qu’elle était
là dans un local qui n’était pas enterré…
au moment des anciens bâtis primitifs qui seront recouverts par
ceux de la Chartreuse définitive ! En ce cas, hypothétique
Thibaud le sait de loin, ou d’avant, et s’y rend pour y œuvrer
en paix, parmi ses vieux complices, pour qui il sait se montrer si généreux.
Toujours est-il qu’il fut important pour les Pères puisque
la seule peinture murale de tout le monastère lui est dédiée
de manière pour le moins ésotérique, n’en déplaise
à nos sympathiques adversaires. Par contre, un détail mérite
d’être ajouté à la suite de cette mémoire
picturale faite pour traverser le temps pour le plus grand plaisir des
yeux connaisseurs. En effet, si rien n’est fait pour trop cacher
la présence de Thibaud de Vassalieu, bienveillant donateur, on
est pour le moins étonné de lire qu’il n’apparaît
pas sur la liste des bienfaiteurs de l’Ordre chartreux… Un
regrettable oubli, sans nul doute !
L’intervention de ce dignitaire, non des moindres, marque un peu
plus l’importance de cette portion de bâtiments souvent considérés
comme des communs de services ou administratifs. Nous pourrions en rester
là sur ce propos. Pourtant, nous tenons à préciser
que les réflexions au sujet de Thibaud, pour nous, prennent bien
plus d’importance qu’il ne le paraît, et nous avons
mis ici des éléments dont la portée ressortira dans
les chapitres suivants…
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