
La Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez
Articles de journaux et autres archives diverses
L’ombre du passé de Sainte Croix et les médias
Le
26 septembre dernier, nous entrions un premier article de journal régional
de la vallée du Gier, extrait du quotidien ‘Le Progrès’
du 6 février 1963, à la page Rive-de-Gier.
Nous poursuivons donc la parution de cette série par un second
article, publié le vendredi 3 mai 1963, qui fait suite au premier.
Encore une fois, il ne semblera pas au lecteur que les médias de
l’époque apportaient du grand nouveau en la matière.
Cette impression est perceptible avec la vision que nous avons maintenant
sur la révélation du passé de Sainte Croix et particulièrement
en ce qui concerne ceux, les premiers, qui se consacrèrent sans
compter à faire sortir de l‘obscurité ce fabuleux
vestige du passé des contrées du Massif du Pilat.
Nous voudrions souligner que cette mémoire, portée par ce
vaisseau de pierre formidable, est à multiples facettes. Celles-ci
vont des aspects religieux et communautaires de ceux qui choisirent à
jamais le monde silencieux de la réflexion méditative loin
du monde… jusqu’à ceux précisément qui
permirent l’éclosion d’un tel milieu, dont l’existence
est impossible sans les moyens financiers d’autres acteurs parfois
encore plus voués au silence que les moines eux-mêmes. Bien
entendu, nos pensées vont vers l’ombre de quelques Guillaume
et Béatrix de Roussillon qui s’engagèrent, l’un
jusqu’au sacrifice de sa vie, l’autre, fidèle épouse,
allant jusqu’à se laisser emmurer vive dans ce navire de
foi naviguant aux confins d’un savoir imprononçable…
Ils sont d’autres, plus obscurs encore, dont l’histoire ne
put même retenir les noms parfois secrètement effacés
par les volontés du sacré et du temporel… Ils sont
d’autres encore plus oubliés, si faire se peut, à
avoir payé de tant de manières différentes le tribut
pour cette plongée au cœur des ténèbres du savoir
impossible… Enfin, ils sont encore trop nombreux ceux, et celles,
volontairement ou non, qui participèrent à cette odyssée
secrète et sans issue… Combien sont-ils les Polycarpe de
la Rivière, Roussel Guiscart, Urbain de Salance, Chartreux ou laïques
dont les identités mêmes ont été bannies, à
avoir été emportés par les tourbillons entourant
d’obscurité les premiers instants de cette forteresse qui
devint vers la fin du 13e siècle celle du secret et de la foi ?…
Ils sont encore nombreux, n’en déplaise à ceux qui
se veulent bien pensants parce que catholiques ou scientifiques, à
avoir porté la croix pattée d’un Ordre maudit ou la
patte d’oie jaune des Cagots et Cathares, ou à avoir ployé
sous la malédiction tombant sur les hérétiques indomptables
qu’ils étaient… et qui, tous, apportèrent leur
pierre ensanglantée à cet édifice cartusien échoué
sur les récifs d’une contrée dont on a voulu effacer
l’identité propre jusqu’à celle de ses premiers
seigneurs !…
Tous ceux-ci, femmes et hommes confondus, participèrent de leurs
deniers, leur bravoure, leur savoir, et trop souvent de leur vie, à
l’édification de cette coque de pierre refermée sur
un sombre et peut-être dangereux passé, dont seule une poignée
de ‘connaissants’ eut le privilège… et dont les
héritiers abâtardis croient encore le détenir pour
eux seuls.
Les derniers inconditionnels pionniers du Gier et la bulle de plexiglas…
Cette galerie, de portraits et de faits, était logiquement vouée
à l’épais manteau couleur de poussière de temps
et à la méconnaissance du commun et de nous tous rassemblés…
si une poignée d’autres inconditionnels ne s’était
élevée contre les tas de fumier, la décrépitude,
l’indifférence destructrice de la sottise humaine vouant
le lieu à un irrémédiable démantèlement.
Ces inconditionnels de la renaissance de Sainte Croix-en-Jarez, ancienne
Chartreuse, venus de la vallée du Gier, s’attelèrent
sans compter à cette tâche, se faisant les dignes héritiers
des premiers maîtres d’ouvrage et d’œuvre de ces
vénérables bâtiments. Ces derniers pionniers y allèrent
à leurs tours sans compter de leurs deniers, du désaveu,
des moqueries et enfin de l’oubli de ceux qui, en parfaits envahisseurs
s’accaparent, comme si c’était coutume, leurs travaux,
efforts et patience démesurée à rassembler les lambeaux
d’archives et savoir d’un passé disparu corps et bien.
Aujourd’hui, le village monastère n’attend plus qu’à
être finalement mis sous vide et subir une ultime ‘pasteurisation’
le désinfectant des derniers miasmes de vestiges parlant, à
voix imperceptible, aux derniers chercheurs d’absolu et vérité.
On se promène parfois un 30 octobre dans un milieu clos où
règnent les nouveaux maîtres que sont les cordeaux, glaces,
ciment, ordre horizontal, pancartes en plastique… et le règne
du vide de toute vie de première recherche.
On s’attend à se trouver là sous une bulle de plexiglas
et à être retourné une fois ou deux puis replacé
soigneusement à plat pour que neige, sur ce décor de cartusienne
carte postale fade et glacée, des flocons d’insipide plastique
aseptisé. A ce décor d’opérette ne manquent
que les fleurs et pourquoi pas des arbres en plastique afin que des feuilles
mortes ne viennent tomber et orner, de trop chaudes couleurs d’automne,
un si beau paysage javellisé.
Le jour ordinaire du 30 octobre
Ce 30 octobre, tout est fermé… on ne visite pas !!! On circule
car il n’y a décidément plus rien à voir. Un
ou deux cris d’enfants, pointus comme un fer de lance médiévale,
résonnent sous le couloir d’accès à la seconde
cour… puis là, c’est un abbé (peut-être
l’ombre d’un Béranger Saunière, Gelis, Boudet,
Bigou ?) en soutane qui traverse au pas de charge, tête baissée
contre le vent, la cour du grand cloître… sans bréviaire,
il a les mains au plus profond de ses poches.
Encore une ou deux ombres sombres sans sourire, sans « bonjour »…
mauvais jour pour Ste Croix ! Autrefois, le visiteur pouvait entrer librement
dans l’église, s’y imprégner des derniers échos
d’un chant de moines, ou d’un autre venu du plus loin de certaines
roches dites de Marlin… On ne chante que sur commande touristique
maintenant, et encore un peu l’été à Ste Croix…
d’ailleurs, si on n’y chante plus, on n’y enchante plus
non plus, et tout au plus y désenchante-t-on à tours de
bras!
Ce 30 octobre… le cœur ne bat plus au rythme des mystères
et des chaleurs humaines…Tout ici est fermé car on clôt
même le passé qui maintenant est soigneusement endigué
et purgé de tous faits insolites vérifiables… On ne
voit plus rien… Le soir tombe comme pour soulager le malaise ressenti
sur cette place réglementée, aux pavés de ciment.
De vivant, il ne reste là que le dernier faible battement de cœur
provenant encore d’un café ouvert, sur un autre monde et
un autre temps, par on se sait quel miracle… et puis c’est
tout.
Une suite bien connue
Et alors ?... nous
diront, à juste titre, les lecteurs ne comprenant pas ce brusque
saut d’un article de journal de 1963 à ce 30 octobre de l’an
de grâce quelconque. A ce sentiment bien normal d’incompréhension,
nous en viendrons à nouveau à ces personnes qui crurent,
comme des croisés s’en allant la nuque raide vers quelques
croisades perdues d’avance, en lançant leur appel à
l’espoir au fil des colonnes d’un journal ripagérien.
Ils y croyaient dur comme fer d’arme à leur action de sauvegarde.
Ils y croyaient car leur bonne volonté était déjà
appuyée par la Commission Rurale d’Aménagement du
Territoire et autre Comité d’expansion cantonale… Hélas,
on connaît maintenant l’affligeante suite!
Dès les énormes travaux bien salissants exécutés,
quelques années plus tard, ce fut la prise de pouvoir par les sacrosaints
bien pensants qui firent leurs ces travaux en les finalisant encore des
années plus tard en fermant, contrôlant et effaçant
tout…
Aujourd’hui, Ste Croix ne se visite plus qu’au pas cadencé
de groupes dûment constitués et emportés dans une
visite solidement guidée et encadrée, d’où
est exclu le moindre aspect ne serait-ce que symbolique… Quant à
tout ce fabuleux reste que nous savons, autant ne pas même y penser
car la trappe est ouverte, béante en permanence à ce qui
n’entre pas dans le droit fil des autorités en matière
de marche à leurs pas et à aucun autre… « sans
cadence ».
En regardant une photo nostalgique…
En regardant cette photo illustrant l’article de Jacques Fontaine,
on y voit encore plein d’espoir et de foi en leur action messieurs
Vallette, Combe et notre vieil ami Raymond Grau… Celui-ci, qui fut
quasiment le pionnier contemporain de Ste Croix, habituellement montré
en combinaison de chantier, est ici ‘fixé’ pour la
postérité dans une rare vue en costume et cravate…
Que penseraient ces hommes et ces femmes s’ils revenaient avec nous
ce 30 octobre… au fil de cette traversée du désert
qu’est devenu ce qu’il voyait comme un lieu de vie et de passé
vivant car insolite aux… couleurs si mystérieusement humaines
?
Que dire de plus, en forme de provisoire conclusion, que ce que l’auteur
de l’article écrit en forme d’involontaire gageure
: « Aucune œuvre humaine n’est exempte de critiques,
aucun aménagement ne se fait sans bouleverser certaines idées
préconçues, mais devant le désintéressement
des Amis de la Chartreuse de Sainte Croix-en-Jarez, on est certain que
jamais une difficulté ne surgira sur la longue route à parcourir.
S’il en était autrement, ce serait à désespérer
de la compréhension humaine »… En ce dernier jour d’octobre,
à la table de ce dernier café ouvert à Sainte Croix-en-Jarez,
la fin de ce constat médiatique aurait de quoi nous imposer le
désespoir et le rouge de la honte… de ce rouge dont les autorités
compétentes n’empourpreront jamais leur front.
André Douzet
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