
Fondation de la chartreuse de Sainte-Croix en Jarez
…Selon A. Vachez.
La
place qu’occupe la chartreuse de Sainte-Croix en Jarez dans nos
travaux mérite que nous nous intéressions au plus près
de ses premiers instants dans le massif du Pilat, au début du XIIIe
siècle.
Pour entamer cette présentation, nous pensons de bon ton, une fois
de plus, de faire appel à nos aînés, en matière
d’instants historiques concernant ce monastère et sa constitution.
Il est bien connu que cette ‘naissance’ serait le résultat
d’un miracle vécu par Béatrix de Roussillon, comme
nous en avons fait mention avec beaucoup de précisions et de remarques
sur les colonnes de notre site Société Périllos.
A ce jour, peu de chercheurs se penchent sur les traits subtils disposés
dans l’ombre de ce beau récit traditionnel. Ce dernier, pourtant
entaché de nombreux éléments d’apparence anodine,
montre surtout une manœuvre destinée à imposer, sans
heurts ni surprises, l’implantation d’un leurre permettant
de dissimuler une autre réalité. Ce pieux souvenir ‘romanesque’
eut le mérite de permettre de véhiculer au fil des siècles,
sous son intouchable couvert religieux, une série de détails
prouvant encore aujourd’hui que le lieu et ses ‘acteurs’,
des fondateurs aux ‘participants’, étaient tout sauf
dupes de cette manœuvre. Il est habituel de présenter Béatrix,
veuve de Guillaume de Roussillon, comme le personnage clé ayant
vécu le merveilleux miracle et à la suite ayant financé
et instauré de toutes pièces l’installation de cette
chartreuse providentielle.
Si nous avons été les premiers à en démonter,
et démontrer, les rouages essentiels, nous ne pouvons cependant
pas laisser pour compte les récits rapportés par des historiens
de renom. C’est à l’un de ceux-ci que nous laissons
le soin de présenter cette ‘fondation’ selon les récits
considérés alors comme incontestables car appartenant à
des archives reconnues. A. Vachez, dans son formidable ouvrage ‘La
Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez’ (1904) met à la portée
du lecteur une masse impressionnante d’éléments permettant
à chacun et à tous d’avoir une première vue
d’ensemble de l’histoire du lieu. Evidemment, il relate, sur
documentations, au chapitre II de son livre, la fondation de la chartreuse
de Sainte Croix. C’est cet extrait, des pages 37 à 48, que
nous choisissons de présenter aujourd’hui. Certes, nous reviendrons
sur ces premiers moments de ce qui est devenu un des joyaux du Pilat.
Nous reviendrons sur ce qui a été dissimulé, tronqué
ou passé à la trappe… Quant à monsieur Vachez,
nous ne pouvons que rester reconnaissants et admiratifs face à
ce colossal travail d’archives réalisé à une
époque où toutes les prospections ne pouvaient se faire
qu’au sein des services bibliothécaires, ou d’archives
officielles, religieuses ou privées. Si aujourd’hui certains
points de cet ouvrage sont contestés, nous nous demandons si les
dits contestataires seraient capables d’en faire autant sinon plus…
en ajoutant qu’ils sont les premiers, comme nous l’avons fait
il y a près de 40 ans, à puiser dans cette masse documentaire
sans remerciements et sans vergogne.
Un aspect des travaux
de cet historien pourrait cependant peu à peu retenir notre attention.
En effet, A. Vachez émaille son ouvrage de détails que lui
seul présente au fil de ses parutions sur le sujet. Ces détails,
parfois, montrent effectivement que bien des choses échappèrent
aux officiels depuis la fondation de Sainte-Croix jusqu’à
la fin du XIXe siècle. Ce sont souvent de petits renvois en bas
de pages ou de laconiques remarques que l’auteur lance dans ses
textes de manière… innocente. Pourtant, à relire ces
‘éclairages diffus’, le ton, les remarques et parfois
les sous-entendus, nous pourrions nous demander si ces ‘appels’
sont le fruit de l’innocence, du hasard ou… de la volonté
d’un chercheur ayant découvert d’étonnants éléments
qu’il ne peut exploiter faute de passer -déjà en son
temps- pour le farfelu de service ! Et, avouons-le, monsieur A. Vachez
, docteur en Droit, avocat, ancien bâtonnier, Président de
l’Académie des Sciences et Belles Lettres et Arts de Lyon,
est loin pour nous d’être un farfelu ou un amateur de ‘choses
cachées’. L’irritant problème est, finalement,
de savoir si ces ‘semis’ étaient de laconiques et anodines
annotations sans intérêt immédiat ou si ce chercheur
ne les a pas réservées, à tout hasard, à quelqu’un
qui saurait bien plus tard y prêter l’attention voulue. Nous
reviendrons plus tard sur cet amusant aspect des ‘renvois’
de monsieur A. Vachez…
En attendant, nous voici plongés dans un des meilleurs récits
historiques touchant cette naissance non fortuite et bien programmée
sous des couverts religieux et miraculeux.
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NB : Pour ne pas surcharger le texte, nous avons arbitrairement disposé
toutes les annotations, originairement inscrites en bas de pages, à
la fin du texte, avec une numérotation respectant leurs emplacements
respectifs.
Chapitre II
Fondation de la Chartreuse de Sainte-Croix
Mère d'une nombreuse famille et chargée de l'administration
de toutes les terres des seigneurs de Roussillon, Béatrix de la
Tour pourvut à toutes les nécessités de sa position
difficile, avec la fermeté et la constance que nous admirons chez
quelques-unes des femmes pieuses et énergiques de cette époque,
qui savaient, comme Blanche de Castille, gouverner d'une main ferme et
faire respecter leur faiblesse, dans un temps où la force brutale
avait encore tant d'empire.
Encore
jeune, à la mort de Guillaume de Roussillon, Béatrix résolut
de ne pas s'engager dans les liens d'une nouvelle union. Elle avait aimé
passionnément son époux, dit Chorier (1), et son amour s'était
transformé en vénération pour sa mémoire.
L'affection maternelle, une piété sincère et le culte
du souvenir l'absorbèrent désormais tout entière.
Vainement, de nobles chevaliers prétendirent à sa main ;
vainement, ses proches la pressaient de choisir parmi eux un protecteur
pour elle et ses enfants ; elle résista à toutes ces instances.
Quoique vivant au milieu du monde, elle semblait déjà lui
avoir dit adieu, pour se consacrer aux pratiques de dévotion et
aux fondations pieuses.
Mais ses libéralités s'adressèrent surtout à
l'Ordre des Chartreux. L'affection qu'elle lui témoigna toujours
était, d'ailleurs, une tradition de famille. Bernard de la Tour,
treizième général des Chartreux (1253-1258), était
son oncle. Son aïeul maternel, Hugues de Coligny, avait fondé,
en 1200, la Chartreuse de Sélignac, et son frère, Humbert
de la Tour, devenu dauphin du Viennois, par son mariage avec Anne, héritière
du Dauphiné, devait fonder, plus tard, la Chartreuse de Salettes
(1299). Ainsi fut-elle amenée à fonder la Chartreuse de
Sainte-Croix.
Le récit de cette fondation est une des plus gracieuses légendes
que nous ait laissées le XIIIe siècle. Et ce qui lui donne
un caractère particulièrement intéressant, c'est
que ce récit est emprunté à une lettre écrite
par Béatrix elle-même, à son parent, Jean de Louvoyes,
prieur de la Chartreuse de Vauvert, près de Paris, fondée
par le roi saint Louis, en 1257 (2).
Dans cette lettre, Béatrix fait connaître qu'elle était
chaque jour vivement pressée par sa famille de contracter un nouveau
mariage. Mais, dès les premières années de sa jeunesse,
dit-elle, elle avait promis à Dieu et à la Vierge Marie
de demeurer toujours fidèle à la mémoire de celui
que le Christ lui aurait donné pour époux, et elle voulait
remplir sa promesse. Aussi, l'insistance de ses parents et de ses amis
lui causait-elle une grande affliction. Au milieu de ses peines, elle
demanda un soulagement à la prière, et sa prière
fut exaucée. Un songe miraculeux vint, dans ces circonstances,
la confirmer dans sa pieuse résolution ; elle vit, pendant son
sommeil, une croix d'argent resplendissante, au milieu de plusieurs étoiles.
Une autre nuit que Béatrix priait avec ferveur, la même vision
se renouvelle encore, et la croix et les étoiles s'approchent d'elle
si près qu'elles semblent vouloir la toucher ; puis, s'élevant
dans l'espace, elles se dirigent vers le lieu où devait être
fondé le monastère de Sainte-Croix.
Le lendemain, qui était un vendredi, vivement impressionnée
par cette double apparition, Béatrix, qui habitait le manoir de
Châteauneuf, lui ayant été assigné pour son
douaire, se rendit à l'église, qui existe encore, où
elle fit célébrer la messe en l'honneur de la Sainte Croix
(3). L'office terminé, elle ordonne à son écuyer
de préparer des chevaux et, suivie de quelques serviteurs, elle
part à la recherche du lieu inconnu, vers lequel elle avait vu
se diriger la croix et les étoiles.
Toujours sous l'impression de cette apparition extraordinaire, elle devançait
sa suite de quelques pas, lorsque tout à coup, la croix et les
étoiles lui apparaissent de nouveau, et, comme l'astre rayonnant
des rois mages, fuient devant elle jusque dans un vallon solitaire, situé
au-dessous du petit village de Pavézin, où elles s'arrêtent
enfin.
Béatrix ne connaissait point ce lieu et jamais elle n'avait manifesté
à personne l'intention de fonder un monastère. Et cependant,
chose étonnante, à peine s'est-elle arrêtée
avec sa suite que survient le maître du lieu.
« — Noble dame, dit-il, qu'êtes-vous venue faire ici?
J'ai rêvé que vous désiriez acheter ce domaine. »
Surprise, Béatrix crut voir dans ces paroles une manifestation
de la volonté divine et elle fit acheter ce terrain par deux hommes
prudents et sages.
Mais voici bien un autre sujet d'étonnement. Le même jour,
comme elle prenait là un léger repas, arrive aussi un maître
maçon, au service du comte de Savoie. La noble châtelaine
s'étant informée de l'objet de son voyage :
« — Madame, répondit-il, je suis venu ici, croyant
que vous aviez l'intention de fonder une maison de l'Ordre des Chartreux.
»
Cette réponse mit le comble à son étonnement et la
décida à traiter avec lui. Bien qu'elle eût peu d'argent
et qu'elle fût chargée d'enfants et de nombreuses affaires,
elle consentit à lui confier, pour un prix déterminé,
la construction de la nouvelle Chartreuse (4).
Tel
est le récit fait par Béatrix elle-même dans la lettre
qu'elle adressait au prieur de la Chartreuse de Paris. Tel est aussi le
sens de l'inscription latine d'un ancien tableau du couvent de la Grande
Chartreuse, représentant le monastère de Sainte-Croix, depuis
la transformation qu'il subit, il y a plus de deux siècles (5).
Notre génération indifférente peut sourire à
ces récits naïfs, qui nous demeurent comme la vivante expression
des fortes croyances du Moyen Age. Mais, au XIIIe siècle, peu de
fondations pieuses se dégagent de cette auréole surnaturelle,
dont les hommes d'alors entouraient tout ce qui était attaché
à l'idée religieuse. Dans un temps où le peuple aimait
à voir la vie de chaque saint se revêtir des couleurs du
merveilleux, dans les récits des pieux chroniqueurs, l'œuvre
de la bienfaisance ou du repentir se transformait d'une manière
étrange, dans les traditions populaires, et chaque abbaye avait
dans son histoire une de ces miraculeuses légendes, qui servaient
d'aliment à cette foi ardente de nos pères, qui fut le plus
puissant mobile de toutes les grandes choses, dont ces âges reculés
nous ont transmis le souvenir.
Pourquoi cette lettre, dont nous venons de rapporter le contenu, fut-elle
adressée au prieur de la Chartreuse de Paris, Jean de Louvoyes
(6)? Ce fait s'explique aisément. Non seulement ce prieur était
uni à Béatrix par des liens de famille, mais elle désirait
que le monastère, qu'elle fondait ainsi, fût placé
sous la direction d'un autre de ses parents, Ponce de la Sablière,
religieux profès de la Chartreuse de Paris, et, sans doute, elle
estimait qu'elle ne pouvait obtenir cette faveur qu'en s'adressant au
prieur lui-même.
Toutefois, ces démarches durent prendre un certain temps. En outre,
la fondation de la Chartreuse n'était pas son unique but. Dès
les premiers jours, elle avait formé le projet de vivre dans cette
paisible retraite, asile de recueillement et de prière où,
loin des préoccupations de la vie du monde, elle pourrait se livrer
librement à toute l'expansion de ses sentiments de piété.
Aussi, quand elle confirma ses intentions, par une donation régulière
en faveur des Chartreux, eut-elle soin de se réserver expressément
le droit d'habiter, à son gré et autant qu'il lui plairait,
le nouveau monastère, jusqu'à la fin de sa vie.
Cette charte de fondation, qui porte la date du 24 février 1280
(1281 n. st.), jour de la fête de saint Mathias, fut dressée
dans le cloître de Taluyers (7), en présence d'Amédée
de Roussillon, évêque de Valence et de Die, et frère
de Guillaume de Roussillon, d'Etienne, abbé de Savigny, d'Aymon,
abbé de Saint-Chef (8), d'Hismion, prieur de la Chartreuse du Val-Saint-Jean
en Esclavonie, d'Etienne de Meyzériat, moine, et de Pierre Flotte,
damoiseau.
Par cette charte, Béatrix comble le nouveau monastère de
ses libéralités. Cette donation comprend non seulement tout
le territoire situé entre les deux ruisseaux qui baignent les murs
de Sainte-Croix, mais encore les terres et les droits que la dame de Roussillon
possédait à Trêves, par suite de l'acquisition qu'elle
en avait faite d'Artaud de Lavieu, sous la réserve des droits de
justice appartenant à son fils Artaud.
La générosité de Béatrix ne se borna pas aux
biens situés dans le voisinage de la nouvelle chartreuse. Elle
lui fit don aussi de tout ce qu'elle possédait en terres et en
vignes dans le mandement de Roussillon, ainsi que de tous les droits qu'elle
avait à Surieu, et enfin de la moitié de la terre de Versieu,
que son père, Albert de la Tour, lui avait donnée en dot.
De son côté, Artaud de Roussillon, cinquième du nom,
son fils aîné, approuva et ratifia non seulement les libéralités
faites par sa mère mais il y participa aussi, dans une large mesure,
en abandonnant aux Chartreux tous les droits de pâturage qu'il possédait
dans le mandement de Roussillon pour servir à la nourriture de
600 brebis avec leurs agneaux et de 20 vaches avec leurs veaux, sous la
réserve toutefois de la suppression de ce droit pour les fonds
mis en culture.
Artaud
céda encore aux religieux les droits aux eaux et à la pêche
dans la paroisse de Pavézin, de même que les droits d'usage
dans le Grand Bois de Pilat, pour le chauffage et la cuisson du pain des
religieux (9).
Ponce de la Sablière, premier prieur du monastère, s'engagea
pour lui et son Ordre à n'accepter aucun autre gardien ou défenseur
qu'Artaud de Roussillon et ses successeurs, pendant que, de leur côté,
Béatrix et son fils promettaient, pour eux et leurs héritiers,
de garantir aux religieux la paisible possession des biens donnés
(10).
Peu de temps après, les Pères Chartreux, réunis en
Chapitre général, manifestaient hautement leur reconnaissance
envers la fondatrice, en la recommandant par écrit aux prières
de l'Ordre entier. Les travaux de construction commencèrent sans
retard, et comme c'était là une œuvre considérable,
on adjoignit, pour une durée de trois années, au prieur
Ponce de la Sablière, D. Hismion, prieur de la Chartreuse de Seitz,
l'un des témoins signataires de la charte de fondation. Ajoutons
que, par une précaution fort utile à cette époque,
le nouveau monastère fut entouré, comme un château
fort, de hautes murailles et de tours crénelées. C'est là
un exemple que l'on retrouve fréquemment ailleurs (11).
Le bâtiment, dans lequel Béatrix s’était réservé
le droit d'habiter, était situé sur l'emplacement du clocher
actuel, et c'est là qu'elle semble avoir passé le reste
de sa vie. Ce bâtiment a été démoli, en 1842,
avec l'ancien clocher, gracieuse construction du commencement du XIVe
siècle, qui dominait le petit cloître, cimetière des
religieux. Et, aujourd'hui, il n'en subsiste plus que le mur qui le séparait,
au nord-est, du chœur de l'ancienne église, et où l'on
montre encore aux visiteurs une ouverture pratiquée obliquement
qui permettait à Béatrix d'entendre la messe de son appartement.
C'est là qu'elle mourut le 15 des calendes de juin, c'est-à-dire
le 18 mai 1307, suivant Guichenon (12), tandis que les annales de l'Ordre
semblent fixer son décès à l'année 1306, parce
que cette date s'accorderait seule avec la réunion capitulaire
des Chartreux, qui, en 1307, fut tenue au mois d'avril (13). Ce qui est
certain, c'est qu'en mourant elle laissa, dit Chorier, la réputation
d'une grande sainteté (14) et que sa mort fut un deuil pour les
Pères Chartreux ; chaque monastère de l'Ordre en reçut
avis et fut invité à célébrer trente messes
(tricenarium), pour le repos de l'âme de la fondatrice de la maison
de Sainte-Croix.
Béatrix reçut sa sépulture dans le chœur de
l'ancienne église du XIIIe siècle, à droite de l'autel.
Il est vrai que Molin, D. Le Couteulx et Claude Le Laboureur (15) ont
écrit qu'elle avait été inhumée dans la salle
capitulaire, à gauche de l'autel, et sur la foi de ces auteurs,
nous avions reproduit nous-même cette opinion (16). Mais, comme
on le verra, la découverte faite en 1896, à gauche de l'autel,
de la tombe de Thibaud de Vassalieu, nous a obligés d'examiner
si le fait rapporté par tous ces chroniqueurs était exact.
On sait qu'au commencement du XVIIe siècle, une nouvelle église,
dans le style de la Renaissance, fut bâtie sur le côté
méridional de l'église primitive. Cette dernière
fut conservée néanmoins et elle subsiste encore ; mais elle
fut divisée en deux parties distinctes : la nef fut transformée
en sacristie, et le chœur devint la salle capitulaire. Et tel était
l'état des lieux quand les auteurs que nous venons de citer ont
écrit leurs ouvrages. Ainsi ont-ils pu dire qu'elle avait été
inhumée dans la salle du Chapitre, à gauche de l'autel,
et non dans le chœur de l'ancienne église.
Or, en présence des inexactitudes trop nombreuses de la vue cavalière
de Sainte-Croix, conservée à la Grande Chartreuse, où
l'on voit notamment le petit cloître placé à gauche
de l'église actuelle, alors qu'il existe encore à droite
de cet édifice, il est visible que l'artiste ne l'a point dessinée
sur place, mais d'après des renseignements mal donnés ou
mal compris. Mais, par cela même, n'est-on pas pleinement autorisé
à penser que les anciens chroniqueurs de l'Ordre des Chartreux,
pas plus que l'auteur du tableau, ne sont jamais venus à Sainte-Croix?
Or, pour dissiper ce doute, il suffit d'ouvrir la Table chronographique
du Père Gaultier. Cet auteur, qui a publié la première
édition de son livre en 1609, était né à Annonay
; il a enseigné successivement dans les collèges de son
Ordre, à Tournon et à Lyon, c'est-à-dire dans le
voisinage de Sainte-Croix, et il lui était facile de visiter ce
monastère. Et il l'a visité, en effet. Car, après
avoir reproduit le récit de sa fondation, tel qu'il était
rapporté sur un ancien tableau conservé, dit-il, dans cette
chartreuse, il déclare expressément qu'il l'a lu lui-même
(quam et ipse legi) et qu'il se borne à en donner un simple résumé,
en ajoutant que cette très chaste et très pieuse fondatrice
est inhumée à droite de l'autel du Chapitre (17).
La contradiction est formelle et, comme elle émane d'un témoin
oculaire, on ne saurait contester une assertion aussi positive. Il demeure
donc ainsi bien démontré que Béatrix de la Tour a
reçu sa sépulture à droite de l'autel du chœur
de l'ancienne église, transformée, depuis trois siècles,
en salle capitulaire (18). Ajoutons au surplus que la tradition locale
confirme pleinement la véritable destination de cette partie de
l'édifice. Car lorsque le chœur de l'ancienne église
fut vendu, après la Révolution, à la commune de Pavézin,
comme dépendance de l'église paroissiale de Sainte-Croix,
l'acte de vente énonce textuellement que l'immeuble vendu consiste
en un corps de vieux bâtiments, ayant été originairement
le Chapitre des Chartreux de Sainte-Croix (19).
Et c'est bien là aussi que furent retrouvés, en 1844, les
ossements de la pieuse fondatrice, quand on les transporta au pied du
maître-autel de l'église actuelle, avec ceux d'une autre
Béatrix, épouse d'Aymar de Roussillon, son petit-fils, que
nous retrouvons au nombre des bienfaitrices de la Chartreuse de Sainte-Croix.
A. VACHEZ
1) Chorier, Hist. du Dauphiné, p. 164.
2) On sait que la Chartreuse de Vauvert, dont un bâtiment a subsisté
jusqu'à nos jours, était située à Paris sur
l'emplacement du jardin actuel du Luxembourg.
3) Cette ancienne église, paroissiale avant la Révolution,
n'est plus aujourd'hui qu'une simple chapelle rurale, fréquentée
par quelques pèlerins, surtout pendant les temps de sécheresse.
Le monument actuel se compose d'une nef et de deux chapelles latérales.
L'abside a été reconstruite vers 1850. Le plafond, qui recouvre
la nef, dissimule tout caractère architectonique. Mais les deux
chapelles remontent visiblement au XVe siècle, comme nous l'apprend
la forme des nervures et des blasons qui en décorent les voûtes.
Et il en est de même de la fenêtre orientale, couronnée
à l'extérieur d'une ogive trilobée. On remarque aussi
dans cette église une ancienne cloche portant la date de 1536.
4) D. Le Couteulx, Annales ordinis Cartusiensis. t. IV, p. 344.
5) Pièces justificatives, n°s 3 et 4. — La Tour-Varan,
Chronique des châteaux el des abbayes, II, p. 338. — P. Gaultier,
Table chronographique, p. 715.
6) Le nom de Jean de Louvoyes, inconnu de nos anciens chroniqueurs, nous
a été révélé par les Annales de la
Chartreuse de Paris, dues à un religieux de cette maison, dom Maillet,
qui les a écrites au commencement du XVIIIe siècle. Ce travail,
encore inédit, a été conservé pour la plus
grande partie jusqu'à nos jours, dans les Archives de la Grande
Chartreuse ; mais le premier volume se trouve encore à la bibliothèque
cantonale de Fribourg (Suisse).
7) Le Couteulx, Annales ordinis Carlusiensis, t. IV, p. 347. —
Mazures de l'Ile-Barbe, II, p. 533. — Justel, Histoire de la maison
d'Auvergne, p. 333. V. Pièces justificatives, n° 5.
8) Le nom de cet abbé est désigné par la lettre
H dans la reproduction de la charte de fondation. Mais, en 1280, l'abbé
de Saint-Chef se nommait Aymon. Et il y a lieu de présumer que
cette erreur provient seulement de ce que son nom était écrit
sous cette forme : Haymon. V. Valbonnais, Hist. du Dauphiné, t.
I, p. 237. — Chorier, II, p. 221. — Abbé Varnet, Saint
Theudère et son abbaye, p. 167.
9) Mazures de l’Ile-Barbe, II, p. 534. — Cette partie de la
charte de la fondation ne figure pas dans les Annales de D. Le Cauleulx,
v. t. IV, 346, mais seulement dans les Mazures de l'Ile-Barbe.
10) Mazures de l’Ile-Barbe, II, p. 534.
11) Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, Ve Clôture, III,
p. 463.
12) Manusc. de Guichenon à la bibliothèque de l'Ecole de
médecine de Montpellier, 18° vol., n° 105
13) D. Le Couteulx, Annales ordinis Cartusiensis, IV, p. 347.
14) Chorier, Hist. du Dauphiné, p. 164.
15) Molin, Histoire mss. de l'Ordre des Chartreux. — D. Le Couteulx,
Annales ordinis Cartusiensis, t. IV, p, 347. — C. Le Laboureur,
Mazures de l’Ile-Barbe, II. p 533.
16) La Baronnie de Riverie, p. 42. — Fondation de la Chartreuse
de Sainte-Croix (Revue du Lyonnais, 2e série, t. XXX, 1865, p.
42).
17) Table chronographique, p. 715 : Est autem ad dexieram altaris
Capituli sepulta haee castissima religiosissimaque fundatrix.
18) Signalons un autre fait, qui semble nous révéler qu'il
y avait là une sorte de tradition suivie par l’Ordre des
Chartreux. Ainsi, le corps de Vezian Valette, fondateur de la Chartreuse
de Villefranche-en-Rouergue, rapporté de Rome, fut inhumé
le 6 juin 1461, à droite du grand autel de l'église de ce
monastère (Publications de la Société des Lettres,
Sciences et Arts de l’Aveyron, 1868, p. 159).
19) Acte de vente de 1838.
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