Cimetière des Pères Chartreux à Sainte Croix en Jarez
Seconde partie: Quelques curiosités anodines

 


Un cloître qui ne peut en être un…

Nous avons vu le préau du petit cloître partagé en deux parties quasiment distinctes. Ces dernières tellement différentes qu’on peut se demander si nous sommes vraiment face à une même parcelle. La première section qui a retenu notre attention est bien ce qui reste de l’ancien cimetière, dit ‘des Pères Chartreux’. Cette appellation, nous l’avons vu, ne paraît guère satisfaisante même aux yeux des scientifiques. Cela dit, à ce constat d’échec, personne n’apporte de proposition, hormis un frileux regard en direction du grand cloître, en raison de la présence de fondations dans l’angle face au puits et à l’ouverture du grand passage provenant de la première cour…
Nous allons revenir très vite sur ce ‘carré’ du petit cloître destiné, à son origine, au seul dernier sommeil des Chartreux. Nous opérerons ce retour avec d’autant plus d’attention que nous contesterons certaines observations des spécialistes, depuis un document suffisamment connu pour qu’il ne puisse être contesté ! Mais, auparavant, il est temps de voir de quoi se compose la seconde moitié de ce terrain.

Plan d'ensemble du cimetière et 'petit cloître.
La certitude du non cloître

Il s’agit de la partie nord, légèrement excentrée à l’ouest, en direction de la chapelle primitive des Pères. Cette inclinaison elle-même atteste que nous sommes là face à une partie primitive des bâtiments ayant appartenu probablement à une portion de la forteresse antérieure à l’arrivée des Chartreux.
Cette remarque s’opère déjà depuis le fait que le mur nord soit parallèle (donc non aligné sur l’axe du cimetière des Pères) au grand couloir, entre les deux grandes cours du village actuel. De plus, ce mur extrême est dans le juste prolongement de la première chapelle des Chartreux… celle aux fresques ! Il est facile également de constater, sur plan, que le ‘petit cloître’ est entièrement désaxé par rapport à la partie primitive. Cette dernière s’est d’ailleurs avérée très pauvre en vestiges funéraires. Ce constat interdit de penser que d’autres ‘couches mortuaires’ puissent se trouver encore sous le niveau du sol, du fait que nous sommes là sur le rocher affleurant cette portion. Déjà, ceci peut supposer une déclivité brutale remblayée afin d’implanter un cimetière sur le préau. Au demeurant, cet aspect n’est pas exceptionnel sur ce site puisque nous savons qu’en de multiples endroits la Chartreuse se situe sur des remblais pour le moins curieux, sur lesquels nous reviendrons dans un autre chapitre.
La partie architecturale du cloître se voudrait, dans la logique du mot, déployant un couloir périphérique autour d’un espace libre… Or, nous observons que les remises en état, depuis une ancienne prétendue conformité, ne déroulent qu’un déambulatoire à trois côtés, est, sud et ouest. Où est donc passée la partie nord devant fermer en toute logique cette figure normalement à 4 côtés ? Qui s’aventurerait à prétendre que le maître d’œuvre ait été incapable de savoir tracer une fondation à angle droit… et que le maître d’ouvrage ait toléré une telle incapacité à fermer le couloir (Mais au fait… qui furent réellement les commanditaire et exécutant???...) ? Pour le petit préau, regardons attentivement le plan d’état des lieux (1993) de messieurs les experts. On y constate que le nouveau cloître bute sur la chapelle latérale édifiée au moment de la reconstruction du nouveau clocher (celui actuel), vers 1842, à la place de l’ancien, à flèche, de style ogival, qui menaçait ruine. On peut objecter que le déambulatoire circulait là où se dresse la nouvelle chapelle, et de là repartait à l’est rejoindre son départ. Si le tracé est possible, en échange, les fouilles faites, sur ce qui pouvait être la place de ce segment manquant, n’ont révélé aucune fondation pouvant correspondre à cette attente. Face à ces éléments, il reste l’alternative d’un cloître à trois côtés (incohérent pour son époque) ou d’un effacement complet du quatrième côté, jusqu’aux fondations, dont la raison mériterait de nous être connue. Les scientifiques, sur cette absence, notent laconiquement : « les fondations des murs bahuts des galeries nord et est, disparues… » et fermez le ban !
On se demande bien qui aurait pu avoir le moindre intérêt à faire disparaître, et au prix de quels efforts et travaux, toutes les traces des fondations d’une mince partie de cloître sans importance ni problème… Là encore, les experts ne se ‘mouillent’ pas beaucoup. Si on s’interroge sur les raisons de cette absence, il est possible qu’en fin de réflexion on puisse avancer que si aucune substructure n’a été remise à jour… c’est peut-être tout simplement parce qu’il n’y en avait pas. En ce cas, le cimetière se résumait à un préau partiellement entouré d’un couloir dont l’usage n’était sans doute pas seulement réservé à la méditation des bons moines Chartreux sur la précarité de l’Etre Humain et le mystère de sa mort !

Première partie 'cimetière' de la parcelle.

Seconde partie de la parcelle.
Deux axes principaux…

Maintenant, prenons de l’altitude avec la lecture du plan de masse de l’ensemble des bâtiments de Ste Croix. Deux axes généraux se dessinent incontestablement.
Un premier concerne massivement :
- les bâtiments disposés au long du couloir reliant la première cour au grand cloître
- la première cellule à l’extrémité nord du grand cloître (et uniquement celle-ci !)
- l’église actuelle
- le ‘jardin mairie’
- le petit cloître
- la chapelle primitive
- et la ‘sacristie’
Et ce sera tout !!!
L’orientation du ‘noyau primitif’ est précisément au nord. Dans cette description sommaire, nous entendons par ‘petit cloître’ son mur extrême au nord et celui au sud formant la séparation avec le grand couloir.

Schéma des 2 axes principaux de Ste Croix

Le second axe est formé par tout le reste des bâtiments de la Chartreuse actuelle, sans la moindre exception, y compris et surtout le grand cloître. Ici, l’orientation est nord-est. On peut donc dire que le premier étage du cimetière contient une ‘population’ dans l’axe des premières constructions du monastère, voire des bâtiments composant la forteresse primitive.
La seconde partie du cimetière n’a sans doute pas servi de nécropole car le sol rocheux ne montre aucune tombe creusée dans celui-ci. La minceur de la couche de terre interdirait également, à priori, l’idée d’une inhumation. La délimitation, au sud, de ce petit enclos finissait à l’ouest contre l’ancien clocher et le bâtiment qui pouvait, selon la tradition (et quel document peut la contredire à ce jour?), abriter l’appartement dans lequel Béatrix de Roussillon fut séquestrée -et nous insistons sur ce mot- une fois la fondation accomplie et financée par cette dernière… Là encore, on peut dire que la prudence était de mise! Peut-être tout au plus pouvait-elle, de cette ‘prison’, accéder à cet étroit espace de plein air pour une promenade ponctuelle si près du royaume des morts ? L’enclos comporte une curiosité, située à droite au bout du mur nord. Il s’agit d’une grande fosse remise à jour lors des fouilles de la campagne 1993. On y descend, du sud au nord, par neuf marches taillées à même la roche. Entièrement comblée, elle ne semble pas avoir servi d’ossuaire. Cette seconde partie, si elle n’a pas servi de cimetière, reste entière, comme son étrange fosse, dans l’interrogation de son usage.

Copié collé !

Le paragraphe qui suit résume un travail d’observation datant de près de 15 ans dans sa finalité. Nous avions eu plusieurs échanges avec une personne montrant de l’intérêt pour le passé de la Chartreuse de Sainte Croix. Au cours d’un de ces entretiens personnels, certains éléments en notre possession finirent par être superficiellement dévoilés, dont une série de premières observations à propos du petit cloître et surtout de la chapelle primitive. Notre exposé, dans le fil de la conversation, était succinct mais assez précis pour donner une piste de recherche. Puis, la distance s’est installée en raison de notre refus, courtois, de préciser une entrée conduisant, ‘SOUS’ Ste Croix, jusqu’à la pierre dite ‘du sacre’. Quelle surprise, alors, de trouver notre hypothèse reprise dans un ouvrage au compte de quelqu’un d’autre !… Certes, la méthode, sur le sujet de Ste Croix, a fait ses preuves et de nombreux auteurs reprennent, tout en doutant de nos éléments, ce qu’ils ne savent trouver ailleurs. Admettons que ce n’est guère sympa ni gentil !… Pourtant, cette fois, ce qui aurait pu être la reprise pure et simple de notre hypothèse s’est transformé en une erreur… que nous rectifions ici sur nos réelles données.

Une première vue idéale de la Chartreuse de Ste Croix
Vue 'idéale' de Ste Croix. Document de la Grande Chartreuse.

Ces éléments, depuis des documents iconographiques plus anciens, mis en lumière au sein de notre groupe VdS, ont pu être confrontés puis confortés par les relevés officiels des scientifiques sur le sujet de Ste Croix. Nous reprenons le plan de masse général du monastère (1996) et nous allons en comparer certains points avec trois illustrations du livre d’A.Vachez. Nous précisons tout de suite que nous utilisons ici seulement des images prises dans son formidable ouvrage de 1904, ‘La Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez’, et non ses textes et avancées historiques.
Il s’agit tout d’abord d’une vue cavalière, au trait, du XVIIIe siècle, depuis une peinture conservée à la Grande Chartreuse. Certes, cette vue est bien connue et souvent contestée car considérée comme un avant-projet, et donc non réaliste.
Ensuite Vachez lui-même retient cette hypothèse comme plausible car soutenue par le P. Dom Ildefonse Roguet (1878), prieur de Sélignac. Il est avancé également qu’il peut s’agir d’un dessin réalisé sans que l’artiste n’ait jamais mis les pieds à Ste Croix. En ce cas, il aurait exécuté son travail depuis de vagues croquis ou témoignages rapportés par des visiteurs. Le doute serait accentué par le fait que ne soit pas présentée la ‘tour de l’horloge’… mais de quand date cette tour ? Cependant, dans l’ensemble du raisonnement, à ce stade, on pourrait dire « oui… pourquoi pas ? ». Le problème est que s’il s’agit d’un avant-projet il faudrait savoir depuis quelle commande et sur quel critère. Ensuite, si le blason est bien celui de cette Chartreuse, la ‘forme’ des fleurs de lys est d’un type bien plus ancien que celui du XVIIIe siècle. Ensuite, les perspectives intérieures du monastère sont discutables. Pourtant, les détails du pont, du mur crénelé et la croix qui veille sur la chartreuse sont bien exacts. Bien que cette croix n’existe plus depuis longtemps, le socle existe encore dans un fourré. On aurait donc fait là un mélange de faux et de vrai… ce qui ne nous semble pas très acceptable en raison de détails qui eux, toutes proportions gardées, sont bien dans la réalité du site… à une autre époque !

Le ‘jardin mairie’ et un possible secret

Notre théorie serait la suivante : cette représentation serait le fruit d’une sorte de réactualisation de tracé remis à une mode du XVIIIe siècle depuis un plan bien postérieur… Et pourquoi pas ? En ce cas, on aurait effectivement l’arrêt du noyau primitif axé au nord selon le premier tracé défendu par deux tours et un mur d’enceinte… Ensuite, le ‘grand cloître’ est bien présenté avec son préau dessiné en croix dont un mur à l’est le sépare d’un enclos terminé par une ligne de bâtiments abritant un autre enclos avec une croix au milieu. Nous serions là sur l’emplacement du fameux ‘jardin mairie’… Quant au ‘petit cloître’, il est représenté par un jardin d’agrément (qu’il fut peut-être à une autre époque). Si l’église sur ce croquis est disproportionnée, il est possible que son ampleur soit le fait de la foi de celui qui dressa le croquis voulant cet édifice formidablement au-dessus de tous les autres bâtis. Ce dessin pourrait être une sorte d’assemblage de différentes étapes majeures dans la chronologie de Ste Croix. C’était en tous cas l’avis de plusieurs religieux du siècle dernier qui s’étaient penchés sur les différents dessins représentant Ste Croix. En ce cas, certaines ‘importances’ de cette Chartreuse seraient représentées par des détails religieux notoires, rassemblés en un seul dessin idéaliste, mais non conventionnels pour le profane. Par exemple, si le petit jardin derrière l’ancienne mairie était un vulgaire espace potager, pourquoi serait-il souligné par la présence d’un… calvaire ? Certes, rien n’étaie notre théorie… sauf que ce jardin abrite bel et bien un des accès au souterrain, le plus vaste à notre connaissance, qui se dirige précisément vers le puits de la grande cour de la Chartreuse. Ce n’est là sans doute qu’un simple hasard que nous tenons toutefois à souligner.

Un petit bâtiment qui disparaît
Vue et détail pris depuis la peinture de 1789. Côté Est.

Ensuite, nous arrivons à la seconde illustration, représentant une vue de Ste Croix en 1789, soit au moment de la Révolution.
D’abord, si nous n’y trouvons pas la ‘tour de l’horloge’, en échange, le fin clocher est encore en place à ce moment. L’absence de la tour ne semble pas émouvoir qui que ce soit, montrant ainsi que personne ne s’est jamais penché avec attention sur les détails de cette illustration. Mais il y a bien mieux si l’on prend soin d’agrandir la partie ‘petit cloître’ de cette vue. On y voit, certes, l’ancienne chapelle des Pères, avec ses deux ouvertures en ogives à l’est, avant l’effondrement de sa toiture, mais on peut y distinguer d’autres détails. En effet, on voit parfaitement un énorme mur fermant le petit enclos, montrant par là que le cloître n’avait pas de couloir au nord. Ensuite, on trouve un petit bâtiment prenant appui vers la chapelle depuis un contreventement de celle-ci. Ce petit bâtiment se superposant à la fosse, sa longueur occupe toute la largeur de l’enclos. Il ne reste pour ce dernier qu’un espace réduit bien insuffisant pour être un cimetière commun. Ceci pose un autre problème de l’usage de cet endroit qui disparaît effectivement du plan de masse après la Révolution. Celui-ci s’est-il effondré ou a-t-il été volontairement abattu, et en ce cas, pourquoi? Un auteur envisage que nous sommes en présence d’une chapelle primitive… faisant fi de celle des Pères qui est la plus ancienne, et nous dirons dans un autre chapitre pourquoi et comment n’importe qui peut le vérifier, sans être scientifique ou savant ! Non… en vérité, il s’agit de ce qu’il reste du lieu où fut ‘cloîtrée’, bon gré mal gré, Béatrix de Roussillon… sans doute pour la remercier de ses largesses et… de ce qu’elle savait !

L’oubli des hommes ?
Vue du cimetière et 'cloître'. Observer au fond le clocher et le bâtiment disparu.

Enfin, il nous reste une belle gravure, extraite du livre de Vachez, représentant le « Petit cloître et ancien clocher en 1843 ». Si nous voyons bien l’ancien clocher, nous constatons en échange que le déambulatoire n’est plus que ruines. L’auteur représente, fidèlement sans doute, les arasements de murailles effondrées, les forjets de toitures envahis de broussailles ; il n’y a plus de toiture et des gravats jonchent le sol. Rien, incendie ou tornade sur ce secteur du monastère, ne peut expliquer un tel état de dégradation. Tout comme nous sommes étonnés, qu’en près de 40 ans, cet enclos ait sombré dans une telle décrépitude. En effet, cet emplacement se trouve au cœur même du village et il serait surprenant que cette désolation soit uniquement due à un seul abandon du lieu. Et la cause de notre surprise n’est pas seulement le délaissement d’un lot inhabité mais surtout le fait qu’au moment de la Révolution le cimetière laïc se trouve ici, toujours en activité. Pourtant, tout ira très vite puisque Vachez confirme que, lors de ses visites (donc avant 1900), « il ne subsiste plus de ce petit cloître que quelques arceaux informes ». Alors… comment expliquer que, tout à coup, même le royaume des morts soit à jamais abandonné aux friches et à l’oubli.
Bien entendu, lorsque Vachez visite cet enclos, le cimetière actuel, dont le terrain est acquis en 1815, existe et est entré en fonction. Cependant, ne négligeons surtout pas le culte populaire de la mémoire des morts, très actif à cette époque.
Comment peut-on, alors, nous expliquer rationnellement qu’une vingtaine d’années suffise pour que la population, ou les prêtres suivants, ait totalement perdu le souvenir, les noms, de ceux ensevelis dans cet enclos du silence ? Ce n’est guère cohérent quand on voit, par exemple, au sein de villages complètement abandonnés (Cévennes, Provence, P.O., Verdon, Alpes) que persiste, parmi les ruines, un cimetière bien entretenu où des familiers continuent à venir, parfois de très loin, honorer leurs morts. Ste Croix faisant exception à ce respect des défunts au bénéfice d’un étrange mépris est chose impossible… à notre avis. Mais, peut-être, est-ce autre chose que les morts laïcs que certaines personnes veulent sans doute oublier. Et, dans cette éventualité, que veut-on faire sombrer dans les ténèbres et qui se situe toujours dans un même secteur ?

Le bâtiment de Béatrix

Si nous n’attendons pas, de cette image, une réponse aux raisons de délabrement de ce secteur, nous en espérons surtout d’autres éléments sur la distribution des bâtiments sans doute primitifs de l’endroit. On peut, depuis un plan, réaliser une perspective cavalière ; tout naturellement, en sens inverse, il est facile de reconstituer le plan depuis une perspective même approximative. Et, ce faisant, on retrouve l’église sans sa chapelle latérale nord, et le côté ouest du cloître fermé par un contrefort. D’une part, nous constatons que la déambulation ne pouvait se faire en circuit fermé… comme le pensaient les scientifiques et dont ils maintiennent l’affirmation jusqu’en leur compte rendu. Le comble est que la première de couverture de ce rapport est illustrée de cette image à propos de laquelle on peut se demander si ces experts l’ont vraiment décomposée… Nous pouvons en douter si nous allons encore plus loin.
Et plus loin, il faut regarder une muraille, barrant l’enclos, percée de quatre ouvertures en arc, dont la dernière présente l’amorce d’une muraille rasée au sol. Derrière, dans les espaces, on distingue un mur bahut et encore plus loin un bâtiment derrière lequel pointe le clocher fléché de l’église chartreuse. Ce bâtiment qui occupe près du tiers de la perspective ne correspond à rien de connu ni localisé en substructures. Et pourtant… à mieux y réfléchir, cette construction se trouve juste devant le clocher, avant l’amorce du cloître, et déborde largement vers l’est (au-dessus de la fosse par exemple). On observe une seule ouverture en ogive qui ne peut correspondre à la chapelle où on trouve ce genre d’orifice jumelé. Il s’agit donc d’un bâtiment n’existant plus, situé exactement où devrait se trouver… l’appartement de Béatrix en son temps, que nous avons aperçu précédemment. La construction devenue très vétuste sera entièrement détruite peut-être au moment de la construction du nouveau clocher… On observant avec précision la gravure, on trouve un pan de mur particulièrement épais à hauteur de la troisième ouverture en arc, et une autre amorce de muraille plus étroite, à gauche. Entre les deux, une ouverture laisse l’impression d’un ‘passage’. On a, à cet endroit, la structure parfaite pour illustrer l’appareillage d’un rempart coupé à la reprise sur un bâtiment. Pourquoi ne serions-nous pas sur les restes d’un rempart sur l’extérieur des défenses primitives de ‘l’avant Chartreuse’ ?
Curieusement, tout fut détruit probablement au moment de la démolition du vieux clocher et lors de la reconstruction du nouveau. L’ancien clocher non plus n’échappe pas au grand nettoyage par le vide de la mémoire. Aujourd’hui, le visiteur pense qu’il se trouvait naturellement là où se dresse le nouveau… alors que les rares illustrations de l’époque interdisent cette supposition. Quel plan montre son emplacement ? Quel ouvrage le situe avec précision ? Quelle entreprise s’est chargée d’une telle démolition qui ne laissa aucune trace dans les mémoires ou dans une structure pas très ancienne à une époque où administrativement on note tout? On a maintenant la sensation désagréable que plus aucune trace ne doit rester d’un passé qu’en 1840 on ne souhaite pas voir remonter à la vue de tous ? Dans un tel cas, le pari a été tenu et même les scientifiques n’y ont rien vu ! Sans les illustrations du livre d’A.Vachez, plus aucun détail ne permettrait de restituer ces indices… Et c’est cet auteur que critiquent certains chercheurs se prétendant d’avant-garde !

Deux croix, c’est tout ?
La croix en pierre du prieur Bruno Fuzeau. trouvée dans l'escalier du clocher.

La gravure montre dans le préau deux croix régulières perdues dans les herbes folles. Sans doute l’auteur nous montre-t-il qu’il comprend être sur le vieux cimetière… Mais, s’il s’agit de croix de pierre, elles illustrent des tombes de prieurs ou d’insignes notoires, dont la présence dénote dans un sanctuaire occupé alors par les laïques. Pourtant, ces croix existent, du moins en avons-nous la preuve pour deux d’entre elles concernant les prieurs. Mais il y a encore mieux puisque Vachez, une fois de plus, nous fait part de ses constats qui ont cette fois de quoi nous étonner lorsqu’il déclare : « Au milieu du siècle (1850 !!!), les croix de pierre désignant le lieu de la sépulture des prieurs existaient encore, et l’ancien clocher ogival si élégant du XIVe siècle dominait ce lieu de repos ». Il ajoute que rien ne fut respecté lors de l’édification du nouveau clocher et que les croix des prieurs furent utilisées comme matériaux de construction de l’édifice.
En vérité, une croix de pierre -celle de Dom Jean-Baptiste Faure, 1746- est incluse dans un mur du sanctuaire, et l’autre -pour Dom Bruno Fuzeau, décédé en 1766- dans la montée d’escalier du clocher.
Ces remarques anodines sont pourtant à retenir… Effectivement, nous observons que deux croix retrouvées nous laissent loin de la cinquantaine attendue en toute logique. De plus, elles sont ostensiblement disposées, une dans l’appareillage de la maçonnerie et l’autre posée… négligemment dans l’escalier. Cette dernière a été récupérée et déposée alors dans la chapelle aux fresques. On peut s’étonner que toutes les autres aient disparu, sauf ces deux, ostensiblement offertes à la vue de tous et de n’importe qui… et surtout qu’elles aient eu la réputation d’avoir été récupérées dans le cimetière où elles n’honorent plus les prieurs… qui, probablement, n’eurent jamais leurs sépultures dans ce petit préau, ni dans le grand cloître, comme on aimerait nous le faire croire! D’ailleurs, la découverte de ces deux croix de prieurs n’a guère de chance de provenir du petit préau puisque ces deux dignitaires sont morts en 1746 et 1766. A ce moment, l’enclos est entièrement occupé, selon les scientifiques, par des laïques… Il y aurait là une incohérence flagrante, du fait que les prieurs ne pouvaient pas, sauf peut-être cas d’urgence ou d’exception, être inhumés dans le cimetière devenu paroissial! De plus, si ces deux Chartreux avaient été ensevelis dans un ‘carré’ du grand cloître, leurs croix de pierre n’auraient pu quitter l’emplacement de leurs tombes. Ces observations, pour le moins insolites, donnent la sensation d’évidences qui n’en sont pas, loin s’en faut !

… et la découverte d’un ‘cube’ reliquaire

A ces étranges croix de pierre dont on ne peut, avec certitude, situer l’emplacement d’origine, s’ajoute une découverte faite dans le second périmètre que nous appellerons la demeure de Béatrix. Il s’agit, en vérité, d’une mise à jour fortuite, faite lors d’une investigation de repérage en surface, entreprise dans ce secteur il y a des décennies. Nous sommes le long de l’épais mur terminant l’enclos au nord. En observant le sol à la recherche d’indices d’architecture, nous trouvons derrière des gravats, prise dans la muraille, ce qui semble une pierre cubique, ou du moins sa section. Une description précise en est donnée sur les colonnes de ‘France-Secret’, sous le titre « Les étranges ‘croix reliquaires’ de Ste Croix en Jarez », où il est facile d’en prendre connaissance. Cette découverte quasiment unique en son genre retient l’attention de nombreux chercheurs… et des autorités en ayant eu l’information. Il est vrai que ce genre d’élément n’est pas courant, voire unique, en ce qui concerne les ornements funéraires des Pères, prieurs ou dignitaires chartreux. En résumé, une croix était prise dans la maçonnerie du gros mur finissant l’enclos au nord et pouvant avoir appartenu au rez-de-jardin du bâtiment de Béatrix. Cette croix n’ayant jamais été enlevée de sa gangue, c’est la branche horizontale de droite qui se présentait à la vue (en cherchant bien cependant). Cette partie, sous les intempéries et pressions mécaniques du mur, a dû finir par casser ou fissurer et s’est détachée de son bloc sans le moindre effort, à la première sollicitation. Les proportions d’origine de la croix étant basées sur le déroulement du dé, chaque branche d’en haut formait un cube. C’est pour cette raison que nous avions baptisé ce formidable morceau « le cube de pierre reliquaire ». Le terme reliquaire avait aussi été choisi en raison d’une cavité astucieusement dissimulée dans la gravure d’une forme de lettre. L’intérieur, comme on peut le voir dans le chapitre qui lui est consacré, contenait une matière brune friable s’étant avérée être du sang séché. Le bouchon terminé d’un tampon d’argile comportait un signe similaire à un de ceux visibles sur un tableau de fenêtre dans le grand passage… On trouve également le détail de ces gravures sur nos colonnes, à la rubrique « des gravures dans le grand corridor ». Si cette découverte est extraordinaire en elle-même, elle l’est d’autant plus dans le fait qu’elle s’inscrive dans cet enclos funéraire. L’inscription montre que nous sommes en présence d’une croix en pierre ayant pu être attribuée à un ‘Profès’ (qui a fait ses vœux par lesquels il s’engage dans l’Ordre chartreux après l’expiration de son noviciat). Cette qualité, si elle est fort respectable, ne justifie pas pour autant un titre de dignitaire et encore moins celui de Prieur… De plus, on peut se demander pourquoi cette croix, quasiment unique à ce jour, termine sa trajectoire non pas dans la couche ‘chartreuse’ du petit préau, mais dans la maçonnerie primitive de ce qui fut sans doute la demeure carcérale de Béatrix de Roussillon !

Deux croix pour des initiés ?

Cet aspect reliquaire et sanguin, sans pareil dans l’Ordre cartusien, rattaché au culte d’un mort, aurait de quoi nous étonner dans un pareil endroit. Effectivement, ce lieu des plus discrets en interdit systématiquement le culte ouvert, la vénération ou le simple devoir de mémoire… A moins évidemment que tout l’aspect, de plus en plus anachronique et insolite de cet endroit oublié, ne corresponde à la logique destinée d’un petit groupe de ‘connaisseurs’ voulant autrefois conserver cet ensemble d’informations à des fins discrètes ou… secrètes.
Si ce ‘reliquaire’ était seul, isolé dans sa complexité d’être unique, nous pourrions dire que c’est une énigme ponctuelle due à un événement dont nous ne savons rien. Certes… mais l’ennui dans cette affaire est que nous avons retrouvé une autre croix reliquaire de type et principe identiques… et dans le même secteur, mais plus en profondeur. Une croix reliquaire de cette sorte, c’est un hasard… deux, c’est le début d’un faisceau de convergences qui n’a pratiquement plus rien d’innocent. L’étude de cette seconde croix reliquaire sera proposée en temps voulu ou opportun selon ‘l’hasard’ des événements.
A propos de ‘temps venu’, nous avions eu, à l’époque des fouilles officielles, un ou deux échanges avec l’autorité supervisant les recherches dans le ‘cimetière’. Celle-ci souhaitait précisément en savoir plus sur le sujet et naturellement voir cette pièce « pour avis et expertise »… ainsi, pour faire bonne mesure, qu’un petit survol de nos travaux. Si le principe était correct, en échange, le ton, les sous-entendus et le non ‘retour d’ascenseur’ nous obligèrent à rompre le contact, sans le moindre regret ultérieur. La seule personne en qui nous avions (et avons toujours) confiance était une autorité du Parc du Pilat. C’est avec lui seul que nous aurions engagé la rencontre et échangé plusieurs infos sur nos travaux d’alors. Ajoutons que cette personne savait suffisamment où nous en étions de nos découvertes, pour en avoir eu des preuves, que nous ne craignions pas, à ce moment, d’être sous le coup du doute et des sarcasmes auprès de certaines personnes.

Précisions utiles

Avant d’aller à la troisième partie de ce développement, et pour éclairer sa direction choisie, il nous semble indispensable d’apporter les précisions suivantes. A notre avis, nous serions, depuis ces constats, face à une partie conséquente -en parfait état de conservation pour avoir été sortie du savoir commun- d’un culte très particulier peut-être réservé aux morts ou à la connaissance de leur royaume… tout comme à Périllos ou à Rennes-le-Château. Ce site s’ajouterait naturellement à d’autres, dans le massif du Pilat, comme par exemple : St Sabin, Ste Magdeleine, Châteauneuf, Lupé, Pélussin, Praroué et quelques autres qu’il n’est pas encore opportun de préciser et révéler ici… La chapelle primitive étrangement oubliée du site cartusien de Ste Croix se superpose à un autre sanctuaire plus ancien solidement fortifié et occulté. Celui-ci, attaché au sacre royal d’une dynastie parallèle, serait une des résurgences naturellement à sa place dans un enclos mortuaire… réservé à des fins qu’il n’est pas à propos d’exposer dans ce chapitre. Les rôles des Roussillon et particulièrement ceux de Béatrix, Guillaume, puis d’un Thibaud, Pierre et autre Polycarpe seraient alors des plus précis en s’inscrivant dans un plan qui lui n’a plus rien d’anachronique ! N’oublions pas qu’au 17e siècle tout doit basculer et échapper aux éclairages trop violents d’une culture qui s’ouvre à tous… trop vite et sans discernement… du moins pour certains initiés ou sociétés se rendant ponctuellement dans les murs et sous-sols de cette Chartreuse en Pilat.
Tout Etre Humain finit par s’éteindre, comme nous l’avons vu antérieurement dans cet exposé. Il nous faut, à présent, tenter de comprendre quel trajet ‘initiatique’ pouvait suivre la dépouille de certains personnages et dignitaires, et où pouvait se trouver ce trajet vers le royaume des morts dissimulé dans une partie ‘reflet’ du monastère. Le ‘circuit’, par lequel la Tradition récupéra improprement l’information dite de « la planche à cul », n’a vraiment rien de commun avec l’explication donnée dans un ouvrage récent sur le sujet anecdotique de la Chartreuse de Ste Croix en Jarez. Le troisième volet de ce chapitre fera, n’en doutons pas une seconde, grincer plus d’une dent.

A l’instant de fermer ce second volet, nous ajoutons en forme de bibliographie sommaire que les travaux d’A.Vachez, si souvent mis en doute, figurent au nombre des ouvrages recensés dans la bibliographie des scientifiques… Serait-ce à supposer que ces derniers n’aient pas l’envergure ni le savoir infus des grands ténors attelés besogneusement au passé de Ste Croix en Jarez ?

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André Douzet