
Cimetière des Pères Chartreux à Sainte Croix en Jarez
Première partie : la vie et ses morts
Considérations annexes
Le village
de Sainte-Croix en Jarez est considéré comme l’un
des plus beaux de France… et pour ceux du pays, chauvinisme oblige,
c’est obligatoirement le plus intéressant!... Personne n’en
disconviendra. Nous reviendrons plus longuement sur ce que fut, à
ses origines, cet emplacement privilégié à plus d’un
titre. Il est bien évident que le site ne fut pas occupé
en premier par les bons Pères Chartreux… loin s’en
faut ! Evidemment, notre hypothèse fut, dès le début
de nos travaux sous la houlette de Raymond Grau, que les bâtiments
cartusiens se superposèrent à d’autres défenses
nettement plus anciennes.
Il en est de même à propos de la légende de fondation
du monastère, inspirée par l’intervention de Béatrix
de Roussillon emportée dans le tourbillon d’un étrange
miracle arrivé à point nommé. Nous avons longuement
déjà exprimé nos doutes et convictions sur les détails,
pas toujours cohérents, de cette vision merveilleuse. Le lecteur
et le curieux trouveront nos premiers propos sur le sujet dans un chapitre
réservé à cet effet sur nos colonnes…
Certes, à cette époque, il est de bon ton de rassurer quelques
hobereaux et rares habitants locaux sur une implantation de cette envergure,
que rien d’évident ne justifie vraiment à première
vue, en la dissimulant derrière une vision hautement religieuse.
Dans ce cas, le respect craintif et la superstition font le reste…
Notre très Sainte Mère l’Eglise, en cas de doute perturbant
ou de résistance, se charge de remettre les pendules à l’heure
à grand coup d’inquisition et de pénitences aussi
salutaires que violentes sur ses enfants récalcitrants.
Nous reviendrons sur les nouveaux éléments acquis à
propos des bases de ce miracle, et l’importance de Béatrix
de Roussillon, veuve de Guillaume de Châteauneuf, comme sur celles
justifiant vraiment la superposition à cet emplacement précis.
Il faut cependant préciser, une fois de plus, que dès l’ouverture
des travaux de Raymond Grau sur le passé obscur de ce monastère,
la levée de bouclier a été à la hauteur des
vieilles colères de l’Eglise, en raison des hypothèses
innovantes débouchant sur de formidables vérités.
Notre ami fut couvert de ridicule pour avoir osé affirmer l’ancienneté
du site et certains de ces aspects… ésotériques. Par
rebondissement, nos travaux étant calqués sur ceux de Raymond,
les sarcasmes les plus acerbes s’abattirent sur nous… jusqu’au
jour où de doctes archéologues et historiens officiels,
ne pouvant plus nier, de bonne foi, nos dires et ceux de R. Grau…
se les attribuèrent sans vergogne ! Et aujourd’hui, quelques
ténors, au départ des plus frileux, entonnent, avec les
officiels, le grand refrain du passé de Sainte-Croix en Jarez…
Peu à peu, ce sont des pans entiers qui s’effondrent sans,
bien entendu, que la moindre reconnaissance d’antériorité
ne soit admise ou pratiquée. Certes, ces messieurs se retranchent
encore dans un baroud d’honneur pitoyable, à contredire nos
anciennes avancées sur d’autres secondaires détails
et éléments ‘souterrains’, hermétiques,
voire ésotériques, en tentant non plus de les contredire,
mais au moins de les minimiser… ou les faire passer à la
trappe sans autre forme de procès. En ce cas, l’argument
majeur, maintenant bien rodé, est d’arguer que certains documents
cités dans nos travaux seraient des faux… en raison du fait
que nos joyeux détracteurs n’ont pas pu mettre la main dessus
! Et les livres pleuvent sur ces sujets où l’on sert une
soupe dans laquelle on a craché copieusement peu avant le service
à la cantine! Evidemment… à cet instant, on s’attribue
fièrement certaines découvertes vieilles, en ce qui nous
concerne, de près de trente ans ! Quant à Raymond Grau,
personne ne lui a jamais pardonné d’avoir été
pionnier en la matière… et c’est encore du bout des
lèvres que l’on admet, seulement dans l’ombre de quelques
mails, que peut-être il n’avait pas tout à fait tort.
Sur ce personnage trop discret, nous pourrions accorder cette phrase de
Christophe Colomb disant que « ceux qui ont trouvé la lumière
avant les autres sont condamnés à la poursuivre seuls ».
Si nous ne pouvons plus rien pour le grand voyageur initié, nous
pouvons en échange affirmer que nous nous faisons un filial devoir
d’assurer à Raymond que nous ne le laisserons jamais seul.
Une main lave l’autre !
Le monastère cartusien une fois construit, sur un passé
pour le moins dangereux à exposer au grand jour, s’est inexorablement
refermé sur sa fondatrice et sur ceux qui orchestrèrent
l’entreprise. La prière des bons Pères s’élevait
paisible et lénifiante sur le vieux tumulte des secrets enfouis
dans ses entrailles, gardés farouchement par la vie monacale de
ces hommes voués, pas toujours de manière consentante, au
silence et au retrait de la vie du monde… On n’est jamais
trop prudent en matière de défense! A côté
de cette veille étouffée, forcée et discrète,
dans la première cour de cette chartreuse la vie s’écoule
à un autre rythme. Nous sommes là dans l’enclos des
laïques, asservis aux besoins des Chartreux. Certes, cette soumission
avait le bon côté d’assurer à ces personnes
une nourriture régulière, un abri et certaines attentions.
Au 13e siècle, ce sont des avantages non négligeables pour
le petit peuple que plus rien ne peut atteindre sous cette protection
issue d’une sorte d’équilibre tacite établi
lentement… « Une main lave l’autre » disaient
nos anciens Ripagériens !
Le flot régulier de la vie et celui des morts
Le grand cloître
- Grande Charteuse
La vie à Ste Croix s’écoule religieusement jusqu’aux
convulsions de la Révolution. Ensuite, les cartes changent de mains.
Les Chartreux, comme tous les religieux, doivent quitter leur domaine.
Triste moment vécu par ceux dont la mission était de prier
sur l’imprononçable. Cependant, ces instants d’abandon
riment avec pillage durant une courte période de fébrilité
bien compréhensible. Ceux qui subirent s’installent à
leur tour dans la seconde cour. Les paisibles cellules deviennent des
habitations. La prière fait place aux jurons et aux bruits de la
vie agricole de chaque jour. Le grand cloître peu à peu se
remplit de tas de fumier, de charrettes… La page cartusienne est
tournée définitivement malgré de courts instants
d’un projet de retour des moines dans la vénérable
enceinte. Cette tentative est vite abandonnée en raison de la fin
de la tranquillité imposée par de nouveaux modes de vie
impropres à la sérénité cartusienne. La vie
pourtant poursuit imperturbablement tous ses droits.
La vie certes… mais cet événement biologique a ses
limites et chaque individu de la race humaine voit sa durée limitée
dans le temps par un autre événement tout aussi biologique
qu’est celui de la mort. A cet instant, tous sont égaux devant
la Camarde, non programmée pour faire le détail entre les
religieux et les laïques. Et c’est précisément
le sujet que nous voulons aborder dans ce chapitre. Si la mort mérite
tout notre respect, la mémoire humaine, craintive et superstitieuse,
ne peut se passer d’honorer ses défunts. Certes, la méthode
est souvent différente de l’un à l’autre.
Pour les laïques, le culte aux morts se déploie à l’infini.
En échange, pour les bons Pères Chartreux, il n’en
va pas vraiment de même. Pour eux, les règles sont des plus
strictes. Quelques ouvrages informent le chercheur sur le strict rituel
en la matière. La sépulture des Frères et des Pères
se résume en une fosse en terre et une simple croix de bois. Quant
aux dignitaires, Prieurs par exemple, leur tombe est marquée d’une
croix de pierre comme celle retrouvée à Ste Croix.
Une fois ce constat funéraire fait, il reste à savoir où
on ensevelissait les dépouilles des habitants de la chartreuse,
toutes catégories confondues. Il semble évident que le royaume
des morts religieux soit situé à l’écart des
occupants de la première cour. La tradition cartusienne présenterait
un enclos des ‘supérieurs’ du nom de ‘petit cloître’.
Pour les autres Chartreux, un cimetière se trouve parfois sous
la forme d’un enclos disposé dans le grand cloître.
De cinq espaces ne doit en rester qu’un
Vue
du cimetière des Pères de la Grande Chartreuse
Voyons à présent les possibilités envisageables
en matière d’emplacement contenu dans l’enceinte. Nous
disposons de cinq espaces en plein air, cloîtrés ou non.
Il y a d’abord l’espace du grand cloître sur lequel
ouvrent les anciennes cellules des Pères séparées
de ce ‘jour’ par une galerie sur toute la périphérie.
Ensuite, nous trouvons un ‘jardin’ entre l’ancienne
mairie et l’église. Ce jardin, notons le, ouvrait sur la
galerie fermée séparant les deux cours principales. De l’autre
côté du sanctuaire se situe le petit cloître, accessible
aussi depuis la grande galerie, aujourd’hui admirablement rénové.
En troisième lieu s’ouvre la grande cour de la population
utile à l’intendance de l’ensemble. Enfin, depuis cet
espace libre, on accède au fond, côté nord-est, à
un ‘jardin’ suspendu peu souvent abordé. Bien sûr,
nous excluons pour l’époque médiévale un cimetière
extérieur, comme on le trouve maintenant en arrivant du barrage
de Couzon.
On peut ajouter que des fouilles conséquentes ont eu lieu uniquement
dans le petit cloître où il y a certitude de sépultures.
Egalement, à ce jour, aucune tombe n’a été
mise à jour dans la grande cour d’entrée actuelle,
tout comme dans l’enclos ‘nord’ pouvant sans doute servir
de jardin d’intérieur en cas de besoin. Dans tout ce premier
secteur ‘non religieux’, de nombreux travaux d’équipements
communaux (eaux, égouts) permettent une quasi certitude de l’absence
de sépultures.
Nous convenons donc que seuls trois emplacements restent possibles. Une
fois enlevé le petit cloître, il nous reste le ‘jardin
mairie’ et la grande cour. A une époque (environ une quinzaine
d’années), des rumeurs de sondages laissaient entrevoir les
restes de fondations pour un étrange périmètre situé
près de l’ouverture du grand passage… à proximité
du grand puits ! Si les espoirs étaient présents, on peut
objecter que sans doute les Chartreux n’étaient pas assez
stupides pour installer un cimetière à dix mètres
d’un puits d’eau de consommation courante…
Les éventualités se réduisent donc à l’emplacement
connu et l’hypothèse, peu probable, du ‘jardin mairie’.
Un peu de calcul mortuaire et le lot n°16
Ceci établi, nous allons nous livrer à un petit calcul
d’évaluation quantitative en ce qui concerne les occupants
de la chartreuse. Concernant les Pères Chartreux, on peut, depuis
les 13 cellules existantes, admettre nos statistiques sur les bases suivantes.
Afin de rester dans une probabilité acceptable, nous considérerons
seulement 10 cellules, habitées par des moines dont l’espoir
de vie serait en moyenne de 40 ans à Ste Croix. Nous partons, pour
notre estimation, de l’an 1340 pour une vie courante après
les grands travaux de construction du monastère et jusqu’à
la Révolution qui met un terme à notre estimation. Nous
obtenons une moyenne de 110 moines sans compter de notables imprévus.
Si le nombre n’est pas exorbitant, il est toutefois conséquent
pour une si mince communauté que nous arrondissons à 150
individus religieux depuis l’origine de Ste Croix. Le ‘jardin
mairie’ n’entrant pas dans nos calculs, il reste seulement
le petit cloître pour accueillir toutes ces dépouilles. Si
les tombes des simples moines sont faites pour rapidement disparaître
(une croix en bois blanc ne dure guère de temps à toutes
les intempéries), les ossements pouvant être transférés
dans un ossuaire pour libérer de la place, il n’en est pas
de même pour les Prieurs. En effet, ces derniers, avec leur croix
de pierre, semblent bien en mesure d’affronter l’usure du
temps. Les estimations des experts (Fouille de sauvetage du petit cloître,
avril-juin 1993 : bilan scientifique. Unité de R.A.C.), en page
4, montrent 24 emplacements réguliers dans l’espace de ce
petit royaume des morts cartusiens. A ceci, nous ajoutons les considérations
d’A. Vachez (souvent controversé par nos joyeux détracteurs
mais par eux jamais égalé !) qui nous montre une série
de 79 prieurs s’étant succédés à Ste
Croix. A lire cette liste, il est évident que seulement près
d’une quarantaine décède à Ste Croix. Mais
alors, nous devrions trouver un bon nombre de croix en pierre dans ce
petit enclos du silence alors qu’à ce jour seulement deux
ont été retrouvées.
L’existence du cimetière primitif est bien confirmée
par messieurs les archéologues citant l’acte administratif
du 10 mars 1793 partageant la « ci-devant chartreuse » en
44 lots… Le lot n° 16 comprend parmi certaines parties importantes
des bâtiments « un cimetière ». L’affaire
se poursuit le 23 messidor de l’an X de la Révolution à
propos de « l’église, la sacristie et d’un cimetière
» que la commune de Pavezin vise pour installer « le lieu
le plus commode, le plus central de la commune ».
Le plomb et le froid
Les fouilles archéologiques
de ce petit enclos funéraire se déroulent du 1er avril au
30 juin 1993 et déplacent environ 200 m2. Plusieurs
éléments sont retrouvés à cette occasion.
Des murs bahuts séparant le périmètre en deux parties
distinctes, une servant de nécropole et l’autre d’un
usage difficile à définir. Nous reviendrons plus loin sur
cette seconde parcelle.
Pour l’instant, nous fixons notre attention sur l’endroit
abritant les sépultures. Les archéologues trouvent les bases
du petit cloître ainsi que le socle de pierre ayant supporté
la croix en fer du cimetière chartreux. Pas de doute possible,
le cimetière des Pères venait de ressurgir du passé…
du moins le pensait-on jusqu’au moment de l’analyse des corps
retrouvés. Et des corps, effectivement, il en a été
retrouvé une bonne quantité puisque 106 individus sont recensés.
Le premier problème se situe dans le fait qu’en lieu et place
de restes masculins, puisque présumés être ceux exclusifs
de Pères Chartreux, ce sont les dépouilles d’hommes,
de femmes et d’enfants qui sont identifiées.
Et les résultats sont remarquables, voire surprenants, sur certains
points qui échappèrent curieusement à nos ténors
en matière cartusienne. Certes, les experts du L.E.A. retrouvent
toutefois les restes de quelques frères parmi les hommes. Chez
tous les individus, il est retenu des carences dentaires et osseuses visiblement
dues à une malnutrition. Le constat est accentué surtout
chez les sujets masculins. Concernant les Frères, le rapport explique
un intoxication au plomb chez quasiment tous les sujets. D’abord,
sur ce dernier, il y est question « des conditions de vie climatique
défavorables »… La région de Sainte Croix, si
elle n’est pas un secteur paradisiaque, n’est pas non plus
un enfer météorologique, car nous le saurions par ailleurs,
par des chroniques locales par exemple. Nous disposons cependant d’une
ou deux remarques puisque par exemple les archives font mention du fait
que les charpentes cédèrent, lors d’une tempête
de neige, sous le poids de celle-ci. Cependant, cet accident est ponctuel
et non reproduit au fil des décennies. On pourrait même dire
en contrepartie que parfois la saison hivernale est quasiment printanière
puisqu’on aurait assisté durant cette dernière à
cette « invasion d’escargots ». Ces délicieux
gastéropodes étant pour le moins frileux, on ne peut les
imaginer déambulant sous la neige… Il est vrai en échange
que cette étrange ‘invasion’ fut d’un autre ordre
et ne saurait s’entendre autrement que symboliquement ou…
ésotériquement, comme nous l’avons démontré
dans nos précédents travaux sur le sujet cartusien. Donc,
nous restons perplexes et réservés face à ces ‘conditions
climatiques défavorables’ dont les anthropologues font état
dans cette phrase laconique.
L’importance des écrits de monsieur A. Vachez
Un peu plus loin, il est dit que « l’intoxication au plomb
serait d’origine professionnelle, conséquente au travail
dans la mine » ! Ce qui signifie clairement que ces religieux travaillaient
dans un mine de plomb… Or, depuis que nous avions écrit que
la chartreuse de Sainte Croix possédait des minières, nous
n’avons cessé d’essuyer les moqueries et les sous-entendus
d’informations n’existant que dans notre seule imagination,
essentiellement en raison du manque de documents et actes miniers disponibles.
Certes… nos joyeux adversaires ne mirent jamais la main sur ces
éléments des plus importants puisqu’il s’agissait
d’originaux et qu’il fallait savoir où les retrouver…
ou trouver ce qu’il en restait. Ces personnages, critiquant souvent
les écrits d’A. Vachez, auraient dû se pencher plus
attentivement sur les petits renvois en bas de pages au lieu de ‘tailler
des croupières’ dans les ouvrages de cet auteur remarquable.
C’est là que nous apprenons la destruction partielle des
archives… dans l’incendie de 1611, et pendant la période
révolutionnaire. Puis nous savons qu’en 1840 les dernières
archives de Ste Croix sont données par le Révérend
Père Dom Jean-Baptiste Mortaise à M. Journoud-Madignier,
de Rive-de-Gier. Ensuite, nous laissons Vachez expliquer simplement ceci
: « Mais le vandalisme est de tous les temps et de tous les pays.
C’est ainsi que de nos jours encore ont été livrés
secrètement aux flammes des documents d’une grande valeur
historique qui avaient été cachés, dans une maison
voisine de Sainte Croix, au moment de l’expulsion des Pères
Chartreux, en 1792 » !!!!
C’est dans les documentations déposées chez Journoud-Madignier
que se trouvaient la liste et les actes miniers de Ste Croix. Et si, souvent,
‘on’ a pu supposer les exploitations minières vers
Ban, Champalier et aux Trèves (Croix du Mazet), il y en avait d’autres,
plus curieuses, bien plus près de la chartreuse elle-même
et dans un autre secteur oublié de tous, en raison de l’arrêt
des exploitations sur décision d’un certain Prieur du nom
de Polycarpe de la Rivière ! Ces deux exploitations avaient pour
nom Ste Barbe et Madeleine… et un autre sur lequel nous reviendrons
par ailleurs au moment de retourner encore une fois sur les traces de
la vieille chapelle de la Madeleine au pied du castel de Châteauneuf.
Ainsi, la remise à jour du cimetière des Pères…
qui n’était pas seulement le leur… permit de créditer
nos affirmations ‘minières’ de manière conséquente.
Et ce ne sera pas tout car ce détour obligé nous conduira
sous peu sur d’autres sites eux aussi réputés ne jamais
avoir appartenu aux Chartreux de Ste Croix… C’est peut-être
oublier trop vite qu’A. Vachez a eu lui aussi accès à
quelques documents, ensuite détenus par Maurice Chaussy dont nous
avons déjà eu l’occasion de parler un peu, à
propos d’une ferme chartreuse…
L’inextricable enchevêtrement d’une population mortuaire
Mais après
ce détour obligé, il est temps de revenir méditer
un peu dans le cimetière des bons Pères Chartreux. Nous
lisons encore dans le C.R. des experts du L.E.A. que les séquelles
observées sur les restes des Frères montrent un manque de
vitamine C. Plus insolite encore, le rapport dit que ces troubles graves
sont la conséquence de « l’absence d’exposition
au soleil ainsi que la présence de séquelles d’arthrites
qui montrent des conditions de vie dans le froid ». Affirmations
des plus curieuses si l’on considère que ces hommes, taillables
et corvéables à merci par les bons Pères Chartreux,
travaillaient dehors été comme hiver. Certes, l’hiver
dans ce secteur du Pilat n’est pas des plus modérés,
pourtant nous sommes toutefois assez loin de conditions sibériques
ou glaciales. Il y a là de quoi s’interroger, à moins
d’imaginer que ces pauvres Frères n’aient été
attachés à une étrange besogne en un lieu hors du
soleil, au moment de la saison hivernale… Pourtant, dans certaines
conditions, ceci est fort possible si, en plus, les sujets montrent des
atteintes de saturnisme dues à la proximité du plomb natif
ou raffiné (voir les outils de fonderie en notre possession, frappés
de l’emblème cartusien !).
Toutes ces affirmations ne sauraient être mises en doute puisque
n’étant pas les nôtres, mais celles de professionnels
experts en la matière. Pourtant, nous objectons qu’il serait
intéressant de savoir sur quels critères ces experts peuvent
départager et retrouver, dans l’enchevêtrement des
restes de 106 êtres inhumés (« 53 hommes, 26 adultes
de sexe indéterminé, seuls 15 sub-adultes et 12 femmes étant
identifiés »), les dépouilles des Frères comme
précisé dans le rapport cité en référence.
Notre surprise va grandissante en observant, dans ce formidable travail
d’expert, que les remarques concernant les Pères Chartreux,
pourtant légitimes bénéficiaires de ce lieu, sont
quasiment inexistantes. Avec beaucoup d’effort, on peut tout au
plus dénombrer moins de dix lignes sur ces postulants de plein
droit au… cimetière des Pères ! Admettons que c’est
un peu mince si on compare à la masse des résultats recueillis
sur les autres occupants du petit cloître.
Trois étages pour le temps d’une nécropole
Nous allons poursuivre encore un peu notre raisonnement, en prenant soin
de toujours le présenter depuis les éléments scientifiques
du rapport. Ceci évitera les débordements qui ne sauront,
comme d’habitude, manquer d’intervenir suite à nos
remarques.
Pour cet enclos, le doute n’est pas permis ; il s’agit bien
du petit cloître et du préau central ayant eu la croix de
fer des Chartreux en son centre. A cette certitude, nous ajoutons, sans
problème, que l’aire est répartie en deux parts bien
distinctes. Celle du cimetière où sont retrouvées
les dépouilles retient d’abord notre attention. La nécropole
aurait été adaptée à trois périodes
bien distinctes, dites ‘étages’, et facilement repérées.
Le ‘premier étage’ est composé de seulement
« une quinzaine de sépultures » réservées
aux religieux cartusiens… Non seulement c’est très
peu pour recevoir l’éternel sommeil de tous les bons Pères
Chartreux, mais une observation nous surprend encore plus. On peut supposer
que les Chartreux, érudits et au moins en mesure de lire et écrire,
ne sont pas d’épais imbéciles incultes. Nous pouvons
donc supposer qu’ils peuvent très facilement retrouver la
direction du nord par le soleil ou la boussole… même si on
veut admettre des hivers ‘polaires’ interdisant de se repérer
à la course du soleil invisible sous les tempêtes de neige
! Peut-on supposer qu’à Ste Croix un rituel funéraire
cartusien très précis ait imposé que les cadavres
soient inhumés la tête à l’ouest, évidemment
dans la mesure où la surface des tombes le permet… comme
dans ce préau. Et bien il n’en est rien, car le rapport nous
précise que les tombes les plus anciennes sont bien « orientées
nord-sud, la tête étant au nord »… clin d’œil
au principe de Périllos, par exemple… ou l’inverse
?
Nous voici au ‘second étage’ du cimetière. Ici,
étrangement, nous constatons, toujours depuis les résultats
de fouilles, que l’autre ‘population défunte’
est composée de femmes, d’hommes, d’enfants et encore
quelques frères. Nous ne sommes plus, ici, sur le territoire exclusif
des morts chartreux, c’est bien évident ! Et là, les
dépouilles sont bien orientées avec la tête à
l’ouest. Si on s’en tient aux experts, nous dirions que les
Chartreux de Sainte-Croix en Jarez sont, eux seuls, ensevelis selon un
rite imposant que le religieux soit orienté avec la tête
au nord… un rite propre à ce site ??? Sinon, il nous faut
admettre une incroyable politique du « deux poids, deux mesures
» qui n’est guère envisageable. Nous sommes là
au XVIIe siècle… celui de notre ami Polycarpe de la Rivière,
Prieur initié de cette chartreuse. Les spécialistes identifient
cette population sous cette forme : « La contemporanéité
de ces inhumations et leur spécificité ne laissent guère
de place au doute ; aux côtés de Frères -vraisemblablement
des donnés plutôt que des convers- figurent des laïques
appartenant aux ‘amis’, sans doute des ‘mercenaires’
ou domestiques gagés ». Ceux-ci se signalent par un ‘mobilier’
fait de petits bijoux : bagues, chapelets, boucles ou des épingles.
Ces objets ne se trouvent pas au ‘premier étage’.
Le troisième et dernier ‘étage’ est maintenant
uniquement occupé par des laïques. Les sépultures de
ces derniers ont supplanté toutes les autres tombes, y compris
celles des Frères et des Pères du premier étage qui
est celui primitif datant de la première chapelle des Pères,
donc des débuts de cette chartreuse. Nous sommes au XVIIIe siècle
!
Au rendez-vous manqué de la tradition cartusienne
Nous
pouvons reprendre nos observations, tout en nous appuyant encore sur les
observations des scientifiques qui rendent ainsi nos dires un peu plus
difficiles à contredire ou moquer… bien que ces professionnels
n’aient pas au départ prévu de nous conforter dans
nos avances en solitaires sur ce sujet, loin s’en faut pour certains.
C’est ainsi que nous les voyons avouer, à propos de leur
surprise concernant les destinations insolites, si on peut dire, de ce
royaume des morts cartusiens de Ste Croix : « si la fonction funéraire
du petit cloître est bien attesté, celle-ci ne correspond
en rien à la tradition jusque là admise, quant à
la nature des inhumations et à leur chronologie ». Et la
messe est dite ! Comme tous, les spécialistes attendaient de trouver,
dans la terre salvatrice du petit cloître, un sanctuaire exclusivement
réservé aux religieux de tous niveaux de Ste Croix. Et voici
que nous sommes devant un constat d’échec incontestable :
les sépultures espérées ne sont pas au rendez-vous
de la science. Mais alors, où se trouve l’endroit du dernier
sommeil des Pères Chartreux ? Nous allons dans les chapitres suivants
tenter d’apporter une réponse ou du moins une hypothèse
à cette question. Pour l’instant, face à leur déception,
les archéologues se rabattent sur la solution leur semblant une
échappatoire honorable en supposant maintenant « que le cimetière
des Pères se situe dans le préau du grand cloître
». Et c’est ici que nous apprenons dans la foulée que
« comme dans d’autres maisons, coexistent plusieurs aires
funéraires spécifiques -cimetière des moines de chœur,
des Frères ou de certains Frères et de laïcs ».
Etrange rebondissement puisqu’au début de l’exposé,
on nous laisse supposer que le petit cloître est bien l’ultime
abri des dépouilles chartreuses, pour convenir qu’ici comme
ailleurs il peut y avoir plusieurs cimetières…
Quand la mémoire est absente de la mort
Oui, certes, ceci est logique si l’on en croit le document expliquant
que la situation est similaire en d’autres chartreuses. Si cette
affirmation est entendue, c’est que nous disposons d’assez
d’éléments historiques et archéologiques pour
affirmer ce constat. Or, concernant Ste Croix, il n’en est rien…
Nous pouvons maintenant aligner une autre série de remarques. Jusqu’à
la Révolution, la vie des humains, et son inexorable fin, se poursuit
sans aucun problème notoire. Donc, on continue à vivre et
mourir dans cette enceinte du silence contemplatif, populations religieuse
et laïque confondues. La fin du XVIIIe siècle n’est
guère lointaine et la mémoire écrite est encore quasiment
entière en bien des domaines. Si nous admettons que la tourmente
révolutionnaire emporte dans ses autodafés d’immenses
quantités de documents et ouvrages, en échange, il nous
faut bien reconnaître un autre aspect de cette époque fiévreuse.
En effet, si l’on détruit à tour de bras les archives
et actes religieux, on consigne méticuleusement en échange
d’autres éléments tout aussi importants pour nous.
Nous avons vu au début de notre travail que les commissaires révolutionnaires
dressent un état (dont nous disposons d’une copie intégrale)
des parcelles de la chartreuse. A lire, relire et relire encore, on est
au regret de ne trouver… qu’un seul emplacement désignant
le cimetière. Jusqu’à cette période de passation
forcée des pouvoirs, et des petites propriétés comme
les cellules, le domaine des Pères Chartreux de Ste Croix est bien
connu dans son ensemble terrier et propriétaire concernant l’immense
intégralité des bâtiments de la chartreuse elle-même
et de ses périphéries.
Ensuite, il serait difficile de nous faire croire que, quelques mois avant
les convulsions destructrices, les Pères Chartreux aient fait disparaître
les autres ‘cimetières’ du monastère…
Et quand bien même ils l’auraient fait, ils ne pouvaient museler
tous les habitants laïques de leur communauté qui en auraient
obligatoirement conservé la mémoire! En admettant encore
comme possible cette incohérence, il faut bien admettre que recouvrir
un espace aussi conséquent ne se fait pas sans laisser des traces
importantes de terrassement qui n’auraient pas manqué d’intriguer
les tatillons et ‘reniflants’ commissaires du peuple ! Si,
comme nous l’avons vu sur le découpage des lots vendus, il
y a la mention d’un seul cimetière… et bien, c’est
qu’il n’y en a qu’un dans le monastère !
Ajoutons à cette évidence incontournable que, jusqu’à
la moitié du XVIIIe siècle, personne ne fut déclaré
immortel parmi les habitants, toutes origines confondues, de Ste Croix.
Cela signifie que si les laïques étaient encore ensevelis
dans l’ensemble du petit préau jouxtant l’église,
les Pères Chartreux devaient être inhumés en un autre
lieu… C’est incontournable ! Tout comme il est indiscutable
que ces religieux ne se soient pas faits enterrer ailleurs que dans l’enceinte
sacrée de cette chartreuse. Alors ?... Alors, il ne reste plus,
selon les scientifiques, qu’une seule solution qui serait celle
d’un cimetière dans le grand préau, autour duquel
vivent dans le silence parfait les religieux de chœur. L’ennui
reste toujours dans le fait que, dans cette hypothèse, il ne serait
pas raisonnable d’espérer nous faire croire que toute la
mémoire d’un tel lieu mortuaire se soit effacée en
moins de vingt ans… tout comme il serait affligeant d’espérer
une seule seconde que nous admettions qu’avant de partir les Chartreux
aient tout détruit de leur cimetière au point de n’en
laisser la moindre trace perceptible à l’instant de l’inventaire
minutieux, sordide jusqu’à un pot de chambre près,
des fonctionnaires du nouvel Ordre qui s’imposait en réquisitionnant
tous les biens des religieux et de l’Eglise ! Si cimetière
il y avait eu dans le grand préau, il en serait forcément
resté une petite trace dont les historiens se seraient emparés.
Enfin, les cellules des Pères sont revendues en propriétés
aux laïques. Nous ferait-on croire que la superstition ou le respect
face à la mort n’auraient pas, eux aussi, laissé des
vestiges, des craintes, dans les mémoires… au point que toute
une population se rue en quelques mois dans la grande cour en poussant
tas de fumier, décombres, charrettes et autres machines ou matériels
agricoles ? Certainement pas ! Enfin, s’il fallait apporter un autre
élément, nous dirions que le sol fut souvent ouvert pour
passer canalisations ou autres aménagements, y compris et surtout
en périphérie des nouvelles habitations, au point que le
grand cloître en sera détruit pour mieux laisser passer la
lumière ! A ce moment d’importantes démolitions, forcément,
çà et là, des vestiges funéraires n’auraient
pas manqué de remonter en surface et être consignés
dans les paperasses de la nouvelle administration naissante et pointilleuse.
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