
Adam Weishaupt et les Illuminés de Bavières
En forme de préambule
Adam
Weishaupt
Ce texte nous fut communiqué par Serge Hutin en 1980. Il devait
être ensuite produit vers 1984 après la censure de certains
passages qui apparaissent intégralement ici. Il s’agit d’éléments
concernant le ‘sauvetage’ des documents retrouvés par
notre ami à propos des circonstances probables et inédites
sur la fondation des Illuminés de Bavière. Il nous avait
donné connaissance de ces textes et remis la copie de la présentation
définitive qu’il envisageait de faire éditer. La mort
l’a emporté peu avant cette diffusion. Ces documents étant
depuis longtemps tombés dans le domaine public, il est possible
d’en envisager la reproduction avec les commentaires que nous avait
donnés Serge Hutin. L’article ci-dessous est pour nous un
hommage à cet auteur et ami qui fut délaissé et oublié
à la fin de sa vie par ceux-là mêmes qui continuent
à réclamer la paternité de certains de ces travaux.
En 1775, un jeune professeur à la faculté de droit d'Ingolstadt,
en Bavière, Adam Weishaupt (1748-1830), fonde, assisté seulement
par l'un de ses étudiants, Massenhausen, une société
secrète appelée d'abord Ordre des Perfectibilistes et un
peu plus tard Ordre des Illuminés. Jusqu'en janvier 1778, ces deux
hommes sont les seuls à connaître ses buts, minutieusement
mis au point, dans le secret le plus absolu.
Au début de 1778, le recrutement commence, avec une prudence extrême
: 18 membres en mars. A la fin de l'été de la même
année, le nombre monte à 27 pour atteindre 38 en décembre.
En 1780, il n'y a encore qu'une centaine de membres, bien que l'existence
des Illuminés soit désormais connue. Le mécanisme
apparaît comme bien au point ; à partir de ce noyau, qui
déborde le cadre de la Bavière, l'Allemagne toute entière
peut désormais être atteinte ainsi que progressivement tous
les pays voisins. La ‘boule de neige’ est amorcée,
peut-on dire.
Comment, en effet, se recrutent les Illuminés ? Cela se déroule
exclusivement par une affiliation strictement individuelle : chaque membre
contacté par son parrain est investi, ensuite, du devoir absolu
de recruter lui-même un autre affilié… avec les mêmes
règles inflexibles de prudence et de rigueur. Les critères
de sélection sont conçus de manière à éliminer
au départ les simples curieux ainsi que les éventuels observateurs
policiers. Un secret absolu entoure les membres et doit être rigoureusement
observé. Avant d'atteindre le premier des degrés où
commence la révélation progressive des secrets de l'Ordre
-celui de Minerval (disciple de Minerve, déesse de la Sagesse)-
le nouveau membre doit attendre patiemment la fin de son noviciat, lequel
dure deux années en moyenne.
Dès la cérémonie d'initiation, préparée
par un jeûne et une veille de 48 heures, le néophyte se sent
pris en main par une discipline de fer : le récipiendaire introduit
nu et la corde au cou dans le temple y subit des épreuves particulièrement
pénibles.
Dès l'affiliation, une obéissance absolue est exigée
envers les chefs de l'Ordre et les membres des hauts degrés ? Ces
derniers demeurent absolument inconnus des initiés de grade inférieur.
Adam Weishaupt utilise une méthode qui fit si bien ses preuves
qu’elle fut probablement reprise par des mouvements révolutionnaires
ultérieurs. Il s’agit de ce qu’on appelle une organisation
pyramidale, avec les membres d'un degré supérieur pouvant
contacter la base… sans que l'inverse soit possible. Les réunions
à chaque niveau de l’Ordre sont radicalement cloisonnées
selon les échelons de la hiérarchie. Si donc des indiscrétions
se produisent dans les cellules (pour user d'un vocable moderne) de la
base, la ‘fuite’ ne peut en aucun cas se répercuter
vers le haut. L'identité des membres de degré supérieur
demeurant inconnue, s'ils participent néanmoins à des réunions
de la base, leur véritable grade hiérarchique demeure soigneusement
secret et inconnu. Le membre courant ne progresse jamais au-delà
de la base. Seul celui jugé digne de s'élever en degré,
et ce n'est pas à lui d’en solliciter l’honneur, est
choisi. Il peut alors espérer monter les échelons de la
pyramide, avec des serments de silence et d'obéissance de plus
en plus terribles. Une seule pénalité est prévue
pour la faute du parjure : une mort, aussi expéditive et impitoyable
que celle administrée par le redoutable tribunal secret de la Sainte
Vehme.
Le Programme Spartacus
Cité
du Soleil
Les membres de l'Ordre des Illuminés doivent prendre un nom initiatique
latin, emprunté à l'un des grands hommes de l'Antiquité.
C'est ainsi que Weishaupt choisit le pseudonyme de Spartacus, et Massenhausen
celui d’Ajax, etc. Adam Weishaupt a donc choisi comme nom initiatique
: Spartacus. Ce dernier personnage est le chef de la révolte des
esclaves, qui faillit mettre à mal la puissance romaine et tout
l'ordre social établi à cette époque. Non seulement
Spartacus n'est pas, alors, un simple chef de bande mais il montre d'indéniables
dons de meneur d'hommes et des capacités militaires hors du commun.
On peut le qualifier de premier des révolutionnaires socialistes.
Il tente, en son temps, l'instauration d'une ‘Cité du Soleil’
dans laquelle l'esclavage serait aboli et où tous les citoyens
seraient égaux… Une cité idéale où la
puissance de la richesse et de l'argent serait impitoyablement limitée.
Programme déjà rêvé par certains philosophes
antiques, mais que l'ancien gladiateur fut sans doute le premier à
vouloir réaliser par la force.
Weishaupt est littéralement hanté par le personnage de Spartacus.
Le grand but du fondateur des Illuminés de Bavière est l'instauration
de la société idéale, celle où toutes les
inégalités disparaissent et au sein de laquelle toute hiérarchie
deviendra inutile. C'est l'idéal anarchiste, au sens de ce mot
dans l'histoire des doctrines socialistes et non dans son action vulgaire
: «... l'homme, écrivait Weishaupt se relèvera de
sa chute, les princes et les nations disparaîtront sans violence
de la terre, le genre humain deviendra une seule famille, le monde sera
le séjour d'hommes raisonnables ».
Mais comment réaliser ce beau rêve ? Weishaupt estime qu'avant
l'apparition de la société idéale, il faut un usage
à la fois impitoyable et machiavélique de la subversion.
Il lui semble indispensable, avant tout, de détruire impitoyablement
l'ancien ordre des choses, les régimes monarchiques, l'Eglise catholique
ainsi que les distinctions nobiliaires. Il faut tout détruire,
et le plus vite possible… C’est ce redoutable programme subversif
qui figure textuellement dans les papiers d'Adam Weishaupt.
La destruction de l'ancien ordre des choses est incontournable pour instaurer
à sa place, dans l'Allemagne tout d'abord, puis dans les autres
Etats, des régimes démocratiques, méthodiquement
organisés. Pour ce faire, il est prévu d’appliquer
toutes les conditions d'efficacité, en n'hésitant pas à
utiliser la violence, voire la terreur, pour arriver à bonne fin.
Weishaupt est, du point de vue révolutionnaire, un précurseur
direct de Lénine. Celui-ci connut-il le programme du Grand Maître
des Illuminés ? On peut légitimement le supposer. Rappelons,
sur le propos, que l'insurrection communiste allemande de 1918, dirigée
par Karl Kierknecht et Rosa Luxembourg, se réclame de Spartacus,
ce héros qui personnifia la première révolte des
exploités.
Une prudence jésuitique
Si Weishaupt avait
fondé un groupe révolutionnaire montrant ouvertement ses
véritables buts, il n'aurait pas tardé à connaître
les prisons bavaroises.
En fait, la mécanique est montée par lui, avec une habileté
machiavélique : ce n'est que peu à peu et d'une manière
très graduelle que les affiliés se voient mis au courant
des buts réels de la société secrète. Lorsque
la police ouvre ses enquêtes, de nombreux membres interrogés
déclarent en toute bonne foi n'avoir pas eu, et pour cause, connaissance
des buts subversifs de l'Ordre. C'est ainsi qu'un Goethe, qu'un Herder
en font partie, sans jamais avoir soupçonné un instant le
plan de Weishaupt et de ses hommes de confiance. Pour être vraiment
au courant, il faut franchir les grades successifs, et la révélation
ultime des secrets ne se fait que sur les deux degrés terminaux
de Mage et de Roi.
On verra même de hauts personnages, parfaitement ignorants du programme
révolutionnaire de Weishaupt, adhérer à l'Ordre,
y compris des princes allemands comme les ducs de Saxe Weimar et de Saxe
Gutha. Le Grand Maître des Illuminés observe non seulement
une fantastique prudence mais n'hésite pas, sans le moindre scrupule,
à s'attirer le patronage flatteur et fructueux d'hommes voués
à être au premier rang des victimes en cas de succès
final de l'opération. On pense déjà à la boutade
cynique de Lénine : « Les capitalistes nous vendront même
la corde avec laquelle nous les pendrons ».
Weishaupt a été l'élève des jésuites
avant la dissolution de leur Ordre en Bavière. Ne pourrait-on pas
imaginer une influence mise au service de la subversion politique et sociale
de cette formation de jeunesse? On retrouve chez les Illuminés
la règle d'obéissance absolue au chef de l'Ordre (Perinde
ad cadaver, « comme un cadavre »). On y retrouve aussi les
consignes d'habileté, de prudence, d'insinuations maladives. Les
‘Monita Sacra’ sont sans doute un document apocryphe, mais
Weishaupt semble l’avoir connu et s'en être personnellement
inspiré. Quoi qu'il en soit, rien n'est laissé en dehors
de tout ce qui pouvait aider au triomphe de la cause et par tous les moyens.
Par exemple, dès le grade de Minerval, l'affilié doit tenir
régulièrement un journal dans lequel il consigne à
l'intention de ses supérieurs tout ce qu'il peut apprendre d'intéressant
sur les personnes avec lesquelles il est en contact.
Rien n'est laissé au hasard, y compris l'infrastructure financière.
Pour mener à bien toute révolution, il faut toujours disposer
du soutien bancaire adéquat.
La découverte du complot
En 1777, Weishaupt s'affilie à une Loge maçonnique munichoise
rattachée à une obédience se réclamant de
la survivance templière, ‘la Stricte Observance’. Il
compte surtout tirer parti habilement de cette appartenance pour noyauter
la franc-maçonnerie, qu'il voyait comme une pépinière
toute prête à lui permettre de découvrir de nouveaux
adhérents. De plus, le choix d'une obédience de rite templier
n'est pas fortuit : les Illuminés sauront exploiter la tradition
d'une vengeance posthume du martyre de Jacques de Molay, cette illustre
victime du trône et de l'autel.
Weishaupt éveille, certes, l'inquiétude des chefs de la
‘Stricte Observance’ qui, à défaut de connaître
son plan de subversion révolutionnaire, se méfient de son
attitude insinuante et ne peuvent admettre sa conception rationaliste
(dans la ligne de l'aufklarung) de l'Illumination, se situant aux antipodes
de leur idéal rosicrucien d'expérience intérieure
du Divin.
D'autre part, Weishaupt se brouille également avec deux de ses
amis qui jusque-là l'aident par leurs connaissances initiatiques
à rédiger les rituels des degrés successifs de l'Ordre
: le juge Zwack et le baron von Knigge. Mais son grand dessein subversif
demeure secret et inviolé. Comment la conspiration sera-t-elle
donc découverte ? La réalité dépasse la fiction
la plus déchaînée ! Un homme de confiance du Grand
Maître, le prêtre défroqué Lanz, est envoyé
en Saxe, porteur du dossier complet des instructions secrètes à
transmettre aux dignitaires de l'Ordre de ce royaume germanique. L'envoyé,
voyageant à cheval, traverse une forêt durant un orage lorsque,
foudroyé, il tombe mort sur le coup. L'enquête de routine
met aux mains de la police bavaroise toutes les instructions les plus
cachées de Weishaupt.
Voici dévoilée la grande conspiration, et Weishaupt, prévenu
de son arrestation imminente, se hâte de franchir la frontière.
Il est alors accueilli par le duc de Saxe Gotha à la Cour duquel
il mène, jusqu'à sa mort, une vie effacée en gagnant
sa vie comme précepteur de jeunes gens de haute famille. Quand
il décède en 1830, depuis longtemps oublié, personne
ne pense que ce petit vieillard si bien rangé a naguère
tiré les ficelles de la plus fantastique des conspirations, celle
qui devait mettre le feu aux poudres et renverser la monarchie française.
En Bavière même, on ne se rend sans doute pas compte de l'importance
de l'affaire, considérée comme un épisode localisé.
L'Ordre, certes, est interdit en Bavière, par deux édits
successifs, l'un de 1784, l'autre de l'année suivante. Les membres
appréhendés s'en tirent tous avec une courte peine d'emprisonnement.
C'est plus tard seulement, après les dépositions de Cagliostro,
lors de son procès inquisitorial (1791) que l'on commence à
s'apercevoir que l'épisode bavarois n'est bel et bien que le maillon
initial d'une vaste machination à l'échelle européenne.
Weishaupt n'avait sans doute pas, malgré son génie de l'organisation,
inventé de toutes pièces son Ordre des Illuminés.
De quels mystérieux personnages, dont les noms resteront sans doute
ignorés, tenait-il son mandat ? On sait seulement depuis peu qu’un
lot de correspondances et de documents, inscrit sous le titre de ‘COLORS’,
a été retrouvé dans le sud de la France. Ces documents
montrent à l’évidence que le projet d’Adam Weishaupt
fut orchestré selon un schéma qui n’est pas de lui,
et s’en seraient retournés à leur source d’origine
peu avant sa mort. L’étude de ses écritures, dont
il nous a été permis d’avoir une copie complète,
offre une autre dimension dans la compréhension des Illuminés
de Bavière, sur laquelle il ne manquera pas d’avoir lieu
une communication complémentaire.
Cagliostro
Si Weishaupt, en 1874, se trouve ‘brûlé’, comme
on dit en jargon des services de renseignements, et donc forcé
à s'effacer de la scène, le travail souterrain qui lui tient
à cœur se trouve repris par d'autres. Et il serait facile
de retrouver les Illuminés de Bavière derrière la
Révolution Française, plus exactement derrière la
radicalisation soudaine de celle-ci lors de l'été 1792.
Mais, après avoir joué ainsi la carte ‘jacobine’,
les Illuminés de Bavière jouent ensuite la carte Bonaparte.
Dans les Mémoires de Napoléon, rédigés de
sa main à Sainte-Hélène, en même temps qu'il
dictait à Las Cases le fameux Mémorial (ces dits Mémoires
paraîtront après sa mort sous le manteau car ils n’étaient
pas destinés au grand jour), l’Empereur relate un autre récit.
Ce dernier représente la description de l'imposant cérémonial
vécu, près de Rome, par le général Bonaparte,
et qui lui ouvre toutes les portes en le propulsant au plus haut point
de son ambition. Ce texte est celui du dernier grade de l'Ordre des Illuminés
de la fin du rituel au cours duquel se trouvent remis, au récipiendaire,
les attributs symboliques du pouvoir dont l’essentiel est le chapeau.
La remise de celui-ci se faisant avec cette formule «garde-toi jamais
de changer le chapeau de la liberté par une couronne». N'est-ce
pas pour avoir osé défier cet impératif avertissement
que, d'un coup, Napoléon perd son mystérieux appui occulte…
en entraînant le soutien qui s'écroule brusquement lors de
l'invasion de la Russie?
Serge Hutin
Bibliographie
Abbé Barruel, Mémoires sur l'histoire du Jacobinisme, (rééditées
par « Lecture et Tradition »).
Gouvernements invisibles et sociétés secrètes, de
S. Hutin (J'ai Lu).
La Franc-Maçonnerie templière, (édité par
Antoine Faivre), de René Le Forestier (Louvain Paris, Nouvelaerts
et Aubiers éditeurs).
|