
L'Opus Dei : une église dans l’église ou…
une société secrète ?
Javier
Echevarria & Jean-Paul II
Pour être feutré, à l'image de cette
vénérable institution, ce n'en est pas moins un scandale
qui secouait l'Eglise depuis la publication, le 12 janvier 1981, par le
quotidien britannique The Times, d'un important dossier consacré
à l'Opus Dei et alimenté par les confidences du docteur
John Roche, professeur à l'université d'Oxford.
Cet ancien « directeur » de la société pour
la Grande-Bretagne, le poste le plus élevé dans la hiérarchie
auquel peut prétendre un laïc, n'y va pas par quatre chemins.
Pour lui, l'Opus Dei « est une Eglise dans l'Eglise qui, en dernier
ressort, n'est loyale qu'à elle-même et psychologiquement
dangereuse pour ses propres membres » (1).
Il est vrai que l'Opus Dei a toutes les apparences d'une société
secrète, même si ses porte-parole s'en défendent énergiquement
et, si l'on en croit certaines confidences, ses objectifs seraient à
la fois de contrôler l'Eglise et de s'assurer les postes clés
économiques et politiques des principaux Etats du monde libre.
De plus, sa doctrine à usage interne dégage un fort relent
d'hérésie.
Officiellement, la Société sacerdotale de la Sainte-Croix
et de l'Œuvre de Dieu, autrement dit l'Opus Dei, a pour mission de
rechercher la plénitude de la vie chrétienne par la sanctification
des occupations quotidiennes profanes, élevées ainsi dans
l'ordre surnaturel et exercées avec une totale liberté et
responsabilité personnelles. Aux yeux de l'Eglise, c'est un «
institut séculier », c'est-à-dire une association
de prêtres et de laïcs pratiquant les trois vertus de pauvreté,
de chasteté et d'obéissance comme les ordres religieux ordinaires,
mais vivant librement dans le monde.
Le fondateur de l'Opus Dei est un personnage ambigu, ancien avocat espagnol
devenu prêtre, rédacteur dans un journal fascisant, José
Maria Escriva de Balaguer y Aibas.
Son but fut de redonner à l'Eglise une pureté qu'elle avait
perdue. « On y trouve une véritable pourriture, écrivit-il
dans un texte secret, et, par moments, on dirait que le corps mystique
du Christ est un cadavre en décomposition qui pue. » Jugement
à usage interne étonnant de la part d'un prêtre, qu'il
déguise d'ailleurs à l'usage externe en écrivant
dans Camino (Chemin) : « L'Opus Dei est né par la Grâce
du Seigneur afin de remettre en mémoire aux chrétiens que
Dieu, comme il est dit au Livre de la Genèse, a créé
l'homme pour travailler. »
Mgr Escriva de Balaguer s'inspira pour organiser sa société
sacerdotale des structures de la Compagnie de Jésus, avec un conseil
général, des conseils de régions, des centres locaux,
etc. (2).
A la base de l'Opus Dei se trouvent les « coopérateurs »,
qui ne font pas réellement partie de la société,
mais qui la soutiennent par des dons et lui apportent leur aide dans la
vie sociale, Ceux qui en sont jugés dignes deviennent des «
surnuméraires » devant exercer leur militantisme dans leur
milieu familial et professionnel, mais qui continuent à avoir une
vie privée. Ils peuvent, par exemple, être mariés,
tout en respectant une certaine chasteté conjugale. Les «
agrégés », en revanche, sont tenus au célibat
et sont tout entiers voués à la société, mais
en conservant leur position sociale. Au sommet de la hiérarchie
laïque se trouvent les « numéraires », appartenant
à l'élite sociale ou intellectuelle. Ils font six années
d'études théologiques, contrôlées par la société,
et sont astreints au célibat. Au terme de ce délai de probation,
ils prononcent des vœux perpétuels et vivent en petites communautés,
consacrant leur existence à l'Opus Dei.
Parallèlement à cette section masculine, il existe une section
féminine dont les affiliées se divisent en « numéraires
» dirigeant les foyers et les centres d'accueil, et en « numéraires
auxiliaires » vouées aux tâches inférieures.
Une troisième section coiffe le tout. Il s'agit de la Société
sacerdotale de la Sainte-Croix, dont tous les membres sont des prêtres,
qui dirigent en fait l'Opus Dei. Dans La France des sectes, Fanny Cornuault
précise qu'ils « peuvent à l'occasion exercer un contrôle
discret sur les agissements des membres et sont le trait d'union qui unit
ceux-ci à leurs supérieurs hiérarchiques dont les
dénominations adoptent une terminologie volontairement différente
de celle de l'Eglise officielle : présidents, responsables, directeurs,
maîtres de probation, moniteurs, etc.».
Escriva
L'Opus Dei, en dépit de ses structures particulières, ne
se distinguerait pas des nombreux autres instituts religieux, confréries
et sociétés sacerdotales. Mais la manière dont ces
mêmes structures recouvrent des activités confidentielles
en fait, qu'on le veuille ou non, une société secrète.
Ainsi, le dossier publié par The Times révèle que
l'appartenance à l'Opus Dei ne se fait que sur invitation et ne
doit pas être révélée, même aux proches.
Ces indiscrétions du docteur John Roche apportent aussi des précisions
sur une apparente contradiction. Les affiliés prononcent en effet
le vœu de pauvreté, mais on sait qu'il y a parmi eux de nombreux
banquiers et grands industriels menant apparemment une existence luxueuse.
Les statuts officiels prévoient qu'ils peuvent dans certains cas
conserver l'usage de leurs biens temporels sous la direction d'un supérieur
pour le bien de la société. Il est aussi précisé
que, dans ce cas, ils doivent compenser ce manquement à l'esprit
de pauvreté par des pénitences, mais on ignorait quelle
était la nature de ces dernières.
Or, révèle John Roche, ces mortifications, qui peuvent perturber
le psychisme des affiliés, consistent à porter deux heures
par jour, généralement sur la cuisse, une bande de métal
aux pointes tournées vers l'intérieur, et à se flageller
les fesses une fois par semaine avec un martinet pendant la durée
de la prière Salve Regina.
Cet aspect secret, autant que l'origine politique des fondateurs de l'Opus
Dei, l'a fait suspecter longtemps par les autorités ecclésiastiques.
Pourtant, la société fut officiellement reconnue par le
Saint Siège en 1950 comme « premier institut séculier
».
Mais il y avait déjà neuf ans que le gouvernement franquiste
lui avait donné son approbation. Après avoir patiemment
noyauté l'université, l'industrie et les milieux financiers,
les technocrates de l'Opus Dei firent leur entrée en 1957 dans
le sixième gouvernement du général Franco.
Des compromissions dans des scandales financiers portèrent un certain
coup à leur prestige et l'après franquisme vit diminuer
leur influence politique. Toutefois, leur puissance dans l'économie
espagnole demeure pratiquement intacte. C'est ainsi que le puissant trust
Ruiz Mateos Sociedad Anonima, englobant plus de trois cents entreprises
et vingt et une banques, est contrôlé par l'Opus Dei.
Dans les autres pays, son influence est moins grande, mais elle est néanmoins
réelle, même si elle s'exerce d'une manière occulte.
Ses 75 000 affiliés, répartis dans 80 pays, représentent
une force non négligeable, mais c'est surtout en Amérique
latine et en Italie qu'elle peut prétendre à un rôle
politique... ainsi qu'au Vatican.
Les points de vue de Paul VI et de Jean-Paul II
L'aggiornamento
de l'Eglise, en effet, ne lui a pas été fatal, comme des
observateurs l'avaient annoncé. Paul VI se méfiait de cet
institut séculier d'un genre particulier cherchant toujours à
s'affranchir des évoques et des hiérarchies nationales.
Sans être formellement condamnée, la société
était étroitement surveillée et son influence était
presque nulle sur le gouvernement de l'Eglise.
Tout a changé avec l'accession au pontificat de Jean-Paul II. Nul
ne sait directement quel jugement l'ancien cardinal Wojtyla portait sur
l'Opus Dei, mais les prélats qui lui étaient favorables,
en particulier les cardinaux Palazzini, Oddi et Baggio, furent beaucoup
plus écoutés qu'auparavant. Le cardinal Oddi a en outre
été nommé par Jean-Paul II préfet de la congrégation
pour le clergé. C'est un poste clé dans la mesure où
il peut ainsi écarter les prêtres hostiles à la société
et, au contraire, favoriser la carrière de ceux qui lui prêtent
leur concours.
De plus, selon le docteur John Roche, l'Opus Dei était mobilisé
en vue de deux objectifs : d'une part obtenir la canonisation de son fondateur,
Mgr Escriva de Balaguer, mort en 1975, et d'autre part, obtenir un statut
spécial en tant qu'organisation laïque indépendante
des synodes nationaux. Dans ces conditions, on peut voir dans les révélations
du docteur Roche publiées par The Times une opération des
ennemis de l'Opus Dei visant à mettre en doute l'orthodoxie de
son fondateur et empêcher sa béatification.
L'AUREOLE OU LE BUCHER ?
Si l'on se fie aux révélations faites au Times par le
docteur John Roche et si les textes extraits de la revue à usage
Interne, Cronica, sont réellement authentiques, Mgr Escriva de
Balaguer a eu des positions nettement hérétiques. Et, dans
ces conditions, il est évident que son procès en canonisation
ne pouvait pas aboutir. Ainsi, Cronica aurait écrit, à propos
du fondateur de l'Opus Dei : « Au jour de l'épreuve, il fut
trouvé fidèle. C'est pourquoi Dieu lui promit par serment
de bénir toutes les nations en sa descendance, de la multiplier
comme la poussière de la terre et d'exalter sa postérité
comme les étoiles... » Or, cette comparaison est pour le
moins sacrilège puisqu'elle est extraite de l'Ecclésiastique,
XLIV, 20-21, où elle s'applique à Abraham.
Selon The Times, plusieurs passages de Cronica affirment que « l'Eglise
catholique s'est écartée de son chemin originel, et que
le devoir de l'Opus Dei est de s'étendre dans le monde par tous
les moyens ». Dans d'autres passages, la société est
qualifiée de « corps mystique du Christ » alors que
cette image est réservée à l'Eglise catholique.
Par ailleurs, The Times ajoute que Cronica met à plusieurs reprises
l'accent sur la doctrine de la filiation divine, en vertu de laquelle
Mgr Escriva de Balaguer est devenu le véritable père sur
la Terre de tous les membres de l'Opus Dei par la volonté directe
de dieu.
Enfin, suprême sacrilège, plusieurs articles de la revue
font référence aux titres bibliques de « père
» ou de « berger » pour qualifier indifféremment
Dieu ou Mgr Escriva.
J-L B
(1) Le secrétariat de l'Opus Dei pour la Grande-Bretagne a violemment
contesté ces révélations, les qualifiant de diffamations.
« Le principal but des membres de la société, qui
sont des citoyens catholiques ordinaires, est d'aimer Dieu autant qu'ils
le peuvent », est-il précisé.
Toutefois, le communiqué ajoute que l'Opus Dei «a horreur
du secret » et qu'il n'est pas impliqué « dans des
affaires politiques ou commerciales en Espagne ou ailleurs ». Ces
deux derniers points sont des contre vérités qui ne font
guère illusion. On peut lire avec intérêt sur ce sujet
l'ouvrage de Jean Saunier,’L'Opus Dei’, publié dans
la série « Histoire des personnages mystérieux et
des sociétés secrètes » (éditions C.A.L.,
114, Champs-Elysées, 75008 Paris). Voir également le dossier
« Politique et sociétés secrètes» du
même auteur.
(2) Siège central et administration : 73, Viale Bruno Buozzi, Rome,
Italie.
Vive-postulat pour la France: M. l'abbé Vidal, 5, rue Dufrénoy,
75016 Paris.
L'Opus Dei contrôle également de nombreux clubs, foyers culturels
et maisons d'étudiants en France, ainsi que l'AC.U.T. (Association
de culture universitaire et technique, 11, rue Saint-Dominique, 75007
Paris).
NDLR : Cet article datant de 1981, nous ajoutons que le procès
en béatification de Mgr Escriva, et sa procédure, reçurent
l'approbation de Jean-Paul II. Ce dernier, le 06 octobre 2002, canonisa
José Maria Escrivà de Balaguer.
Pour information, nous citons également l’opinion de Juan
Goytisolo :
« Un saint fasciste et débauché. Le 6 octobre 2002
au Vatican, le pape Jean Paul II canonise José Maria Escrivá
de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, sorte de maçonnerie
catholique obsédée par la conquête du pouvoir. Cette
canonisation express, la plus rapide de l’histoire de l’Eglise,
soulève une forte émotion chez de nombreux catholiques qui
connaissent le soutien apporté par l’Opus Dei aux régimes
les plus réactionnaires, en particulier en Amérique latine,
et les liens historiques unissant Mgr Escrivá et le général
Franco, dictateur fasciste de l’Espagne. ».
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