
Les sociétés secrètes catholiques
Le
8 février 1979, le jury du prix Saint-Louis couronne l'ouvrage
d'Eric Vatré, ‘Charles Maurras, un itinéraire spirituel’,
publié aux Nouvelles Editions Latines. Cette distinction littéraire
vient à point nommé pour raviver le souvenir de cet écrivain,
penseur, homme politique, qui s'affirmait catholique romain sans être
chrétien et qui fut à deux doigts, en 1926, de provoquer
un schisme dans l'Eglise alors qu'il ne croyait pas en Dieu ou, à
tout le moins, ne savait pas s'il devait y croire ou non.
Charles Maurras
Que l'on ne s'y méprenne pas ! Il n'est pas question
ici de porter un jugement de valeur sur l'action politique de Charles
Maurras, encore moins sur sa position pendant la Seconde Guerre mondiale
à l'égard du régime de Vichy, ce qui lui valut en
1945 d'être condamné à la réclusion à
perpétuité et d'être radié de l'Académie
française où il avait été élu en 1938.
Notre seul but est d'évoquer ses rapports, directs ou indirects,
avec certaines sociétés secrètes.
Quoi qu'il en soit, l'influence de Maurras comme maître à
penser de toute une génération fut extraordinaire. Des hommes
politiques situés aux antipodes, de l'extrême gauche à
l'extrême droite, ont été influencés par lui
à un moment donné. Il en fut ainsi du communiste Claude
Roy aux dirigeants actuels du Front national, en passant par le général
de Gaulle.
Résumons d'abord brièvement sa vie. Charles - Marie - Photius
Maurras naît à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône,
le 20 avril 1868. Enfant, il devient sourd, infirmité qui le marquera
profondément et, à 16 ans, il perd la foi dans laquelle
il avait été élevé. Après ses études,
il monte à Paris où il fait ses débuts dans la littérature
et le journalisme. Envoyé en Grèce en 1896 par le directeur
de la Gazette de la France pour « couvrir », comme on dit
en termes journalistiques, les premiers Jeux Olympiques organisés
par le baron Pierre de Coubertin, il en revient enthousiasmé par
le monde grec dans lequel il voit l'archétype de l'ordre et de
l'harmonie. En 1896, il fonde le groupe de l'Action Française qui
deviendra quelques années plus tard un journal quotidien. Cet organe
de presse fut pendant des années le véhicule des idées
de Maurras.
Cependant, il se veut résolument romain parce que le catholicisme
est la religion, la « carte de visite » de l'Occident. Cette
attitude paradoxale ne l'empêche pas d'être bien vu par la
hiérarchie ecclésiastique, opposée aux idées
modernistes qui se font jour dans la société. Tout change
en 1924. Cette année-là, le « Cartel des gauches »
remporte les élections. Les prélats français s'opposent
violemment au programme laïc de la nouvelle majorité, mais
Pie XI, pape depuis deux ans, prend la décision de ne rien faire
contre le gouvernement français, persuadé qu'en retour la
gauche lui en saura gré.
C'est alors que Maurras et ses amis catholiques, parmi lesquels des prélats
de premier plan, se déchaînent contre Pie XI, à travers
la personne de son nonce à Paris. Une grande majorité des
catholiques les soutiennent, influencés par les idées de
l'Action Française. Le 20 décembre 1926 tombe alors la condamnation.
Au cours d'une allocution consistoriale, le pape déclare : «
Il n'est pas permis aux catholiques de soutenir, d'encourager et de lire
des journaux publiés par des hommes dont les écrits, s'écartant
de notre dogme et de notre morale, ne peuvent pas échapper à
la désapprobation. »
Pie
XII
A la mort de Pie XI, son successeur Pie XII promulguera un décret,
le 10 juillet 1939, levant cette condamnation. Quant à Maurras,
il quittera Paris avant l'entrée des Allemands pour s'installer
à Lyon. Il ne revint jamais plus à Paris où Marcel
Déat le dénonçait publiquement comme « le responsable
de l'échec de la politique de collaboration ». Condamné
en 1945, comme nous l'avons vu, il passera sept ans en prison à
Riom et à Clairvaux. Bénéficiant d'une grâce
médicale en 1952, il mourra le 16 novembre dans une clinique de
Tours, en ayant peut-être recouvré la foi.
La condamnation de 1926 provoqua une secousse parmi les catholiques français,
plus violente encore que la révolte de Mgr Lefebvre aujourd'hui.
On crut même un moment qu'un schisme galican, irréversible,
allait se produire.
Sans se soumettre, Maurras ne fit pourtant rien pour envenimer la querelle.
Il n'en alla pas de même de certains de ses amis. C'est ainsi que,
le 29 mars 1925, se constitua une société secrète
pour lutter contre Rome, le Comité d'Action Catholique.
Dans une étude précédente consacrée aux secrets
du Vatican, j'ai signalé la fondation au Vatican en 1909, par Mgr
Benigni, d'une société secrète destinée à
lutter contre le modernisme dans l'Eglise, Sodalitium Pianum, dite «La
Sapinière». Dissoute officiellement par Benoît XV en
1912, cette société secrète continua néanmoins
à exister sous le nom de Comité Veritas. Après leur
condamnation, certains militants de l'Action Française s'y affilièrent
et c'est en grande partie à leurs efforts souterrains qu'est due
la réhabilitation de 1939.
En 1926, les ligues, fondées un quart de siècle auparavant
par le commandant Driant, étaient moribondes, mais la condamnation
de l'Action Française vit ses membres se mobiliser pour la défense
de l'intégrisme.
Politiquement, Maurras passe d'un républicanisme nationaliste
et ‘musclé’ à un anti-parlementarisme ne pouvant
trouver son aboutissement que dans le principe monarchiste auquel il se
rallie finalement. Philosophiquement, il passe peu à peu d'un nihilisme
proche de celui de Nietzsche à l'agnosticisme. Son amour absolu
de la civilisation grecque lui fait suspecter les sources orientales du
christianisme. « Les Evangiles, dit-il, sont les produits des obscurantismes
judéo-chrétiens. » Ou encore : « Il y a dans
l'Evangile de quoi former un almanach du bon démagogue anarchiste
». Quant aux premiers chrétiens, il les juge : « Un
convoi de bateleurs, de prophètes, de nécromants, d'agités
et d'agitateurs sans patrie ».
Emile-Auguste-Cyprien
Driant
Emile-Auguste-Cyprien Driant, officier de carrière, servit en
qualité d'officier d'ordonnance auprès du général
Boulanger dont il épousa l'une des filles. Ces liens de famille,
autant qu'une communauté d'opinions, le conduisirent à soutenir
l'action de cet ancien ministre de la Guerre devenu chef de file du mouvement
antiparlementaire des années 1885-1890. Quand éclata le
« scandale des fiches » en 1904 (le général
André, ministre de la Guerre et franc-maçon, avait demandé
aux loges de province du Grand Orient d'établir des fiches sur
les pratiques religieuses des officiers en garnison dans leurs villes),
Driant protesta avec une telle vivacité qu'il dut quitter l'armée.
Député à partir de 1910, il fut l'un des porte-parole
de l'extrême droite, jusqu'à sa mort au bois des Caures,
au début de la Première Guerre Mondiale.
Après l'affaire des fiches, Driant fonda deux ligues, la ligue
antimaçonnique, ne comprenant que des hommes, et la ligue de Jeanne
d'Arc, réservée aux femmes.
Ces deux ligues étaient en fait des sociétés secrètes,
avec initiation, signes spéciaux et mots de reconnaissance. En
1906, elles fusionnèrent avec la ligue de défense nationale
contre la franc-maçonnerie dirigée par Copin-Albancelli,
prenant dès lors le nom de ligue française antimaçonnique.
En principe, l'Eglise catholique est contre l'existence de toute société
secrète. Mais en principe seulement, car on constate que chaque
fois que l'Eglise s'est heurtée à de graves problèmes,
des sociétés secrètes catholiques ont surgi spontanément.
Et il s'agit bien de vraies sociétés secrètes, non
de groupements plus ou moins discrets.
On présente généralement l'Eglise, des catacombes
aux premiers temps du christianisme, comme un groupe de fidèles
réduits à la clandestinité à cause des persécutions.
La vérité est plus ambiguë. Au nom du précepte
nolite canibus sanctum dare, « ne pas livrer aux chiens les choses
saintes », il fallait une véritable initiation pour avoir
accès au dogme. Les catéchumènes ne connaissaient,
en recevant le baptême, que la notion de l'existence d'un dieu unique,
du péché originel et de la nécessité de la
rédemption. Une longue initiation, avec plusieurs degrés,
précédait la révélation des mystères
de l'Eucharistie.
D'autres sociétés secrètes catholiques ont existé
dans l'histoire. On peut citer ainsi la Sainte-Ligue ou Sainte-Union.
D'abord fondée en 1576 à Péronne par le gouverneur
Humières, elle avait pour but de défendre le catholicisme
contre les huguenots. Peu à peu, elle devint un instrument politico-religieux
aux mains des Guise pour s'emparer du trône et prit l'allure d'une
vraie société secrète.
Au XVIIe siècle, diverses sociétés secrètes
surgirent en France, qui peu à peu se rattachèrent à
la très puissance confrérie du Saint-Sacrement, fondée
en 1627 par le duc Henri de Levis de Ventadour. Recrutant ses membres
parmi les laïcs appartenant à l'aristocratie et à la
haute bourgeoisie, elle avait pour but de faire appliquer en France les
décisions du concile de Trente et d'obtenir la révocation
de l'édit de Nantes. A sa tête se tenait un bureau occulte
élu en secret tous les six mois.
Ignace
de Loyola
Cette société secrète était crainte à
cause de la surveillance presque policière qu'elle exerçait
au sein même des familles. Ce sont ses membres que Molière
dénonce à travers le personnage de Tartuffe. Mal lui en
prit car la confrérie réussit à faire interdire la
pièce après une première représentation.
Enfin, j'aurais pu mentionner parmi ces sociétés secrètes
catholiques la Compagnie de Jésus fondée par Ignace de Loyola
en 1534. Les jésuites, comme on les appela par la suite, ajoutèrent
aux vœux monastiques celui d'obéissance au pape. Cette obéissance
absolue, perinde ac cadaver, « semblable à celle d'un cadavre
», impliquant une très forte hiérarchisation, et la
pratique du secret quand, ça et là, l'obéissance
au pape entraînait la désobéissance aux hiérarchies
locales, transforma au fil des ans la Compagnie de Jésus en une
sorte de société secrète. Ce comportement valut aux
jésuites de sérieuses persécutions, au point qu'ils
furent expulsés d'un certain nombre de pays. De plus, à
la longue, l'obéissance absolue au pape se transforma en obéissance
à une image idéalisée que les dirigeants de la compagnie
se faisaient de la papauté. Et, paradoxalement, on a vu des «
généraux », titre porté par le chef élu
à vie, s'opposer en certaines circonstances au pape, au point qu'on
a parfois surnommé « pape noir » le général
des jésuites.
Ces digressions historiques nous éloignent quelque peu de Charles
Maurras, mais l'attribution du prix Saint-Louis à l'essai d'Eric
Vatré rappelle opportunément comment un homme se situant
ouvertement hors de l'Eglise s'inscrit dans une tradition catholique séculaire.
Et comment cet agnostique a provoqué indirectement un nouvel essor
des sociétés secrètes catholiques à l'époque
contemporaine.
J-L.B.
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