
Où se cache le trésor de Saint-Niçaise?
Vers 1750, la commune
de Reims achetait, à la suite d'une expropriation, un ensemble
de cinquante-deux maisons qui appartenait jusqu'alors au chapitre de la
cathédrale. Cette opération immobilière avait pour
but de tracer la Place Royale après avoir rasé les bâtiments
acquis à cet effet.
Quelques jours après les travaux de démolition, plusieurs
ouvriers, en abattant une cloison, découvrirent un vieux sac de
cuir rongé : il contenait huit cents pièces d'or ! Ce qui
prouve que la découverte des trésors perdus n'est pas l'exclusivité
du XXe siècle et que Reims ne manque pas de cachettes.
Par ailleurs, les difficultés juridiques, elles aussi, existaient
déjà : cette découverte donna lieu à de nombreuses
querelles et à un procès qui dura plusieurs années
entre la commune, le locataire, le chapitre et les ouvriers qui, tous,
réclamaient le trésor. Finalement, ce fut Louis XV qui trancha
en personne le différend, en partageant le trésor en trois
parts égales : une pour la ville, les deux autres respectivement
pour le chapitre et le locataire.
Ces huit cents pièces d'or ne constituent d'ailleurs pas la seule
découverte rémoise. En 1918, de nombreuses trouvailles,
consécutives aux destructions massives entraînées
par la guerre, furent effectuées. Les plus belles pièces
remontaient à l'époque gallo-romaine : vases et objets d'argent,
monnaies et sculptures.
Toutefois, le grand trésor qui reste à découvrir
à Reims, celui de l'abbaye bénédictine de Saint-Niçaise,
est d'une origine toute différente : il a disparu totalement au
cours de la Révolution.
Pour bien saisir le caractère particulier de ce trésor,
il est nécessaire d'analyser l'histoire de cette abbaye et le contexte
géographique du quartier de Reims où elle y était
plantée depuis quatre siècles.
La pénétration chrétienne en Champagne se fit dès
le milieu du IIIe siècle. Toutefois, pourchassés et martyrisés,
les premiers chrétiens ne s'installèrent pas dans l'enceinte
romaine de Reims. Ils se réfugièrent sur une butte, au sud
de la ville, où ils creusèrent des galeries souterraines
dans la craie, afin d'y installer leurs églises primitives et leurs
ossuaires. Aussi, à partir de 313, après l'édit de
Milan autorisant le Christianisme, les églises se multiplièrent-elles
naturellement en ce site prédestiné : Saint-Sixte, Saint-Timothée,
Saint-Martin, etc.
Dans le dédale
souterrain de Saint-Niçaise.
Les abbayes de Saint-Niçaise et Saint-Rémi furent, cependant,
les deux édifices les plus importants qu'on bâtit sur les
anciennes crayères.
Saint-Rémi, primitivement appelée Saint-Christophe, construite
vers 320, fut le lieu de sépulture des évêques de
Reims à partir du VIe siècle. Saint-Niçaise, en revanche,
qui fut édifiée vers 363, abrita, elle, les dépouilles
des premiers évêques rémois. Elle avait d'abord été
baptisée Saint-Agricole.
Au cours des siècles, les deux abbayes, devenues bénédictines,
ne firent qu'accroître leurs richesses. A l'une comme à l'autre
affluaient les donations diverses, royales ou privées.
Saint-Rémi possédait des biens dispersés jusque dans
le Hainaut ; ceux de Saint-Niçaise, tout aussi considérables,
étaient regroupés dans la région de Reims. Il s'établit
une concurrence entre les deux communautés qui entraîna une
animosité croissante. Plusieurs ordres impératifs de fusion,
émanant de divers rois de France, demeurèrent sans aucun
effet.
La Révolution n'épargna ni l'une ni l'autre.
A Saint-Rémi, en 1793, l'église fut transformée en
grange à fourrage, l'abbaye dissoute et les moines dispersés.
Les révolutionnaires déchaînés renversèrent
le tombeau de Saint Rémi, dont les cendres furent jetées
à la fosse commune.
Toutefois, les moines avaient eu le temps, avant leur départ, de
confier à des fidèles les pièces du trésor
du culte, à charge pour eux de les conserver en lieu sûr
jusqu'à des temps plus calmes. Très peu d'entre elles avaient
disparu lorsque le culte fut rétabli à Saint-Rémi
en 1803.
L'histoire de Saint-Niçaise, en cette époque troublée,
est beaucoup plus incohérente et mystérieuse. La Convention,
ayant décidé de réduire le nombre des églises,
fixa à cinq le nombre d'entre elles qui pouvaient rester en service
pour la ville de Reims. Les autres devaient disparaître et Saint-Niçaise,
dont la toiture était en mauvais état, faisait partie des
condamnées.
Aussi, les révolutionnaires vinrent-ils prendre possession de l'abbaye.
Les moines, prévenus de leur arrivée, avaient juste eu le
temps de fuir Saint-Niçaise sous des déguisements divers.
Lorsque les révolutionnaires occupèrent les locaux, ils
se livrèrent aussitôt à une fouille aussi méthodique
et acharnée qu'inutile et durent se rendre à l'évidence
: avant de s'enfuir, les moines avaient eu le temps de cacher leur trésor.
Des centaines d'hommes, qui avaient quasiment tout cassé, n'avaient
pu recueillir un seul indice. Et depuis, du trésor de Saint-Niçaise,
des innombrables objets du culte, des reliques et des monnaies d'or, revenus
des nombreuses propriétés de l'abbaye, rien n'a jamais été
retrouvé.
Travaux archéologiques menés par les jeunes
volontaires dans la cour de Saint-Rémi.
Saint-Niçaise fut vendue, pour la somme dérisoire de 50
000 livres, quelques semaines plus tard, à un nommé Sancerre.
Ce patriote n'eut rien de plus pressé que d'enlever à sa
nouvelle propriété tout ce qu'elle pouvait receler de cuivre
et de plomb, des portes aux toitures, en passant par les vitraux. Puis,
ayant vendu le fruit de son travail de récupération et réalisé
un substantiel bénéfice, le citoyen Sancerre laissa Saint-Niçaise
à l'abandon.
Pour plusieurs années, l'abbaye n'eut d'autre utilité que
de servir de carrière de pierres aux habitants du quartier. Lorsque
Napoléon, soucieux de faire disparaître les vestiges de la
Révolution, la fit raser, elle n'était plus qu'une vaste
ruine branlante. Les derniers pans de murs furent jetés bas. En
1815, il ne restait plus de l'imposante abbaye qu'une petite maison, qui
existe toujours d'ailleurs.
Toutefois, les immenses sous-sols de Saint-Niçaise demeuraient
intacts ; ils le sont encore.
Ils se composaient de caves, de galeries et, au plus profond, à
environ trente-cinq mètres au-dessous du sol, de crayères
qui servirent à l'extraction des matériaux utilisés
pour la construction de l'abbaye.
Quelques années après la première guerre, le tout
fut acheté par une marque de Champagne. Les caves et les crayères
furent utilisées pour le vieillissement des vins.
Actuellement, elles se visitent facilement. Au cours du trajet partiel
que fait parcourir le guide (le réseau total des caves et galeries
est long de sept kilomètres), on peut voir d'intéressants
vestiges datant de l'abbaye : arcs ogivaux, statuette de Saint Niçaise
dans une petite niche, mais surtout deux escaliers, barrés en leur
milieu par un mur de briques. Le premier permettait, jadis, le passage
entre les caves et la cuisine de l'abbaye. Beaucoup plus intéressant,
le second reliait directement le presbytère de l'église
aux crayères les plus profondes, là où, au IIIe siècle,
se réunissaient les premiers chrétiens.
Une fois par an, les moines se réunissaient dans la sacristie de
l'église Saint-Nicaise. Ils fermaient soigneusement les portes
derrière eux et descendaient ce mystérieux escalier jusqu'aux
profondes crayères. Qu'allaient-ils y faire après avoir
pris tant de précautions ? A quelle cérémonie ésotérique
se livraient-ils ?
Personne ne le sut jamais, mais peut-être cette pratique séculaire
et secrète pourrait-elle servir d'indication de base pour la recherche
du trésor : sans doute ces crayères, que l'on entourait
de tant de mystères, présentaient-elles un certain intérêt
que les moines ont fort bien pu ne pas oublier lorsqu'ils prirent la décision
de cacher leur trésor.
La maisonnette constituant le seul vestige en surface de l'importante
abbaye. Son propriétaire refusa de la vendre et en fouilla longtemps
le sol.
Vers les années 1936, la direction des champagnes X... prit la
décision d'agrandir le réseau de galeries et de procéder
au percement de nouvelles caves. D'aucuns à Reims murmurèrent
qu'en fait de creuser des caves, ces travaux étaient plutôt
entrepris dans le but de rechercher le trésor des Bénédictins.
Si rien n'est prouvé, il faut pourtant bien admettre que ces nouvelles
caves ne furent utilisées que bien des années plus tard.
Il est également certain que la société avait choisi
l’emplacement de ses caves à la proximité immédiate
des crayères primitives. Il est encore certain aussi que, lors
de l’achat de terrain, le dernier vestige en surface de l’abbaye
Saint-Niçaise (en l’occurrence une maisonnette anodine) n’était
pas compris dans l’acte de vente et qu’il restait à
son propriétaire.
Il
est troublant de constater que, de nombreuses fois, les champagnes X…
ont tenté de racheter cette insignifiante construction. Le propriétaire
s’y est toujours refusé. La raison de cette offre constante
et de ce refus perpétuel sera peut-être plus aisée
à comprendre si l'on sait que le propriétaire, en 1938,
fit appel à un radiesthésiste : celui-ci conclut à
la présence d'un trésor dans le sous-sol et proposa son
aide aux travaux moyennant une participation de 50 %. Le propriétaire
répondit qu'il allait réfléchir, qu'il lui ferait
signe, etc… et, sitôt le radiesthésiste parti, il entreprit
lui-même des fouilles clandestines qui ne donnèrent d'ailleurs
aucun résultat étant donné les faibles moyens de
l'intéressé.
Emplacement exact de l'ancienne abbaye rasée durant
la Révolution.
Non loin de l'emplacement de l'abbaye Saint-Niçaise se trouvent
l'église, le cloître et l'abbaye Saint-Rémi. Le tout
est passablement délabré et ce qui était jadis le
jardin de l'abbaye n'est plus qu'un terrain vague. Toutefois, le quartier
est en pleine transformation : la municipalité fait abattre des
îlots insalubres, l'ancien jardin de Saint-Rémi redeviendra
un espace vert et des crédits sont prévus pour la restauration
de l'église.
En attendant, une équipe de bénévoles enthousiastes
s'emploie, sous la direction de M. Pomarède, conservateur du musée
Saint-Denis, à déblayer un important souterrain qui prend
naissance dans l'abbaye même ; c'est un boyau central formant plusieurs
coudes, large de plus de trois mètres, et duquel partent de nombreuses
ramifications maintenant obstruées. Il semble dater de la période
gallo-romaine, mais des travaux importants y ont été effectués
aux XIIe et XIIIe siècles. Leur utilité véritable?
On l'ignore, mais certainement ces galeries devaient-elles rendre d'importants
services pour qu'on les entretînt ainsi au fil des premiers siècles.
Du souterrain principal partent plusieurs boyaux, obstrués deux
ou trois mètres plus loin. Il faudra les dégager. Il en
partait même, à l'origine, une galerie assez importante qui
a été murée. Pour quelle raison, et où conduisait
cette galerie ? Quant au souterrain proprement dit, il est lui-même
barré, au bout d'une trentaine de mètres, par un mur également
ancien. Pour pouvoir continuer le dégagement, il faudra percer
cet obstacle.
A Reims, cette cave dépendait jadis de l'abbaye de Saint-Niçaise
; au fond, on a muré l'escalier qu'empruntaient discrètement
les Bénédictins.
Les jeunes bénévoles ne cherchent pas le trésor
de Saint-Niçaise. Mais qui sait ce que le hasard peut leur réserver
quand ils auront dégagé le souterrain ? Car si la tradition
ne mentionne pas de souterrain entre Saint-Rémi et Saint-Niçaise,
c'est uniquement parce que les deux abbayes bénédictines
étaient rivales. Pourtant, il ne faut pas oublier qu'elles étaient
bien antérieures à l'ère bénédictine
et qu'en ces périodes d'insécurité pour les premiers
chrétiens, il eût été normal que ces édifices
religieux fussent reliés entre eux. Et justement, la galerie murée,
dans le souterrain de Saint-Rémi, est sensiblement située
dans l'axe de Saint-Niçaise...
Daniel REJU
Ndlr : Une fois de plus, il est utile de rappeler que ce texte de Daniel
Réju date de 1980, ce qui explique les commentaires conjugués
au présent à propos d’une équipe de fouilleurs
bénévoles. Cependant, en 1985, Réju n’avait
pas pu obtenir, des autorités ou de la municipalité, le
moindre résultat de ces travaux qui d’ailleurs s’arrêtèrent
très vite, nous avait-t-il alors expliqué. Il n’en
obtint pas plus de la part de la direction des caves de champagne qui
est restée étonnamment muette sur cette affaire.
Aujourd’hui, ces recherches sont du domaine de l’oubli et
du passé. Bien entendu, nous serions reconnaissants à quiconque
pourrait nous apporter d’autres éléments sur cette
énigme et ses extensions jusqu’en 1980, ce qui ne fait pas
si vieux dans le temps pour sombrer dans l’ignorance. Si tel était
le cas, il serait intéressant, pour une fois, de connaître
la suite d’une telle affaire qui visiblement fut tenue dans l’ombre
par pratiquement tous ses antagonistes…
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