
Doizieu : un village singulier… et pluriel
1 – Parlons histoire
Au cœur du Pilat
se cache un petit village paisible et pittoresque, qui a su garder son
charme par des restaurations intelligentes. On le découvre en remontant
la vallée du Dorlay depuis la Grand-Croix, par Saint-Paul-en-Jarez
et la Terrasse-sur-Dorlay. On arrive alors au creux d’une combe
encaissée où se rejoignent deux torrents dévalant
des montagnes. Ici le temps paraît s’être arrêté,
les maisons qui s’agrippent aux coteaux abrupts ont conservé
leur cachet d’antan, elles semblent être surveillées
par une haute tour carrée crénelée, qui intrigue
les visiteurs autant que la boulangerie où un pain savoureux se
cuit encore à l’ancienne, au feu de bois. Bienvenue à
Doizieu, dont le calme d’aujourd’hui cache un passé
particulièrement tourmenté. En digne descendant des Berlier
établis ici depuis le Moyen-Âge, je serai votre guide averti.
Suivez-moi par les ruelles escarpées pour en découvrir tous
les vestiges chargés d’histoire.
Une position stratégique
La première mention de Doizieu remonte à l’an 812,
sous le nom de Doaciaco. Il est aisé de reconnaître dans
ce nom celui d’un domaine (suffixe –acum = domaine de) ayant
appartenu à un gallo-romain nommé Duatius. Ce patronyme
est lui-même formé sur une vieille racine celtique ayant
donné le latin dux et le vieux français doit, désignant
en hydronymie un « conducteur », c’est-à-dire
un canal, un bief d’alimentation. À l’époque
gallo-romaine, sur le site de Doizieu devaient déjà être
implantées un certain nombre de meuneries ou scieries actionnées
par la force motrice de l’eau. De même, le nom Dorlay est
lui aussi composé à partir d’une vieille racine celtique
Dor- qui a donné bon nombre de noms de rivières en France
et en Europe. Mais le lieu constituait surtout un carrefour où
s’embranchaient plusieurs voies antiques. L’une allait en
direction de Pélussin par le Collet de Doizieu, une autre montait
vers le Col du Planil, franchissait à gué le Gier un peu
en dessous de sa cascade, et se dirigeait vers le Vivarais par la Croix
de Chaubouret. L’alternance de cols et de gués est la caractéristique
classique d’une voie romaine, ainsi qu’il est expliqué
dans notre dossier « Pilat Romain ». Une troisième
voie antique se dirigeait vers la grande route de Saint-Chamond à
Pélussin et Condrieu, au niveau de la Terrasse, et la dernière
grimpait vers la montagne pour franchir le Pilat quelque part entre la
Perdrix et l’Œillon et se diriger ensuite vers la vallée
du Rhône par Maclas. De ce passé ancien, il ne reste que
très peu de vestiges, en particulier rien qui permette d’affirmer
l’existence d’un habitat gallo-romain à ce carrefour.
L’arrivée
très étroite sur Doizieu par la route de la Terrasse, ancienne
voie romaine
(Carte postale début du XXe siècle)
Le document de l’an 812 est conservé à la Bibliothèque
Nationale. Il s’agit d’une transaction concernant une église
située « sur la côte de Doizieu », probablement
l’église de Saint-Just. Position stratégique à
l’époque romaine, Doizieu conserva naturellement ce rôle
dès le haut Moyen-Âge. La région était alors
sous l’autorité des comtes de Lyon, qui en ces temps-là
commençaient à se faire appeler comtes de Forez. C’est
à cette époque que s’éleva un différend
entre les comtes et les archevêques, les premiers contestant l’autorité
des seconds dans le domaine du temporel. La controverse finit par dégénérer
en lutte armée, les comtes ignorants de l’issue du conflit
se réservant la possibilité de se retirer sur la partie
occidentale de leurs terres. C’est ainsi que naquit le comté
de Forez, d’abord purement virtuel, ne prenant consistance que lors
du traité de Tassin en 1173, signé entre Guy II de Forez
et l’archevêque de Lyon. Par cet acte, qui n’était
pas autre chose qu’un contrat de vente, Guy II cédait une
partie de ses terres à l’Église. Discuté parcelle
par parcelle, le traité aboutit à des situations curieuses
: c’est ainsi que le village de Doizieu, littéralement pris
en otage, se retrouva coupé en deux, une partie restant aux mains
du comte de Forez, l’autre passant dans l’escarcelle de l’Église
de Lyon. Situation complexe, car le Lyonnais appartenait alors au Saint
Empire romain germanique, et le Forez était une terre féodale
alliée du roi de France. Non content d’être partagé
entre deux comtés, Doizieu se retrouvait divisé entre deux
Etats ! La situation est parfaitement résumée par le Dictionnaire
Topographique du Forez qui signale que le village dépendait de
deux mandements : « Celui de Doizieu appartenant au chapitre de
Lyon, et celui des Farnanches à la famille de Lavieu. Ils étaient
tous deux pourvus d’un château fort. » L’ensemble
de la paroisse restait cependant sous le pouvoir spirituel du diocèse
de Lyon : deux châteaux forts, mais une seule église !

Plan ancien de Doizieu
A la recherche des chateaux perdus
Pour établir l’histoire féodale de Doizieu et reconstituer
la liste des seigneurs qui s’y sont succédés, il convient
donc de distinguer les deux châteaux. Du côté forézien
des Farnanches, les Lavieu formèrent plusieurs générations
de seigneurs. Du côté lyonnais de Doizieu, se succédèrent
les Guidon de Laire et les Mitte de Chevrières. En 1597 les deux
seigneuries furent finalement réunies en une seule, Jacques Mitte
de Chevrières ayant acheté les Farnanches pour 3000 écus
d’or. En 1768, ses descendants vendirent la seigneurie de Doizieu
au marquis de Mondragon. De ce château il subsiste une belle tour
carrée, du début du XIVe siècle, qui domine toujours
le village. Ancien donjon, ou plutôt tour-réduit, plus récemment
elle servit longtemps de mairie, avant que la municipalité ne l’abandonne
au profit d’un bâtiment plus vaste et plus fonctionnel, sur
la place centrale du village. Du corps principal du château de Doizieu,
il ne reste rien. Son existence et sa situation ne nous sont connues que
par un plan géométral levé en 1775, conservé
en mairie. Il s’élevait à l’emplacement de deux
terrasses, aujourd’hui occupées par un chenil et un jardin,
à côté de la tour. Le plan représente à
cet endroit un bâtiment en L portant sur la légende l’appellation
« masures du château du seigneur de Doizieu ou Delaire. »
On ignore tout de son aspect. Ses pierres furent sans doute récupérées
pour être réutilisées ailleurs.

Détail du plan : le n° 36 correspond à la tour, le n°
37 aux « masures » du château de Doizieu

Emplacement du château (1 – en clair) et la tour (2)
La tour aujourd’hui désaffectée est l’objet
de plusieurs projets de réhabilitation, visant à lui redonner
son aspect primitif. Les « créneaux d’opérette
» qui la couronnent ne sont évidemment pas d’origine.
Une discussion s’élève pour savoir si on doit reconstituer
ce donjon avec des créneaux, ou simplement coiffé d’un
toit. Le Forez pittoresque et monumental, ouvrage de référence
de Félix Thiollier, donne cette précision importante : «
à l’étage supérieur… les quatre ouvertures
jadis carrées, servant à passer sur les hourds, ont été
converties en fenêtres plein cintre modernes. » Apparemment,
le donjon ne possédait donc pas de créneaux, mais seulement
une ouverture sur chaque face pour passer sur les hourds. Comme l’explique
Eugène Viollet le Duc (1), le hourd « est un ouvrage en bois,
dressé au sommet des courtines ou des tours, destiné à
recevoir des défenseurs, surplombant le pied de la maçonnerie
et donnant un flanquement plus étendu, une saillie très
favorable à la défense. » Les hourds étaient
faciles à mettre en place en quelques heures en cas de troubles,
et démontables tout aussi rapidement une fois le calme revenu.
On peut en voir encore à Carcassonne, en particulier. Généralement,
les tours destinées à être équipées
de hourds étaient coiffées d’un toit, les toits des
hourds en constituant le prolongement.
Les hourds réclamaient que soient aménagés des trous
dans la maçonnerie, destinées à y insérer
les poutres porteuses. À Doizieu, presque tous les trous de hourds
ont été rebouchés, mais il en subsiste encore quelques
uns, qu’un un œil exercé peut remarquer, au même
niveau que de la base des meurtrières du haut. Car la tour conserve
toujours, sur ses quatre faces, les étroites archères qui
assuraient sa défense. Les élégantes fenêtres
à baies géminées ont par contre été
percées postérieurement. Côté sud-est, au levant,
on observe que si la meurtrière du haut est bien au centre de la
face, les deux situées en dessous sont déportées
vers la droite, leur axe de tir s’en trouvant dès lors décalé.
En fait, le donjon se trouvait dans le prolongement du château proprement
dit. Ainsi ces meurtrières avaient-elles été décalées
pour s’écarter de la masse du château et en même
temps protéger sa façade. Les portes actuelles de la tour
sont récentes, mais on remarque encore la petite porte d’entrée
d’origine, de forme ogivale, placée à une certaine
hauteur et décentrée. Le plan de 1775 montre que le château
n’était pas accolé au donjon, on devait accéder
de l’un à l’autre par une passerelle amovible, au niveau
de cette porte. Une fois la passerelle retirée, le donjon protégé
par ses hourds devenait quasiment imprenable. Sur la face nord-ouest,
au couchant, on remarque une autre ouverture décentrée,
au niveau du deuxième étage, qui était peut-être
une porte ouvrant sur le chemin de ronde des remparts. L’observation
attentive, alliée à la logique, permet d’envisager
ces éventualités.
Quelques
détails significatifs du donjon de Doizieu
1 : anciennes ouvertures servant à passer sur les hourds
2 : meurtrières
3 : trou de hourd
4 : meurtrières décentrées
5 : ancienne porte d’entrée, accessible par une passerelle
depuis le château
6 : ancienne porte donnant sans doute sur le chemin de ronde
7 : baies géminées ouvertes postérieurement
L’emplacement du château des Farnanches semble encore plus
incertain pour la plupart des historiens, qui le situent très vaguement
« de l’autre côté du Dorlay. » Il n’en
est rien en réalité, le plan de 1775 positionne précisément
deux bâtiments de Doizieu, une grange et une maison, édifiées
« sur les masures du château des Farnanches. » De la
grange il ne reste que quelques murs et le portail, mais la maison existe
toujours, c’est la plus élevée de Doizieu, tout en
haut du raide chemin du Fressonnet. Elle est facilement repérable
car elle est peinte en blanc, et elle a conservé une allure massive,
soulignée par sa façade quasiment aveugle. On se rend compte
que les deux châteaux étaient en vérité à
une portée d’arbalète l’un de l’autre !

Détail du plan ancien : les n° 15 et 17 correspondent à
l’ancien château des Farnanches

Le donjon et le village vus de l’ancien château des Farnanches
Malgré la double nationalité, plus théorique que
réelle, la vie quotidienne ne devait pas offrir beaucoup de différences
entre les habitants foréziens ou lyonnais. La cité était
alors entièrement confinée entre la rivière et la
colline contre laquelle elle s’adossait. Du côté de
la rivière il existait sans doute une ligne de remparts, entourant
l’ensemble du village. Difficile d’en tracer les contours,
le temps a fait son œuvre. On peut imaginer que la muraille allait
du donjon, côté Doizieu, à cette maison, côté
Farnanches, posée sur des rochers et formant une avancée
surplombant le Dorlay. Ce bâtiment, où des créneaux
semblent encore visibles, peut être imaginé comme une sorte
de barbacane, un poste avancé et fortifié. De là,
le rempart devait remonter en direction du château des Farnanches.
Quant à la porte, elle se situait sans nul doute près de
la rivière : en en devine encore l’emplacement, entre la
rue du Moulin et la place de la Platière, où une courte
voie en pente, formant aujourd’hui encore le seul accès au
vieux village de ce côté-là, se subdivise en deux
ruelles, la rue de la Tour à gauche et la montée de la Pichelière
à droite.

Panorama de Doizieu et ses points importants
1 : emplacement du château de Doizieu
2 : donjon
3 : emplacement de la porte
4 : ancienne barbacane
5 : bâtiment sur l’emplacement du château des Farnanches
6 : soubassements de la maison forte de Jean Pierrefort
Emplacement de la porte,
toujours entrée du village ancien
Enfin il faut noter que le plan de 1775 signale également qu’un
bâtiment fut jadis la maison forte de Jean Pierrefort, lieutenant
et juge de la juridiction de Doizieu. Cette maison était bâtie
de l’autre côté du Dorlay, sur le coteau opposé
au village, au bord de la route de Saint-Just. Mais on ignore à
quelle époque elle remonte. Il n’en reste aujourd’hui
que les soubassements.
Notes
(1) L’architecte Eugène Viollet le Duc, qui restaura la
cité de Carcassonne, est l’auteur du monumental Dictionnaire
raisonné d’architecture médiévale, un ouvrage
de référence d’une rare érudition, entièrement
consultable sur Internet.
Patrick Berlier
|