
La grotte des fées du Mont Ministre et la « Solitaire des
rochers »
À la fin du XVIIe siècle, les milieux dévots
de la cour de Louis XIV à Versailles s’émurent à
la lecture de lettres reçues par un curé des Yvelines, le
père Luc de Bray. Pendant plusieurs années celui-ci prétendit
recevoir assez régulièrement des nouvelles d’une femme
qui vivait en ermite mystique et signait ses lettres : « solitaire
des rochers ». Cette demoiselle de bonne éducation, qui ne
révéla jamais son patronyme, disait avoir fui sa famille
pour se réfugier dans une retraite secrète et y vivre en
ermite. Ce prêtre étant dans le même temps le confesseur
de Madame de Maintenon, ses récits finirent par intriguer la cour.
Qui était la solitaire ? Avait-elle seulement une existence réelle
? Et où donc se situait son ermitage : dans les Pyrénées,
comme on l’a dit le plus souvent, ou dans le Pilat ? Les lettres
de la « solitaire des rochers » finirent par être publiées,
cinquante ans plus tard. Elles soulevèrent de vives polémiques
: on reprocha à cette correspondance d’entremêler traité
de mystique et roman d’aventures. L’ermite se présentait
comme une jeune fille issue de la plus haute noblesse, née vers
1649.
Précisément, une famille noble et célèbre,
les Montmorency, reconnaissait avoir perdu une fille de quinze ou seize
ans, Jeanne-Marguerite, vers 1664 à l’époque où
débuta l’affaire. Pour éviter tout scandale, ils n’avaient
pas ébruité sa disparition et cessé rapidement les
recherches, concluant à un enlèvement perpétré
par un séducteur. Plusieurs versions circulèrent au sujet
des causes réelles de la disparition de la descendante des Montmorency,
on dit en particulier qu’elle se serait enfuie pour ne pas épouser
le prétendant imposé par sa famille. Mais les mauvaises
langues affirment qu’en réalité elle fut surprise
dans les bras d’un aide-cuisinier ; son amant exécuté,
elle aurait été bannie par les siens. Dans un cas comme
dans l’autre, on comprend qu’une telle famille ait préféré
étouffer le scandale. Même si les lettres que le père
de Bray montra à Madame de Maintenon avaient sans doute été
recopiées et « arrangées » par lui-même,
surtout pour leur contenu mystique, l’histoire devenait malgré
tout plausible.
L’abbé François-Xavier de Feller, auteur d’un
monumental dictionnaire historique publié en 1818 à Lyon,
racontait comment, dans sa fuite, Jeanne-Marguerite de Montmorency avait
appris l’art de la sculpture sur bois chez un maître artisan
d’Auxerre, où elle avait séjourné de longues
années. Revenant ensuite à Paris, un jour elle sollicita
l’aumône de la maîtresse d’une institution religieuse
près de Versailles. Celle-ci, « frappée par l’air
de vertu qui rayonnait sur son visage », lui proposa de l’emmener
à la campagne. C’est là qu’elle fit la connaissance
du père Luc de Bray, qui devait se charger de la conseiller et
de la conduire vers la vie mystique qu’elle désirait tant.
Recherchant une grotte isolée pour y mener sa vie d’ermite,
c’est vers les Pyrénées qu’elle se serait tournée.
Dans ses lettres, la « solitaire des rochers » ne donna jamais
la localisation précise de son ermitage reculé. Elle décrivit
par contre assez soigneusement son environnement d’accès
difficile, composé de rochers superposés. Ce lieu n’était
pas très éloigné de ses amis « de la grange
». Il y avait aussi un monastère à proximité,
où elle trouvait une aide morale appréciable. Elle se nourrissait
principalement de fruits : des cerises sauvages, des prunes noires, des
nèfles, des pommes et des raisins. Elle les faisait sécher
au soleil, sur des rochers « chauds comme l’entrée
d’un four ».
Un ouvrage publié en 1841, La solitaire inconnue, chez Jules Escoffier
à Orange (auteur anonyme) prétendait que la « solitaire
des rochers » aurait passé plusieurs années au Mont
Pilat. Quelques décennies plus tard, Étienne Mulsant dans
son Voyage au Mont Pilat crut devoir critiquer cette possibilité
en affirmant bien audacieusement qu’il n’y avait sur les hauteurs
du Pilat ni grotte, ni source, ni arbre fruitier ! En 1964, Jean Combe
dans son Histoire du Mont Pilat faisait remarquer à juste titre
que si plusieurs ermites avaient vécu dans l’isolement de
la chapelle Sainte-Madeleine, subsistant grâce à ce que leur
offrait la nature, il avait pu en être de même pour la solitaire.
Restait à découvrir le lieu exact du refuge de Jeanne-Marguerite.
On l’imagina pendant longtemps dans les environs du Crêt de
la Perdrix, en raison de la proximité de la « Grange de Pilat
», c’est à dire la Jasserie. Le lieu est effectivement
propice à une vie érémitique, mais son climat rude
ne concorde guère avec les descriptions de Jeanne-Marguerite. Il
fallut attendre les dernières décennies du vingtième
siècle pour relancer l’affaire, et l’orienter vers
un refuge très possible, sur les pentes du Mont Ministre.
Le
village de Chuyer et le Mont Ministre
En 1979, un groupe de personnes — qui devait peu après
constituer l’embryon de l’association « Visages de notre
Pilat » — avait invité les habitants de Chuyer à
évoquer les vieux souvenirs de leur contrée. Plusieurs d’entre
eux se rappelèrent alors que jadis on voyait une cavité
dans les grands rochers dominant leur village. Ils précisèrent
encore que leurs ancêtres prétendaient apercevoir dans cette
antre une mystérieuse « dame », qui étendait
son linge sur des buissons tous les lundis. Cette pratique rappelant celle
des fées du Pilat, qui selon la légende correspondaient
par ce moyen avec leurs consœurs du Dauphiné, les anciens
avaient baptisé l’endroit « Grotte des Fées
». Quelques jours plus tard, la cavité était retrouvée,
complètement obstruée par des broussailles.
Aujourd’hui l’accès au site est balisé. Il faut
partir du Col de Pavezin, par l’allée qui s’amorce
sur le coté droit de l’auberge, et monter à gauche
par le sentier en direction du Col de Grenouze. Un peu plus haut, à
un carrefour de chemins, prendre la piste à droite. On grimpe sur
la crête, et on arrive alors sur un replat. Il faut continuer jusqu’à
ce que s’amorce une légère descente. Un panneau indique
la direction de la grotte : il faut descendre à droite, suivre
le sentier qui débouche d’abord sur une terrasse rocheuse,
puis bifurque à gauche, et débouche au pied d’une
petite falaise. La Grotte des Fées est là, grand trou noir
à la base de la falaise.
La grotte est parfaitement naturelle, elle est due selon l’avis
des géologues à l’effondrement d’une partie
des strates de micaschiste émergeant du sol à flanc de coteau.
Elle a par contre été déblayée par l’homme,
il y a sans doute fort longtemps. Cette grotte habitable — à
condition de ne pas être trop regardant sur le confort — fut
occupée à diverses époques, comme en témoignent
d’abord ses parois noircies de fumée. Les traditions qui
y sont attachées, ainsi que sa situation, mirent l’équipe
sur la piste de la « solitaire des rochers ».
La
Grotte des Fées
Tout, en effet, coïncide avec les maigres indications de Jeanne-Marguerite,
et tout laisse à penser qu’elle était bien la «
dame » aperçue par les anciens de Chuyer. L’exposition
plein sud du site, protégé du vent du nord par le Mont Ministre,
et son altitude (700 m), le rendent agréable. On trouve en abondance
dans les environs les fruits sauvages dont la solitaire se nourrissait,
et même des nèfles puisque plusieurs néfliers poussent
encore quelques centaines de mètres plus bas. Du raisin aussi :
les vignes de Chuyer n’étaient pas si loin, elles produisaient
il y a bien longtemps un vin réputé (Jules César
lui-même en aurait bu, en passant sur la voie romaine qui longe
le bas du coteau). Les grands bancs de pierre à coté de
la grotte sont exposés au soleil toute la journée ; on y
voit aussi des rochers superposés. Le hameau le plus proche se
nomme la Grange, sur le flanc nord du Mont Ministre, et la chartreuse
de Sainte-Croix-en-Jarez n’est pas loin. Autre coïncidence
curieuse : Jeanne-Marguerite se disait amie avec une Madame de la Bâtie,
et le bois où se situe la grotte est dit « de la Bâtie
». Enfin notre solitaire, que l’on disait experte dans l’art
de sculpter les crucifix en bois, ne serait-elle pas à l’origine
de ce rustique petit Christ en croix qui fut pendant longtemps fixé
par un fil de fer sur la croix du Col de Pavezin ? Seule ombre au tableau
: à priori, il n’y a aucune source à proximité
immédiate de la grotte, mais seulement divers points d’eau
en allant vers la Grange.
En 1980 des recherches ont mis à jour dans la grotte plusieurs
petits fragments de poterie noire, apparemment gallo-romaine. Ces fouilles
sommaires devaient aussi valider la présence éventuelle
en ces lieux de la « solitaire des rochers », puisque d’autres
fragments étaient découverts à cette occasion : ceux
d’une belle tasse en porcelaine de Sèvres !
Après son séjour probable dans le Pilat, Jeanne-Marguerite
se dirigea sans doute vers les Pyrénées. D’autres
lettres font état de grottes « de la dimension d’une
grande église », et d’ours aperçus non loin
de son refuge. Il est bien évident que ces détails ne se
rapportent pas à nos contrées ! Sa correspondance avec le
père Luc de Bray s’arrêta à la mort de celui-ci,
en 1699. Dans sa dernière lettre elle avouait son envie de se rendre
à Rome, on suppose qu’elle mourut en route, ignorant tout
des passions qu’elle avait déchaînées, sans
se douter que son mythe ferait encore couler un peu d’encre, trois
siècles plus tard, et surtout surfer quelques internautes !
La Grotte des Fées attire aussi l’attention des amateurs
de mystères par l’énigmatique inscription visible
à hauteur d’homme, sur la paroi verticale à droite
de l’entrée. Il s’agit de trois lettres gravées
de manière malhabile, la plus grande mesurant environ 5 cm de haut.
Inscription
étrange à droite de l’entrée
On pourrait penser à l’œuvre d’un berger, d’un
chasseur, ou d’un randonneur. Ou bien peut-être est-ce la
« solitaire des rochers » qui a gravé ces lettres ?
Mais ce mot, si c’en est un, est curieux, car c’est apparemment
un mélange de lettres latines et grecques. Le D appartient à
notre alphabet (l’alphabet latin), le A peut être soit latin
soit grec, et le ? (Gamma majuscule) appartient à l’alphabet
grec, c’est l’équivalent de notre G. Faut-il lire «
DAG » ? On peut y voir un diminutif de Dagobert, ou de Dagôn.
Dans la Bible (Livre des Juges, 16, 22 à 31), Samson fait s’écrouler
le temple du dieu Dagôn. Or toujours sur le flanc sud du Mont Ministre,
mais un peu plus bas, se trouvent les Pierres de Samson et leur bien connu
Pied de Samson. Dag est aussi un mot hébreu, il signifie poisson.
Mais dans le cas d’une lecture hébraïque de ces lettres
DAG, il faudrait les prendre de droite à gauche, et lire Gad. Gad
était le nom de la divinité cananéenne de la chance
et de la bonne fortune. C’était aussi le nom du septième
fils de Jacob, et le père de la septième tribu d’Israël
(il est cité par la Genèse, 30, 11, et par le Deutéronome,
33, 20 – 21).
Mais cette inscription est elle vraiment un mélange de latin et
de grec ? M. Henri Panier a publié dans la revue Dan l’tan
un article où il présentait ses réflexions à
ce propos. Graphiste de profession, M. Panier consulta l’important
recueil d’alphabets publié en 1768 par Fournier, fondeur
de caractères. Selon cet ouvrage, une seule police utilisait à
la fois le D, le A, et ce qui ressemble à un Gamma majuscule :
il s’agit de l’écriture apparaissant sur ce que l’on
nomme les « tables Eugubines », série de sept tables
en bronze trouvées en Italie à Gubbio, ville d’Ombrie
dans la province de Pérouse.
Pérouse ? Il faut noter que le Mont Ministre portait sur la carte
de Cassini l’appellation Côte des Pérouses, nom qui
était encore en usage en 1946 comme en témoigne le Dictionnaire
topographique du Forez. Curieuse coïncidence. Mais Pérouse
est un toponyme très fréquent. Les tables Eugubines sont
rédigées en langue ombrienne, appartenant aux langues italiques
anciennes, parlées avant l’époque romaine. Selon le
recueil de Fournier, les tables Eugubines « étoient l’ouvrage
des Pélasges ». Qui étaient les Pélasges ?
Tous les dictionnaires ou encyclopédies nous précisent que
les écrivains grecs avaient donné ce nom aux premiers habitants
de la Grèce antique. Il s’agissait probablement d’un
peuple ancien, venu d’Asie mineure, dont les divers rameaux s’étaient
installés un peu partout sur les rives de la Méditerranée.
Certains historiens les voient apparentés aux Étrusques,
les premiers habitants de l’Italie. L’une des tables Eugubines
préciserait d’ailleurs qu’à leur arrivée
en Italie les Pélasges eurent à souffrir de divers fléaux.
C’est tout au moins la traduction que proposa un réfugié
protestant, Louis Bourguet, dans l’une de ses publications éditées
à Genève entre 1728 et 1734. Ceci explique pourquoi Fournier
en 1768 attribuait les tables Eugubines, d’origine préromaine,
aux Pélasges. Les Pélasges installèrent des comptoirs
jusqu’en Égypte où on les nommait « Péluziens
», un nom qui, il faut bien le dire, ressemble fort à Pélussin…
On pourrait poursuivre l’enquête en notant les liens entre
les Pélasges, les Égéens, les Argonautes, liens renforcés
par les traditions ésotériques propres à certaines
confréries opératives du Moyen-Âge ou de la Renaissance,
telles que les Gouliards, les Gilpins, les Gaults ou encore les Fendeurs
Charbonniers issus de la « maçonnerie du bois ». Liens
qui nous conduiraient vers l’alchimie et sa voie humide symbolisée
par le mythe de la Toison d’or, mais tout cela nous entraînerait
trop loin du Pilat, et sur des chemins bien glissants qui plus est..
Alors restons-en là, et laissons encore une belle part au rêve…
Patrick Berlier
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