Au hasard Balthazar !
Vagabondage entre Provence et Pilat


Patrick Berlier est parmi nous…

Nous présentons, cette fois, sur nos colonnes un remarquable travail de Patrick Berlier qui à ce jour, bien que nous connaissions depuis bien longtemps, n’avait pas encore pris la plume.
Si le fait peu sembler des plus anodins il est loin de l’être pour ceux, et celles, gérant les colonnes de France-Secret et Société Périllos. En effet jusqu’à ce jour Patrick présentait ses travaux sur le site de Thierry Rollat « Regard du Pilat »… où nous allions lire ses travaux et d’autres tous plus intéressants les uns que les autres.
Pour l’instant ce site est hors d’accès. Mais, il serait hâtif que quiconque tente la moindre hypothèse sur ce silence et ce passage en immersion. Les raisons qui amènent cette décision difficile sont impératives et des plus respectables. A ce propos, nous les souhaitons sincèrement de courte durée. C’est donc pour nous un plaisir et un honneur d’avoir répondu par un oui spontané au fait que ceux, celles, qui écrivaient sur les colonnes de Thierry soient ici comme chez eux parmi nous. Le Pilat n’est à personne et est à tous… Cette règle voit son application dans la collaboration qui vient de s’installer entre nous tous… amateurs de ces contrées hors normes.
A contrées hors normes, passé exceptionnel et faits tout aussi rarissimes que ceux et celles qui autrefois les vécurent ou… les firent. Il faut alors pour aborder des événements de cette amplitude des chercheurs à la hauteur. Patrick Berlier nous est connu depuis, je crois, une trentaine d’années… et il est de cette incomparable trempe d’amateurs chercheurs d’absolu. Cette longue fréquentation, parfois un peu plus espacée entre nous deux mais jamais interrompue, en montre tout le trajet parcouru à la fois ensemble et parfois avec de légers points de vue différents allant toutefois dans le même sens général. La confrontation lorsqu’elle n’est pas stérile est constructive. Elle permet de faire avancer le savoir et la connaissance de chacun et de tous. Quoiqu’il en fut, nos rencontres ont toujours été placée sous le signe de la convivialité, voire de l’amitié, et nous ne trouvons pas la moindre raison pour que cette situation, non seulement ne se prolonge pas, mais au contraire se voit amplifiée et poursuivie avec profit et plaisir partagés de la retrouvaille et des ‘demains’ à venir.
Bref… nous partageons les mêmes passions et ainsi, à présent, les mêmes lieux d’échange. C’est donc tout naturellement que j’ai le plaisir de présenter ce dossier de Patrick ouvrant sur un horizon allant des Baux de Provence à notre cher Pilat. Il n’est pas utile de déflorer plus ce travail dont la lecture retiendra l’attention de tous par la pertinence et la richesse de ses éléments.

Ne doutons pas un instant que prochainement à la signature de Patrick se joigne une des nôtres pour quelques travaux communs. Le plaisir et l’honneur seraient pour nous. Avant cependant de laisser place à ce dossier sur Lazare, où le hasard n’aura point de place, et l’approche de quelques énigmes sur le Jarez et Ste Croix, il reste de bon ton de rappeler que Patrick Berlier est non seulement un excellent chercheur et… découvreur… mais aussi un tout aussi remarquable auteur de nombreux ouvrages sur le Pilat et sur d’autres sujets tous aussi riches et rares. Nous ne saurions que conseiller à nos lecteurs de les consulter ou les avoir sur leurs rayons… si ce n’est déjà fait.

André Douzet et France Secret

« Au hasard Balthazar ! », telle était la devise des puissants seigneurs des Baux, en Provence, qui prétendaient descendre du roi mage Balthazar, lequel serait venu dans cette contrée pour y donner naissance à cette lignée sacrée. Ils portaient sur leurs armes : « de gueules à une comète à seize rais d’argent ». Dans cette étoile, blanche à seize rayons, sur fond rouge, la tradition populaire voit l’étoile des rois mages, celle qu’ils suivirent jusqu’à Bethléem pour aller saluer la naissance de Jésus. Après avoir déposé son offrande (de la myrrhe) au pied du divin Enfant, Balthazar aurait continué à suivre l’étoile, qui l’aurait emmené jusqu’aux Baux.

Les étranges armoiries des seigneurs des Baux

« Race d’aiglons, jamais vassale », disait Frédéric Mistral des seigneurs des Baux, qui au temps de la féodalité étendirent leur emprise sur toute la Provence, exerçant leur suzeraineté sur plus de 80 châteaux ! A l’époque où les paladins du nord, engoncés dans leur balourdise, s’étripaient pour une broutille, les princes des Baux se faisaient remarquer par leur culture, leur finesse, leurs cours d’amour, et la beauté de leurs dames chantées par les troubadours. Plusieurs des leurs versèrent dans la poésie, comme Barral des Baux qui se piquait aussi de sciences occultes et d’alchimie. « À l’asard Bautezar ! », criaient les princes des Baux avec fierté du haut de leur nid d’aigle, dans la langue de ce lieu et de ce temps, et cette formule résonnait avec force et vigueur sur les extraordinaires rochers des Baux, avant d’être emportée par le Mistral, balayant de son souffle l’immense plaine de la Crau. En Provence ou en Camargue, dans la région d’Arles, la devise est devenue une expression proverbiale toujours prononcée, même si souvent on en ignore quelque peu l’origine, pour exprimer un désir de partir « à l’aventure », ou de choisir « à l’aveuglette ».

Le château et le village des Baux-de-Provence

Quel rapport avec le Pilat, êtes-vous sans doute en train de penser ? Nous verrons qu’il y en a un, et non des moindres. Mais en réalité cette devise, reprise pour titre de cet article, est plus une invitation à un vagabondage architectural, archéologique et artistique, une promenade « au hasard », dictée par certaines associations d’idées. C’est mon ami Éric Charpentier qui m’a suggéré certains rapprochements, il y a déjà quelques mois, et depuis la graine qu’il avait semée a bien germé. Qu’il en soit ici remercié. Notez bien que je ne cherche nullement à établir coûte que coûte un lien quelconque entre les différents lieux que nous allons visiter, je vous propose juste une flânerie, une rêverie chimérique, guidée seulement par des réflexions du style « tiens ! Ça ressemble à… ». Et puis nous resterons dans les limites de notre région, ne craignez pas que je vous emmène vers une sulfureuse destination… Alors suivez-moi comme Balthazar suivit l’étoile… Première étape : une curieuse maison au hameau du Fay, près de Trêves (Rhône).

Passons outre l’outrepassé

Le vieux porche d’entrée de cette maison se remarque par son arc dont la largeur de l’ouverture est supérieure à la largeur du portail. En architecture, cette singularité porte un nom bien particulier : arc outrepassé. Très utilisé dans les pays arabes, ce type d’arc est rare dans nos contrées, tout au moins pour des bâtiments anciens. On peut en citer un autre exemple en Auvergne : le prieuré roman de Bredons, qui domine la petite ville de Murat, dans le Cantal. L’une des fenêtres possède ce type d’arc. Dans l’Art Nouveau de la Belle Époque, qui s’inspirait parfois du style mauresque, l’arc outrepassé a par contre largement été utilisé. On peut citer les établissements de bains douches de la ville de Saint-Étienne, construits au début du XXe siècle, caractéristiques pour leurs fenêtres jumelles à arcs outrepassés. Ou encore la « Villa mauresque » de Valence. En suivant les conséquences d’un jeu de mots facile, nous allons passer outre cet outrepassé, en un mot élargir notre champ d’interrogations et d’investigations, et suivre les pistes aventureuses que nous offrent les comparaisons entre les éléments du décor de ce porche et d’autres décors possédant des éléments offrant quelque ressemblance.

Le portail de la maison du Fay à Trèves

Le linteau du porche de la maison du Fay se compose donc d’une partie en saillie, de forme disons trapézoïdale, gravée d’un IHS (avec un S à l’envers) surmonté d’une croix, et de la date 1757. Puis à gauche une croix pattée inscrite dans un cercle, et à droite un cœur. Quelques explications rapides sur ces symboles ne seront sans doute pas inutiles.

Les trois lettres IHS forment ce que l’on appelle le trigramme du Christ. À l’origine il s’agissait du nom de Jésus en grec (Iesos), abrégé en trois lettres : iota – êta – sigma. Lorsque les textes grecs furent traduits en latin, les copistes qui avaient oublié la valeur d’origine de ces lettres les transposèrent en alphabet latin. Le iota devint un I, le sigma un S, mais le êta qui aurait dû devenir un E fut transposé en H, sa forme majuscule en grec. Il fallait trouver une signification à cet IHS. L’Église catholique médiévale, amatrice d’anagrammes secrètes et de mystères kabbalistiques, en fit les initiales de la formule latine Iesus Hominum Salvator, « Jésus sauveur des hommes ». À partir du XVIIe siècle, le IHS fut fréquemment surmonté d’une croix pour rappeler le sacrifice salvateur de Jésus.

Le fronton du Fay

Au fronton de la maison du Fay, le trigramme IHS est en effet surmonté d’une croix, plantée dans la branche horizontale du H. Mais on remarque que son axe vertical est ondulé. La croix ressemble ainsi à une épée à lame en forme de flamme, dite « épée flamboyante », tournée vers le bas (la branche horizontale de la croix dessinant la garde). En symbolisme, l’épée flamboyante est généralement tournée vers le haut, car elle est la gardienne du Ciel. En la tournant ainsi vers le bas, peut-être a-t-on voulu signifier qu’elle est ici la gardienne de la Terre. La branche verticale de la croix / épée ressemble également à un serpent, ce qui renvoie encore à la terre. Le serpent est par définition un animal chtonien et diabolique. Dans le récit biblique, il entraîne l’homme vers le péché originel, dont il ne sera racheté que par la mort du Christ sur la croix : Iesus Hominum Salvator, Jésus Sauveur des Hommes, le trigramme IHS… Ainsi la boucle est bouclée.

Jésus en croix, un détail évoquant une épée à lame ondulée, « tiens ! Ça ressemble à… »… aux peintures murales de Sainte-Croix-en-Jarez, bien sûr ! Deuxième étape : l’ancienne chartreuse.

Les secrets du crucifiement

Rappelons que ces peintures murales datent de 1330 environ. Elles furent réalisées pour marquer le tombeau de Thibaud de Vassalieu, bienfaiteur de la chartreuse, qui passa la fin de sa vie dans ce monastère. C’est son exécuteur testamentaire qui les finança. Les peintures s’étendent sur deux murs perpendiculaires, dans un coin du chœur de l’église conventuelle de l’époque, transformé par la suite en sacristie. C’est en 1896 que des membres de la Diana les dégagèrent du badigeon qui les recouvrait depuis plusieurs siècles. Elles représentent l’enterrement de Thibaud de Vassalieu, auquel se rendent les Chartreux en procession, l’envol de l’âme du défunt et son arrivée au Paradis. En complément, et pour montrer sans doute l’étendue de son talent, le peintre réalisa une scène sans rapport avec les autres, un « crucifiement », c’est-à-dire une représentation de la crucifixion du Christ, qui va retenir notre attention.

L’impression d’une intense douleur se dégage de cette scène. En décor de fond sont peintes quelques maisons et quelques murailles, pour évoquer les remparts de Jérusalem. Jésus, tordu de souffrance, se meurt sur la croix, des flots de sang jaillissent de ses blessures. À ses pieds, à gauche la Vierge s’évanouit entre les bras des saintes femmes. À droite saint Jean l’Évangéliste (reconnaissable à son visage imberbe et au livre qu’il tient dans la main) s’abandonne lui aussi à la douleur, sa main droite pressée contre sa joue et soutenant sa tête inclinée, signe d’affliction profonde. Derrière lui un centurion romain, une main sur le pommeau de son épée, montre de l’autre bras une inscription tracée en lettres claires sur le fond bleu du ciel : Vere filius Dei erat iste (« vraiment, cet homme était le fils de Dieu »), phrase que le centurion prononça au pied de la croix selon les Évangiles.

Le crucifiement – peintures murales de Sainte-Croix-en-Jarez

Des anges surgissent du ciel, une partie de leur corps n’est pas souligné d’un trait et semble flou. Cet effet caractérise aussi les œuvres de Giotto, peintre italien de cette même époque, considéré comme un précurseur, ce qui autorise à attribuer ces peintures murales à l’un de ses élèves. Au-dessus de la croix deux anges se lamentent, le visage enfoui dans un linge, les autres recueillent le sang de Jésus dans des coupelles. Des pieds de Jésus, cloués l’un sur l’autre sur le bois de la croix, un filet de sang coule en ondulant dans un vase posé sur un rocher au pied de la croix, le Saint-Graal, puisqu’il faut bien le citer par son nom ! Si l’on isole ce détail du reste de la scène, le Graal et le filet de sang ondulé forment, comme l’a justement fait remarquer André Douzet, et François Jeanty après lui, l’image d’une épée flamboyante, tournée vers le haut celle-là. D’où une certaine ressemblance entre le linteau du Fay et le crucifiement de Sainte-Croix-en-Jarez. D’autant que le nimbe crucifère entourant la tête du Christ n’est pas autre chose qu’une croix pattée inscrite dans un cercle… avec la même inclinaison qu’au Fay… Ne fantasmons pas, cependant. En 1757, date de réalisation du linteau si l’on en croit la date gravée, les peintures murales étaient encore recouvertes de badigeon et donc leurs détails ne pouvaient pas être connus… Sauf s’ils avaient été relevés quelques siècles plus tôt… Et n’oublions pas la forte probabilité pour que la maison du Fay ait appartenu aux Chartreux de Sainte-Croix-en-Jarez… Mais avec des « si »…

Détail du Graal / épée flamboyante

Revenons plutôt au crucifiement. La croix n’est pas un bois de charpente, mais une croix faite de bois mal ébranché et de couleur verte. Cet aspect, vieux concept médiéval, est assez rare. L’artiste a voulu illustrer la tradition qui veut que la croix du Christ ait été taillée dans « l’arbre de la connaissance » du Paradis terrestre. La partie verticale ressemble assez curieusement à un tronc de palmier, symbole de la victoire sur la mort et de la vie éternelle. Cet « arbre-croix » reverdit par l’effet de la grâce divine, c’est le symbole classique de la résurrection, que l’on retrouve associé entre autres à saint Bruno, le père spirituel des Chartreux. Et aussi à sainte Marie-Madeleine, toujours représentée en prières au pied d’une croix rustique de bois vert mal ébranché.

Marie-Madeleine, une épée, une croix de bois mal ébranché, un vase au pied de la croix… « Tiens ! Ça ressemble à… »… A la gravure dite de saint Lazare, dans l’ancienne chapelle de la Madeleine, au pied de Châteauneuf ! Troisième étape : l’échangeur de la Madeleine, à l’est de Rive-de-Gier. Une étape purement virtuelle, la chapelle ayant disparu au début du XXe siècle (quelques cartes postales anciennes en montrent les ruines). Elle se situait vers le restaurant à côté du pont, sur un terrain qui dépend aujourd’hui de la commune de Saint-Maurice-sur-Dargoire.

Madeleine et Lazare

Tout près du confluent du Gier et du Bozançon, s’élevait dès l’époque romaine, au débouché de la voie venant de Lyon par le plateau mornantais, un gîte d’étape doublé d’une taverne servant des rafraîchissements (taberna frigida). Le lieu dut être particulièrement fréquenté en raison de son rôle de carrefour. Il n’y avait alors pas de pont. Pour accéder à Rive-de-Gier par Combeplaine il fallait commencer par franchir le Bozançon, et pour monter vers le Pilat il fallait franchir le Gier. Un castrum se chargeait de verrouiller cette voie se dirigeant sur Vienne ou Pélussin. Il sera remplacé par le « château neuf » des Roussillon qui donnera son nom à la commune. Les aubergistes proposaient aussi un service de passeurs pour aider les voyageurs dans cette tâche parfois difficile. Lorsque la religion chrétienne s’implanta dans la vallée du Gier, elle considéra la vieille taverne romaine comme un lieu de perdition, en raison de la nature particulièrement alcoolisée des « rafraîchissements ». Il est probable qu’elle se doublait aussi d’un sanctuaire païen. L’auberge fut rasée, mais pour assurer l’accueil des voyageurs, en particulier des pèlerins se rendant au Puy, on construisit un peu plus haut une hostellerie, assurant également le passage des rivières. Cette maison existe toujours.

La vallée du Gier entre Givors et Rive-de-Gier était difficilement praticable. Les Romains ne s’y risquaient pas. Au Moyen-Âge un chemin la suivait, non sans difficultés, pour relier Châteauneuf à Givors, avec des embranchements pour Cenas (l’arsenal de Châteauneuf) et Dargoire. Ce chemin traversait 14 fois le Gier à gué ! Pour « baliser » cette zone difficile deux chapelles avaient été construites par les bateliers du Rhône, une à chaque bout : la chapelle Saint-Lazare près de Givors, à l’emplacement de l’actuel centre commercial, et la chapelle Sainte-Madeleine près de Rive-de-Gier, à l’emplacement de la taverne romaine. Elles étaient dédiées à des saints particulièrement honorés par les mariniers. Leur construction date probablement de l’époque où saint Clair et ses moines du monastère de Grigny évangélisèrent la vallée du Gier, vers 640. Saint Clair était d’ailleurs le second saint patron de la chapelle Saint-Lazare. Ce qui est certain, c’est que lors du passage des Sarrasins en 731 les chapelles furent saccagées. Les moines de l’abbaye de Savigny relevèrent le flambeau et reconstruisirent les chapelles. Un siècle plus tard il ne restait plus un seul païen dans tout le pays, ce qui faisait la joie de saint Agobard, archevêque de Lyon.

En 944 une charte de l’abbaye de Savigny recensait la chapelle Saint-Lazare. Quelque temps plus tard une ordonnance de l’archevêque Amblard la désignait comme église paroissiale, sans curé. Mais aucune bourgade ne s’étant formée autour d’elle, elle ne porta jamais ce titre. L’édifice, sans style particulier, se doublait cependant d’une grange servant de dortoir pour les pèlerins et d’un « cabaret » assurant leur accueil. La chapelle Saint-Lazare fut placée successivement sous l’autorité des abbayes de Savigny, puis de Valbenoîte, puis des ermites qui aux XVIe et XVIIe siècles y trouvèrent refuge. Ce sont ensuite les prêtres de Saint-Romain-en-Gier, vicaires de la paroisse d’Échalas, qui assurèrent les offices. Mais la chapelle fut rasée en 1851 par le propriétaire du pré voisin, un certain Ennemond Berne, « qui se plaignait du bruit causé par les pèlerins ».

Ruines de la chapelle Sainte-Madeleine au début du XXe siècle

Le sort de la chapelle Sainte-Madeleine n’est guère plus enviable. Au XIIIe siècle elle fut placée sous l’autorité de tuteurs laïcs puissants, les Roussillon. Ceux-ci la reconstruisirent en style gothique. La chapelle mesurait alors 6 m sur 8 m, avec une chapelle latérale de 3 m sur 4 m, à droite, utilisée comme sacristie. En 1443 elle fut donnée à l’Église de Lyon, qui la possèdera jusqu’à la Révolution. Son déclin débuta en 1762, date de la construction du pont du Bozançon, sur la route de Lyon, juste derrière ses murs. Ce pont la surplombant de 14 mètres, la chapelle en souffrit beaucoup. Cependant en 1838 un mécène, M. Journoux, la fit restaurer à ses frais. Hélas son entretien cessa après la mort de ce bienfaiteur en 1865. La construction d’un deuxième pont, sur la route de Givors, juste devant la chapelle, précipita sa ruine. Située au fond d’un trou entre les deux ponts, abandonnée par la commune de Saint-Maurice-sur-Dargoire sur laquelle elle se trouvait, et par la paroisse Saint-Jean de Rive-de-Gier qui la desservait, la chapelle tomba en ruines. En 1903 la commune vendit le terrain et les ruines furent noyées sous 9 mètres de remblai.

Aujourd’hui à l’emplacement de la chapelle : en bas le Bozançon, à gauche le pont sur la route de Lyon, à droite (masqué par la végétation) le pont sur la route de Givors, au fond le restaurant. La chapelle était au bord de la rivière, entre les deux ponts. Le mur de soutènement du remblai a probablement été construit avec ses pierres récupérées.

Mais revenons au IXe siècle, à l’époque de la splendeur romane des chapelles. Il se place alors dans la chronologie des faits un évènement qui va justifier notre troisième étape à Sainte-Madeleine. Au passage du corps de saint Lazare, transféré de Marseille à Autun, une relique est prélevée pour être exposée dans l’une des chapelles. Mais laquelle ? Deux des auteurs qui rapportent ce fait ne sont pas vraiment d’accord entre eux. Le premier est l’abbé Grandjean, curé de Saint-Jean de Rive-de-Gier, qui en 1915 écrit dans son opuscule « Pages d’histoire sur la vallée du Gier » :

« Saint-Lazare était devenu un lieu très fréquenté lorsqu’il fut enrichi, comme le fut Vienne, d’une relique de Saint Lazare, au passage de son corps, transporté de Marseille à Autun, en 1154, avec arrêt à Vienne. Cette relique existe encore à Échalas, on n’a jamais cessé de venir de loin la vénérer. »

Pour l’abbé Grandjean, c’est donc la chapelle Saint-Lazare de Givors qui reçoit la relique, ce qui paraît logique, en première analyse. Cependant, il se trompe gravement sur la date de la translation des reliques de saint Lazare, qui eurent lieu deux siècles plus tôt, probablement en 859. Il faut rappeler que, selon la tradition provençale, Lazare débarqua en Gaule en même temps que ses sœurs Marie-Madeleine et Marthe, pour devenir le premier évêque de Marseille, où il gagna la palme du martyre et où il fut inhumé. Ce n’est sans doute qu’une légende, et d’autres traditions voient Lazare enterré à Béthanie ou encore à Chypre. C’est pour soustraire son corps aux profanations des Sarrasins ou des Normands que ses reliques furent transférées de Marseille à Autun, en Bourgogne.

Le personnage à qui l’on attribue cette translation n’est pas un inconnu, il s’agit de Girart de Roussillon, le gouverneur de Vienne en partie légendaire. On rapporte à son propos une tradition voyant les reliques être cachées un temps à Surieu, près de Roussillon (Isère). En réalité, Girart de Roussillon voulait surtout installer de nombreuses reliques de saints en Bourgogne, les reliques générant des pèlerinages, sources de multiples profits. Les Marseillais conservèrent cependant le chef (le crâne) de saint Lazare, toujours exposé dans la cathédrale de la Major. À Autun en 1120 débuta la construction de l’église destinée à recevoir les reliques de Lazare ; c’est en 1147 que son corps y fut déposé. Cette date est parfois considérée à tort par certains auteurs comme celle du transfert de Marseille à Autun. Le tombeau de Lazare fut détruit en 1766.

Le second auteur est André Douzet, qui en 1994 dans son livre « Éléments du passé de Sainte-Croix-en-Jarez, chartreuse, pour servir à son histoire » écrit :

« Selon Adon au IXème S., Châteauneuf détenait la chapelle Ste Magdeleine. Cette dernière contenait la relique de St Lazare. Cette relique, nous assure toujours la légende, fut ramenée sur la barque « des Maries ». Par de nombreux aléas le précieux dépôt reliquaire fut déposé dans cette chapelle. Notons que la relique coïnciderait avec Marie Magdeleine et l’inscription relevée par le Pr Lebleu : « ASARES BALPTHASARS ». Cette relique fut transférée, lors de la destruction de cette chapelle, dans l’église d’Echalas… »

Plusieurs questions se posent à la lecture de ces lignes. D’abord pour cet auteur c’est la chapelle Sainte-Madeleine près de Châteauneuf qui reçoit les reliques. Qui a raison ? Difficile de conclure. La chapelle Saint-Lazare de Givors dépendait de Saint-Romain-en-Gier, paroisse qui relevait elle-même de celle d’Échalas, qui reçut finalement les reliques. Donc celles-ci devaient logiquement se trouver à Saint-Lazare. Mais lors de sa destruction intempestive, les reliques furent-elles préservées par le démolisseur ? Rien n’est moins sûr, au vu de la colère aveugle qui l’animait semble-t-il. Les deux chapelles étant « jumelles », on pourrait admettre aussi que chacune des deux reçut une relique. Nos deux auteurs auraient donc raison tous les deux sur ce point. Plus étrange est l’affirmation selon laquelle ces reliques furent ramenées sur la barque des Maries. Saint Lazare ressuscité par Jésus était bien vivant en débarquant en Gaule, tout au moins selon la tradition provençale affirmant qu’il devint ensuite l’évêque de Marseille. Comment la barque pouvait-elle transporter à la fois Lazare vivant et ses reliques, c’est-à-dire son corps mort ? Ou alors ces reliques appartenaient-elles à un autre des saints nommés Lazare que connaît l’Eglise, comme Lazare dit le pauvre, évoqué par l’Evangile de saint Luc ?

L’auteur nous dit ensuite que la relique coïnciderait avec l’inscription relevée par le Professeur Lebleu, dont il ne précise ni l’origine ni la date de réalisation. On en apprend un peu plus à la publication d’un autre livre d’André Douzet, Nouvelles lumières sur Rennes-le-Château (Aquarius, 1998), où est insérée le dessin de : « La pierre de Saint-Lazare relevée dans les ruines de la chapelle Ste Madeleine… d’après les relevés-croquis et les photographies du Professeur Lebleu ».

Les bibliographies de chacun de ces ouvrages ne paraissent pas apporter de renseignements sur ce « Professeur Lebleu ». Il ne nous a pas été possible de retrouver trace d’un quelconque ouvrage écrit par ce personnage, en particulier ce nom est inconnu de la Bibliothèque Municipale de Lyon. Mais bien entendu cela ne prouve pas qu’il n’ait pas existé ou qu’il n’ait jamais rien publié. La chapelle ayant été détruite au début du XXe siècle, si ce professeur a réalisé des photos de la gravure cela a dû se faire vraisemblablement durant la seconde moitié du XIXe siècle.

On est tout de même frappé par l’aspect « moderne » des lettres, mais n’étant nullement un spécialiste de la paléographie je me garderai bien de conclure. Faute d’éléments à charge ou à décharge, accordons le bénéfice du doute à ce dessin, relevé au trait d’une pierre gravée fort ancienne. Il se compose d’une inscription : ASARES BALPTHASARS. Elle semble constituer l’arrière-plan d’un décor constitué d’une croix de bois mal ébranché (on dit aussi écoté, en langage héraldique), plantée dans une sorte de fiole pansue contenant ce qui semble être la lettre M. A gauche deux clés, à droite un croissant de lune, en dessous une épée couchée. On remarque également deux sortes de petites spirales, de part et d’autre de la base de la croix.

La pierre dite de Saint-Lazare

À quoi ou à qui peuvent correspondre ces éléments ? Les clés peuvent renvoyer à sainte Marthe, sœur de Lazare et de Marie-Madeleine, patronne des ménagères généralement représentée avec un trousseau de clés. De même la fiole, assimilable au vase à parfums, et la croix mal ébranchée, renvoient à Marie-Madeleine, comme semble le signaler la lettre M. Le croissant de lune est l’attribut classique et exclusif de la Vierge Marie. Quant à l’épée, elle pourrait être l’attribut de saint Lazare, qui fut décapité, selon la tradition, mais aussi et surtout renvoyer à l’épée du centurion romain. Ainsi donc nous aurions les symboles des personnages traditionnellement présents autour de la croix du Christ, Marthe faisant partie des Saintes Femmes. Ce qui nous renvoie évidemment aux peintures murales de Sainte-Croix-en-Jarez où l’on retrouve lesdits personnages. Le lien se fait encore par la croix de bois mal ébranché et par le vase, dans les deux cas présent au pied de la croix.

Et l’on voit alors se dessiner d’autres liens nous ramenant vers notre première étape, la maison du Fay. Ces liens sont bien sûr l’épée, commune aux trois points, et la croix qui ici aussi traverse le H, celui de BALPTHASARS. On pourrait y ajouter le M, phonétiquement « aime », rappelant le cœur (symbole d’amour) du fronton du Fay. L’épée présente aux trois endroits est chaque fois différente : flamboyante et dirigée vers la terre au Fay, flamboyante et dirigée vers le ciel à Sainte-Croix-en-Jarez, classique et couchée à Sainte-Madeleine. Il est trop tentant de faire le lien avec les quatre éléments : le feu par la lame en forme de flamme, la terre par la direction de l’épée au Fay, l’air par la direction de l’épée (le ciel) à Sainte-Croix-en-Jarez, l’eau par l’orientation de l’épée et la proximité des rivières à Sainte-Madeleine.

Et pour finir, quelques idées au hasard…

Revenons pour conclure sur l’inscription ASARES BALPTHASARS. N’évoque-t-elle pas la devise des seigneurs des Baux, « au hasard Balthazar », plutôt que saint Lazare ? C’est aussi l’avis du « guichet du savoir » de la Bibliothèque Municipale de Lyon, qui nous apprend également que ces mots sont en langue occitane, plutôt qu’en latin ou en ancien français. Rappelons que l’occitan ou langue d’oc est la langue ancestrale parlée dans tout le sud de la France, à laquelle appartient également le provençal. Mais comment une telle devise occitane aurait-elle pu venir « atterrir » dans la vallée du Gier, où l’on parlait le franco-provençal, mélange des langues d’oc et d’oïl ? Cela n’aurait en vérité rien de bien étonnant. La vallée du Rhône a toujours été une voie de communication majeure entre la Provence et notre région. Pour s’en convaincre il suffit d’aller dans le vieux Lyon flâner dans la pittoresque rue des Trois Maries. Au numéro 7 un bas-relief représente trois personnages, dans une niche carrée encadrée de pilastres et surmontée d’un fronton de palmettes. La tradition y voit la représentation des Trois Maries. Cette scène offre une ressemblance certaine avec la célèbre stèle des Trémaïé, aux Baux-de-Provence.

Puis n’oublions pas que ce sont les bateliers du Rhône qui ont construit les chapelles jumelles Sainte-Madeleine et Saint-Lazare. Ces mariniers assuraient le transport de marchandises entre notre région et différentes villes provençales : Avignon, Beaucaire, Tarascon, Arles, la région des princes des Baux. De même, la chapelle était située à un carrefour de voies très fréquentées au Moyen-Âge. Des chemins venant de Lyon, Feurs, Saint-Étienne, croisaient ceux conduisant à Condrieu, Vienne, Beaucaire, Arles, Narbonne… Les Roussillon seigneurs de Châteauneuf percevaient au passage un droit de péage. Chaque année pour le 22 juillet, jour de la sainte Marie-Madeleine, se tenait une foire très importante, annexe de la célèbre foire de Beaucaire, avec des marchands venus de tous les horizons, et en particulier de la Provence.

Enfin il faut rappeler une curieuse tradition attachée à la maison de la Tour du Pin, les Dauphins du Viennois. Durant plusieurs générations, les cadets de cette maison ont épousé des enfants de la maison des Baux. Au XIIIe siècle, Aynard de la Tour, dernier fils d’Albert III de la Tour et frère d’Humbert Ier Dauphin du Viennois, épousa Marie des Baux, fille de Raymond des Baux, prince d’Orange. Son neveu Guy Dauphin de la Tour, le dernier fils de son frère aîné Humbert Ier, épousa au début du XIVe siècle Béatrix des Baux, fille de Raymond des Baux, vicomte de Marseille. À la génération suivante, c’est Anne, fille et enfant unique de Guy Dauphin, qui épousa son cousin Raymond III des Baux, prince d’Orange. De cette union descend entre autres la Maison royale des Pays-Bas. Un peu plus tard, c’est Humbert II, petit-fils d’Humbert Ier, qui épousa Marie des Baux, fille de Bertrand IV des Baux. Pour ces raisons, la famille de la Tour possédait sa chapelle mortuaire aux Alyscamps d’Arles.

Cet Humbert Ier plusieurs fois évoqué avait une sœur que nous connaissons bien : il s’agit de Béatrix de la Tour, épouse de Guillaume de Roussillon, châtelaine de Châteauneuf et fondatrice de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Les Roussillon, qui vénéraient particulièrement la sainte pécheresse, avaient reconstruit la chapelle Sainte-Madeleine en style gothique, au XIIIe siècle. Béatrix, une fois veuve, s’enfermera dans son douaire de Châteauneuf, dont elle ne sortira que pour suivre l’étoile qui l’emmènera jusqu’au futur emplacement de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Comme Marie-Madeleine qui avait suivi l’étoile jusqu’à la Sainte-Baume, comme Balthazar qui avait suivi l’étoile jusqu’aux Baux. Alors terminons sur une chimère, une « rêverie d’un promeneur solitaire », comme disait Jean-Jacques Rousseau, où l’Histoire et la Raison vont sans doute être quelque peu bousculées. Ne peut-on pas imaginer que des neveux de Béatrix, descendants également des princes des Baux, soient venus graver dans la chapelle Sainte-Madeleine sous Châteauneuf, lors d’une visite à leur tante, la vieille devise de leurs ancêtres maternels et provençaux ?

Châteauneuf au temps de Béatrix – reconstitution virtuelle
Sources

Fernand Benoît, Les Baux, collection Petites monographies des grands édifices de la France, Henri Laurens éditeur, Paris 1953.

Eugène de Mazenod, évêque de Marseille de 1837 à 1861, Translation des reliques de saint Lazare de Marseille à Autun.

Abbé A. Grandjean, De Rive-de-Gier à Givors, mœurs d’autrefois - II, Pages d’histoire sur la vallée du Gier, chez Nauze, imprimerie Saint-Cyprien, Toulouse 1915.

André Douzet, Éléments du passé de Sainte-Croix-en-Jarez, chartreuse, pour servir à son histoire, auto-édition 1994.
Nouvelles lumières sur Rennes-le-Château, Aquarius, 1998

Robert Lacombe, Châteauneuf en vues et cartes postales anciennes, imprimerie Claude Bigot à Argentan 1982.

http://web.genealogie.free.fr dynastie des La Tour du Pin et dynastie des Baux.

J’adresse tous mes remerciements à la Bibliothèque Municipale de Lyon pour ses précieux renseignements, fournis par le biais de son fabuleux service Internet www.guichetdusavoir.org. Les bibliothécaires répondent dans les 72 heures à toute question de culture générale posée sur ce site. Merci de respecter les règles de politesse élémentaire.

Patrick Berlier