
Le-Mont-Saint-Michel
St
Aubert
‘Je vis en songe devant moy l’archange saint Michel lequel me
dist que je luy édifiasse un temple sur le mont Tombe et qu’il
vouloit là estre honoré et réclamé qu’il l’estoit
au mont Gargan’… raconte St Aubert, évêque d’Avranche.
Nous sommes en l’an de grâce 708 et le ‘Mont St Michel’
naît de cette étrange récit. Cependant Aubert doute de la
véracité de cette vision, est-elle œuvre démoniaque?
de son imaginaire? de son orgueil? L’archange réapparaît
encore sans plus de résultat et, peut-être excédé
par la méfiance du saint homme, à sa troisième apparition
St Michel ‘luy donna un coup de doigt sur la teste’ d’une
telle force qu’il perfora, net, le crâne d’Aubert sans entamer
la peau. Ce crâne trépané devint une relique toujours vénérée
dans l’église de St Gervais d’Avranche.
Etrange chef de la milice céleste que ce St Michel Archange dont la
personnalité mérite quelques remarques: d’abord ‘Michel’
est un des rares prénoms résumant une forme interrogative hébraïque,
‘Mi Kha’El’ ce qui signifie ‘Qui (est) comme Dieu?’.
Ensuite c’est un des seuls trois anges nommément appelés
par la bible et seulement reconnus et admis par le concile de Latran de 745.
Puis on le retrouve chef des armées angéliques, dans l’Apocalypse,
combattant avec succès le Dragon: ‘Il y eut une bataille dans le
ciel. Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le dragon riposta avec
ses anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel’.
De plus, Michel semble apprécier les points stratégiques pas trop
élevés, voulant probablement rester accessible aux humains. Enfin
rappelons, à toutes fins utiles, que ce personnage peut facilement s’identifier
aux cultes primitifs de l’Egypte ancienne en raison, d’abord de
sa coloration gnostique et hellemenique, et ensuite de sa fonction angélique
et surtout archistrategos: chef suprême des armées célestes
chargées de la lutte contre les ténèbres et ses créatures.
L’archange se manifeste
pour la première fois à Monte-Gargano en Italie méridionale.
La distance séparant, géographiquement, chronologiquement et climatiquement,
les deux lieux n’empêche pourtant pas des similitudes d’origine
liées au culte de l’archange Michel.
-Le lieu ‘Gargano’, région de Foggia. L’endroit était
voué à un dieu gigantesque, puis au culte de Mithra. C’est
dans une grotte de ce temple, en 492 (d’où un taureau fut sauvé
de la mort) que St Michel fera sa première apparition occidentale. L’archange
y laissera son manteau et son empreinte dans la roche marbrée du souterrain.
-Quant au Mont St Michel, la Tradition rapporte aussi un événement
taurobolique lié à l’implantation du lieu sacré:
ayant imploré l’archange, St Aubert rapporte ‘que ce fut
au lieu où je trouverois un taureau lié qu’un larron à
derrobé depuis naguère et caché en ce mont… quant
à ce qui touche la grandeur de l’oratoire, il m’a dit que
ce seroit l’espace que je trouverois foulé aux pieds dudit taureau’.
Les fidèles, conduits par l’évêque Aubert, trouvent
l’animal entravé qui, délié, s’enfuit dans
une grotte au sommet du tertre… et tous de reconnaître la vision
annoncée. Les travaux à peine entamés, deux roches cultuelles
mégalithiques arrêtent les ouvriers, rien n’y fait pour les
entamer. Même ‘l’Hercule’ Bain de Huysnes et ses douze
frères n’en viennent à bout. Aubert prend un nouveau-né
et ‘ayant approché son petit pied senestre contre un de ces points
qui estoit plus difficile à démolir il l’imprime dedans
comme si c’eut été cire molle et fait tomber par cet attouchement
cette pointe de haut en bas’. La roche, ainsi ouverte, donna naissance
à une crypte et à la chapelle primitive. L’évêque
installe sur le lieu douze religieux dont deux partent en Italie, au Mont Gargano,
afin d’en rapporter deux reliques extraordinaires: une pièce du
manteau de St Michel et un fragment de roche sur laquelle l’archange avait
imprimé son premier pas.
A leur retour, au bout d’un an, les forêts profondes ont disparu
sous les eaux et la montagne, avec son oratoire, est devenue un îlot éloigné
de la terre ferme. Il ne fait aucun doute, prévient l’Eglise, que
ce miracle de volonté divine n’ait d’autre but que de nettoyer
l’endroit de tous les miasmes démoniaques des vestiges payens de
ce secteur.
Rappelons que St Aubert, dans son songe, mentionne un lieu du nom de ‘Mont
Tombe’ mais jamais une île; il s’agit donc bien pour lui d’une
partie du continent. Par ailleurs le contour des terres, avant notre ère,
nous est donné par un relevé antique repris, de copie en copie,
jusqu’à celle de 1406 retrouvée en 1704 au Mont St Michel
par le cartographe royal Deschamps-Vadeville. C’est ainsi que l’on
sait que les terres avançaient de 10 à 20 km dans les eaux, expliquant,
géographiquement, les légendes merveilleuses des mégalithes
et cités englouties. De plus le séisme phénoménal,
de mars 709, ravagea le rivage tout en le reculant d’une trentaine de
kms. Cette catastrophe détruisit et submergea de nombreux villages dont
les noms restèrent, dans les mémoires et archives, liés
à d’inquiétantes légendes prophétisant le
retour cyclique de tels cataclysmes. Certains de ces récits font état
du non respect de forces chtoniennes ou universelles libérées
par la négligence, les erreurs et errances humaines… que le mont
St Michel fut chargé de contrebalancer, d’endiguer et remplacer.
Il est certain, et reconnu, que des mégalithes exceptionnels existaient
au sommet du ‘Mont Tombe’ que remplacera le sanctuaire à
St Michel. Il s’agissait essentiellement de deux menhirs et d’une
enceinte sacrée. Une description romaine en fait état pour justifier
l’implantation d’un temple comme en témoignent les découvertes
de Maxime Brou (1611) et dont il fait mention (avec croquis) dans ses écrits.
On retiendra qu’il est déjà question d’ossements,
et de quelques parures anormalement grandes et ‘très antyques’,
le tout retrouvé dans deux fosses mises à jour à l’occasion
de travaux de terrassements. M. Brou souligne, en annexe et en raison de son
analyse des deux fosses, que le rite du taureau captif est identique à
celui du culte à Mithra si cher aux romains… et que l’Eglise
aura tant de mal à héradiquer.
L’enceinte mégalithique
protégeait, rappelle la tradition d’un texte de 750 (B.O .C.n°2587M),
une tombe gigantesque et une pierre qui pourrait s’apparenter par sa description
à celle, célèbre, de la ‘Liafaïl’. Cette
roche de ‘teinct d’eau de nuict’ assurait la légitimité
de certains actes antiques par des effets sonores détenus dans des circonstances
très particulières. Le texte précise encore que ces ‘efects’
ne pouvaient se produire qu’à la suite d’un périple
minutieux, exécuté par un devin, se déroulant de mégalithes
en divinités obscures et locales. L’écrit ajoute que St
Pair (Paternus) et St Scubilion eurent mission de détruire, en 480, les
‘stations’ (au nombre de 13!) de ce formidable circuit initiatique
s’achevant à la ‘chambre de Gigean’. Il est ajouté
que ces deux ermites épuisés et affaiblis ne purent jamais effacer
totalement cette dernière étape… On reconnaît une
partie de récit dans la biographie de Fortunat précisant encore
que les deux religieux s’intallèrent ‘vers la forest de Sessiacum
(Scissy) et le Mont Tombe’ où ils s’évertuèrent
à détruire et renverser les idoles païennes!
Ce texte de 750 est repris par Maurel Metanquet en 1408, puis relaté
par passages entiers dans l’intéressant rapport de Baran Seutau
en 1695. Un détail remarquable servira de ‘fil conducteur’
à ces minutieux archivistes, pourtant de 3 époques très
éloignées: en effet, les 3 textes mentionnent que l’évêque
Aubert aurait récupéré un morceau conséquent de
la pierre ‘teinct d’eau de nuict’, ainsi que d’autres
vestiges, puis conservé l’ensemble en le dissimulant en un lieu
secret et sacré du Mont St Michel dont la mémoire fut perdue…
Si c’est 1017 que Richard II, duc de Normandie, fait édifier les
premières structures romanes, il ne faut rien négliger des nombreuses
péripéties du passé merveilleux de ce site qui deviendra,
faut-il le rappeler, un des plus beaux et plus visités du monde.
L’endroit, depuis les âges les plus reculés, était
dédié aux plus grandes divinités antiques et mythologiques.
Ainsi notons que Roman de Brut relate, au XIIe S. l’enlèvement
de la fille du roi d’Armorique par le géant Dinabuc qui sera tué,
à cette occasion, par le roi Arthur lui-même. Ce récit ‘gigantesque’
pourrait être le fruit du plus pur des hasards s’il ne nous rappelait
les origines légendaires du Mont Tombe. Nous ajouterons encore que, bien
avant Rabelais, le ‘Mont’ était une pièce d’un
ensemble de trois promontoires rocheux prétendus installés par
‘Gargant’… puis par ‘Gargantua’. Il s’agissait
du ‘Mont Tombe’, de ‘Tombelaine’ et du ‘Mont-Dole’.
Celui-ci devait son nom au mot ‘dolent’: tristesse, chagrin, deuil.
Ces trois appellations, à l’évidence contiennent l’image
d’une tombe et d’un deuil, aussi ne pourrait-il pas s’agir
de la mémorisation des tombeaux de grands dieux antiques ou de grands
représentants de ces divinités titanesques, ou encore de plusieurs
‘grands’ personnages?… un ou tous en attente de renaissance,
même sous la forme initiatique et dont l’idée sera reprise
par l’Eglise sous la forme de l’archange de lumière conducteur
des morts vers la félicité éblouissante du Paradis? De
ce passé épique reste le nom de cette forêt nourricière
et protectrice, en perpétuel combat contre les eaux matricielles, c’est
à dire Sessiacum du nom de la déesse Sessia responsable des semailles
et de la germination. Forêts, eaux, divinités, naissances, tout
un monde matriarcal sera paradoxalement repris par l’archange de feu pour
y instaurer le culte d’une autre ‘matrone’: une vierge noire!
Il reste peut-être
un ultime vestige de toutes ces époques sacrées situé sur
le versant sud du Mt St Michel. Il s’agirait de ‘la Pierre Dangereuse’,
ou ‘Gire’, qu’aucun pêcheur n’osait oublier de
saluer en allant en mer et en revenant. Depuis le Moyen Age reste cette phrase,
image de la peur sacrée inspirée par cette pierre sur son tertre:
‘Si ne veulx, dans les autans, finir tes ans, Pour du sort apaiser l’ire,
salue la Gire!’
Lorsqu’on regarde l’abbaye du mont St Michel pour la première
fois, il s’en dégage un mélange de sentiments de force,
de sérénité et de beauté … mais aussi l’intuition
d’une sourde et phénoménale puissance non encore révélée.
L’ensemble de cette architecture est unique au monde. Trois niveaux se
dégagent de l’ensemble des constructions en utilisant chaque parcelle
de terrain: une première ceinture de remparts, une seconde ligne de bâtiments
de défense et enfin la troisième avec, au sommet, l’église
et la basilique flanquée de son châtelet.
Il est intéressant de visiter le site en débutant par ses constructions
supérieures. La ‘Salle des gardes’ franchie, il faut gravir
le ‘Grand Degré’ (escalier) débouchant sur la terrasse
ouest faite du parvis primitif de l'église abbatiale et des premières
travées de la nef détruite par l’incendie du XVIIIe S. De
cet endroit on a la vue sur le Mont Dol, l’île Tombelaine, toute
la baie, et sur la flèche supportant l’archange depuis 1897. Toujours
à ce niveau est construite l’église abbatiale actuelle,
sur la surface haute du rocher, ainsi que sur les quatre cryptes. De la terrasse
on accède à l’ancien monastère gothique appelé
‘La Merveille’ en raison du caractère impressionnant des
bâtiments et de leur mode de construction en 1204. Cette ‘Merveille’
est constituée des cloître, réfectoire, cuisine, église,
dortoir, chartier et des accès aux niveaux dits ‘inférieurs’
de l’ensemble roman: la ‘Salle des Chevaliers’ et celle des
hôtes. Enfin ‘l’aumônerie’ (réservée
aux pauvres pèlerins), le cellier et les ‘réserves magasinières’
indispensables à l’intendance d’une telle population. L’église,
sous le vocable de ‘Notre-Dame-sous-Terre’ depuis le Xe S., est
une crypte d’origine carolingienne. Il est quasiment certain qu’elle
est construite sur le sanctuaire antique, et abritait une vierge noire jusqu’au
XVIIe S. On sait que cette crypte servait de sépulture aux religieux
depuis les premiers sanctuaires.
Baran Seutau (1695) précise
dans son rapport qu’en 1547, pour d’obscures raisons, des travaux
eurent lieu dans le caveau de la crypte. A cette occasion l’architecte
Font constate une ouverture ‘enfouie’ qu’il fait désobstruer
et dans laquelle il fait s’engager un ouvrier maçon. Celui-ci ne
remontant pas, Font envoie un autre journalier qui ne reviendra pas non plus.
Effaré, l’architecte fait immédiatement combler l’orifice,
précisant ensuite qu’à ses appels seuls des rugissements
lointains lui répondront. B. Seutau supposera, lui, qu’il ne peut
s’agir que d’un écho de la voix ou d’un ressac…
Curieusement l’architecte Font fait pratiquer, dans la foulée,
d’autres travaux dans un proche bâtiment avec l’intention,
dit-il, de situer des ‘entrées d’eau’. A une telle
hauteur on peut, non sans surprise, se demander de quelle entrée d’eau
il pourrait bien s’agir à cet endroit? L’acharnement, pourtant
discret, de Font à faire des ‘sondages’ dans ce secteur retient
l’attention de plusieurs personnalités, et curieusement, après
un ultime ‘forage’ Font ne reviendra plus sur le chantier…
B. Seutau note, en 1695, qu’il trouve d’autres documents du 16e
S mentionnant bien ces travaux étranges à la suite desquels plusieurs
propriétaires seront invités ‘fermement’ à
céder, contre un très bon prix des biens immobiliers dans la zone
de recherches de Font… Seutau ajoute dans le rapport (177) qu’il
reprend partiellement un sondage de Font d’où il peut travailler
en toute discrétion. Le document stipule qu’il remet à jour
un très antique passage qu’il considère comme une sorte
de catacombe en raison de la découverte, plus loin, d’un ‘dépoté’
d’os immenses les décrivant ‘tels d’homme mais plus
d’animaux d’orient par la taille’… et de décrire
quelques ‘objets et pièces statufiés’ qu’il
ne pense pouvoir déplacer sans risque! Il conclut que par ‘souci
d’humanité il en ordonne le comblement de la bove’.
Il est utile de préciser ici -1) que B. Seutau agissait sur ordonnance
royale, -2) que le ‘rapport 177’ ne sera retrouvé dans les
archives royales qu’à la Révolution -3) que Seutau fut,
3 semaines après la remise du rapport, incarcéré pour raison
‘d’état’ et qu’il mourra, en cellule, deux jours
après, ‘par suicide volontaire’… On croirait rêver,
ou crier au canular, si ce document n’existait plus ou n’était
plus accessible de nos jours!
le
marquis de Tombelaine
Sur ce genre de registre on note, avec curiosité, que l’îlot
Tombelaine, peu éloigné du mont-St-Michel, fut la propriété
de Nicolas Fouquet, surintendant des finances royales (1653). Etrange personnalité
politique qui s’était prévue un repli fortifié à
Belle-Isle (aurait-il eu des raisons d’avoir à se défendre
à ce point?) et se rendait, pour de brèves périodes sur
l’île de Tombelaine avec son ami, un certain N. Poussin… peintre
notoire qui s’illustrera pour un autre tombeau! Le motif de ces visites
sur cet îlot désolé était d’y prévoir
des aménagements d’habitations et d’en surveiller les premiers
travaux de terrassement, dont on pouvait encore voir les vestiges en 1825 (‘Visite
à Tombelaine, pauvre île’ par le père A. J. de Baunard).
Ces ‘premiers travaux’ consistaient essentiellement en la confection
de deux puisards s’enfonçant profondément sous le niveau
marin. De plus, Fouquet fit acquérir, par un de ses familiers, un bâti
très proche de l’ancien chantier ouvert par Font (1547), et repris
par Seutau (1695) Dans lequel il fit entreprendre des travaux en raison d’écoulement
d’eaux! Au cours d’une visite à Tombelaine le surintendant
et son compagnon de recherche furent surpris par une tempête qui se prolongeait
au point d’interdire à tous navire de venir les récupérer…
à la stupéfaction générale, ils sortirent le lendemain
de la propriété de Fouquet au mont St Michel. C’est en 1661,
en début d’année que le surintendant fit combler les puisards
de Tombelaine et réaménager totalement les caves près de
Notre-Dame-Sous-Terre. Curieusement la crypte-chapelle souterraine de Notre-Dame-Sous-Terre
fut comblée à l’époque où Fouquet devint conseiller
au Parlement (vers 1630) et la vierge noire transférée dans la
crypte des ‘gros piliers’. Le vieux sanctuaire primitif fut rouvert
en 1962 (près de 333 ans après!) et rendu au culte la nuit de
Noël de cette année là. Victoire de la Lumière? retour
des forces cachées? ou inutilité de cacher ce qui ne doit plus
l’être? Personne, du moins à notre connaissance, ne souleva
jamais la question des puisards de Nicolas Fouquet qui d’ailleurs pour
des raisons que la rancune n’explique pas entièrement, fut lui
aussi mis en disgrâce et emprisonné à perpétuité
sur mandat royal…
On peut aussi se demander qui était, réellement, celui qui se
faisait appeler ‘Marquis de Tombelaine’, et vivait farouchement
seul sur l’îlot à la recherche de quoi? la pêche en
serait-elle la seule raison? On dit qu’il fut emporté par la marée
montante… Un original solitaire? pourquoi pas! Mais alors d’où
provenait ces débris de documents, ces parcelles d’ossements monstrueux
(à l’époque dit ‘de mamouth’) et ces quelques
pièces de grande valeur mélangées à de vieilles
médailles ‘pèlerines’, ‘à St Michel’,
retrouvés dans sa cabane?..
le
surintendant Fouquet
Le 1er août 1469, fut institué, en France, l’Ordre Royal
de St Michel. Sa naissance eut lieu, symboliquement, au Mont St Michel dans
la ‘Salle des Chevaliers’ et sa devise ‘Immensi Tremor Oceani’,
effarente, était justement celle du Mont-St-Michel-au-Péril-de-la-Mer:
‘L’effroi de l’Océan Immense’. L’archange
Michel était le ‘Premier Chevalier’ de cet ordre royal qui,
à l’origine, était limité à 36 chevaliers.
On peut émettre quelques remarques à propos de cette louable et
noble société. Les statuts font état ‘d’un
ordre de fraternité et aimable compagnie’, les mots de cette courte
présentation ont une connotation, par hasard, assez ‘compagnonique’
pour ne pas dire ‘maçonnique’. De plus, ‘36 chevaliers’
peut être entendu comme une confrérie composée en 3 degrés
et 33 grades soit 36 chevaliers d’un art aussi royal que l’ordre
ainsi formé. Mais ceci n’est que pure spéculation gratuite,
bien entendu. Ajoutons que les 36 membres portaient, chacun, une parure composée
de coquilles d’or alternant avec une sorte de nœud en forme de ‘8’
(symbole d’éternité si cher à un autre ordre chevaleresque
médiéval) rappelant à s’y méprendre les ‘Lacs
d’Amour’ qui ‘enlaceront’ 300 ans plus tard les tableaux
de certaines loges fraternelles. Si l’on considère que cette parure
dignitaire n’appartenait jamais, en propre, à un membre et qu’elle
devait être restituée à l’ordre dès après
le décès (ou ultime initiation) du chevalier, l’amalgame
symbolique pouvait se faire avec cet autre ordre chevaleresque médiéval
dont les membres ne pouvaient rien avoir en propre. On serait tenté d’ajouter
que ‘toute ressemblance avec d’autres ordres antérieurs ou
postérieurs ne saurait être que pure coïncidence’. Mais
à bien y regarder…
Le mont St Michel, longtemps convoité par les Anglais, ne tombera jamais
en leur pouvoir. Pour cette raison St Michel Archange sera, dès lors,
considéré comme le protecteur de la France. C’est, sans
doute, à ce titre qu’il apparaît comme première vision
(comme pour St Aubert) à Jeanne d’Arc en l’informant de suivre
les directives de Ste Catherine et Ste Marguerite. Le symbolisme de ces 2 saintes
prend ici toute son ampleur et ne fait qu’amplifier ‘l’orientation’
de l’Archange apparu à la Pucelle d’Orléans. D’ailleurs,
même le nouveau et fragile roi de France en acceptera l’augure!
Hélas la politique et le sort des armes seront moins favorables à
Jeanne que ne l’était l’attention de l’archange. Il
en ira de même pour Bertrand du Guesclin, vaincu, en 1364, qui pourtant
se déclarait protecteur du vieux Mont Tombe et dont l’épouse,
Tiphaine Raguenel, possédait une demeure de première importance
au mont St Michel.
Jean Markale souligne, à propos de l’archange, qu’’il
est plus que jamais le protecteur des âmes devant l’inconnu, mais
aussi l’introducteur de ces âmes dans ce même inconnu qu’est
l’Autre monde’ (J. Markale ; Le Mont St Michel et l’énigme
du Dragon).
Quoiqu’il en soit il nous reste toujours la question irritante de savoir
quel est le secret du vieux mont Tombe… Porte t’il en lui un secret
ou est-il lui-même un secret? Un secret qui exigerait le silence de la
tombe comme seule garantie? Un secret tel que la tombe, peut-être, ne
suffirait pas à le protéger, exigeant alors le garant d’un
incorruptible gardien, champion invincible et sacré? Un secret que pouvait
connaître de rares initiés? Un secret connu du pouvoir spirituel,
et l’Eglise de le défendre âprement en couvrant de foi religieuse
l’ensemble du Mont après avoir cru tout effacer en surface et profondeur?
Un secret que pouvait connaître le pouvoir temporel des rois de France,
et la royauté de le défendre en détruisant les approches
de Fouquet sur ce savoir interdit… en le condamnant au bannissement perpétuel
aggravé d’un emprisonnement à vie dans la prison de Pignerol?
Sans parler de l’architecte Font et du rapporteur royale Seutau dont les
sort furent régler de façon expéditive… Plus tout
ceux dont nous ignorons les recherches… La Tombe et la cellule sont les
ultimes garants du silence des secrets. Cette méthode prouva plus d’une
fois son efficacité.
L’Histoire
ne serait donc, pour le Mont, faite que du raccourci d’étranges
et inquiétantes histoires? … des raccourcis de faits, d’observations
et de dates. Octobre, par exemple, semble être le mois cher au mont St
Michel: pour ne citer que celles, parmi tant d’autres, des fondation et
consécration du lieu et le 20 oct. 1863 date à laquelle Napoléon
III fait classer le lieu sacré aux Monuments Historiques, le sauvant
à jamais de la destruction et de la dégradation… dates de
naissance et renaissance dues au hasard? Peut-être. Peut-être aussi
le même hasard si ce même mois est celui de la nuit de Samain, fête
celte par excellence, où les tombeaux s’ouvrent et où s’interpénètrent
vie et mort, lumière et ténèbres…un autre mois pouvait-il
mieux ‘patronner’ le Mont Tombe et celui, lumineux, de St Michel?
Ce St Michel glorifié en de nombreux autres lieux élevés
sur les terres: le plus remarquable de ces sites est, sans doute, celui du Puy-en-Velay,
où St Michel-d’Aiguilhe de toute la hauteur de son ‘Dyke’
volcanique fait face à Notre Dame de France (voir notre article L’INCONNU
N°252). C’est à St Michel du Puy qu’au Jubilé
de 1429 se rendirent Bertrand de Poulengy, Jean de Metz (tous deux lieutenants
de Jeanne d’Arc) et Isabelle Romée, mère de Jeanne, qui
vient intercéder pour sa fille qui, à cet instant, dévoile
au roi de France sa difficile mission. Ces deux lieux St Michel, s’ils
se ressemblent symboliquement, semblent s’opposer, en positif, pour équilibrer
harmonieusement les profondes puissances des cavernes, des feux célestes
et souterrains, des forces aquatiques et telluriques procurant à notre
territoire tout son rayonnement secret. Cet équilibre de force aussi
fragile que puissant serait assuré par une multitude d’autres lieux
‘St Michel’ représentant autant de ‘bornes-ressources’
indispensables à la répartition harmonieuse depuis le Mont St
Michel de cet effet régulateur et protecteur. Mais, d’autre part,
ces sites de l’archange rappellent que cette force mythique et inépuisable
ne peut se concevoir sans admettre le fabuleux combat éternel de St Michel
et du Dragon. Ces deux antagonistes, en fin de compte, ne peuvent exister l’un
sans l’autre étant tous deux, à leur façon, des êtres
de puissance, de feu et de lumière…
Le ‘Mont’,
qu’il soit ‘Tombe’ ou ‘de St Michel’ fut de tous
temps un très important site de pèlerinage de notre territoire
attirant toujours autant de fidèles qui, chacun à leur manière,
viennent accomplir ce pèlerinage de l’absolu vers le phare de la
foi religieuse ou de la nature universelle. Toutes convictions confondues, ceux
et celles qui vont et viennent gravir les marches pèlerines du lieu,
accèdent, sans doute souvent inconsciemment, à ‘celui’
qui garde le monde et le Paradis: St Michel. Un chapitre du Livre d’Enoch
affirmerait que Dieu donna à Michel le secret du ciel et de sa création
avant celle du monde éternel. Michel hérita aussi du ‘mot’
créateur des terres au dessus de l’eau ; ce ‘mot’ serait
la clé des profondeurs terrestres d’où ‘viennent de
belles eaux’… Dieu lui-même apparaissant traditionnellement
à chaque manifestation de St Michel (Schekhina)… il y a lieu de
penser que sa présence est donc omniprésente au Mont Tombe? Le
Mont St Michel aurait, de fait, un lien étroit avec le secret divin des
eaux sur la terre. Peut-être alors existerait il une relation entre les
‘belles eaux’ et la ‘pierre teincte d’eau de nuict’
dissimulée puis conservée secrètement par St Aubert, et
dont aucun auteur ne fait jamais mention!
Aller au Mont serait aller à la rencontre du démiurge et
de la connaissance globale mais cachée, donc au devant de son créateur,
ou pour d’autres au devant de l’univers créatif. Ce
qui reviendrait à se rencontrer soi-même par le biais de
l’essence sacrée transcrite dans la pierre du Mont St Michel.
La visite du site se fait par le haut. Il faut donc ‘accéder’
au sommet créatif, puis descendre dans ses propres profondeurs.
Chaque crypte représente nos fondations, nos fondements spirituels,
le fond de nous même. Au plus profond de l’édifice
il y a notre moi secret qui est la rencontre avec notre Dragon. Le Mont
St Michel est un des rares endroits où l’on puisse affronter
‘le péril de la mer’, c’est à dire embrasser,
symboliquement, le dragon… ce qui reviendrait à faire preuve
d’un immense sentiment d’amour divin capable d’engendrer
le processus de résurrection après la mort initiatique (descente
dans les ténèbres de la tombe) évitant ainsi de subir
les longues épreuves physiques de la métempsycose à
répétition. J. Markale concluait que « le Mont St
Michel est une étrange histoire d’amour, une très
belle histoire d’amour au milieu des brumes qui envahissent le ciel,
quand les ombres de la terre s’insinuent dans les rivières
qui se perdent dans les sables et quand éclatent dans des triomphes
tonitruants les orages qui rôdent sans cesse au-dessus de la statue
de l’archange de lumière »… Le reste, tout le
reste est une autre histoire!
André DOUZET
|