En suivant monsieur Jacques CAMBRY


Petite approche du mégalithisme

Nous allons aborder un aspect connu à la fois pour ses mystères, son attrait touristique et parfois mythique ou religieux. Il s’agit du monde des mégalithes qui parsèment non seulement nos provinces mais la planète toute entière. Les bibliothèques regorgent de centaines d’ouvrages sur ce thème traité à la sauce de l’auteur qui offre son point de vue, qu’il soit scientifique ou énigmatique, voire occulte ou ésotérique. Il est vrai que souvent les sites de ce type sont autant visités par les historiens que les curieux ou ésotéristes de service. Souvent règnent sur ces énormes masses rocheuses mises en place par nos ancêtres, on ne sait pas encore vraiment comment, en l’honneur de quelques divinités ou événement oublié, des légendes, des traditions montrant tout l’intérêt conservé jusqu’à nos jours de pouvoirs souvent plus merveilleux que réels.
Si l’ombre du légendaire plane sur ces lieux, il est vrai que, le jour, tous en haussent les épaules avec un petit sourire qui souvent s’efface quand, la nuit, on se trouve près de ces géants de pierre à la lueur blafarde d’une lune distillant sa pâle clarté au gré de nuages complices toujours prompts à créer une ambiance des plus intrigantes.

Malheur au vaincu

Et c’est une chance sans nom que de pouvoir visiter ou tenter de percer, même nuitamment, le secret de ces hautes ou écrasantes tables de pierre aux noms féériques ou inquiétants. Une chance sans nom car nombreux sont les princes, empereurs ou rois qui, frappés d’une religieuse terreur des Enfers, instaurèrent à l’ordre du jour (et des décennies !) la destruction de tout témoin de ces âges mégalithiques faisant ombrage, peut-être à juste titre, à la nouvelle Eglise ivre de pouvoir et d’absolu… Malheur au vaincu !
Childebert, par son édit de 554, ordonne l’abattage sans exception des « statues des dieux du paganisme » et la destruction « de ce qui restoit des monuments de l’idolatrie ». Cet édit précise radicalement que « quiconque suffisamment averti par la publication, ne rejeteroit pas de son champ et de quelqu’endroit que ce fût, les simulacres qui y étoient érigés, ou, pour mieux dire, les idoles dédiées aux démons par les hommes, ou qui s’opposeroient aux prêtres qui avoient ordre de les détruire, seroient traités comme des sacrilèges ». Précisons que cet édit fut exécuté à la lettre car le contrevenant recevait alors la punition de cent coups de fouet et de la « condition servile ». On imagine que l’ordre dut être alors appliqué plutôt deux fois qu’une!
Charlemagne, dans ses Capitulaires, interdit formellement de révérer « les pierres et les arbres »… tout comme il défend « que les hosties soient immolées avec des cérémonies payennes »… En fait, toute œuvre de paganisme est alors punie de la peine de mort. Le Concile d’Arles, en 452, indique que si quelques « évêques des infidèles allument des torches ou rendent un culte aux arbres, aux fontaines ou aux pierres » l’évêque de la nouvelle religion doit intervenir avec la dernière des fermetés… S’il ne le faisait pas en négligeant ensuite de détruire les objets de l’idolâtrie, il serait à son tour coupable de sacrilège… et privé de la Sainte Communion… On ne badine pas alors avec le paganisme !
Chrocus, roi des Germains, en fit de même et est l’auteur d’innombrables destructions de mégalithes et monuments antiques, comme celui de Vassogalate (souvent identifié au temple de Mercure au sommet du Puy de Dôme) en plein territoire des Arvernes, avant d’aller semer la destruction jusqu’à Arles où il finit la tête tranchée « en l’an de JC ccix ».
Chilpéric ne voulant sans doute pas être de reste en rajoute une couche avec une chartre prononçant les plus lourdes peines contre ceux qui ne détruisent pas « les monuments de pierre qui couvrent les champs de la France ». Fort heureusement, ces ordres ne semblèrent pas avoir été suivis à la lettre en Bretagne… régie par des princes particulièrement attachés aux rites de leurs ancêtres !

Les espoirs de J. Cambry

S’il y eut tant de destructions massives, sans parler de celles occasionnées par l’usure du temps et des intempéries, on peut imaginer le nombre de sites mégalithiques disposés sur notre territoire. Si la Bretagne sut mieux que d’autres provinces conserver son patrimoine, nous citerons J. Cambry qui, en 1805 déjà, espérait la lueur d’espoir sauvant et mettant en valeur ce qui nous reste du patrimoine mégalithique français en ces termes sur ce propos de sauvegarde: « Tous les jours on en découvre de nouvelles dans les autres parties de la France. Quelques notices placées dans les journaux, quelques promesses faites dans les statistiques de départemens, me font espérer que les antiquités gauloises seront bientôt plus connues qu’elles ne l’étoient avant le gouvernement actuel. J’entrevois une époque prochaine où des faits réunis, où des monumens arrachés à la terre qui les couvre depuis longtemps, où le génie de la France qui se réveille, reproduiront d’anciennes vérités qui dorment. L’histoire ne peut rester enveloppée des langes qui la comprimoient ; l’audace du courage et du génie excite tout genre d’audace et de travaux. Qu’on ne croie pas que je veuille ici parler de ces élans sans règles, sans mesure, qu’un bon gouvernement ne peut permettre. La première loi de l’homme est d’avoir un respect religieux pour les loix et institutions de son pays. En attendant que mes espérances soient réalisées, je vais essayer de faire connaître un assez grand nombre de monumens druidiques pour exciter l’attention sur la recherche de nos antiquités nationales ».
Et non seulement nous fermons provisoirement cette introduction à ce nouveau sujet sur cette façon, remarquable au début du 19e siècle, d’approcher la sauvegarde de ces vestiges formidables, mais nous reviendrons sur les travaux de ce chercheur oublié. En effet, ce personnage étant l’auteur d’un ouvrage des plus remarquables mais trop peu connu sur cette question, nous reproduirons de temps à autres des passages de ce livre comportant au demeurant de superbes planches d’illustrations sur Carnac et d’autres sites mégalithiques…
Jacques Cambry, né le 2 octobre 1749 à Lorient, fut nommé préfet de l’Oise en mars 1800 et ne reste à ce poste qu’une paire d’années. Il décède l’année suivante à Cachant, le 31 décembre. Il était abbé sans jamais être dans les Ordres. Breton de naissance, d’où sans doute sa passion pour le fabuleux passé de sa région, il est fondateur de l’Académie Celtique dont il est le premier président, inconditionnel des antiquités celtiques ainsi que de la vieille langue celto-kymrique. On retient qu’il eut la singulière idée de se faire peindre en druide…
Il nous semble utile de rappeler que cet ouvrage se trouvait sur les rayons de l’abbé Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château et qu’il fut trouvé dans le lot racheté par Derain et Raclet, libraires à Lyon.

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Nous commençons donc cette série par la reproduction d’une partie du livre de cet auteur :

MONUMENS
CELTIQUES
Ou

RECHERCHES SUR LE CULTE
DES PIERRES

1805

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Je crois en avoir dit assez pour démontrer que le genre de monumens que j'ai décrits couvre toute la terre. J'aurois pu en indiquer encore en Amérique, chez les sauvages des rives de l'Ohio. M. Humbolt a vu dans le Mexique des pierres couvertes de caractères inconnus, et de longues pierres, objets de vénération; on en trouve à Madagascar, à Ceylan, &c…..
L'imitation des monumens druidiques par les différens peuples à des époques variées, les idées contradictoires, incertaines des écrivains sur leur usage et sur leur signification, ont rendu très - difficile l'explication de ces monumens. Il est aisé de confondre, en Angleterre, les pierres élevées par les Saxons et par les Danois, avec celles que dressèrent les premiers conquérans d'Albion. L'homme très-exercé qui voit ces pierres peut seul prononcer sur leur ancienneté. Ainsi l'antiquaire habile, en Italie, reconnoît comme étrusques, ou comme romaines, ou comme modernes, des constructions qui paroissent les mêmes aux yeux des voyageurs qui n'ont pas étudié l'histoire de l'Architecture, ou qui ne l’ont pas vérifiée sur les ruines de l'antiquité.
Les Romains, maîtres du monde, avoient augmenté la difficulté de connoître et de juger les monumens druidiques, par la multitude incroyable de bornes et de pierres qu'à l'imitation des Celtes et des Grecs, ils placèrent à l'extrémité des empires, des provinces et des cantons, pour en établir les limites et l'étendue, indépendamment des bornes milliaires qui n'indiquoient que les distances sur les voies publiques.
Les pierres romaines étoient cependant travaillées de main d'hommes, portoient des caractères, des sculptures, des chiffres; mais quand le travail de l'homme fut effacé par le temps, on a pu les confondre avec les monumens bruts des Druides.
On peut encore suivre, dans la Champagne entre autres, ces directions de pierres bornales qui séparoient le territoire. Julius Flaccus, Julius Frontinus, Simplicius, Hy-ginus, &c. nous ont laissé des détails précieux sur la forme, sur la nature, sur la signification de ces bornes. Les pierres travaillées de manière à former un triangle scalène, une figure rhomboïdale, un trapèze, un parallélogramme, une spatule, &c. &c., ces pierres, sur lesquelles on gravoit des têtes d'aigles, un croissant, les images du soleil et de la lune, une patte d'ours, de loup, des caractères, des lettres et des chiffres, indiquoient la position des forêts, des rivières, des sources, des villages ou des villes, les mines voisines ou lointaines, les monticules, les tombeaux, tout ce qui couvroit la surface de la terre qu'on avoit intérêt d'étudier et de connoître.

Ils employoient aussi les pieux de chêne peints, marqués d'étoiles, de caractères significatifs et de convention, comme termes et bornes des champs, des plaques de bronze ou de plomb, un certain nombre de X. Les chiffres inscrits dans des croissans avoient telle ou telle signification, dont, grace aux auteurs précités, nous avons conservé le sens. Je peux en donner un exemple :
A, sur un terme, indiquoit que la fin d'une propriété n'étoit pas éloignée.
Le B désignoit un chemin fourchu, un carrefour.
L'E, un vallon en face.
L'I, le sommet d'une colline ou un chemin.
L'O, au septentrion, annonçoit une forêt et le ruisseau qui la traversoit.
L'R, des termes, &c. &c.
On choisissoit des pierres étrangères pour les bornes ou termes qu'on établissoit, pour qu'elles fussent caractérisées, et qu'on ne les confondît pas avec des rochers dépouillés.
Auguste principalement fit établir les divisions de contrées, qu'il désigna par les pierres façonnées et polies de main d'hommes ; delà le nom d’Augustei qui leur est donné par Frontin.
Ces monumens des Romains étoient aussi consacrés par des libations, des sacrifices, &c. &c. Quand on avoit creusé la place destinée au terme qu'on alloit élever, on y jetoit des flambeaux allumés, les restes des victimes, du sang, du miel et du vin ; on posoit la pierre couverte de voiles, de parfums, de couronnes; on l'appuyoit avec quelques fragmens de pierres, &c. au rapport de Siculus Flaccus, de conditionibus agrorum; de-là, l'erreur qui fit confondre ces monumens avec des tombeaux, s'ac-crédita.
Les Celtes élevèrent des tumuli de pierre ou de terre sur les dépouilles de leurs chefs ou des braves morts dans les combats. Ces tombes, dressées par la reconnoissance, furent révérées; on les célébra par des hymnes. Au retour des courses qu'on avoit faites, on aimoit à les retrouver ; elles servirent de guides, de point de rappel, de lieux de rendez-vous. Le souvenir des sensations qu'elles procuroient enfanta la religion des tombeaux, qui règne encore sur toute la terre. Quelques exemples cités dans le corps de cet ouvrage, prouvent qu'ils furent quelquefois, mais rarement, les monumens d'une victoire.
Le tombeau de Ninus ou de Sémiramis, de Patrocle, Iliade, 23, d'Hector, ibid. 24, de Polynice, Sophocle, Antigone, act. 5, de Dercennus, chez les anciens Laurentins, Virg. Lib. IX, Æneid., de Polydore, ibid. Lib. III, étoient des tumuli ou tombes pyramidales, faites de terre, de pierres, de gazon, on y trouve communément des ossemens, des lampes, des armures, une multitude de vases, de fibules, de lacrymatoires, &c. &c.
Il en existe une grande quantité dans l'Angleterre, en Germanie, dans les Gaules ; ils ont été fouillés presque partout dans le IXe siècle ; on ne pouvoit employer les ornemens d'or ou d'argent, les médailles qu'on y trouvoit, sans les faire bénir et purifier par un prêtre. J'ai lu, dans un manuscrit précieux de ce siècle, appartenant à M. le chanoine Danse, à Beauvais, la formule très-élégante de cette espèce d'exorcisme.
Les tumuli, les menhir, les peulvan, les dolmin, marquèrent les routes et les distances. Au rapport d’Ammien Marcellin, les premiers Gaulois indiquoient l'espace qu'ils nomment lieue, par des pierres blanches : Leucœ albis lapidibus primum signatae fuerunt.
Les peulvan désignèrent aussi les théâtres de leurs victoires, simples trophées des premiers peuples, la place des grands événemens et des phénomènes peut-être dont ils vouloient se rappeler….. Les Arabes, les Perses, les Scythes et les peuples antérieurs à ces peuples, dit Ammien Marcellin, érigeoient des colonnes de pierres, et populi antiquiores, columnas ponebant, signa insignia ex lapidibus erigebant.
Une pierre, à Béthel, indiqua la place où se fit la réconciliation de Jacob et de Laban.
Dans la retraite des Dix-Mille, après tant de combats et d'infortunes, les soldats de Xénophon dressèrent une pierre, comme témoin de leurs transports en appercevant la mer Noire, qui touchoit presque à leur patrie.
Les Kamtschadales élèvent encore de pareils monumens, les adorent comme des dieux, et les entourent de lierre.
Ces simples pierres marquoient aussi la place où des héros avoient perdu la vie, témoins celles qui furent consacrées au père d'Œdipe, à Laïus dans la Phocide, et celles qui couvroient les champs de Marathon.
Après un grand nombre de siècles, quand les peuples nomades se fixèrent, et par choix et par nécessité ; quand ils se partagèrent le prix de leurs conquêtes, des bornes de pierre séparèrent les propriétés. Les prêtres, pour qu'elles fussent respectées, mirent ces bornes sous la garde du ciel, du soleil qui voit tout, les consacrèrent par de simples cérémonies, en les couvrant de fleurs et de couronnes.
Thésée sépara l'Ionie du Péloponèse par une de ces bornes : c’étoit un usage reçu, du temps d’Homère, Iliad. 21. Il se pratiquoit chez les Hébreux. Tous les peuples du Nord s'y conformoient, au rapport d'Olaus Magnus.... De-là les dieux Termes, les Mercures, auxquels la sculpture depuis fabriqua des têtes ; de là les formes indécentes que les Pélasges portèrent aux Grecs. Primi è Grœcis Athenienses, a Pelasgis edocti, statuas Mercurii erectis pudendis factitarunt. Hérodote, Lib. XII.
Les termes, les hermès que la religion avoit consacrés, devinrent, à Rome et dans la Grèce, des protecteurs contre l'insulte et la rapacité des voleurs et des incendiaires.
Les dolmin ou tables de pierre, furent évidemment le signe des traités passés entre les peuples, à des époques qui se perdent dans la nuit des temps; ils furent incontestablement l'emblème de l'union, de la stabilité, de l'immutabilité. Firmitatem et immobilitatem significant, dit Clém. d’Alex. Stromat, Lib. I. Ils furent les témoins des traités passés entre les peuples grecs, dans les plaines d'Olinthe, dans l'Isthme, dans le Péloponèse, dans l’Attique, à Lacédémone.
L'alliance nouvelle du peuple juif avec le Seigneur fut rappelée par une table de pierre, sur laquelle depuis Àbimelech fut nommé roi. Josué, 24, 25.
Le stone-henge est peut-être le théâtre du serment de fidélité que chaque peuple d'Albion prêta jadis aux vieux Bretons du continent. Chacune des nations éleva son dolmin particulier, comme témoin de la stabilité de l'éternité du serment qu'elle prêtoit à ses dominateurs, dans cette fête auguste et sainte.
C'est sur un monument de cette espèce que Vormius, qu’Olaus Magnus font élire les rois de la Scandinavie. Super immensa saxa in modum altissimœ latissimœque januœ sursum transversumque viribus gigantum erecta : Sur des pierres énormes surmontées transversalement par une pierre prodigieuse, placée par la puissance des Géans.
A des époques postérieures, quand les idées premières se perdirent, les dolmin furent pris pour de petits temples ( cellœ ), pour l'asyle des divinités champêtres, pour des tombeaux, pour des autels baignés du sang humain, pour le brachthan enfin des Musulmans, en passant par tous les degrés des erreurs de la corruption humaine.
Si quelquefois, on a trouvé des cendres ou des ossemens sous les dolmin, ils y furent déposés par des hommes trompés, qui les prirent pour d'anciens tombeaux, et profitèrent d'un travail déjà fait pour préserver des injures du temps les restes précieux qu'ils ensevelissoient.
C'est ainsi qu'à Rome, à Padoue, à Aix-la-Chapelle, à Pize et dans toute l'Europe, des chrétiens furent déposés dans des urnes de marbre et de porphyre, évidemment payennes, &c. &c.
Nous avons vu que les Druides admettoient un être supérieur, à qui la nature entière obéissoit.
Les génies, habitans des astres, du zodiaque et des planètes, et des élémens, étoient ses principaux ministres. Ils commandoient aux mânes, aux démons, aux esprits, à tous les corps que les Celtes croyoient animés.
L'homme adoroit l'Être Suprême par des transports de reconnoissance et d'amour.
Il avoit des rapports plus directs avec les astres, avec le soleil, la lune, la terre et les esprits.
Les Druides étoient les interprètes des volontés de ces demi-dieux, qu'ils interro-geoient, qu'ils étudioient sans cesse.
C'étoit en présence de l'armée céleste, la nuit dans les bois solitaires, qu'ils prêchoient les vertus aux hommes.
Ils ne révéroient pas leurs dieux dans les bornes d'un temple, mais on ne peut douter qu'ils n'aient eu des lieux consacrés, où les agens de l'Eternel étoient particulièrement révérés.
On ne peut douter que des signes n'en aient rappelé l'image, que les positions respectives des astres et leur correspondance avec telle ou telle partie de la terre, n'ait été figurée par des pierres disposées de manière à donner l'idée de ces positions dans le ciel ; que ces monumens symboliques n'aient été les premiers temples, et que ces pierres réunies au nombre de sept et de douze, de trente, innombrables comme à Carnac, ne soient des thèmes célestes appartenant aux astres, aux planètes, au zodiaque, au siècle de trente ans adopté par les Druides, &c. &c.
De-là les cercles, les quarrés, les enceintes triangulaires, oblongues, &c. dont les nos 21, 22, 25, 26, 27, 28, PL. v, peuvent nous donner une idée.
Que de citations je pourrois alléguer pour démontrer ce que j'avance, et prouver que la doctrine druidique fut étendue par-tout.

« Les mystères de Mythra représentoient les étoiles fixes et les planètes ». Porphyre de Abst. et Cels.
Exod. xx, 4. Dieu défend toute image taillée, toute représentation de ce qui est dans le ciel et sur la terre.
Josias fait purifier le temple, il extermine les augures des hauts lieux et ceux qui of-froient de l'encens à Baal, au soleil, à la lune, aux douze signes, à toutes les étoiles du ciel.
Douze pierres, à Héliopolis, ou douze colonnes, représentoient les douze signes, et elementorum arcana, et les mystères des élémens.
Les empereurs de la Chine ont de tout temps désigné la constellation à laquelle chaque ville appartient. Les douze portes de Pékin sont consacrées aux douze signes du zodiaque.
Dans l'Edda, Odin, le Père universel, élut douze gouverneurs de la cité céleste, qu'il place sur douze sièges autour du trône occupé par le Père universel.... Wormius nous apprend que les rois danois étoient élus dans un cercle de douze pierres, au milieu desquelles étoit une pierre plus élevée, sur laquelle on plaçoit le trône royal, &c. &c.
Qu'on se rappelle le passage de Mercure Trimégiste à Asclépius, et tant de faits déjà cités dans cet ouvrage.
Nos pierres monumentales ont conservé long-temps leur rudesse primitive ; le ciseau ne les avoit pas même dégrossies. La mémoire de l'homme, dans ces temps reculés, cultivée par les prêtres, entretenue par des hymnes et par des vers qu'il étoit obligé d'apprendre, ne recevoit aucun secours des arts d'imitation; enfin, de grossières ébauches, l'oeuf, le serpent, les animaux amis de l'homme, l'oiseau qui semble avoir commerce avec le ciel, furent les premiers objets que la sculpture grava sur nos pierres sacrées ; de-là les hiéroglyphes, &c.
« Les Phéniciens, dit Alexander ab Alexandro, se servirent d'animaux sculptés sur les pierres avant l'invention de l'écriture ».
Lucain dit que l'Egypte a long-temps ignoré les lettres :

Sculptaque servabant magicas animalia linguas.

Les anciens monumens de cette espèce, auxquels Olaus prête une si haute antiquité couvrent tout le septentrion. Voyez pl. V, VIII, IX, X. On les trouve au Japon, au Mexique, au Pérou.
Enfin l'on écrivit, et ce fut d'abord sur des pierres. Voyez Job. 17, 24. L'Etrurie, l'antique Italie, la Grèce, furent chargées d'inscriptions.
Qu'on se rappelle les colonnes de Seth, l'inscription de Moyse à Nysse en Arabie, celle d'Alcmène à Thèbes en caractères inconnus, celles de Persépolis, de Palmire, de toute l'Asie ; les urnes, &c. &c. On en trouve jusqu'à Mont-Réal, dans la Nouvelle-Angleterre, au Mexique.
Toutes ces inscriptions furent gravées sur des pierres, et passèrent de l'état où elles furent (Pl. VIII nos 37, 39), à celui qu'elles reçurent (nos 33 et 32). Les masses brutes qui portèrent les premières se métamorphosèrent en tables régulières, en autels, qu'embellit la sculpture dans les plus beaux siècles de l'art.
C'est ainsi qu'on passa des premières formes et des grossières ébauches, qu'on perfectionna en les imitant, aux chefs-d'œuvre de Phidias, de Praxitèle et des Apelles.
C'est ainsi que nos pierres longues, mises sous l'inspection du soleil, devinrent des pyramides, des obélisques, des statues.
Je ne doute pas que les dolmin qui rappeloient à la sainteté des engagemens entre les hommes, n'aient été dans la suite des emblèmes de la vérité et de la religion du serment, et que les enfans n'aient été passés sous ces pierres, par une sorte de consécration ; l'usage encore conservé dans quelques provinces de France, de simples analogies, et ce qu'on appelle pierres de vérité, &c. me le font conjecturer. L'histoire ne nous donne rien de précis sur cette variation : je parle de ces pierres trouées, voyez Pl. V, n° 53, qu'on a jointes aux trois pierres des dolmin.
Les pierres branlantes peuvent offrir beaucoup de conjectures à l'imagination ; mais elles ne présentent rien de certain à l'ami de la vérité.... Peut-être, et je le crois, les sages qui les posèrent avec tant de soin et tant d'art, voulant parler à la postérité dans le langage le plus simple, n'ont-ils voulu nous donner qu'une idée de leur puissance en mécanique, en faisant ce que, malgré toutes nos recherches et nos lumières, nous ne pourrions exécuter. Le triangle, le pentagone, le pentalpha, consacrés par ces premiers peuples, les pierres mobiles, &c. sont un hommage rendu par eux aux mathématiques qu'ils cultivoient. Cette idée simple et naturelle, appuyée de quelques faits, est presque une certitude pour moi, qui pourrois, laissant un libre cours à mes conjectures, supposer que ces pierres suspendues dans l'air, pour ainsi dire, sont des images du monde dans l'espace, de la puissance qui meut l'univers avec le moins de force possible, ou du mouvement par qui tout vit dans l'univers.
Au premier apperçu, rien d'absurde comme le culte des pierres; mais il n'étonne pas celui qui connoît l'imagination de l'homme, sa marche progressive et ses développemens bizarres.
La pierre brute est une production première de la nature, Il tombe des pierres du ciel.
Les astres, les étoiles, auxquels, dans les temps reculés, on ne donnoit que les dimensions qu'ils offrent à la vue, furent des pierres enflammées, animées, vivantes, au milieu des dieux du ciel.
On nomma les pierres les ossemens de la terre ; les hommes en furent formés. On créa les fables de Prométhée, de Deucalion, de Pygmalion.
L'homme, dans l'Edda, naquit d'une pierre léchée par une vache.
Les pierres, au sommet des montagnes, furent des points consolateurs, des signes de repos, d'abondance ; elles rappeloient un héros, un ami, le dieu des voyageurs et des marchands auquel elles étoient consacrées; elles furent révérées, adorées, devinrent des dieux elles-mêmes. Elles représentèrent tous les dieux, toutes les étoiles du ciel.
Les oracles se prononçoient par des caveaux pratiqués dans les pierres. Diane fut long-temps figurée par une bouche, par un trou fait dans une pierre.
Le sifflement des bœtyles, l'action de l'ambre et de l'aimant, leurs propriétés magiques et médicales, la lumière et l'éclat du diamant, le verd de l’émeraude, et le pourpre de l'hyacinthe, et le feu des rubis, couleurs éblouissantes et significatives, les caractères si réguliers qui couvrent les bœtyles ( les oursins ), durent être pris pour des lettres célestes, pour un avertissement du ciel, dans ces temps où les hommes croyoient que les ondes de la fumée, que la crépitation du laurier, que le mugissement d'une cascade, étoient des voix du ciel, et des moyens de communication entre les dieux et les mortels.
De-là le salagramman, la pierre lychis, la pierre tombale d'Irlande, qui s'alonge et se rétrécit, qui chasse l'ennui, la tristesse; la pierre de l’Upupa, qui, placée sur la poitrine d'un homme endormi, lui fait révéler ses secrets; L’Asterius des Thraces, pierre qui brille comme une étoile ; le saphir, consacré à Saturne, à Jupiter ; l'émeraude, emblème de la virginité, dédiée à Uranie, comme le jaspe l'est aux Grâces.
La pierre Meriseus, qui s'enflamme quand on la mouille.
L’Améthiste, toute-puissante contre le venin, dit Saint Jérôme.
La pierre Pentarbe, qui vous met à l'abri du feu.
Ces pierres des Dyonisiaques, de Nonnus, qui grandissent ou diminuent suivant les phases de la lune.
La pierre d'Hyenne, qui, mise sur la langue, rend prophète.
Le corail, qui préserve de la foudre.
Les pyriboles mâles et femelles.
La pierre Galactite, qui fait perdre la mémoire.
La Sèlénite, qui suit tous les mouvemens de la lune.
Le saphir, qui guérit la fièvre.
Le corail, qui dissipe la bile.
Le jaspe, qui guérit le flux de sang.
La Calcite d’Aristote, qui, toujours enflammée, produit des animaux ailés.
La pierre du Nil, qui chasse le démon.
Les pierres constellées des Gnostiques.
Tant d'autres pierres merveilleuses déifiées, dont le culte étoit moins absurde sans doute que celui de ces statues du paganisme qui portent des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas, et des jambes, emblêmes du mouvement, contraintes à une éternelle immobilité.