
Le site
La mémoire
et le lieu
Le site, que nous abordons ici, est sans doute un des plus curieux du massif
du Pilat. Il s’agit d’un lieu où se trouvent plusieurs points
mégalithiques et qui a pour nom « Les roches de Merlin »
… C’est du moins le nom utilisé aujourd’hui, car autrefois
cet ensemble portait d’autres appellations. Sur de vieux documents et
actes terriers, nous trouvons :
- Jurieu (17ème siècle) ‘Perra jeijean’ et ‘Perjeane’
- Secteur Pavezin (18ème siècle) ‘Roches Baillars’
- Un terrier de Grange-Rouet (18ème siècle) ‘Malet Rocca’
Plus intéressant, nous avons encore sur Jurieu, dans le même lot
de documents, un extrait qu’on ne peut pas dater, mais sans doute le plus
ancien faisant mention de ‘Pla Rocqen’. Ce nom pourrait provenir
du germanique Rocken : fuseau (pour filer)! Cette appellation aurait-elle un
lien avec le tissage et les… Blancs qui se cachaient par ici et dont seule
une mémoire épouvantée fait encore mention…
Ces autres toponymes s’entendent pour l’ensemble ‘terrier’
du sommet du plateau et non pour désigner un point mégalithique
spécifique.
Par contre, en ce qui concerne l’emplacement nommé ‘Les Roches’,
dont il va être question plus particulièrement, il est connu depuis
les plus anciens écrits locaux sous le nom de ‘Roches de Marlin’…
ou quelques dérives incontournables telles que : Malin, Mallin, Malignus
et aussi Marlum, Marli et Mattin… Tout ceci devait aller au fil des notaires
locaux, et copistes, parfois éloignés et peu à propos de
la toponymie locale. Selon ces quelques actes, nous constatons que cet endroit
a souvent servi de borne focale à plusieurs propriétés.
Nous connaissons ce lieu depuis plus de 40 ans, à une époque où
la forêt environnante montait pratiquement contre quelques uns de ces
mégalithes… Il y avait même des sources près de certaines
pierres. L’homme et le feu ont fait de cet endroit ce qu’on en voit
aujourd’hui : un lieu au décor de garrigue, où tentent de
se réimplanter quelques résineux. Les sources, elles, ont irrémédiablement
disparu, car plus personne ne les entretenait, faute d’animaux de traits
à abreuver.
Silence et superstitions sur les roches
A ce moment-là, personne
ne savait l’existence de ces roches au-delà de Ste Croix, et très
peu d’habitants locaux en donnaient clairement le chemin. Même Jean
Combe, l’un des premiers auteurs à ‘populariser’ l’histoire
du passé du Pilat, n’en fait pas mention avec précision…
Peu à peu, l’endroit, avec un tel nom, finit par tomber dans la
banalité et la curiosité maladive des visiteurs. Les découvertes
que nous y avons faites remontent à ces premières visites, et
recherches, vers 1967…
Cette ‘distance’ prise vis-à-vis de ce site par les habitants,
n’a rien à voir avec une méconnaissance de ces pierres insolites.
Au contraire, ils en savaient parfaitement l’existence. La réticence
à en faire mention provenait surtout d’une véritable superstition,
entretenue par le fait que leurs parents les disaient ‘magiques’,
qu’elles se trouvaient dans une forêt… mais surtout en raison
de croyances ancestrales et de récits qu’il était difficile
de se faire raconter. A cette époque, il n’y avait pratiquement
pas de modernisation ou de poste de télévision.
De plus, ceux qui ‘savaient’ se pensaient ‘investis’
d’une jalouse connaissance remontant à leurs ancêtres et
aux «anciens rois », nous expliquaient-ils avec crainte et déférence.
D’ailleurs, au tout début de nos travaux, personne n’est
jamais monté avec nous et il était recommandé de redescendre
bien avant la nuit, nous disait-on, en ajoutant un ou deux récits d’hommes
ayant rencontré ou été poursuivis par des créatures
dont la description seule risquait d’apporter la malédiction !
Les deux sources encore en eaux lors de nos premiers travaux étaient
réputées pour le mal aux yeux et les problèmes de reins…
et d’autres maux dont le détail relevait de la plus pure tradition
magique.
Aussi les habitants des environs, avec crainte, ne s’y rendaient-ils jamais
‘pour se promener’ mais pour y guérir ou attendre un acte
pour le moins… magique. Y monter trop souvent, nous disaient-ils, rend
la ‘force’ tarissable et moins efficace. Sans doute ces gens simples,
mais si près de la nature et ses mystères, étaient dans
le vrai…. Quand on voit aujourd’hui les déchets d’une
humanité en décrépitude trouvés autour des vieux
mégalithes… les sources et les forces ne pouvaient que se tarir
à jamais !
Le véritable accès oublié
On accède au plateau des mégalithes par un chemin assez large
et depuis le hameau de Marlin… précisément. Quelques anciennes
fermes, aux épaisses murailles de pierres sombres, sont craintivement
regroupées contre on ne sait plus quelle obscure menace…Au-dessus
des dernières bâtisses, une grande croix de bois totalement usée
veille encore sur la paix des lieux. L’endroit semble avoir été
un refuge certain, car durant les heures sombres de la Résistance, plusieurs
de ses guerriers de l’ombre y trouvèrent repos et sécurité
! Maintenant, un autre sentier pédestre permet d’arriver également
depuis l’autre versant (Jurieu). Cependant il faut préciser qu’aucun
de ces accès n’est le bon ! En effet, aux origines du site, l’arrivée
aux rochers se faisait par un antique ‘chemin creux’ planté
de part et d’autre de lourdes amandes de pierres. Cette allée ‘magique’
partait de Jurieu, derrière la nostalgique vieille chapelle romane qui
avait pour surnom : « chapelle des fous ».
Il y a trente ans, on pouvait encore parcourir des dizaines de mètres
en suivant le vieux chemin conduisant au sanctuaire rocheux, et nous en avions
pris des photos… Aujourd’hui, pratiquement toutes ces ‘amandes’
ornent tristement des remblais en bords de route ou quelques jardins d’agrément
! De quoi être vraiment écoeuré !
Un site étrange et exceptionnel
Etrange toponyme pour cet ensemble
de roches par lequel nous allons commencer à explorer les mystères
du Pilat. Ce nom, Marlin, effectivement, voudrait être un dérivé
de Merlin ! Parfois, c’est sous ce nom que l’on connaissait le lieu
au 19ème et début du 20ème siècle. Il semble que
de tous temps, l’endroit ait eu ce nom et que ce choix ait été
aussi judicieux, merveilleux, qu’inquiétant.
Les mégalithes composant l’ensemble paraissent occuper le sommet
du plateau versant vallée du Gier. On peut dire « paraissent »
car il y a de petites implantations ‘à cupules’ de l’autre
côté, versant Marlin. Egalement plusieurs autres points rocheux
se situent dans les forêts en direction de la vallée du Gier. Curieusement
ces autres roches ne sont pas répertoriées…
La totalité des implantations montre une grande diversité de genres
mégalithiques. Ainsi nous trouvons plusieurs vestiges de dolmens (au
moins trois) et un plus bas en direction de Châteauneuf, quasiment intact,
pratiquement inconnu. Cependant, la particularité de ce site immense
de dizaines d’hectares se distingue par une incroyable concentration de
cupules de toutes dimensions et formes ! Certes, quelques croix souvent à
branches égales se trouvent parfois mêlées à ces
creux de différentes profondeurs. Rien ne prouve d’ailleurs qu’il
s’agisse de croix christianisant des lieux jugés diaboliques ou
païens. Il est également possible que ce signe, aussi vieux que
les cupules, ait une signification logique dans la construction énigmatique
des tracés reliant entre eux les réceptacles dont la fonction
finale reste toujours inexpliquée : dessin de constellations, carte d’une
topographie simple, tracé d’un territoire, trace magique d’une
emprise de quelques divinités ténébreuses, forme balbutiante
d’une écriture ou embryon d’une expression intelligente oubliée
??? Qui peut le dire ?
D’étranges récits courent sur cette partie
d’un monde qui n’existe plus. On fait état, forcément
du diable portant un lot de roches (peut-être pour paver l’enfer
de bonnes intentions ?) et qui, ayant trébuché, aurait tout à
coup lâché ses cailloux magiques. Puis d’un autre personnage,
également infernal, qui s’assoit (on voit son siège sur
le dolmen dans la forêt) afin de débarrasser sa chaussure d’un
rocher lui blessant le pied (évidemment on trouve un pied, l’empreinte
d’une semelle de chaussure et le rocher précipité au sol,qui
en éclatant forme les lieux mégalithiques…).
Quand les chartreux se promenaient vers les roches de Merlin
Et puis… bien entendu,
il y a cette toponymie de Marlin provenant de Merlin… De là à
penser au Merlin, magicien des romans de la table ronde et conseiller du roi
Arthur… il n’y a qu’un pas, que le diable a franchi facilement.
C’est encore sur le terrier de Jurieu que nous trouvons vers la roche
principale (la Pierre qui Chante) la seconde source du nom de genièvre
ou… ‘gueunievre’ ! Là encore, de ce mot au nom de la
reine Guenièvre, il y a encore ce pas si facile à faire... que
nous ferons dans la très ancienne forêt (qui n’existe plus)
qui avait pour nom Lartus… Certes, les grincheux diront que ces noms ne
veulent rien dire. Mais à celui qui sait entendre, ces toponymes ne sont-ils
pas étonnamment bavards ?
Ajoutons encore que ce périmètre ‘mégalithique’
se trouvait sur le domaine des pères chartreux de Ste-Croix-en-Jarez.
De fait, il nous est difficile de croire que d’abord ces religieux aient
ignoré l’existence de ces roches païennes… Mais plus
difficile de comprendre pourquoi ils les respectèrent, sans en détruire
une seule, alors que leurs confrères d’autres ordres s’empressaient
de les renverser afin d’exorcisme… et surtout, pourquoi ils entrèrent
ce territoire dans le périmètre qu’ils se réservaient
pour leur promenade régulière et obligatoire dans la nature. Peut-être
pour cette raison les habitants des environs prirent l’habitude de considérer
l’endroit sacré et de ne pas y aller sauf obligation de santé…
puisqu’il était interdit à tous de se trouver sur le passage
des pères chartreux lors de cette promenade obligatoire. Les chartreux
auraient-ils eu une raison oubliée, mais impérative, connue d’eux
seuls, pour aller ‘s’oxygéner’ autour des pierres du
diable ou de Merlin le magicien des romans du Graal… sans les démolir,
ni même les ‘christianiser’ ??? Pourquoi pas ?
Un site seulement sacré ?
Sur un plan plus archéologique, nous avons plusieurs remarques à
formuler :
- D’abord, un constat assez surprenant pour ce site et ses dépendances
maintenant connus de tous depuis longtemps, visiteurs curieux ou officiels.
L’endroit a été répertorié lors d’un
recensement fait par les services du Parc du Pilat il y a largement plus
de vingt ans… Cependant, nous notons que rien n’a jamais vraiment
été engagé en matière de repérages
complets ou approche scientifique de datation ou sondages… Rien
en tous cas de publié officiellement sur le sujet! Ce site unique
dans la région n’offrirait-il aucun intérêt
pour les officiels ?
- Ensuite, nous étions présents, au début de nos
recherches, lors de ‘défonçages’ forestiers
dans ces secteurs. Nous avons suivi minutieusement la manœuvre qui
pour nous était toutefois un peu révoltante… La majeure
partie des sites, versant Gier, Couzon et Marlin, fut approchée
de très près par le soc à grande profondeur. Sur
un seul lieu, un vestige de feu circulaire (donc intentionnel) a été
démantelé. Sur cet endroit, nous avons pu retrouver quelques
tessons (éclatés lors du travail !) de poteries antiques,
dont une avec un intéressant dessin… et quelques débris
de bronze. Aucun ossement dans les cendres. Ajoutons que le foyer était
enfoncé par rapport au sol naturel, d’au moins une cinquantaine
de centimètres.
- Lors de ces travaux de défrichages, un seul et unique vestige
funéraire humain a été démoli (un bracelet
de bronze est en notre possession et un bijou totalement illisible). Il
semblerait que l’ensemble du site des Roches de Marlin n’ai
jamais abrité qu’une seule tombe ‘à tuiles’,
et aucune sépulture à incinération ou autre…
Du moins jusqu’à preuve du contraire ou d’une campagne
de fouille étendue à l’ensemble des lieux. A notre
grande surprise, près de cette sépulture, ont été
mises à jour deux petites fosses contenant des restes d’animaux,
visiblement installés dans une posture, et quelques éclats
de poterie. Ces étranges petits dépôts étaient
recouverts de pierres plates à faible profondeur, et à moins
de deux mètres de la sépulture humaine.
-Ensuite, il n’a jamais été retrouvé de traces
d’abris sédentaires. Lors de plusieurs incendies, les périmètres
mégalithiques ont été, hélas, entièrement
remis à jour en surface. A cette sinistre occasion, pas un seul
‘fond de cabanes’ ou vestiges d’habitations humaines
n’a été retrouvé. Nous entendons également
par vestiges d’habitations ce qu’il resterait d’une
occupation même précaire de bergers ou autres nomades…
rien ! Un seul endroit sera sujet à contestation et nous y reviendrons
le moment venu.
Avec ces quelques constats, nous pouvons avancer l’hypothèse
que l’ensemble du site des Roches de Marlin est un lieu cultuel
et non sédentaire ou funéraire. Ajoutons encore que le site
pourrait être vierge de tous remaniements au fil des siècles,
comme par exemple les dolmens, souvent réutilisés comme
tombes sans pour autant en avoir été la destination initiale…
Du calendrier de pierre aux cartes du ciel ?
Il pourrait s’agir, ainsi, d’un endroit seulement réservé
à des cérémonies saisonnières, ponctuelles ou régulières…
dont nous ignorons tout à ce jour. Peut-être, aussi, pouvons-nous
retenir un lieu permettant un calcul de la durée solaire, lunaire ou
stellaire. En effet, certains groupes de cupules auraient fort bien pu illustrer
schématiquement une constellation ou autre représentation du ciel
étoilé : un observatoire ? un calendrier ? une mémoire
pour un événement… passé ou encore à venir
? Nous n’oublierons pas non plus une sorte de tracé d’un
possible itinéraire ou d’un contour de territoire… Qui peut
dire avec certitude le pourquoi précis de ces lieux ayant gardé
tout leur mystère… du moins dans l’état des recherches
restées à leur plus simple expression.
Dans nos prochains articles, nous reprendrons en détail chaque point
des… Roches de Marlin !
André Douzet
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