La maison du pendu

 

… promenons-nous dans Malleval pendant que le loup n’y est pas

Malleval est un des plus intéressants villages du Pilat. C’est probablement un de ceux dont les vestiges médiévaux sont les mieux conservés et il donne au visiteur la sensation d’une plongée dans le temps… sorte de pèlerinage magique dans une époque médiévale qui nous parait, ici, si proche, presque réelle ! Dans les murs de cette cité, le temps s’est arrêté, tendant ainsi ses mystérieux filets sur le promeneur en queste d’instants fabuleux. Il est simple de se laisser saisir par le passé des murailles, des ouvertures à meneaux et moulures romanes ou gothiques, et d’y surprendre l’ombre furtive d’un veilleur figé dans son éternelle vigilance… ou d’entrevoir, fugitif mirage, quelque dame énigmatique, guettant l’espace d’un rayon de clarté, le retour d’un seigneur que le temps a oublié… Aurions-nous rêvé ? Rien n’en est moins incertain…
A moins que, visiteur, nous ne soyons en présence d’un sphinx, ayant pris la forme d’un village, pour mieux nous proposer ses énigmes insolubles… oui… car il s’agira bien d’énigmes difficiles à résoudre. Malleval en recèle plus d’une dans sa mémoire de pierres, impassibles jeux de l’esprit conduisant à l’intarissable coupe du savoir. Car c’est effectivement une sorte de jeu. Ainsi, pour nous, s’engage la partie dans le dédale de Malleval.

La maison du pendu
image de l'ensemble avant les travaux

Pour commencer, dirigeons nos pas vers ce qui fut l’emplacement du château primitif et de la première enceinte castrale qui possédait sa propre porte fortifiée. Nous reprendrons point par point plus précisément cette partie du site.
Nous commencerons par nous attarder devant la façade d’une maison (voir emplacement sur notre plan) visiblement très ancienne, comportant un décor au-dessus de sa porte pour le moins surprenant et mystérieux.
Il n’existe aucune archive locale permettant d’éclaircir le mystère de ce que nous allons aborder. Cette maison était dite « la maison du pendu ». On voit en façade au-dessus d’une porte d’accès quatre ossements scellés dans le mur de telle sorte que seul le bout des os ressorte de la muraille. Ce macabre décor serait à l’origine du nom de cette demeure. En effet, si à première vue le lien entre ces ossements et la pendaison n’est pas flagrant, il devient plus clair à l’écoute d’une explication suivie d’une légende sur ce curieux appareillage.
On nous dit qu’à l’issue du supplice de la pendaison la victime avait souvent les jambes brisées et on fixait les épouvantables ossements à la porte… Mais pour ce faire il aurait fallu au moins attendre que les chairs soient totalement ‘éliminées’ pour pouvoir exhiber les sinistres restes…
Une autre explication est hasardée sur ce sujet peu commun. Il y aurait eu, dans des temps obscurs, une bande de pillards réfugiés dans Malleval dont ils avaient fait leur repère. A l’abri dans ce fort imprenable, il n’en sortait que pour se livrer à la dévastation et aux pillages sur les convois passant dans les gorges en direction des mines d’argent situées dans les monts du Pilat. Afin de rendre leurs défenses plus impressionnantes, ils auraient planté dans un mur ces os réputés humains…

Des os d’animaux !

Tout ceci n’est guère plausible… car en réalité il s’agirait ici d’os d’origine animale, bovidés ou équidés. La merveilleuse et terrifiante légende s’écroule. Mais une fois le légendaire écarté, il nous reste à comprendre la raison de cette décoration vraiment peu commune. Surtout que cette dernière s’agrémente en plus d’autres éléments d’apparence décorative nettement moins lugubres. On trouve, sous l’assemblage d’os, un médaillon ‘chiffré’, un linteau de porte ‘daté’ et la porte elle-même d’apparence anodine. Le scellement des vestiges semble avoir été fait au moment de la construction du mur et de l’édifice. Plusieurs remaniements successifs ont pourtant épargné l’ensemble… Cette construction de façade pourrait être évaluée, selon le style des fenêtres, au maximum de la fin du 18ème siècle… Fantaisie macabre d’un propriétaire ou d’un maçon facétieux ? Quelques détails géométriques, que nous allons voir, nous prouvent que loin d’être une farce douteuse, un caprice surprenant, il s’agit là d’un acte rigoureusement calculé laissant peu, ou pas, de place à un curieux hasard.
En effet, tous les éléments sont étroitement liés entre eux par une logique géométrique que nous découvrons maintenant.

Les ossements

Ecartement horizontal : 20 cm
vertical : 100cm
Ce qui donne une subdivision de deux rectangles de 50X20 superposés l’un sur l’autre en hauteur. Leur proportion peut les apparenter à la famille des carrés ‘royaux’.



Détail avec cotations du médaillon (au dessus).
Détail avec cotations des os plantés (a gauche).
Le médaillon

De forme ovale, il est sculpté en relief. Sa cote verticale est de 40cm. L’horizontale, à l’intérieur de l’ovale, est de 20cm, soit la même largeur que le petit écartement des os.
Quant à la pierre qui supporte le médaillon, nous notons que sa plus grande hauteur extérieure, 50cm, est égale à la moitié de la hauteur de l’écart horizontal des os… donc égale, aussi, à celle d’un des carrés royaux de l’ensemble. Quant à la hauteur de l’ovale, 40cm, elle est égale à la base de la pierre du médaillon.
Il ne faut peut-être pas négliger qu’en héraldisme la forme d’une armoirie a toute son importance. Sur ce chapitre, signalons que la forme ovale était réservée aux dames… pouvant prétendre à un blason.

Liaison
Détail du linteau et de sa date désaxée

A ceci nous ajoutons que la verticale reliant les os se prolonge parfaitement à l’aplomb du décor du médaillon (voir croquis coté) . Mais ce n’est pas tout. En effet, si on relie les os par leurs médianes, ces dernières sont tangentielles de l’ovale du médaillon et croisent les angles de base de la pierre qui supporte ce décor… pour s’achever aux bases intérieures du tableau d’ouverture. Peut-on parler de géométrie fantaisiste et hasardeuse ?... ou de la volonté évidente d’un rébus hermétique ?

 

Une date désaxée

Sous le médaillon se trouve un linteau. La pierre de ce dernier est quelconque. La date « 1828 », de facture assez frustre, tranche nettement avec la finesse du médaillon. Les deux pièces sont visiblement d’origines différentes, l’une forcément plus ancienne que l’autre. Ces détails permettent de vérifier une volonté discrète à montrer la réalité des éléments mis dans une évidence ‘voilée’ ici.
La date, 1828, est probablement celle de cet énigmatique assemblage. Elle est inscrite dans un cartouche de style ‘romain’ dont le bord droit est à l’aplomb de l’extérieur de l’ovale du médaillon (voir le croquis). Ceci est peut-être un des motifs expliquant le fait que ce nombre soit ostensiblement décentré ou désaxé par rapport à la porte ou l’axe général de l’ensemble. Il est évident que l’emplacement de cette date est choisi et imposé, même s’il semble aller à l’encontre d’une logique ‘esthétique’… voulant éventuellement que cette ‘rupture’ soit montrée comme volontaire. En ce cas, elle inciterait à remarquer que quelques détails ne ‘collent’ pas et proposerait une invitation à en comprendre le sens caché.

Retour au médaillon

Le médaillon est orné d’un emblème ‘chiffré’. Les rares tentatives d’explications sur ce symbole expliquent laconiquement que nous sommes tout simplement devant un « AVE MARIA ». La réalité, une fois de plus, risque de se montrer plus complexe et plus hermétique.
Habituellement, le chiffre Ave Maria se présente sous la forme d’un A superposé d’un M.

Certes, nous trouvons ce tracé dans le dessin du médaillon. Mais il est complété curieusement par d’autres détails ou signes résumant la formule à ceci :

Quand 6 et 6 font 8 !

Nous allons maintenant constater que le remplissage du médaillon, lui non plus, n’est pas le résultat d’une facétie fantaisiste d’un sculpteur en mal d’enjolivures.
Au premier abord, le promeneur ne voit ici qu’un innocent « Ave Maria » et, rassuré, ne cherche pas plus loin. Pour nous, il en sera tout autrement. A l’étude, le rébus s’avère plus complexe et fait appel, probablement, à la géométrie, la symbolique, l’héraldisme, en un mot : l’hermétisme… à moins qu’il ne faille voir ou entendre… le ‘langage des oiseaux’ ou la langue verte ?
Nous voyons que le chiffre AM s’ajoute à deux demi-sphères. Considérons une de ces figures et éliminons tout le tracé extérieur à sa forme pour n’en regarder que le dessin intérieur. Nous obtenons une rouelle à six branches prise dans un demi-cercle fermé, soit … un hexagramme.
En ce cas, l’usage additif des deux demi-sphères autorise la déclinaison géométrique suivante :
- 1/2 gravure = 1 hexagramme = 6 côtés
- 1/2 gravure x 2 = 2 hexagrammes côte à côte mais non encore accolés = 12 côtés.
Ceci nous rapproche déjà curieusement d’un portail (Ste Croix en Jarez) où nous voyons deux piles de 6 carrés royaux. Mais surtout, l’assemblage des deux hexagrammes par leurs côtés droits verticaux nous donne cette formule pour le moins curieuse :
1 hexagone + 1 hexagone = 1 octogone ! ou encore : 2 x6 = 8 !!!

Ce qui nous fait géométriquement passer du chiffre de l’opposition, du macrocosme, de l’épreuve entre le bien et le mal… au chiffre de l’infini, du futur éternel, de l’équilibre cosmique… si cher à l’ordre du Temple !

Héraldisme

Un peu d’héraldisme. Supposons qu’une des demi-sphères soit tout ou partie d’un blason ou chiffre armorié. Ceci n’est qu’une supposition et une comparaison entièrement gratuite, mais assez intéressante pour ne pas la soumettre à la réflexion. Les armes de Navarre, par exemple, sont, somme toute, assez ressemblantes à une de nos demi-sphères si l’on considère la partie droite du blason.

France ET NAVARRE

Partie de France et
De gueules aux chaînes
D’or posées en orles
En croix et en sautoir

Virgules et droites

Nous remarquons des sortes de ‘virgules’ en pointe des angles aigüs et bas, que ces derniers soient pris dans le ‘chiffre’ ou en demi-sphères rassemblées. Ces deux signes semblent indiquer au lecteur un sens de giration sénestrogyre, donc négatif… au sens bien entendu symbolique et non au sens péjoratif.
La ‘giration’ est encore soulignée par deux autres ‘insignes’ totalement indépendants du grand motif. On les retrouve en haut à gauche et en bas à droite, invitant toujours au même sens de mouvement. En bas du motif complet, un segment vertical semble représenter un petit axe immobile.


Un chiffre giratoire (gauche) et les autres indices giratoires extérieurs au chiffre (droite)
L’étoile à six branches
Des étoiles à 6 branches

Enfin, si l’on dépouille notre ‘chiffre’ des lignes horizontales et verticales, il reste une étrange étoile à six branches, composée de deux branches droites (en haut et en bas) et quatre branches adoucies par une courbe chacune… Ajoutons que si l’on coupe cette ‘étoile’ en deux dans le sens horizontal, nous obtenons le principe (mais non la ressemblance exacte) du ‘fleuron’ d’une branche de croix, comme celle ornant une pierre ayant servi de clé de voûte à Ste Croix en Jarez…

Cette étoile de « David » nous rappelle l’hexagone des demi-sphères, mais encore et surtout que cette façade de la ‘maison du pendu’ est tournée face aux bâtiments médiévaux remarquablement restaurés de l’ancien donjon féodal. En façade de ce dernier, sur un très beau cintre en appareillage de pierres soigneusement assemblées, est gravée au centre de l’arc, et surtout face au levant, une parfaite étoile à six branches incurvées et pointues, d’une facture extrêmement soignée… Serions-nous ici sur un des rares exemplaires de la fameuse ‘Etoile du matin’ dont fait état G. M. de Waldan à propos de la société du Brouillard et également utilisée par l’Angélique ? Pourquoi pas, puisque sur le mausolée, ‘orienté’ également au levant, de Polycarpe de la Rivière (Prieur de Ste Croix en Jarez), on retrouve sous son épitaphe la même étoile, ornée du motif central. A Malleval, la gravure centrale est martelée !

L’ombre de Polycarpe et des Lupé ?

Cette approche, sous des aspects un peu inhabituels, nous démontre combien nous sommes loin du conventionnel AVE MARIA surmonté de quelques vagues os de pendus…
Peut-être est-il anecdotique de signaler qu’au 17e siècle la famille (branche maternelle) de Polycarpe de la Rivière (nom et prénom d’emprunt) disposait d’une propriété dans ce merveilleux village… Ceci évidemment n’explique pas tout, loin s’en faut, comme nous le verrons prochainement. Pourtant, il n’y a pas que ce détail à retenir puisque les seigneurs de Lupé également avaient un intérêt, et non des moindres, près du vieux fort… Enfin, nous tenons à apporter une dernière précision concernant le bloc de constructions anciennes contiguës … Lors des travaux de rénovations, effectués il y a près d’une dizaine d’années, ont été retrouvées une fresque très abîmée et une pierre gravée d’un griffon… Il est regrettable qu’aucune déclaration n’ait été faite, ni communication d’existence de ces étranges témoins d’un passé assez insolite, rassemblés dans le secteur de … « la maison du pendu ». Ce qui n’est pas irrémédiable puisque nous avons eu, à cette époque, l’idée de tout photographier !

… et quelques autres exemples

A notre connaissance, sur la région du Pilat, seule cette étrange maison de Malleval possède cet agencement ‘ossuaire’ accompagné d’une logique géométrique. Nous pouvons toutefois signaler des ossements incorporés à différentes autres constructions dans la région du Pilat… sans pour autant y trouver la moindre volonté d’un tracé présentant une harmonie symbolique précise. On trouvait ce genre de ‘curiosité’ notamment :
- dans l’appareillage de la vieille halle, commune de Verlieu.
- dans un soutènement de la halle médiévale de Pélussin.
- en scellement dans la maçonnerie de l’ancien aqueduc dit ‘Pont d’Arcole’, entre Farnay et Rive-de-Gier (où là aussi il était question d’un… griffon !).
Ajoutons, pour nous éloigner un peu de la région du Pilat, qu’un assemblage d’ossements du même type se trouve sur l’île de Belle-Île… qui fut dans les visées des frères Fouquet…
Mais tous ces autres exemples n’ont pas forcément le sens voulu, ici, à Malleval, dont nous continuerons, au fil de nos promenades, de découvrir quelques autres curiosités oubliées…

 

Une autre étoile à 6 branches, dans une maison à Malleval