Black-out sur Gisors

 

Cet article de Daniel Réju date de 1990. Ceci explique une fois de plus certaines remarques concernant des découvertes de l’époque et tombées dans un étrange oubli.
Aujourd’hui, comme à l’accoutumé, plus rien ne subsiste d’éléments pouvant prendre de l’importance dans l’étude du phénomène ‘Gisors’.
Certes, rien de bien exceptionnel dans ce petit monde qui est celui des études concernant l’Ordre du Temple. Cependant, Daniel Réju, qui fut un chercheur perspicace en la matière, n’est quasiment jamais cité en référence. Aussi, nous avons choisi ce texte pour illustrer l’événement du 13 octobre 2007 commémorant le 700ème anniversaire de l’arrestation des Templiers qui devait irrémédiablement déboucher sur la dissolution de l’Ordre et la condamnation à mort de nombre de ses membres… afin que leur souvenir ne s’éteigne, il nous a semblé utile de célébrer ce sinistre anniversaire par une série de trois articles, dont celui-ci.

Sitôt l'Ordre institué officiellement, mission est donnée par saint Bernard à Hugues de Payes, co-fondateur de l'Ordre du Temple, responsable de l'organisation militaire, de recruter parmi la noblesse des chevaliers dignes d'entrer dans la milice qui doit combattre en Terre Sainte en vue de la défense des routes pèlerines.
Il est certain que, lors de l'occupation du Proche-Orient, parmi les chevaliers-moines, surtout parmi les maîtres, des échanges d'idées eurent lieu avec les Musulmans Souphis, échanges qui, entre initiés, durent dépasser le stade des simples contacts. L'apparition de l'alchimie en Europe en est le meilleur garant et atteste par ailleurs la portée de ces échanges.
1291 voit la chute de la place-forte de Saint-Jean-d'Acre, l'ultime possession des Chrétiens d'Orient. Après le désastre, l'Ordre gagne Chypre et décide de s'y fixer.
Dès ce moment, le rôle militaire constituant l'essentiel de leur mission en Terre Sainte disparaît, fait place à des opérations financières, et cela grâce aux énormes richesses accumulées dans les commanderies d'Occident.
A dater du retour en Europe, la discipline se relâche, le Temple n'exerçant plus le rôle de défenseur de la Chrétienté. Attaqué et calomnié par les Ordres monacaux rivaux jaloux de ses prérogatives - droit d'asile, de franchise, privilèges fiscaux - il est aussi victime des insinuations et des ragots colportés par le peuple (et soigneusement entretenus par la police royale) déçu de la perte de la Terre Sainte et de l'échec des Croisades.
Le 13 octobre 1307, l'œuvre entière est annihilée. Le roi Philippe IV dit le Bel donne l'ordre d'arrêter tous les chevaliers du royaume.
Victimes d'un procès inique préparé de toutes pièces par le conseiller du roi, Guillaume de Nogaret, et avec le consentement forcé du pape Clément V (alias Bertrand de Got), l'Ordre du Temple est dissous par le Concile de Vienne en 1312.
Le 18 mars 1314, après extinction par Bulle du pape, les grands dignitaires réfutant les chefs d'accusation subissent la sentence réservée aux relaps : le bras séculier, sentence exécutée dans l'île aux Juifs, à Paris.

Cimitière de Nucourt. Tombes violées.

Nucourt est une petite localité anodine du Vexin. Pourtant, son cimetière, perdu au milieu des champs, à l'écart de toute habitation, signalé par un porche évoquant curieusement un des sceaux secrets de l'Ordre du Temple, semble le théâtre d'activités bien étranges.
S'il gagne le centre du cimetière, à proximité de l'église, le visiteur aura la surprise de découvrir plusieurs tombes béantes et vidées de leur cercueil. Sa surprise augmentera encore lorsqu'il s'apercevra que toutes celles-ci sont frappées d'une croix apparentée à celle des Templiers. Rien à voir, on s'en rend facilement compte, avec les « exploits » de certaines sectes nécrophiles opérant dans de nombreux cimetières.
En fait, il s'agit encore d'un nouvel aspect des événements insolites qui se produisent toujours dans la région, liés à ce que l'on a appelé «L'énigme de Gisors».
On se souvient de cette affaire qui défraya la chronique à plusieurs reprises, entre 1946 et 1964, et dont Gérard de Sède fit un best-seller de l'édition : Roger Lhomoy, gardien du château de Gisors, aurait découvert, après plusieurs années de fouilles clandestines, une crypte ou une chapelle contenant trois statues, dix-neuf sarcophages et trente coffres de métal, sous le donjon de l'antique forteresse.
Depuis, durant des années, des dizaines de lettres sont parvenues à la mairie de la ville. Toutes proposaient de nouvelles campagnes de fouilles, s'appuyant sur la découverte de plans, de documents anciens, ou de vieux livres miraculeusement retirés des combles d'un manoir, ou encore du souterrain d'une abbaye tombée en ruine...
Combien de personnes, la nuit venue, se sont introduites clandestinement dans l'enceinte de la forteresse, afin d'y effectuer des fouilles ou de s'y livrer à quelques besognes secrètes ? On ne peut pas citer le chiffre exact, mais depuis 1964, on a pu relever une bonne douzaine de « passages nocturnes ». Les derniers ont même été pris sur le fait, dans la nuit du 13 au 14 mars, et arrêtés par les gendarmes après que ceux-ci aient effectué trois semaines de surveillance nocturne.
Ainsi se terminait l'aventure des derniers chercheurs du trésor de Gisors. Pourtant, rien ne manquait à leur équipement - pelles pliantes, casques, éclairage - et la galerie creusée par eux à partir de la « glacière », longue de sept mètres, était fort savamment étayée. Quant au problème de l'évacuation de la terre, ils l'avaient fort simplement résolu : en déversant celle-ci sur place, dans la tour du Diable. On a même avancé qu'ils disposaient de plans précis et détaillés du sous-sol de Gisors.
Qui étaient-ils ces candidats au magot ? Officiellement, trois ouvriers de Chelles : Christian Maigret, Roger Vieillevigne, Vania Smirnoff et les trois enfants du premier, deux filles et un garçon, respectivement âgés de 18, 16 et 14 ans. Pour eux, paraît-il, l'aventure a commencé avec l'achat en librairie du best-seller de Gérard de Sède : « Les Templiers sont parmi nous ou l'Enigme de Gisors »...
Pourtant, tous les « visiteurs du soir » ne semblent pas obéir au même mobile, à savoir les découvertes d'un « trésor » matériel, mais agir en fonction d'impératifs plus obscurs.

Il y a quelques mois, des clandestins se sont introduits dans les caves, après avoir fracturé le cadenas de la petite porte et y ont descellé des pierres. Poursuivant leur chemin par la galerie, ils sont allés jusqu'à la tour du Diable puis jusqu'à celle du Prisonnier, sur la porte de laquelle ils ont inscrit des initiales à la craie.
Et un matin de 1967, on découvrait ces phrases sibyllines : « L'Elu est passé, Isis n'est plus » et « Le corps d'Isis sera bientôt vivant ». Signé par HY. Quant à la forteresse, elle attire des personnages qui y viennent épisodiquement, inspectent les lieux une journée ou deux, puis repartent. On a remarqué beaucoup d'étrangers parmi eux : Allemands, Anglais et Portugais. Généralement habillés de vêtements élégants mais sobres, certains portent même des insignes particuliers ou des croix au revers de leur veston. L'un d'eux a confié à M. Canu - alors gardien du château - qu'une surveillance discrète mais efficace s'opérait aux abords du château...
La ville de Gisors a-t-elle une si grande importance ? Et pour quelles obscures raisons tous ces fouilleurs nocturnes s'obstinent-ils et prétendent-ils réussir là où M. Malraux et un détachement du Génie ont échoué ?
Pourtant, officiellement, l'affaire Gisors est bien morte en 1964. Le 16 mars de cette année, en présence de nombreuses personnalités de la ville et du ministère des Affaires Culturelles, était rédigé un procès-verbal concluant à l'inexistence de toute crypte ou chapelle sous le cumulus du donjon. Ebranlé par ce verdict auquel il ne pouvait croire, Roger Lhomoy, le principal acteur de l'affaire, reprenait sa vie vagabonde.
Cinq ans plus tard, en 1969, le ministère Malraux faisait procéder à des travaux de soutènement du donjon car celui-ci menaçait de s'écrouler. Par la même occasion, on en profitait pour combler au béton les anciennes fouilles de Lhomoy.
Pourtant, cela ne semblait pas nécessaire. Certes, le comblement des caves et des souterrains, directement sous le donjon, était indispensable, mais le trou de Lhomoy ne menaçait en rien l'édifice. Et bien au contraire, il aurait pu constituer un attrait supplémentaire à la visite de la forteresse.
Pour le maire de Gisors, M. Beyne, tout semble clair. Roger Lhomoy est un mythomane, et l'affaire a été savamment montée en épingle par Gérard de Sède et consort. Le seul bénéfice de la ville, dans l'histoire, est une participation de 130.000 F aux travaux de soutènement du donjon.
Pourtant, en 1946, lorsque l'affaire éclata, M. Beyne, alors capitaine des pompiers, était descendu dans le trou de Lhomoy. N'ayant pu atteindre le fond, il avait néanmoins lancé des pierres et déclaré en remontant : « J'affirme qu'il y a une forte résonance » et, à cette époque, ne s'était jamais inscrit en faux contre les affirmations de Lhomoy...
De plus, au commencement des travaux de soutènement, l'année dernière, on s'aperçut que l'eau de pluie avait inondé les caves : quelques jours plus tard, elle avait disparu. L'ingénieur fit part au gardien que la seule explication possible était qu'elle se soit infiltrée dans des souterrains situés beaucoup plus bas. M. Canu relata ces propos à la municipalité et s'entendit répondre : « Il y a des choses qu'il ne vaut mieux pas chercher à comprendre »...
Cela lui rappela un incident survenu en 1964, alors que l'affaire battait son plein.
Un certain jour, s'entretenant avec un ecclésiastique, il émit la supposition que si quelque chose devait être découvert sous le donjon, il ne s'agirait peut-être pas d'un trésor mais «d'archives secrètes, susceptibles de modifier le cours de l'histoire». A ces mots, le prêtre ne répondit rien, son visage se rembrunit, et il partit sur-le-champ... Quelques jours plus tard, le bruit courait dans Gisors que M. Canu était athée et qu'il calomniait la religion...
Au mois de mai dernier, le coup de pioche d'un maçon permettait la découverte d'une amphore contenant 8.000 pièces d'argent frappées à l'effigie d'Henri II d'Angleterre mais n'en comportant pas moins une croix du Temple au revers. Cette trouvaille, effectuée dans la cour intérieure d'une boutique de la rue des Frères-Planquais, allait bouleverser une fois de plus la petite cité normande. En fait, le trésor découvert n'était naturellement pas celui des Templiers. Mais il est curieux de noter que celui-ci fut néanmoins dissimulé lors de la courte période durant laquelle les chevaliers furent séquestrés au château. Il est également curieux de noter l'attitude très intéressée de M. de Bouard, Conservateur en chef des Monuments Historiques de Normandie. Celui-ci avait été le plus acharné à nier que Gisors ait représenté une importance quelconque pour les chevaliers du Temple, le moins enclin à croire à l'existence d'un trésor caché par eux sous la motte artificielle du donjon.

Or, sitôt la découverte connue de ses services, M. de Bouard s'empressa de dépêcher à Gisors un de ses collaborateurs, avec mission de ramener à tout prix le trésor à Caen, alors que logiquement celui-ci aurait dû être transféré à Evreux, chef-lieu du département. M. Lorren - l'émissaire de Caen - s'est d'ailleurs fait remarquer dans la ville par son zèle intempestif et sa nervosité. Quels sont donc les motifs qui poussent l’éminent et érudit archéologue, qu'est M. de Bouard, à s'intéresser d'aussi près, et aussi vite, à une découverte de cette modestie ?
Encore un point obscur de cette affaire fleuve, dont il ne reste d'ailleurs officiellement aucune trace au ministère des Affaires Culturelles !
Il semblerait pourtant assez simple d'éclaircir quelque peu l'énigme de Gisors. A partir des sous-sols de certaines maisons de la rue de Vienne - l'artère principale - se développent de véritables ensembles souterrains constitués de salles situées à des niveaux différents reliées par des escaliers, et de galeries - certaines bordées de niches - dans l'axe église-château, se terminant par des boyaux obstrués s'enfonçant sous terre suivant une pente d'environ 45°. Ces galeries apparaissent comme relativement aisées à dégager, même si certains semblent vouloir s'y opposer par tous les moyens : l'exemplaire d'un journal local rapportant un croquis d'un de ces nœuds de souterrains, devenu introuvable depuis, a également mystérieusement disparu de la Bibliothèque nationale.
Ces quelques points encore connus attestent formellement de l'existence d'une véritable ramification souterraine ayant la forteresse pour centre. Les dégager et les remettre en état, à défaut de permettre la découverte d'un trésor quel qu'il soit, doterait en tout cas l'ancienne capitale du Vexin normand d'un exceptionnel attrait, aussi bien archéologique que touristique. Et il serait temps que des personnalités locales s'attaquent à ce problème sous cet angle résolument nouveau. Car il y a quelque chose d'important à Gisors, dont la divulgation pourrait peut-être être bénéfique à l'ensemble de l'humanité, serait-ce la raison qui amène certains groupes ou certaines minorités influentes à « geler » le sujet, afin que le puits demeure obscur ?

Daniel Réju