La Bête du Gévaudan


La supercherie de l’abbaye de Sainte Marie des Chazes

Dès le 18 septembre, Monsieur Antoine envoie des limiers et trois ou quatre gardes reconnaître les bois de l’abbaye Sainte Marie des Chazes, où on est bien obligé de constater que le monstre n’a jamais sévi.
Le 19, on vient l’avertir qu’on y a vu un gros loup, une louve , de forts louveteaux.
Il part sur le champ avec toute sa troupe ; c’est loin de l’autre côté de l’Allier qu’on passe en bac.
Le 20 au matin, les trois valets de limiers et le valet de chiens lui font rapport qu’il ont détourné le loup dans le bois de pommier : il y va avec les gardes et quarante tireurs venus de Langeac. Il fait investir le bois ; lui ,Antoine se poste à vingt pas d’un terrain découvert, puis les valets entrent dans le bois et font une battue avec leurs chiens.
Tout à coup, à travers le feuillage, Monsieur Antoine aperçoit un loup énorme ; aussitôt il lui tire dessus et le loup tombe.
Monsieur Antoine touchera les dix mille livres de prime plus les mille livres de pension ; il sera fait grand croix de Saint Louis. Quel coup heureux !
Cependant, les doutes se font assez vite, car, en effet, Monsieur Antoine est allé chasser laBbête où on ne l’avait jamais vue et c’est sur lui-même que l’animal est venu se faire tuer alors qu’il y avait cinquante chasseurs aux alentours.
Tout cela est bien extraordinaire et sent le « dessous de cartes ».
Mais, pendant ce temps, où est donc passé Monsieur Antoine fils ? Comme il est curieux qu’il n’ait pris part à toute cette gloire ! Serait-il par hasard déjà en route pour Clermont et la Cour, apportant la nouvelle avant l’événement, les trophées avant la chasse ?
Beaucoup plus tard, on apprit d’après les papiers des intendants que dès le 20 septembre et non le 21, Monsieur Antoine écrivait de sa main à l’intendant d’Auvergne annonçant son fils et la dépouille de la Bête.
Le cadavre aurait donc été en route avant que l’animal fut chassé ? Où est la clef de l’énigme ? Nous savons de source certaine que l’animal était arrivé a Clermont le 22. En effet, l’intendant d’Auvergne écrit à Monsieur Antoine le 23 septembre :
« Monsieur, votre fils est arrivé ici hier soir et m’a porté le loup énorme etc… »
En même temps, l’intendant écrit au roi « Sire, nous sommes d’une joie inexprimable….. » et annonce qu’Antoine fils a déjà fait ouvrir, empailler et embaumer l’animal.
Q’un loup tué le 19 aux Chazes puisse être à Clermont le 22, même en passant par le Besset et Saint-Flour, c’est improbable, quoique pas impossible. Il y a du Besset à Saint-Flour 36 à 40 kilomètres, par des chemins assez difficiles. Le loup était transporté au pas. Donc huit à dix heures au moins avec les arrêts. De Saint-Flour à Clermont il y a 120 kilomètres, par une route dure mais possible en poste. Dix heures pour aller à Saint-Flour, dix à douze heures de Saint-Flour à Clermont, deux à quatre heures d’arrêt….oui c’est possible. Oui à la condition que tout soit prévu à l’avance et préparé, il est à la rigueur possible que Monsieur Antoine fils, partant du Besset le 21 au matin ait été le lendemain soir à Clermont.
Mais, si l’on en croit le procès verbal, le loup aurait été tué le 21 aux Chazes : il n’aurait pu être que le soir au Besset très tard et encore par un miracle. Monsieur Antoine fils n’aurait donc pu partir au plus tôt que le 22 au matin. Il ne pouvait dans ce cas être à Clermont le 22.D’autre part, le procès verbal fait aux Chazes porte sa signature et il était présent à l’ouverture du loup.
Mais Monsieur Antoine père a écrit du Besset le 22, à l’intendant du Languedoc disant expressément qu’il était revenu des Chazes coucher au Besset le 21, envoyant son procès verbal et annonçant le départ de son fils pour Clermont.
L’imposture est évidente.
Ou bien Monsieur Antoine fils, arrivé à Clermont le 22 était parti le 20 du Besset comme l’écrivait ce jour là son père à l’intendant d’Auvergne, et non le 22 comme l’indique ce jour-là son père à l’intendant du Languedoc.
Alors le loup que Monsieur Antoine fils a apporté à Clermont ne pouvait être celui qui fut tué aux Chazes le 21. Il ne pouvait signer le procès verbal qui porte sa signature, ni celui de l’ouverture du loup par Boulanger, le chirurgien de Saugues. Le loup du procès verbal est une fausse bête et MM Antoine père et fils sont des faussaires. Ou bien il y avait deux loups, voire trois, l’un pour l’Auvergne et la Cour, l’autre pour le Gévaudan, le troisième pour quel usage ?
La fourberie de toute cette affaire n’en est que plus noire.
Pour résumer, le récit d’Antoine est partout invraisemblable et mensonger, le pays ne s’y laissa pas tromper. Son imposture fut préméditée, il eut des complices, les autorités le servaient. On le croyait puissant à la Cour. Les évènements se chargèrent bien vite de démontrer que le monstre n’était pas mort.
Mais personne en dehors du Gévaudan n’osa inculper le porte-arquebuse du roi.

Ce qui se passa ensuite

M Antoine repartit le 3 novembre. Mais on s’aperçut très vite que, s’il était persuadé d’avoir tué la Bête, il s’était quelque peu trompé. Cependant, il eut de la chance car depuis le 13 septembre il n’y eut plus de carnages à déplorer et cela dura tant que les Chastel restèrent en prison. Cela recommença peu à peu à leur sortie. On ne sait d’ailleurs pas véritablement à quelle date ils furent relâchés après le départ de M Antoine. Il y a entre les Chastel et la Bête un certain mystère. Antoine l’avait-il pressenti ? Sans doute il ne crut guère à ces sorcelleries. Il était trop de la Cour et de son siècle. Cependant, il dut bien voir qu’entre ces hommes et la Dévorante certains liens pouvaient être tissés dans l’ombre.
La Bête reparut, malheureusement, dès le 2 décembre. En effet, deux gamins de treize et six ans gardaient ensemble le bétail sur les bruyères de la Margeride. Tout à coup, la Bête sortit des bois : elle attaqua les petits vachers à trois reprises. A la deuxième, elle saisit aux reins le plus jeune, l’emporta, allait le dévorer lorsque l’autre, la baïonnette basse, arriva sur elle. Il combattit avec une présence d’esprit et un courage tenant du prodige. Enfin le gamin, vainqueur de la Bête, prit par la main le plus jeune, blessé, alla ramasser les bestiaux dispersés sur la montagne et les ramena à l’étable. Et puis, tout cela continua. Trois jours avant Noël, une petite bergère de Marcillac : elle fut égorgée. Elle fut enterrée le lendemain et toute la peine de la montagne fut rassemblée là, dans la sombre petite église. Quelques jours plus tard, autre carnage à Julianges : une bergère fut entièrement dévorée. Vers la mi-février(nous sommes en 1766), la meunière du moulin de Badouille, près de Lorcières, fut soudainement attaquée. Elle était en train de rompre de la glace : sa pioche lui permit de se défendre vigoureusement. La Bête l’envoya à terre mais elle se releva et lutta. Elle eut beaucoup de mal à regagner sa maison. La Bête, qui l’avait blessée grièvement, la suivit jusqu’à la porte… Le quatre mars, vers le Mont Chauvet, à la tombée du jour, un gamin de huit ans était allé conduire les bœufs à l’abreuvoir près de la ferme. Arrivé au bac, la Bête était là aussi. Aux cris du gamin ; les paysans mirent le Monstre en fuite mais il avait eu le temps de planter ses crocs. Le gamin rendit l’âme une demi-heure après. Dix jours plus tard, ce fut une petite à Saint Privat du Fau, retrouvée morte dans les bois.
Il fallait recommencer de vivre comme avant, la baïonnette toujours à la main.
Que pouvaient faire les autorités ? Celles-ci s’étaient adressées au Roi, qui leur avait envoyé M Antoine. Celui-ci avait tué la Bête : il n’y avait pas à y revenir. Allait-on reprendre les battues qui avaient lassé les paysans ? Laisserait-on dévorer les bergers ? Et si la Bête venait à croître et à multiplier ? Une seule Bête bouleversait déjà la vie des gens. Que serait-ce alors ? Il faudrait quitter la montagne. Tout ce qu’on imagina à ce moment-là, ce fut de faire empoisonner le Haut Gévaudan. On exposa, ça et là, aux bords des bois, des chiens morts bourrés de poison. Cela ne fit pas grand tort à la Bête. Le dix-sept avril, deux sœurs, qui jouaient près de leur maison, furent attaquées, une blessée, l’autre tuée. Puis, en Août, ce fut le tour d’une bergère à Auvers qui fut entièrement dévorée. Dans cet été 1766, elle avait attaqué et mangé plusieurs enfants. Elle terrassa une femme de Servières avec une fureur et une force dont on ne peut avoir idée, lui creva les yeux et humant le sang, elle le crachait à pleines bouchées sur ceux qui accouraient au secours. Cependant, les carnages étaient plus espacés que naguère. Vers la fin, du reste, les paroisses n’enregistraient plus sur les actes de sépulture la phrase « dévoré par la Bête ».
Revint l’hiver, on connaît mal cette période, tout s ‘est passé au fond du Gévaudan entre les gens du pays et la Bête et ne s’est raconté que sous l’arbre du désert.
On sait seulement qu’au printemps tout repartit. Le 2 mars, une petite de onze ans est égorgée dans le bois de Segeas, paroisse de Servières. Le 28, une autre à Darnes, le village est né Jean Chastel. En avril, le nombre des meurtres a triplé. Il redevient ce qu’il était aux plus beaux temps de la Bête. Entre les carnages, il faut noter, le 16 mai 1767, non plus au Pépinet mais à Sept-Sols, celui d’une autre petite Denty, peut-être la cousine de la première. Ce qu’il faut remarquer, c’est que, pour la première fois, on voit paraître le nom de Jean Chastel et de son fils Pierre au bas d’un des actes de sépulture sur le registre de la Besseyre, leur paroisse. Cependant, jusque là les parents des victimes ne leur avaient jamais demandé d’être témoins. Etaient-ils suspects ? Qu’est-il arrivé à ce moment-là ? Quelle tempête dans les esprits s’est-elle livrée chez les Chastel ? Ont-ils pensé qu’il fallait enfin faire arrêter ces carnages qui reprenaient de plus belle ? La confiance que leur accordaient les gens a-t-elle achevé de le transformer ?
A dater de ce 16 mai, date à laquelle la petite Danty de Sept-Sols a été égorgée, la Bête n’a plus qu’un mois à vivre. A partir de la fin Mars 1767, après une pause puis une lente et sournoise reprise, tout recommence. Dans un rond de cinq paroisse : La Besseyre d’abord et Grèzes, Servières, Nozeyrolle, Saint-Privat-du Fau. En huit semaines, elle va dévorer douze femmes et enfants. On parla de nouveau de battues mais on en avait fait tant et tant que le peuple du Gévaudan n’en voulait plus, il voulait autre chose. On annonça une retraite où l’on prierait la vierge.
Il y eut un grand mouvement de foi et d’espérance, puis il y eut un grand pèlerinage à notre Dame de Beaulieu au pied du Mont Chauvet et du Mont Grand dans ces étendues de gazon et de sagnes qui vont vers le Mont Mouchet.
Les paroisses y étaient montées en procession conduites par leurs curés. On était venu demander à Notre Dame de délivrer le pays de la Bête, on chantait on priait. A l’offrande, Jean Chastel fit bénir son fusil et trois balles. Les balles ordinaires ne peuvent rien sur la peau de la Bête. Ces balles-là ont été fondues avec des médailles de la vierge.
Avec sa famille entière, donc avec Antoine le mène-loup, il a ce jour-là demandé à Dieu de mettre fin à ce fléau.
On dit qu’il paraissait soucieux, comme s’il savait jouer une partie aux terribles dessous.
Lors de ce pèlerinage, il fut décidé pour le vendredi 19 juin une chasse aux bois de la Ténazeyre car il était reconnu que la Bête y avait établi ses quartiers depuis plusieurs jours.

La fin de la bête du Gévaudan

Avant les foins et les gros travaux des champs on reprenait la bataille aussi dur qu’on le pouvait.
A ses propres dépens, le marquis d’Apcher organisait les chasses. Faute d’une direction, il avait vu échouer les unes après les autres les battues de naguère.
Pour la chasse à la Ténazeyre, il eut trois cents batteurs et tireurs. Il disposa son monde au levant, du côté de Servières en faisant investir de droite et de gauche une grande étendue de pays. Il avait placé chacun du mieux qu’il pût, et la bête, sans pouvoir s’évader devait être rabattue sur les chasseurs.
De fait, lorsqu’elle fut débusquée, elle fut poussée vers eux. Jean Chastel l’attendait vers la sagne d’Auvers. Il lisait dans son livre d’heures les litanies de la vierge. Il la vit venir et vit très bien que c’était la Bête, mais par un sentiment de confiance envers Notre-Dame, il voulu finir ses prières.
Ci-dessous la Sogne d’Auvers, où a été tuée la Bête du Gévaudan

Il ferma le livre, le mit en poche, plia ses lunettes, prit son fusil. Un genoux en terre, il épaula, visa, tira. La bête fut abattue.
Tout de suite déboulèrent les chiens de M d’Apcher qui la mirent à mort.
Ainsi finit la poursuite de trois années, arrive en moins d’une heure ce qui n’était pas arrivé en plus de mille jours.
On était accouru au coup de fusil. Quel cri, quelles courses, la bête c’était bien la bête et ce n’était pas un loup.
Suivant la description qui en a été faite, il s’agissait d’un énorme « matin »(chien dogue mâtiné d’autre chose probablement de lévrier) aussi grand qu’un taureau d’un an avec de longs poils hérissés, une grosse tête, le poitrail large et blanc maculé de tâches roussâtres, une crinière noire sur le dos allant de la tête à la naissance de la queue qu’elle avait fort longue et fournie.

Stèle à la mémoire de Jean Chastel à la Besseyre St-Mary. Jean Chastel repose, selon la tradition au côté gauche de l'église et sans pierre tombale. Nous avons voulu rendre hommage à celui que les gens d'ici considèrent comme le vrai vainqueur de la bête du Gévaudan.

Elle avait les oreilles taillées d’une autre façon, les pattes plus larges avec un crochet par derrière ; et les pattes de devant étaient plus courtes que l’arrière train ; le poil était rougeâtre. De grosse taille, énorme puisqu’elle pesait neuf cent livres. Mais le plus extraordinaire c’était sa gueule de museau si allongée que l’écartement des mâchoires mesurait quarant-cinq centimètres. Ces mâchoires de crocodile qui pouvaient cisailler, capables d’un seul coup de faire sauter une tête.
La bête était morte, on la chargea sur un cheval, on la porta en triomphe au château de Besque. Le marquis d’Apcher envoya chercher le chirurgien de Saugues et le chargea de l’empailler ; ce dernier qui ne savait pas grand-chose ne sut que retirer les entrailles et bourrer de la paille à la place.
Cela fait, on la garda une dizaine de jours pour contenter la curiosité d’une infinité de personnes qui voulaient la voir.
Puis elle fut chargée sur quelque bidet et Jean Chastel fit la tournée coutumière dans le pays.
Lorsque des chasseurs avaient tué un loup, ils allaient ainsi le montrer de porte en porte, et les femmes des fermes leur donnaient du lard ou des œufs ou bien encore une pièce.
Mais cette tournée ne rapporta pas grand chose ; en effet, trop de fois par le passé des chasseurs avaient tué la Bête du Gévaudan. Et les gens ne voulaient pas croire que celle-ci fut la bonne.
Plus tard les Etats de la Province accordèrent à Chastel une gratification de quelques dizaines de livres.
Jean Chastel avait espéré que le roi le récompenserait.
Avec un domestique du marquis et la bête emballée dans une caisse, il était parti pour Versailles.
Cependant, on était au début août, la bête mal empaillée tournait à la charogne, lorsqu’on présenta au Roi la dépouille et l’heureux chasseur, la puanteur fit reculer le roi qui donna l’ordre d’enterrer la carcasse et tourna les talons.
Pauvre Jean Chastel, pauvre rustique qui ne s’était pas comporté selon l’étiquette de la Cour. Il n’eut à peu près rien.
N’était-il pas le mauvais sujet qui avait mis en joue les gardes-chasse de sa majesté et qu’il avait fallu mettre à l’ombre ?
Tant de battues, de poursuites, d’affûts, de pièges posés, de fosses creusées, d’appâts empoisonnés, de coups de fusil tirés… Jean Chastel, lui, y avait mis fin. Par quel prodige ? Par quel tour de passe- passe ?
N’y avait-il pas eu quelqu’un pour la lui envoyer comme elle l’avait été à tel ou tel dans les villages hurlant devant la porte ou apparaissant au rebord des fenêtres ?
Quelqu’un : cet Antoine, velu, bourru, effrayant de solitude, sauvagement retranché au milieu des mâtins et des loups dans une de ces cabanes qu’il avait au bord de la Ténazeyre. Et ce fils plus ou moins vendu au diable, Jean Chastel avait su l’amener à un incroyable retournement : du meneur de loups qui envoyait la Bête égorger femmes et enfants, il avait fait celui qui l’avait envoyée tomber d’elle-même sous les balles bénites…
Retournement chez Jean Chastel d’abord, peut-être. En 1767, il n’y a pas deux ans qu’on a pu parler de sa mauvaise réputation dans tout le pays à tel point qu’il a fallu le mettre en prison. La Besseyre est l’endroit des sorciers ,et lui est surnommé le « masque » : le sorcier.
N’est –il pas de la bande ?
Si Antoine court le loup-garou il faut bien qu’i tienne cela de quelqu’un.
Mais peut-être qu’un jour cet homme-là a vu, réellement vu le sang des autres, il approche des soixante ans : une certaine sagesse s’est emparée de lui ainsi qu’un aspect plus humain.
Peut- être que devant le corps sanglant et déchiré de la petite Denty pour laquelle il s’était pris d’affection, il a été retourné.
C’est alors qu’il s’est juré de mettre un terme à cette histoire . Il est devenu cet homme qui n’est plus avec la bande, mais avec son peuple, celui qui à Notre Dame de Beaulieu, fait bénir son fusil. Le « mauvais sujet » de M Antoine est maintenant l’habitant le plus notable de son village, que mariages ou baptêmes prennent presque toujours pour témoin.
Cependant les paysans ne pouvaient savoir ce qui s’était passé au fond du cabaret de Jean Chastel ou de la cabane d’Antoine, mais ils avaient toutefois le sentiment qu’entre le père et le fils, la bande et la paroisse, le pacte avec le diable et la foi donnée à Dieu, s’était livré quelque rude bataille.

Conclusion et hypothèses

Un homme intervint en faveur des Chastel en août 1765 ; il organisa l’imposture des Chazes avec l’entourage d’Antoine de Beauterne, et parvint à neutraliser la bête jusqu’après le départ de celui-ci. Il s’agit du Comte Jean François Charles de Morangiès.
Vivant dans les bois au lieu-même du repaire de la bête, Antoine Chastel pourrait bien avoir été le meneur de celle-ci, mais l’idée de l’animal dressé, protégé d’une cuirasse, ne venait pas de lui. Seuls les Chastel n’auraient pu mener à bien cette machiavélique entreprise.
Le dresseur de la bête semble savoir beaucoup de choses sur les chiens de guerre, l’idée de la cuirasse en témoigne
Lui ou un homme à son service serait expert en Cygénétique : le comte est un officier, il a servi quelques années en garnison dans l’île de Minorque comme colonel d’où il aurait ramené Antoine Chastel au pays.
C’est aussi un noble de haut rang très influent de vieille souche : fut-il soupçonné qu’on aurait beaucoup hésité à s’attaquer à un nom aussi prestigieux.
Le comte a disposé de temps libre et de locaux sûrs, discrets, pour dresser la bête avec Antoine Chastel.
Outre ce dernier, un autre comparse a pu être nécessaire pour « porter le costume d’attaque » ; le comte dut acheter son silence ou faire disparaître ensuite ce témoin gênant….Mais ceci a pu se passer loin du Gévaudan.
A travers la bête, le comte pouvait assouvir à la fois une vengeance et une soif de puissance frustrée.
La confusion dramatique engendrée par sa terrible création dut lui procurer un sentiment de puissance fantastique. La revanche d’un sadique mégalomane.
Le comte est un homme intelligent, froidement calculateur, habile à manœuvrer les hommes, beau parleur, totalement dénué de scrupules.
Mais le meurtre ne peut être engendré que par un sentiment de haine, qu’elle qu’en soit l’origine.
Cet homme avait dû subir une terrible déception dans ses ambitions militaires, politiques ou sociales.
Compte tenu de son nom prestigieux, il a pu lui être aisé de recueillir des informations sur les plans des chasseurs et des battues.
Il aime les risques et s’approche au plus près de ses adversaires ; c’est un tacticien remarquable et il a toujours un coup d’avance . Il aurait pu être démasqué ,le risque était énorme, mais pour le comte tout cela était un jeu du type jeu d’échecs.
En ce qui concerne la Bête elle-même elle fut probablement le résultat d’un dressage.
Elevée par l’homme, conditionnée à tuer des êtres humains, la Bête ne sait pas chasser à la manière des loups ou des chiens sauvages.
Pour elle, les animaux domestiques ne représentent pas une proie ; lorsqu’elle a faim, elle attaque l’homme. Qu’Antoine Chastel soit sur les lieux de l’attaque ou n’y soit pas, ne change rien à ce comportement acquis.
Lorsque la bête est nourrie par son maître, les attaques cessent ou se raréfient.
Des premières attaques en Vivarais (mars-avril 1764) au meurtre du Puech le 21 décembre de la même année, il semble q’Antoine Chastel suive la bête de très près :,on relève cinq décapitations entre le 7 octobre et le 21 décembre. Il est probable q’Antoine Chastel retient sa bête pendant les battues. Néanmoins, celles-ci repoussent le redoutable tandem vers la région de saint Chely.
Du 31 octobre au 15 décembre 1764,on ne signale que deux attaques vers le 25 novembre, dans la région d’Aumont. Le meneur pourrait avoir conduit sa bête dans son repaire des bois de la Ténazeyre. A cause de l’arrivée des dragons, cela se tient lorsqu’on se rappelle qu’à chaque nouvelle arrivée de personnage important, l’animal se tient reclus.
Le 15 décembre, Antoine, sans doute soucieux de brouiller les pistes, mène sa bête vers le nord-ouest : un meurtre suivi de décapitation a lieu à Sistrière.
Ensuite, les grandes battues vont effaroucher la Bête et la conduire à des déplacements lointains et considérables du 20 décembre 1764 à la mi-avril 1765.
Antoine Chastel ne peut plus suivre ; la bête est livrée à elle-même ; aussi cette période est elle la plus meurtrière : en moyenne neuf morts par mois ! Le meneur est remonté vers la Ténazeyre. Après cette période la bête y cherchera refuge à plusieurs reprises retrouvant son maître qui, parfois reprend ses vagabondages avec elle.
Ils auraient pu être ensemble début janvier 1765 du Falzet à Saint Juery, puis le 23 à Chabanolles.
Ils sont ensemble à chaque décapitation : le 9 février à Mialanette, le 8 mars à Albaret le Comtal,le 19 mai à Venteuges.
Antoine Chastel aurait pu être encore présent début avril lors des meurtres de Dauphine Annez et de Gabrielle Pelissier.
A plusieurs reprises, Denneval et ses hommes ont cerné les bois de la Besseyre, le mont Mouchet. A chaque fois, la Bête s’est rembuchée dans les bois de la Ténazeyre où l’odeur des Chastel et des mâtins ont brouillé les pistes.
Beaucoup de paysans et de villageois soupçonnent les Chastel, mais avant tout ils les redoutent.
Le 21 juin, la Bête attaque cinq fois tuant trois personnes !C’est le solstice d’été, la grande fête païenne, le sabbat des sorciers !
Est-ce une coïncidence ? Peut-être pas
Le cadavre de la femme de Sauzet a été décapité. Antoine Chastel devait être non loin de la Bête, au moins à Venteuges où eurent lieu les trois premières attaques.
Au lendemain de cette hécatombe, Antoine de Beauterne arrive en Gévaudan avec toute sa suite.
Pendant douze jours, la bête se terre ou on la cache. De son château, le comte a suivi les événements de très près. Le capitaine des Dragons, bête et discipliné ? Le vieux louvetier bourré d’orgueil et décontenancé par le pays ? La Bête et les gens du pays ? Rien de tout cela ne peut inquiéter le comte. Mais l’arrivée du Marquis de Beauterne, ami personnel du Roi, habile et perspicace, l’incite à la prudence. Le comte transmet à Antoine Chastel l’ordre de rentrer la Bête, le temps de tester les nouveaux venus. Du 4 juillet au 11 août, les attaques reprennent mais plus espacées. Notons que, hormis les journées terribles du 24 mai et du 21 juin, la fréquence des meurtres tend à se relâcher depuis que la Bête s’est fixée dans la région du Mont Mouchet. Au contact de son maître, la bête reçoit de la nourriture ainsi que les autres mâtins du sauvage. Est-ce le Comte ou Antoine Chastel qui eut l’idée de l’incroyable défi du 9 août 1765 ? On peut être sûr qu’il s’agissait bien d’un DEFI. Il est invraisemblable qu’un animal, même dressé, ait fait demi-tout, et suivi les chasseurs après avoir été poursuivi par ceux-ci, des heures durant ! Une telle chose n’est possible que si la Bête, après s’être réfugiée auprès de son maître, a été conduite par celui-ci jusqu’au Besset pour qu’elle tue, là, sous les fenêtres des chasseurs du Roi. Pourtant, le surlendemain, la Bête se heurte au courage de Marie-Jeanne Valet, qui lui porte au poitrail un profond coup de baïonnette. Elle est sérieusement blessée.
Le 17 août, les Chastel se retrouvent en prison suite à une altercation avec les gardes-chasse du roi.
Très vite le comte intervient en leur faveur pour les faire libérer car il craint que ceux-ci finissent par parler. Il parvient à adoucir leur peine, mais Antoine de Beauterne refuse de les faire libérer avant son départ du Gévaudan. Ce dernier a de forts soupçons au sujet des Chastel. En effet depuis l’affaire du bourbier des langues se sont déliées.
Bien entendu, Antoine de Beauterne ne croit pas à ces histoires de sorcier, de loup-garou. Toutefois ces extravagances n’auraient-elles pas un fond de vérité ? Début septembre, remise de sa blessure, la Bête est affamée. Elle commet huit attaques en deux semaines. Pendant ce temps, le Comte met au point l’imposture des Chazes avec l’entourage d’Antoine de Beauterne en lui suggérant qu’il a les moyens de maîtriser la Bête à condition que ce dernier ne pose pas de questions et que leur tractation reste secrète car tout le monde a hâte d’en finir et chacun trouvera son intérêt dans la proclamation d’une victoire « officielle » d’Antoine de Beauterne. On peut faire confiance au Comte. Vers le 15 septembre, celui-ci aurait pu se rendre à la Ténazeyre, aurait pu déposer de la viande devant la cabane d’Antoine Chastel. Il aurait attendu la Bête qui serait venue et aurait pu le reconnaître. L’enferma-t-il ? Se contenta-t-il de la nourrir copieusement jusqu’au retour d’Antoine Chastel ? Il ne fallait pas qu’elle meure mais seulement que les attaques cessent afin de donner le change à la victoire d’Antoine de Beauterne.
Décembre 1765. Antoine Chastel sort de prison. Les attaques reprennent mais aux nouvelles sollicitations du Gévaudan, Versailles fait la sourde oreille car, pour la Cour, cette affaire est close. Pour le Comte, le jeu perd une grande partie de son attrait. Il ne risque pas, en effet, d’être dénoncé par ses anciens complices, dans l’affaire des Chazes. Ceux-ci avoueraient, de fait, leur propre forfaiture et tourneraient Antoine de Beauterne en ridicule. Antoine Chastel, la Bête, plus rien ne s’oppose à eux désormais.
1767. Les beaux jours revenus, la Bête retrouve sa férocité des périodes les plus meurtrières. Pourtant, elle ne s’éloigne guère du Mont Mouchet. Antoine Chastel n’aurait-il plus les moyens de la nourrir ? Serait-elle devenue indépendante et difficile à maîtriser ? Après avoir longtemps couvert les agissements de son fils, Jean Chastel, revenu à des sentiments plus humains et ainsi qu’à une plus grande piété, va contraindre ce dernier à en finir.
Au cours de la chasse du 19 juin, Antoine Chastel entend le son du cor et les aboiements des limiers. Il sait où son père est posté. La Bête dort, repue, près de la cabane. Antoine lui ôte sa cuirasse puis la conduit vers son destin. L’étreint-il une dernière fois avant de la diriger vers son père ? Seuls les grands pins du Mont Mouchet peuvent en témoigner. Un coup de feu retentit. Antoine Chastel sait que tout est terminé. Il regagne sa cabane. Pour lui aussi, c’est sans doute une nouvelle vie qui commence.
On peut être étonné de la condition extrêmement humble dans laquelle fut maintenu le vainqueur de la Bête. Jusqu’en 1767, sa mauvaise réputation ne plaidait pas en sa faveur. Mais comme on l’a vu, il s’est amendé. N’est-il pas devenu l’homme de confiance de sa paroisse ? Et pourtant, lorsqu’il mourut en 1789 il n’eut même pas le droit à une pierre tombale. Lors de sa confession, Jean Chastel a certainement tout dit à l’Abbé Fournier, curé de La Besseyre Saint Mary. Il est évident que ce dernier connût toute la vérité : on ne risquait pas de recueillir son témoignage car le secret de la confession est un principe sacré. Jean Chastel a reçu l’absolution puisqu’il faisait preuve d’un sincère repentir et qu’il promettait de tuer la Bête. Mais l’anonymat de sa sépulture, sans doute faut-il l’intégrer dans un dessein d’ultime pénitence : l’humilité jusque dans la mort.

Sources

• Connaissances et intérêt personnels
• Divers sites Internet :
• http://perso.wanadoo.fr/amilo/page601.htm(amis de la Lozère)
• La Bête du Gévaudan, François FABRE
• La Bête du Gévaudan, Michel LOUIS
• La Bête du Gévaudan, Abel CHEVALLEY(chroniques d’époque)
• Histoire fidèle de la Bête, Henri POURRAT

Frédéric BRUGUIER