La Bête du Gévaudan


Le fameux combat des enfants

Ce fut au Villaret d’Apcher le douze janvier 1765 qu’eut lieu le fameux combat des enfants. Ils étaient sept, de douze à huit ans. Ils gardaient leur bétail sur une des plus hautes montagnes du Gévaudan au lieu-dit des Coutasseyres. Ils ne virent la Bête que lorsqu’elle fut devant eux. Ils se rassemblèrent, ôtèrent les gaines de leurs baïonnettes. Le petit Portefaix prit le commandement. Il se plaça sur le devant avec les deux plus grands, mit les filles derrière et les deux plus jeunes derrière les filles. Ils viraient sur place pour face à la Bête qui tournoyait autour d’eux. Soudain, elle sauta sur un des tout-petits. Les trois grands bondirent sur elle cherchant à l’embrocher. Leurs mauvaises lames ne lui entraient pas dans le corps. Ils finirent cependant par l’écarter. Elle se retira à deux pas emportant un lambeau de la joue du petit. Après quoi, elle revint avec plus de fureur, tournant toujours autour de la troupe. D’un coup de museau, elle renversa le plus jeune des enfants ; chassée, elle se jeta sur lui, le blessa à la face, fut chassée encore mais le ressaisit par le bras et cette fois l’entraîna. Un des grands, découragé, voyant la joue en sang d’un de ses camarades et un autre emporté par la Bête, dit qu’il leur fallait laisser manger celui-là, pendant qu’ils profiteraient de ce laps de temps pour se sauver. Portefaix fut vaillant : il leur cria de venir, qu’ils délivreraient leur camarade ou qu’ils mourraient avec lui. Tous le suivirent, même le blessé et, avec lui, coururent après la Bête. Mais bien que, traînant ce petit qu’elle avait saisi par le bras, la Bête courait plus vite qu’eux. Portefaix fit passer l’un des grands d’un côté, passa, lui, de l’autre afin que la Bête allât tout droit dans une fondrière. Empêtrée dans la bourbe, les joncs et l’eau, elle dut ralentir l’allure. Les enfants purent la rejoindre. « N’essayez pas de la piquer par derrière, cria Portefaix, donnez-lui des coups à la tête, dans la gueule, si vous pouvez, et dans les yeux ! ». Les yeux, ils ne purent les piquer. Quant à la gueule, qu’elle gardait sans cesse ouverte, ils y allongèrent plusieurs coups. Toutes ces pointes, que la Bête devait éviter, ne lui permettait pas de dévorer le petit qu’elle avait toujours sous sa patte. Ce qu’elle put, ce fut de saisir entre ses dents la baïonnette de Portefaix et elle la faussa. Cependant, il lui adressa un mauvais coup qui lui fit faire un saut en arrière, la forçant à abandonner le petit dans la sagne. Aussitôt, Portefaix passa entre la Bête et le petit qui se releva et s’accrocha au pan de sa veste. La Bête se retira sur un tertre. Enhardis, les enfants la poursuivirent et enfin la mirent en fuite.
L’homme courageux et vaillant est toujours récompensé. C’est ce que fit le roi envers Portefaix et les enfants.
Le petit portefaix fut fêté. Le roi le fit récompenser et envoyer aux écoles : il devint officier d’artillerie.

Et le carnage continue

Ce même soir, la bête dévora un drôle, le petit Chateauneuf au Mazel de Grèzes.
Le lendemain, ne vint-elle pas chez les Chateauneuf ? Elle apparut là les pattes à l’appui sur la fenêtre et elle regardait dans la maison.
Ces gens restèrent pétrifiés. Le père, connu pour être un homme fort dans la contrée, n’osa pourtant pas l’empoigner par les pattes ; il parvint à demander a sa fille une hache. Alors la bête décampa.
Ensuite, près de Lastic, elle tua une fille qui étendait du fumier dans son champ.
Au Mazel de Greize encore, elle s’en prit à un homme qui aurait pu mal finir si une vache n’était venue le défendre.
Au pont d’Aurifates, elle osa attaquer trois hommes armés de piques et elle esquiva tous leurs coups
Elle blessa une petite au Bacon, coupa la tête d’une femme à Lorcières .
Les carnages ne cessaient plus…
Les dragons inefficaces avaient été renvoyés dans leur garnison ; on comptait davantage sur les chasseurs du pays.
D’ailleurs, le Roi promettait une véritable fortune pour l’époque à qui débarrasserait le pays de la Bête.
Cette bête, qui la tuerait ?
Il y avait plus d’une demi-année qu’elle tuait des gens et toutes les mesures, toutes les chasses ne changeaient rien à ses carnages.
Cela ne s’était jamais vu, un loup se tue…
Cette bête était-elle autre chose qu’un simple animal ?

Les grandes chasses de février 1765

Les autorités lancèrent le plan d’une grande battue pour le 7 février quel que soit le temps.
Vingt mille paysans battirent tout le pays et l’enfermèrent dans un rond immense.
La bête, en effet, a quitté la Margeride. On l’a vu entre Saint-Flour et Massiac.
A Javols, elle a enlevé un garçon qui jouait aux quilles avec ses camarades.
Elle se montre sur les chemins les plus fréquentés et jusque dans les villages.
Puis elle est retournée en Gévaudan, a poussé vers Mende, faisant un circuit de près de quarante lieues.
Une chasse générale est donc nécessaire On mènera un tel vacarme de trompes, de bois, de cris et de huées que la bête sera obligée de sortir du fourré le plus dense. De toutes parts, on la poussera vers les fusils des chasseurs. Et il faudra bien qu’elle y reste cette fois !
Le 7 février, le pays est couvert d’un demi-pied de neige et le temps quoique froid est calme et serein. En Auvergne, le brouillard est à couper au couteau. Sur les dix-onze heures, la bête est débusquée par les hommes de Prunières. Elle gagne la Truyère. Et voilà que la rive opposée qui devait être gardée par les gens du Malzieu se trouve dégarnie.
Le vicaire de Prunières et dix de ses paroissiens ont le courage de se jeter dans la rivière.
Ils traversent presque à la nage ces eaux de neige furieusement lancées dans les rochers.
Ils suivent la bête à la trace, mais bientôt ils la perdent.
Vers une heure elle est rencontrée par le valet de ville et quatre paysans du Malzieu. Le valet de ville la tire : son fusil fait faux feu …une fois de plus.
Un des paysan la tire aussi ; sur le coup, elle tombe sur ses jambes de devant, puis elle se relève et on la poursuit en vain jusqu'à la nuit…
Elle n’était guère blessée puisque, le lendemain, elle coupa le cou à une petite de Mialanette, près du Malzieu et elle fut vue emportant la tête dans un bois.
Le dimanche, on fit une chasse particulière de dix-sept paroisses, et, bien que le pays fut tout enneigé on ne releva aucune trace de la Bête.
Le lundi, autre chasse générale. Cette fois, le temps était cruel : le vent soufflait en tempête et il tombait beaucoup de neige.
Du matin jusqu'à la nuit, vingt mille hommes furent en mouvement ; on tua un loup, mais la bête ne fut vue nulle part.
Tous ces échecs firent que les dragons retournèrent définitivement tenir garnison à Pont-Saint-Esprit.

Les Chastel

Nous allons nous rendre compte que les Chastel eurent un rôle capital dans l’histoire de la Bête du Gévaudan .
Au lendemain de la grande chasse du 11 février, il était arrivé quelque chose de curieux. Cela se passait à Auvers, très près de l’endroit où la bête devait être tuée.
Monsieur de la Védrine y avait une verrerie ; une de ces fameuses verreries de la Margeride.
Son valet fendait du bois, un peu à l’écart du bâtiment, lorsque, venant à lui, il aperçut la Bête.
Aux cris, Monsieur de la Védrine était sorti avec son fusil. La Bête, qui avançait à grands pas, avait semblé comprendre .Si promptement qu’elle s’était reculée à soixante pas, lorsque le gentilhomme lui avait tiré dessus.
Le coup avait dû lui casser la jambe de derrière. Maître et valet l’avaient poursuivie dans le bois. Ils avaient trouvé du sang sur la neige, mais il y avait du brouillard et la nuit tombait.
Monsieur de la Védrine avait appris ensuite que des hommes du pays, les Chastel, ayant rencontré la Bête, avaient remarqué qu’elle n’allait que sur trois jambes.
Jean Chastel, le père, celui qui tuera un jour la Bête, était né au village de Darnes, s’était marié à la Besseyre-Sainte–Marie, et il y demeurait. Il était cabaretier, cultivateur, un des principaux habitants de l’endroit.
Ses deux fils étaient gardes-forestiers dans les bois de la Teynazeyre.
Sur le cadet, Antoine , des bruits couraient. Il avait vécu chez les huguenots du Vivarais, hanté les galériens de Toulon, été pris par les pirates d’Alger qui avaient fait de lui un valet de ménagerie, chargé de nourrir et d’apprivoiser les bêtes féroces. Peut-être aussi un castrat, et, le forçant de mettre le pied sur un crucifix, un renégat.
Evadé ou racheté, il était revenu au pays. Son père n’avait pas tué le veau gras.
Lui, qui ne pouvait sans doute plus prendre femme, était allé vivre en sauvage dans les cabanes au milieu des bois, sur le mont Mouchet. Des endroits perdus de solitude, impossibles, faits pour l’écureuil et le blaireau. Antoine Chastel s’y était réfugié tel un sauvage, un vrai loup-garou avec quelques mâtins aussi farouches que des loups.
Les autorités les interrogèrent sur le rapport de Monsieur de la Védrine. Ils répondirent que ce rapport n’était pas fidèle, qu’ils n’étaient pas allés a la chasse le mercredi : il faisait trop mauvais temps et ils n’avaient pas vu la Bête.
Pendant ce temps, elle dévora un enfant à Penaveyre, un autre à la Chapelle-Laurent, et attaqua une fille à l’Estival.
On redoublait d’efforts pour la détruire avant l’été où les blés lui serviraient de protection et de retraite, alors qui oserait mener les troupeaux à la pâture ?
C’est alors que le Roi décida d’envoyer en Gévaudan le sieur Denneval meilleur louvetier du royaume.

Les Denneval

Le sieur Denneval, bien qu’étant sur la soixantaine était toujours un homme alerte.
Il crut pouvoir promettre au roi qu’il tuerait la Bête.
Il vint d’abord avec son fils qui était capitaine. Ensuite, ils attendirent leurs chiens : des limiers très mordants, excellents pour le loup mais qui ne pouvaient voyager qu’en faisant plusieurs étapes.
On leur fit le portrait de la bête féroce avec sa gueule énorme aux dents tranchantes comme des rasoirs, ses oreilles pointues plus courtes que celles d’un loup, sa raie noire sur le dos, son poil roussâtre, sa queue ramée.
Comme à l’arrivée des dragons, la bête ne se montra pas. Elle attaqua seulement,sur la route entre Aumont-Aubrac et Saint Chely-d’Apcher, un aubergiste.
Plus tard, vers la fin du mois de Février, elle attaqua une petite fille, à Brion. Celle-ci mourut de ses blessures.
Elle s’en prit aussi à deux enfants du Montel près de Javols qui puisaient de l’eau à la fontaine.
Enfin, à une femme des Escures et à sa servante qui allaient à la messe à Fournels : la servante l’avait couchée contre terre criant qu’elle sacrifiait sa vie pourvu qu’on tua le monstre.
Mais la Bête, voyant approcher des hommes, fit un effort, se retourna contre elle, la mordit à la face, lui emporta la gorge …
Le lendemain, premier mars, au Fau de Brion, devant une grange, elle assaillit une petite que le père put sauver.
Le quatre, elle dévora une femme à Ally ; le huit une petite encore, au Fayet d’Alberet le Comtal ; le neuf près du Ligonès ; elle tua net, la saignant à la jugulaire, une femme de vingt-cinq ans, robuste, armée d’une pelle et d’un hoyau. Comme si elle s’enrageait ou que quelqu’un l’excitât, elle multiplia les carnages. Le onze, en plein après-midi, à Malavieillette, près de Fontans, elle enleva une petite sous le hangar de sa maison et la mangea. Deux heures après, à côté du château de Saint-Alban, elle se saisit d’un garçon mais n’eut pas le temps de lui faire beaucoup de mal. Elle dut ensuite passer la Truyère. De Saint-Léger, elle gagna Albaret-Sainte-Marie. Là, le curé et d’autres habitants la pourchassèrent. Mais, de rage, et sans même les attaquer, elle égorgea successivement un cochon, un mouton et d’autres bêtes ayant eu le malheur de se trouver sur son passage. Se lançant furieusement dans la campagne, elle revint sur ses pas. Dans Prunières, elle s’en prit à un garçon puis à un vieil homme… Après quoi, elle repassa la Truyère. Vers midi, au mas de la Veyssière, isolé sur une hauteur entre Saint Alban et Lajo, elle attaqua la famille Jouve. Combat dont on parla presque autant que celui des enfants.
Jeanne Jouve se trouvait dans son jardin devant la maison. Elle faisait prendre le soleil à trois de ses plus jeunes – elle avait six enfants – ils venaient d’achever leur dîner, l’écuelle de soupe en main et se retiraient vers la maison. Devant elle, la mère avait le petit de six ans, à côté d’elle, la petite, de huit ou neuf ans, qui portait entre les bras son frère de quatorze mois. Tout à coup, on entendit tomber une pierre de la murette. Jeanne se retourne : la Bête est là. Elle a déjà renversé la petite et la saisit au bras d’un coup de gueule. La pauvrette n’a pas lâché son frère, le serrant contre elle, elle essaie de le protéger. Jeanne Jouve se jette sur la dévorante, la contraint à lâcher prise. La petite aussitôt se dégage. Relevée, elle s’efforce d’éloigner à coups de pieds, cette bête, revenue à la charge, et qui les jette contre le mur, elle et le marmot qu’elle tient toujours. La mère les couvre de son corps mais soudain au milieu de l’affreuse bousculade, elle voit la Bête se dérober pour assaillir le gamin resté en arrière. Elle, alors, comme un éclair, s’élance devant lui. De ses griffes, la Bête l’agrafe par un bras, la tire à terre, attrape le petit gars qui crie et qui appelle sa mère à son secours. Toute faible et maladive qu’elle est, aux cris de son enfant, la malheureuse sent lui revenir des forces. Elle se relève, bouscule la Bête, la fait tomber, la serre de ses genoux, tâche de la maintenir au sol. La Bête secoue Jeanne, se débarrasse d’elle. Mais Jeanne revient au combat, et ce combat, huit-dix fois, recommence. Démenées, haletantes, tournoyantes, poils hérissés et crocs sortis, coiffe arrachée et vêtements battants, la femme et la Bête luttaient à coups de griffes, à coups de dents. La Bête se libère, se saisit du gamin, l’emporte. La mère la rattrape au milieu du jardin, lui fait lâcher son enfant. La renversant de nouveau, la Bête reprend sa proie et repart. Jeanne Jouve, alors, s’arme d’une pierre, lui tape désespérément sur la tête. Une fois de plus, la Bête la renverse, se ressaisit du petit et va franchir les broussailles qui ferment le jardin. Il y a un endroit où elles ne joignent pas bien. Jeanne gagne ce passage. Elle attrape la Bête par le pied de derrière. Entraînée, elle saute avec elle d’une toise de haut, tombe devant son petit que la Bête tient toujours par la tête et elle s’efforce, à demi-épuisée, de lui arracher de la gueule. La Bête, enragée, lui souffle à la figure comme un chat en colère. Tiraillements, assauts, corps à corps dans le pré où a été transporté l’enfant. Jeanne s’acharne. Maintenant, elle monte à califourchon sur le dos de la Bête. Maintenant, elle l’empoigne par les bourses. Puis, d’un coup, ses forces la quittent… Elle essaie encore de crier. Elle voit là-bas la Bête commencer de dévorer la face de son enfant. Au même moment, deux de ses plus grands se préparaient à mener paître le troupeau. Enfin, ils entendent les cris. Ils partent à la rescousse. Le chien de parc les a devancés. Lancé à la tête de la Bête, ce chien l’abat, la roule. Un des deux pastoureaux arrive aussi et lance un coup de baïonnette. La Bête lance sa proie qu’elle tenait toujours. Elle monte dans un champ, passant au-dessus d’un tertre et d’une haie. Le dogue, qui la suit, est monté avec elle en l’attaquant. Sans même le mordre, d’une simple bourrade, la Bête le jette à terre et disparaît.
Le courage de cette paysanne sans force et cramponnée au monstre comme une forcenée fit sensation. On en parla autant que du petit Portefaix. Le Roi lui fit remettre une gratification de trois cents livres.

Le même soir, la Bête dévora un garçon à Chanalleilles. Le lendemain, au lever du jour, elle se montra à l’Estival. Les Denneval avaient commencé de chasser mais ils ne lâchaient pas leurs chiens avant de les voir habitués au pays, capables de retrouver leur gîte.
Tout le mois de mars, la Bête continua ses attaques. Les limiers de Monsieur Denneval, cependant, commençaient de bien la chasser. Et lui ne s’épargnait pas, la poursuivant parfois sans manger de tout le jour.
Des carnages, toujours des carnages, d’autres, d’autres... Il y eut un moment en avril où il lui fallut un enfant par jour.
Le sept, jour de Pâques et jour de la Première Communion, à Grèzes, elle égorgea une bergère de seize ans.
Après cela, elle attaqua plusieurs personnes. Elle se fit voir en plusieurs endroits. Comme on la cherchait, on ne la vit pas. En plein brouhaha de la foire du Malzieu, on apprit qu’à Saint-Privat du Fau, la Bête venait d’égorger une bergère qui menait ses bêtes à la pâture. Le curé avait dû être appelé pour la confesser sur place.
Puis, à une demi-lieu de là, au village d’Amourettes, elle tomba sur une petite vachère. Pour une fois, on arriva à temps.
Puis, vers le Mazet, sur deux bergers, garçon et fille, et elle dévora la fille. Enfin, vers deux heures de l’après-midi, à Lorcières, elle attaqua encore une fille. Celle-ci fut sauvée par un garçon de quinze ans, qui, se trouvant là, la combattit intrépidement. Un de ses coups de baïonnettes atteignit la Bête à l’épaule. La lame pénétra si profondément, qu’il la retira toute sanglante.
En un jour, quatre attaques, une mourante, une morte… Les nouvelles, à cause de la foire, coururent comme le vent. Chacun craignait pour ceux de sa famille. A tout moment, la Bête pouvait se cacher à la mauvaise heure dans les genêts, derrière un genièvre ou au tournant de la draille. Piétinant la boue pleine de paille du foirail ou attablés au fond de l’auberge qui sent la vinasse et le fricot, les hommes parlaient. Une dure colère les chauffait. Il fallait tuer la Bête. Ce n’était pas possible qu’on n’en vienne pas à bout à la fin des fins.
Depuis mars-avril, souvent, Monsieur Denneval avait pris la Bête en chasse. Ces chiens trouvaient la piste, ses piqueurs avaient de loin tiré le monstre. Gênés par le vent furieux et les giboulées, ils l’avaient manquée. Quelquefois, c’était comme si un chien ou un homme avait tout brouillé par son odeur. On est forcé de penser à Antoine Chastel et à ses mâtins.
S’en suivirent plusieurs battues jusqu’au début du mois de juin, où la Bête semblait toujours se retrancher dans les parages du Mont Mouchet où, Antoine Chastel, le meneur de loups, avait son repaire. Les piqueurs vinrent dire qu’ils avaient suivi la Bête jusqu’en Auvergne. Les Denneval renvoyèrent les rabatteurs et, avec les bourgeois du Malzieu, une trentaine de tireurs à cheval, ils allèrent donc pour chasser la Bête. Ce fut une quête de toute la journée. Les gens l’avaient vue. Les chiens la débusquèrent. Mais l’orage vint et la nuit. Il fallut se retirer à Auvert, village triste où l’on ne trouva ni pain ni paille. Pour souper un chevreau et pour coucher la terre battue de la bergerie. Au point du jour, ils remirent en campagne dans les bois de Monsieur d’Apcher. Plus de traces de la Bête. D’autres chasses suivirent. Elle échappa toujours avec une chance et une ruse inconcevables.
Les Denneval, après beaucoup d’énergie dépensée à chasser la Bête, durent s’en retourner très déçus, et, après avoir approché la vérité de très près.
Là-dessus, envoyé par le Roi, arriva Monsieur Antoine, son porte-arquebuse avec ses gardes-chasse et ses limiers.

Monsieur Antoine

Ils arrivèrent en juin 1765, M Antoine de Beauterne, son fils, des gardes chasses, des valets de limiers avec leurs limiers.
Monsieur Antoine arriva en Gévaudan avec un énorme prestige. C’était en effet un personnage important, le porte-arquebuse du Roi , un homme qui parlait tous les jours à sa Majesté. On ne pouvait toutefois s’empêcher de penser aux échecs successifs de MM Duhamel et Denneval.
Monsieur Antoine arriva en Gévaudan le 21 juin et c’est le 21 septembre qu’il s’octroya son triomphe.
Pendant ces trois mois, il ne vit jamais la bête qui tuait chaque jour à sa porte.
C’était un homme de soixante-dix ans environ haut en couleur et plein d’assurance.
La Bête exactement comme pour MM Duhamel et Denneval, durant quelque temps, ne fit plus parler d’elle.
Puis elle se signala de nouveau, entre Serverette et Saint Alban, elle attaqua le courrier de Mende .
Après cela, la Bête attaqua en plusieurs endroits, à Broussoles, un drôle et une fillette, puis une vieille qui gardait les bestiaux en compagnie d’une petite.
Plus tard à Julianges elle attaqua la fille du maréchal ferrand.
Puis elle alla rôder vers Chabanolles, à la Farge, puis gagna le territoire de Paulhac.
A peine M Antoine eût-il été informé du meurtre de Broussoles, qu’il s’y rendit pour examiner le cadavre. Il en conclut que ces faits avaient été perpétrés par des loups.
Voyant les difficultés du pays, et la bête insaisissable, il se dit assez rapidement qu’il fallait mettre sur des loups le compte de ces méfaits.
On pourrait toujours tuer un gros loup et le présenter ensuite au Roi ; ainsi, ses ordres seraient exécutés.
Monsieur Antoine n’était pas partisan des battues.
Les paysans les faisaient sans conviction, sans ordre, suivant les sentiers par douze ou quinze comme à la procession, puis allant se coucher par pelotons sous les arbres.
D’autre part ,la misère était si grande que les paysans partaient aux battues sans avoir mangé et ils tombaient ensuite de fatigue.
Monsieur Antoine dans un premier temps, tout au moins, ne fit pas de battues.
Il préférait poser des affûts, des appâts, tout en postant des gardes tout autour.
Puis recommença la litanie sanglante des meurtres du monstre.
D’abord deux sœurs des Clarisses, puis deux petits gars qui lui avaient échappé en grimpant dans un arbre.
Le 21 juillet(nous sommes en 1765) un gars de treize ans moins heureux que ces deux-là. La bête l’enleva vers sept heures du soir sur un chemin alors qu’il était allé chercher les bœufs de son père dans un pré.
On alla prévenir Monsieur Antoine qui vint à Auvers dès le matin.
Ce jour-là, il fit entourer le bois par des chasseurs, et le fit battre par des paysans ; ce ne fut que le soir que les chasseurs découvrirent le corps du pauvre petit.
Et les attaques ne cessaient plus. Monsieur Antoine écrivit qu’il n’avait jamais vu pays aussi difficile.
La Bête, pourtant, ne s’écartait guère du château du Besset, à côté de la Beysseyre, le village des Chastel.
Le 9 août, des limiers la débusquèrent dans le bois de Servières . Le comte de Tournon, récemment arrivé en Gévaudan, la fit attaquer par ses chiens sans grand succès. Puis, sous le Mont Chauvet, deux gardes allant prendre leurs postes de tireurs. Les cavaliers sont devant le passage gazonné entre les bois, mais ils ont appris à se méfier des sagnes. Ils trouvent là les Chastel, le père accompagné de ses deux fils. Du haut de leurs montures, ils demandent à ces derniers s’il y a du danger à continuer leur chemin.
Ceux-ci leur disent qu’il n’y a pas de danger, mais tout de suite après, les deux cavaliers s’enfoncent dans une de ces « molières » dont ils ne sortent que très difficilement sous le regard goguenard des Chastel.
Ceux-là, au lieu d’accourir, de tendre quelque perche, rient à s’en tenir les côtes.
Outrés de colère, les gardes peinent et jurent, finissent pourtant par sortir de là .
S’ensuivent des échanges d’injures et un des gardes attrape Antoine Chastel, le loup-garou au collet. Aussitôt Jean et Pierre Chastel le mettent en joue. Il ne faut pas s’amuser avec ces sauvages de la montagne, ils seraient capables de tirer un homme à bout portant .Le garde lâche donc Antoine, et cet Antoine sauvage entre les sauvages braque à son tour son fusil.
Finalement, pour éviter une effusion de sang, les gardes laissent les Chastel partir librement, non sans avoir ensuite fait leur rapport à Monsieur Antoine.
Les Chastel furent conduits dans les prisons de Saugues. Monsieur Antoine demanda à ce qu’on écroua durablement d’aussi mauvais sujets.
Il insista même pour qu’on ne les relâcha après que lui-même aurait quitté le Gévaudan.
La chose curieuse c’est que pendant les trois mois que dura la détention des Chastel, la bête ne fut pas vue. Et durant cette période on n’aura à déplorer aucun carnage.
Monsieur Antoine demanda une messe pour le 19 août à la Besseyre où il vint beaucoup de monde. Pour la Saint Louis, il y eut aussi un service solennel.
Mais enfin il était question de savoir si l’on tuerait la bête.
On la tua quatre jours après, du moins le croyait-on. Un neveu de Monsieur Antoine tira de loin un grand loup qui semblait guetter des petits bergers au pâturage. On lui donna les chiens, il alla se perdre en Auvergne mais le corps fut retrouvé. A son aspect et à sa façon de guetter les bergers, on put dire que c’était la bête féroce.
Le comte de Tournon s’en persuada si bien qu’il gagna le Puy, y fit une entrée en fanfare, portant en guise de cocarde à son chapeau un pied de la Bête.
Mais la Bête n’était pas morte. Monsieur Antoine ne le croyait pas et de fait le tocsin recommença à sonner dans les clochers des villages. Attaques sur attaques, carnage sur carnage toujours aux confins du Gévaudan et de l’Auvergne.

Ici une fille qui épand du fumier, là une autre qui fait la récolte des lentilles, là une gamine qui épluche une baguette en gardant ses vaches, deux muletiers et un teinturier qui cheminent dans une gorge.
Toujours la bête, et ceux qui la voient disent bien que ce n’est pas un loup : elle est autrement plus souple, tachetée, roussâtre, rayée sur l’échine et de gueule formidable.
Puis deux drôles du Buffat, dont l’un fut bien malmené, puis au Pepinet on découvrit le cadavre d’une pauvre petite de douze ans.
Ses parents étaient effondrés. Monsieur Antoine allait être contraint de repartir, son service l’attendait auprès du roi. Par ailleurs, à la mi-septembre, il avait déjà gelé dans les montagnes, la neige tomberait bientôt et les limiers ne pourraient plus chasser.
Mais pouvait-il partir en laissant derrière lui la bête dévorante ?
En ce même jour, 17 septembre, arrive de la louveterie du Roi le secours en chiens tant attendu..

 

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