La Bête du Gévaudan


Le Gévaudan en 1764

Nous sommes dans le sud-est du Massif Central. Louis XV est roi de France depuis 1715. Au début de son règne, il jouissait d’une grande popularité, mais au début des années 1760 la situation s’est considérablement dégradée.
Le traité de Paris a mis fin à la guerre de 7 ans contre l’Angleterre. Cette guerre a coûté deux cent mille hommes à la France et à la plupart de ses colonies.
Les finances du royaume ne sont pas brillantes. Le roi est critiqué en raison de sa vie privée et de sa gestion coûteuse des affaires de l’Etat.
Dans tout le royaume, et particulièrement en Languedoc, les guerres de religion ont laissé des souvenirs sanglants. Le Gévaudan est resté fidèle à l’église catholique tandis que les Cévennes sont plutôt de religion réformée.
Depuis 1715, cette guerre fratricide s’est poursuivie avec des périodes d’accalmie entrecoupées de nouveaux accès de colère. En 1764, la tension semble être tombée. Toutes les difficultés que rencontre la monarchie donnent des arguments aux philosophes comme Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau qui propagent leurs idées nouvelles d’où jailliront les grands chambardements de la fin du siècle.
La France est divisée en provinces placées sous l’autorité d’un intendant, assisté sur le plan militaire d’un gouverneur commandant les troupes. Il est en relation directe avec la Cour. Etienne Lafont, intendant de la région du Gévaudan, est un ami personnel du roi. Nous verrons, dans la suite de l’histoire, l’importance de cette division administrative et religieuse.
Chaque province est divisée en diocèses et chaque diocèse en paroisses. Le diocèse est représenté par l’évêque et la paroisse par le curé. Nous verrons dans la suite de l’histoire l’importance de ces divisions administratives. Il faut noter que l’Eglise a un pouvoir religieux important, notamment dans ces contrées.

Le Gévaudan, terre de sauvage beauté

A l’époque des faits, mais encore aujourd’hui, le Gévaudan est une terre sauvage et authentique qui a mis très longtemps à percevoir les progrès du monde moderne. On se rappelle les grands travaux réalisés sous la houlette d’hommes politiques comme Valéry Giscard d’Estaing (notamment le Viaduc de Garabit, A75, etc) qui ont permis de désenclaver en partie cette région. Cependant, aujourd’hui, où le tourisme est vert, c’est plutôt un atout.
Le Gévaudan du XVIIIème siècle correspond en grande partie à la Lozère d’aujourd’hui, le sud du Cantal, et une petite partie de la Haute Loire.
A l’extrême Est, s’ouvrent les impressionnantes gorges de l’Allier. Dans l’Est et le Centre du diocèse, de l’Allier à la Truyère, la montagne de Margeride se présente sous forme de massifs arrondis couverts de vastes pâturages et de forêts profondes. Les plus hauts sommets culminent à 1450 mètres tandis que les plateaux alentour atteignent déjà les mille mètres. Ces plateaux sont souvent hérissés de rochers de granit qui, sous l’action de l’érosion, ont pris la forme de pitons ou de blocs superposés ; à ces rochers aux formes étranges se rattachent de vieilles superstitions païennes, histoires de fées et de sorcellerie.
A l’Ouest, de la Truyère aux gorges du Bès et aux contreforts des Monts d’Aubrac, le plateau du Gévaudan présente la même topographie que la Margeride avec des dénivelés encore plus faibles.
Au Nord, se creusent les ravins sinueux de la Desges et de la Gourgoueyre. Les Monts, aux pentes souvent escarpés, sont séparés les uns des autres par des gorges aux fonds desquelles coulent des rivières peu profondes, mais qui se transforment en torrents en cas de fortes pluies. Les forêts sont épaisses et cachent des rochers qui ménagent des cavernes, des tanières profondes et inaccessibles. Champs et prairies sont plus ou moins ombragés par les frênes, les sapins, les genévriers et les bouleaux. Au printemps, les genêts se parent de leurs magnifiques fleurs jaunes.
Au sud, on aperçoit les plateaux qu’on appelle « causses », dominés par les Monts des Cévennes, notamment le Mont Lozère et le Mont Aigoual. Les sentiers qui montent jusqu’aux sommets sont pierreux, très étroits et dominent des précipices qui obligent les hommes et les bêtes de somme à de longs détours.
Tant sur les montagnes que dans les vallées, certaines prairies sont couvertes d’un gazon court et serré, ponctué ça et là de larges plaques d’un vert plus intense ; c’est là que se cachent de dangereux bourbiers connus sous le nom de « molières ». La proximité de ces fondis contraint à la plus grande prudence car, souvent, gens et bêtes y sont ensevelis. L’hiver est long et rigoureux ; les plateaux sont battus par des vents ressemblant à du blizzard avec des pointes de froid à – 20 °C.
Trois à quatre mois par an, le Gévaudan est couvert de neige. D’ailleurs, les paysans ont coutume de dire « neuf mois d’hiver, trois mois d’enfer ». Les flocons commencent à tomber dès octobre sur les sommets.
En résumé, le Gévaudan est une contrée magnifique mais le climat y est rude et le relief tourmenté.
La randonnée n’y est pas sans danger en ce XVIIIème siècle. Une bête sauvage quelle qu’elle soit peut facilement triompher des difficultés topographiques. Elle a donc nettement l’avantage sur les hommes, les chevaux et même les chiens lancés à sa poursuite.

Le Gévaudan, terre de labeur

Le Gévaudan est une région très pauvre. Le sol ne produit guère que du seigle et du blé ; la principale ressource des habitants est l’élevage ainsi que le commerce du bois. La population est éparse et concentrée dans les vallons ou aux pieds des Monts. Hormis quelques bourgs, et, notamment Mende, Marvejols, Saint-Flour, Saint-Chely d’Apcher, Langogne, on rencontre surtout des hameaux, des maisons isolées, des fermes de granit, des villages tristes dont les maisons massives ne comportent souvent qu’une seule porte et une fenêtre sans vitre que ferme un gros volet de bois. Ces maisons paysannes sont construites en pierres de granit apparentes, les toitures en lauzes. Le soir, la lumière n’est fournie que par un feu de genêts et une chandelle de résine. Les meubles sont rudimentaires. Pain et laitages constituent l’essentiel de la nourriture. Le travail est rude. Tous les bras sont mobilisés pour les semailles et les récoltes. Lorsque les enfants, « les drôles » comme on les appelle dans le pays, sont trop jeunes pour manier la faux, on les envoie garder les troupeaux. L’instruction est peu répandue dans les villages, le fait de savoir lire et écrire confère une grande notoriété. Autant dire que le peuple des campagnes est bien loin des idées nouvelles des philosophes ! Bien des malheurs se sont succédé depuis le début du siècle aggravant la misère des paysans. Après les années sanglantes de la Guerre des Camisards, la Peste se déclara en 1721 et fit de terribles ravages. Ce fut ensuite le passage de groupes de bandits et de brigands(Mandrin et sa bande). Trois années de suite, de 1748 à 1750, les intempéries entraînèrent des récoltes catastrophiques. Il s’en suivit une effroyable famine. Enfin, en 1751, une épidémie anéantit presque totalement les troupeaux de moutons. Cependant, grâce à l’Evêque de Mende depuis quarante ans, Monseigneur de Choiseul-Beaupré, les années 1760 s’annoncent meilleures. Agé de 76 ans, en 1764, l’Evêque exerce une grande influence à la Cour. Il a fait beaucoup pour soulager la misère du pays et favoriser la renaissance de l’élevage et de l’industrie textile. Constatant que les voies de communication étaient épouvantables, il fit élargir les chemins, construire des ponts et des routes reliant Mende à Saint-Flour, à Lyon et au Rouergue. Il fit encore construire un hospice à Mende. Le réveil de l’élevage et de l’industrie a permis l’augmentation sensible des salaires et des prix. Les paysans, les « pantres » comme on les appelle, n’en continuent pas moins à mener une vie rude dans un environnement souvent hostile. Nous sommes au printemps de 1764. Déjà la Bête rode mais nul ne le sait…

Les faits

De 1764 à 1767,une bête mystérieuse sème la terreur dans le Gévaudan et le sud de l’Auvergne tuant plus de cent personnes, Hommes, Femmes et Enfants.
Elle échappe à toutes les battues, déjoue tous les pièges.
Quel était cet animal à la fois sanguinaire et fabuleux ?
Deux cents ans après sa disparition, la bête du Gévaudan reste encore une énigme : elle hante encore les esprits et son souvenir est resté vivace, notamment dans ces régions du Gévaudan et des Cévennes. Moi-même, étant originaire des Cévennes, lorsque j’étais enfant, mes grands-parents me contaient l’histoire terrifiante de la Bête du Gévaudan.
Cela reste une énigme, toutes les hypothèses ont été avancées ; il n’en demeure pas moins que ce qu’aucun sceptique ne peut contester, ce sont les cadavres mutilés de jeunes filles, de femmes de jeunes garçons et beaucoup plus rarement d’hommes dans la force de l’âge qui - chaque mois, chaque semaine, parfois chaque jour, jonchèrent pendant trois années la région du Gévaudan.
Des groupes de chasseurs se constituent, mais leurs efforts s’avèrent vains.
Les autorités dépêchent sur le terrain un régiment de dragons, puis le plus grand louvetier de France.
Pendant des mois, les uns et les autres vont multiplier les tentatives pour venir à bout du redoutable animal dont les ravages et la hardiesse s’amplifient.
En dépit de moyens énormes, de battues gigantesques, ils échouent.
Le parcours de la bête est jalonné de circonstances étranges ; certains détails font penser à un sadique meurtrier.
Pire encore, la bête semble invulnérable, elle déjoue tous les pièges, ne touche pas aux proies empoisonnées, paraît insensible aux coups de fusil…..on parle de sorcellerie, de loup-garou…
Après une période d’errances continuelles aux quatre coins du Gévaudan, la bête se fixe dans la région du mont Mouchet.
Le roi Louis XV, qui a promis une véritable fortune à qui tuerait la bête, envoie en Gévaudan son porte-arquebuse
Celui-ci, après trois mois d’échecs, tue, le 21 septembre 1765, un très grand loup qu’il tient pour la bête. On verra qu’il s’agit d’une supercherie.
Deux mois et demi plus tard, tout recommence !
Ne voulant pas remettre en question la victoire des chasseurs du roi, Versailles se désintéresse désormais du Gévaudan.
Le comte de Tournon prend la chasse à sa charge, mais, durant dix-huit mois, il n’obtient aucun résultat tandis que la bête rode toujours et tue.
Le Gévaudan, qu’on n’appelait plus que par le nom de « pays de la bête », semble abandonné de Dieu et des Hommes.
…..Jusqu’au 19 juin 1767, où un paysan, Jean Chastel, lors d’une battue, l’abat d’une seule balle au pied du mont Mouchet, à l’endroit précis de la sagne d’Auvers.
Dès lors, on n’entendra plus jamais parler des méfaits de la bête du Gévaudan.

L’histoire par le détail

Tout a commencé dans l’été 1764 aux alentours de la forêt de Mercoire, que la rivière d’Allier, prenant sa source à cet endroit, entoure d’une boucle.
La première attaquée fut une femme près de Langogne, une vachère, mais ses bœufs, se mettant autour d’elle, la défendirent.
Elle s’en tira avec des griffes sur tout le corps et sa robe déchirée.
Elle disait que l’animal, qui l’avait attaquée, semblait un loup mais, à première vue, ce n’était pas un loup. La tête plus grosse et plus effilée, la gueule béante, une raie noire sur le dos…
La première « victime officielle », si l’on peut dire, c’est à dire recensée comme telle par sa paroisse, fut une fille du villa des Habats, paroisse de saint Etienne de Lugdarès, en Vivarais .
C’était le 3 juillet, puis une autre près de Mas-Méjean d’Allier , paroisse de Puy-Laurent en Gévaudan .
Toutes deux dans les quatorze ou quinze ans.
Ensuite, de l’autre côté de la forêt de Mercoire, près de Chaudeyrac, un garçon du Cheyla l’Evêque ; et quelques jours après, un autre du même lieu.
Toujours des jeunes ou des femmes.
Le bruit en courut dans tout le pays. On s’étonnait. Les loups n’attaquaient que les moutons. Par ailleurs, cela, on le sait de manière scientifique aujourd’hui, le loup est un animal sauvage qui a toujours craint l’homme et qui ne l’a jamais attaqué. La polémique sur le mouton dans les Hautes-Alpes est en revanche toujours d’actualité. Il y a des parcs de loups en Lozère. On a beaucoup appris sur cet animal qui vit en meute avec un chef. Les loups sont très fidèles et vivent en couple avec le même congénère tout au long de leur vie(environ vingt ans). Encore une fois, le loup, qui avait disparu de nos campagnes vers le début du XXème siècle et a refait son apparition il y a une vingtaine d’années, dans les Alpes mais aussi dans les Pyrénées, est un animal sauvage que le promeneur n’a aucun risque de rencontrer. Le loup voit l’homme avant que celui-ci puisse seulement l’apercevoir. Le loup craint également l’odeur de l’homme.
Mais reprenons le fil de notre récit. Sur les chemins solitaires, quelquefois d’un peu loin, ils accompagnaient « les voitures ».
Il n’y en avait pas beaucoup en ces temps reculés.
Qu’un loup, donc, se mêlât d’attaquer les bergers et les bergères, qu’il en eût dévoré plusieurs en quelques semaines, cela devait mettre tout le monde en émoi.
Les autorités recommandèrent de ne plus laisser les femmes et les enfants garder seuls le bétail. Mais il faut que le bétail mange, et, ce n’était pas les hommes occupés aux moissons qui pouvait le garder.
Ce que les gens firent, ce fut d’armer les bergers, on les munit de forts bâtons garnis d’un fer pointu.
Le 6 septembre, à la tombée du jour, dans le village des Estrets près d’Arzenc de Randon, une femme s’occupait dans son jardin.
C’était à côté de sa maison. Tout à coup, avant même de se rendre compte de ce qui lui arrivait, elle eut la bête sur elle. Elle fut saisie au cou, la bête lui troua la gorge et se mit à boire son sang. Elle n’abandonna le cadavre qu’en voyant accourir les voisins armés de serpes et de fourches.
A Saint-Flour de Mercoire, le seize septembre vers la même heure, ce fut un gamin qui revenait du pâturage .Il s’était attardé pour son malheur assez loin de ses vaches qui l’auraient peut être défendu.
La bête s ‘élança sur lui, le rua par terre, lui ouvrit le ventre. Il mourut, là, sur place, dans son sang.
Le 26 septembre, aux Thorts, dans la paroisse de Rocles, une petite fille fut égorgée encore.
De mémoire d’homme, on n’avait vu cela. Il n’y avait plus de sécurité. A toute heure, au bord du bois, au pré, dans un chemin, au jardin même, on pouvait être attrapé par la bête et saigné dans l’instant.
Une soixantaine de dragons commandés par le Major Duhammel avaient été envoyés en cantonnement pour encadrer les battues.
De Marvejols ou de Mende, on avait envoyé des chasseurs de métier. On fit des chasses, on traqua tellement que, si l’on ne détruisit pas la bête féroce, on réussit du moins à la déloger. A la fin du mois de septembre, elle dut déguerpir. Elle alla au couchant : elle passa la montagne de Margeride. Le 28, elle se signala à Rieutort. Une petite d’une douzaine d’années ramenait son bétail. Elle était seule derrière le troupeau – la mère de la porte la regardait venir – elle sortait d’un petit bois, ne se trouvait peut-être qu’à cinq cents pas de la maison. Tout à coup, - la mère vit cela – d’une roche qui dominait le sentier quelque chose s’éleva, s’abattit sur la malheureuse. Il n’y eut plus qu’un tourbillon où tournoyaient des pans de jupe, où volait la poudre du chemin… La mère y courut. Lorsqu’elle y fut, elle était déjà morte. Et déchirée, dévorée à ne pas la reconnaître. La peau du crâne était arrachée, rabattue sur la face, le ventre et les entrailles arrachés aussi… Tout cela si près du village et en un moment, avec une rapidité, une férocité qui faisaient frissonner. Près du ruisseau du Rieutort, on releva des traces bien marquées. Le pied était à peu près celui d’un loup mais de talon plus enfoncé sans les trois fossettes qui le font reconnaître aux chasseurs ; et il avait des griffes alors que celui du loup n’a que des ongles. Le curé d’Aumont, qui la chassa à la tête de ses paroissiens et qui la vit trois fois, la décrivit de la taille d’un veau d’un an, une tête longue et effilée, une raie noire sur le dos et une queue longue de plus d’un mètre aussi grosse que le bras et extraordinairement fournie. Lorsqu’elle guettait une proie, elle se tenait tapie en grognant de plus en plus fort puis elle s’élançait comme le chat s’élance sur la souris… Non, ce n’était pas un loup. Elle avait le pas assez lent mais dans sa course, allant par bonds, elle était d’une agilité et d’une vitesse extrême. Elle pouvait couvrir une douzaine de kilomètres en très peu de temps. Elle faisait toujours ses coups par surprise : elle attaquait sa proie de côté ou par derrière, lui sautait au cou ; et sa gueule énorme était munie d’une telle rangée de dents, si tranchantes qu’il lui arrivait de faire sauter tout net une tête. D’ordinaire, elle ne s’en prenait qu’à des tout jeunes, à des filles surtout, à des femmes quelquefois, à des vieilles. Lâche au point d’être mise en fuite par la vue d’un bâton mais certains jours d’une furieuse audace. Dans toute la France, on se mit à parler de la bête farouche qui, en Gévaudan, dévorait les enfants. Le Gévaudan devint le pays de la Bête. Dans ce pays-là, on ne vivait plus. Les bûcherons n’osaient plus aller dans la forêt ce qui rendait le bois rare et fort cher. Tout le trafic était perturbé. Dès le début d’octobre, la Bête courait les environs du Malzieu, de Saint Alban et de Saint Chély. Dans ces paroisses, on demeurait perpétuellement en alarme. Comment déloger la Bête d’un pays aussi rude et difficile d’accès avec ses ravines sauvages comme celles de la Truyère et de la Desge ? On parla d’organiser, dans chaque paroisse, une chasse continuelle sans beaucoup de succès. Le troisième jour de leur chasse, les chasseurs de Marvejols tombèrent sur la Bête. Elle était tapie derrière une murette de pierres sèches comme il y en a tant dans la montagne. C’était à l’orée du bois. Elle paraissait guetter un petit berger qui gardait ses bœufs sur le pacage. Un moment avant, elle avait tenté de l’attaquer mais les bœufs, lui courant dessus, l’avaient fait reculer. A la vue des chasseurs, elle se réfugia sous les arbres. Le chef des chasseurs fit investir le bois par tous ceux qui avaient un fusil et le fit battre par les autres. Pour le coup, on tenait la Bête. De fait, il lui fallut sortir du couvert et essuyer le feu de deux des chasseurs. Le premier tira à dix pas. Elle alla par terre mais elle se releva sur le champ. Le second la tira aussi. Elle alla par terre de nouveau. Les deux chasseurs et les paysans les plus proches arrivèrent en hâte. Sans les attendre, se remettant sur pied, elle entra dans le bois mais elle ne paraissait pas bien assurée sur ses pattes. Cependant, elle allait plus vite que ceux qui la poursuivaient. Un autre coup de fusil lui fut tiré, cette fois sans l’abattre. Un autre encore qui l’abattit à cinquante pas comme elle quittait la lisière. Elle se releva et faisant volte-face regagna le couvert. On la chercha dans les bois jusqu’à la nuit. On était au huit octobre et la nuit vient vite en cette saison. Peut-être fit-elle la morte et que, sans la lever, les traqueurs passèrent à deux pas d’elle. Sur les sept heures, las de la chercher dans le noir, on fut forcé de se retirer. On gagna le château de la Baume qui était voisin mais on était sûr de la retrouver le lendemain blessée ou morte puisque, par trois fois, la balle l’avait jetée à terre. Le lendemain, on ne retrouva rien du tout. Dès quatre heures du matin, pourtant, on avait fait cerner le bois par plus de deux cents hommes. C’était à n’y pas croire : la Bête n’était plus là. Comme une fumée chassée, la Bête avait disparu.
Le dix octobre, elle attaqua un gamin du village des Cayres, près de Rimeize et l’avant-veille, elle avait dévoré une fille du village d’Apcher juste avant d’avoir été rencontrée guettant par les chasseurs. L’enfant allait à la fontaine, sa cruche d’une main, sa baïonnette de l’autre. La nuit venait ; la Bête lui tomba sur les épaules. De ses mâchoires, elle lui emboîta le crâne, arrachant la peau du front à la nuque. Lui, il avait lâché baïonnette et cruche et il hurlait. Deux femmes qui revenaient du lavoir, battoir en main, se jetèrent sur la Bête. Elle se dégagea et s’enfuit.
Le onze, vers Fontans, elle blessa une petite fille que ses frères, de treize et six ans, sauvèrent. Ils avaient des couteaux liés à des bâtons. Vaillamment, ils foncèrent. L’aîné perça la peau de la Bête. Dès qu’elle se sentit piquée, elle sursauta, recula, détala.
Le quinze, à Sainte Colombe, un enfant tué… le dix-huit, à Saint Alban, une fille…celle-là, ses père et mère, l’avaient forcée d’aller à la pâture. Elle n’en revint jamais.
Le dimanche quatorze, avait été faite une grande chasse. En semaine, les chasseurs, envoyés par les autorités, battaient la campagne. Ils s’embusquaient autour des « pâtis » où des enfants gardaient moutons et vaches et où la Bête avait paru dix fois. Dès que les chasseurs étaient là, comme si elle était avertie de tout, elle ne reparaissait plus.
Le dimanche vingt-huit, autre grande battue de dix mille paysans. Le temps des gros froids approchaient. On voulait tout faire sans plus tarder pour détruire la Bête. Voir ainsi égorger les uns après les autres tant d’enfants, tant de femmes, cela se pouvait-il ? En finir avant l’hiver, il fallait en finir.
On avait tué soixante-quatorze loups mais on n’avait pas tué la Bête. On commençait à se demander si on la tuerait.
A la Baume, trois coups de feu l’avaient abattue et elle s’était relevée sans dommage. Etait-ce simplement que les chevrotines glissaient sur ses poils ? Avec son poil rougeâtre, la raie noire de son échine, sa queue épaisse et fouettante, cette Bête, que les chasseurs poursuivaient sans l’atteindre, que les balles touchaient sans la blesser, de quelle espèce était-elle ?
On disait que, lorsqu’elle se hérissait comme un chat, des houppes de poils dressées au-dessus de ses yeux, elle paraissait énorme. Un monstre, hyène ou loup, mâtiné de quelque léopard ? Mais les paysans, eux, commençaient à se demander s’il n’y avait pas quelque chose de surnaturel.
La bête sévissait maintenant sur les marches du Gévaudan et de l’Auvergne ;
Les dragons remontèrent de Langogne et vinrent prendre leurs cantonnements à Saint Chely d’Apcher.
Leur chef, le major Duhamel, s’était juré de la détruire.
Mais comme si elle le savait, on n’entendit plus parler d’elle de plusieurs semaines.
Il avait été décidé de faire huit grandes battues.
Ces battues avaient pour but de fouiller chaque bois, chaque buisson et rocher de toutes les paroisses concernées.
Cependant, l’hiver était déjà là, avec la neige. Les moutons sortaient par tous les temps. Ils savaient pousser la neige avec leur museau pour aller chercher la bourbe grise qui demeurait en dessous.
Buffeyrettes près d’Aumont était un des endroits les plus froids du pays, mais il y avait à quatre pas du village une sagne, un bourbier où la neige n’avait pas tenu. Une vieille, que l’on nommait la Sabrande, y conduisit sa vache, pensant lui faire trouver là un peu de verdure. Elle y trouva la Bête qui l’égorgea. On profita de ce que cette Sabrande n’avait pas de proches pour laisser le corps en exposition. Les dragons s’embusquèrent. D’habitude, les loups reviennent aux cadavres ; la Bête ne revint pas… Elle alla ailleurs. Toujours des attaques, toujours des carnages et elle restait insaisissable.
Le quinze décembre, elle avait dévoré une fille à Védrine-Saint-Loup. On avait retrouvé la tête à cent pas de distance. Le même jour, elle avait blessé gravement un garçon à Chanteloube. Le Major Duhamel envoya douze dragons se poster pour la nuit près du corps de la pauvre fille. Avec le reste de son détachement, au lever du jour, il se dirigea vers les forêts de La Baume. Il avait bien calculé : la Bête fut débusquée. Elle venait même droit au Major. Par malheur, les dragons, ignorant qu’il fut là, coururent sur elle et la firent changer de direction. Deux fourriers à cheval la poursuivirent pendant presque une demi-heure si près de la sabrer qu’ils pensèrent ne pas devoir la tirer au pistolet. Par malheur encore, se trouva devant eux une sagne et la Bête gagna les bois. Les deux fourriers devaient avoir l’expérience de ces fondrières de la montagne et ils ne s’y risquèrent point. On perdit la trace de la Bête.
Dans cette fin décembre, la Bête fit des carnages au Fau-de-Peyre à Chauliac, à Paulhac et elle dévora le berger communale de La Besseyre-Saint-Mary, sur la montagne du Partus. Presque à la même date, elle parut loin de là, au bois de Saint-Martin-du-Borgne, qui est tout près de Mende. Elle épiait une petite et allait s’élancer sur elle lorsque celle-ci la vit. Elle alla vers son père en criant. L’homme la protégea d’une main et de l’autre s’arma d’un gros bâton. S’étant ainsi mis en défense, il s’escrima de son mieux. Mais le combat dura. Au bout d’un quart d’heure, l’homme n’en pouvait plus et la petite allait lui être enlevée si les bêtes à cornes qu’il faisait paître n’étaient venues à son secours…
On ne comptait plus sur les dragons. Les autorités avaient décidé de les rappeler. Le Major, qui se démenait beaucoup, obtint pourtant de continuer ses chasses. Les paysans disaient qu’on n’abattrait pas la Bête. Des hommes l’avaient tirée presque à bout portant, les balles ayant glissé sur sa peau.
On voyait la bête féroce partout : dans le Rouergue, vers Aumont-Aubrac, Saint-Geniès et Espalion. Au bois de Saint-Côme, elle aurait dévoré une bergère de dix-huit ans. Puis, à Saint-Juéry, une femme qui cueillait des herbes dans son jardin. Et, une heure plus tard, une fille à Maurines.

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