
Géographie sacrée du Jarez
vue
ancienne de Ste Croix
Si
nous sommes tous disposés à croire aux géants, aux
lutins et aux fées, à voir dans les romans du Graal des
guides précieux et précis pour retrouver le Saint Vaissel,
nous avouons notre totale incrédulité devant l'existence
de cette divinité rationaliste que l'on a baptisée ‘Hasard’.
L'Histoire n'ayant officiellement plus de sens depuis que les portes -
surtout celle de Brandebourg - s'ouvrent dans les deux sens, tout ne serait
donc que les fruits des amours monstrueux de Dame Coïncidence Fortuite
et du Sieur Parfait Hasard.
Tout : hommes, lieux, événements, sortirait vierge et amnésique
d'un chaos non plus primordial mais permanent. Et, au gré de l'idéologie
à la mode, tout s'expliquerait par le jeu mécanique des
rapports de force entre les agents socio-économiques, le déterminisme
des lois de la génétique ou l'influence des pulsions inconscientes.
Pour qui veut bien se donner la peine de jeter un oeil sur les textes
et les cartes, le monde apparaîtra bien plus complexe et plus riche
de significations cachées que ne le dépeignent théories
et équations. Il n'est pas un lieu, aussi modeste fût-il,
qui ne soit porteur d'un sens. Sens dont l'histoire et la géographie
sont, tout à la fois, la cause et l'effet.
Mais comme le grand défaut des théories est justement de
rester très théorique passons, si vous le voulez bien, aux
"travaux pratiques". Notre travail, simple ébauche de
la géographie sacrée d'une région, n'a d'autre ambition
que de tracer quelques grands axes, d'entrouvrir quelques portes et d'approcher
du Centre. Le guide s'est peut-être fourvoyé dans quelques
impasses, il a aussi probablement tourné en rond en croyant suivre
un méridien; mais, de bonne foi, il pense aussi avoir ouvert des
pistes à ceux que tenteront la Queste.
Le Jarez : une
antique terre de Gargantua
Comme
les régions voisines du Forez, du Dauphiné et la vallée
du Rhône, le Jarez a été parcouru autrefois en tous
sens par une antique divinité connue aujourd'hui sous le nom de
Gargantua. Le géant popularisé par les écrits de
Rabelais n'est, en fin de compte, que l'ultime avatar d'un "dieu"
du néolithique. Il se pourrait même que le nom de Jarez dérive
directement de celui du dieu. En effet la racine JAR nous renvoie aux
racines GARgun (ancien gascon), GARra (gaulois) et GARd (francisque) donc
finalement à la racine dont est issu le phonème de base,
G.R.G. : Garg, Gorg, Jarg, Jorg, Grig, Gourg, Gerg, Geirg, Gug, Guig...
qui a donné le nom de l'ancienne divinité cachée
sous l'aspect du géant Gargantua.
Ce qui semble - à priori - une hypothèse tirée non
pas par la racine des cheveux, mais par celle des noms, est pourtant amplement
étayée par la toponymie du Jarez. Celle-ci nous en fournit
abondamment la confirmation :
- Les toponymes la Grande Jarlée et le Plateau des Jarlées
sont construits sur la racine JAR/GAR. Le lieu-dit Gourdéza relève
pour sa part d'une racine GAR/GOUR.
- Au nord de Ste-Croix-en-Jarez on trouve : le hameau de Marlin, la Croix
de Marlin, les Roches de Marlin. A St-Paul-en-Jarez c'est le château
de Grange Merlin et la Merlanchonnière qui se signalent à
notre attention. Il faut en effet préciser que dans les chroniques
gargantuines l'Enchanteur Merlin est présenté comme le créateur
de Gargantua.
- Le site du Grand Roussilla nous permet d'aborder les toponymes basés
sur le thème gargantuin du sang, de la couleur rouge. (1).
- A Rive-de-Gier, le site de Bourbouillon nous offre l'occasion de découvrir
le thème "Boui", que l'on retrouve dans les mots, de
sens évidemment bien différents, mais de prononciation très
voisine : boue, beu, bo, bourbe, botte, butte, bouille et bouillie. Mots
qui participent à une véritable cabale phonétique
dont le décryptage permettra d'en savoir plus sur l'énigmatique
géant. Mais ce toponyme de Bourbouillon est également lié
à l'Apollon-Borvo, dieu guérisseur des sources, avec lequel
Gargantua partage certaines fonctions.
- Avec le Mont Pilat, Pélussin, le Crêt de Peillouté
et le Crêt Pala apparaît le thème "Pal" ou
"Pel", que l'on retrouve dans les palets, pelles, pèlerins,
palais...
- Les Trois Dents font référence à l'anatomie du
géant. On en rencontre souvent de plus explicites encore avec des
menhirs désignés sous l'appellation de "petit doigt
de Gargantua".
Les
Trois Dents... sommets du Mont Pilat
- le Purgatoire dans la Forêt de Pélussin, comme le Bois
Paradis, renvoient au rôle de passeur d'âmes qu'assumait Gargantua
en tant que divinité chthonienne.
- Les lieux-dits Bois de Colombet, Hameau de Colombet sont liés
aux colombes, c'est-à-dire aux fées. Et comme Gargantua
est un géant-fée, ils sont parfaitement à leur place
dans notre liste. (2)
- On rencontre également de nombreux toponymes construits autour
du loup : Chantaloup, Combes des Loups, Trou aux Loups, etc.Gargantua
est souvent montré en conflit avec les chiens et les loups, en
butte à leurs attaques. Ce qui peut s'expliquer astrologiquement
et rituellement. Si on en croit Rabelais - et pourquoi ne pas le croire
? - Gargantua serait né un 3 février. II serait donc ainsi
en "opposition" avec la période de la Canicule où
Sirius, l'étoile du Chien, brille de tous ses feux.
L'importance de la toponymie gargantuine dans le Jarez nous permet d'avancer
dès maintenant l'hypothèse que la région est sacrée.
Gargantua est un modeleur du paysage qu'il parcourt en tous sens. Il ne
crée pas : il donne une forme, une signification à la Terre.
Marquée par son empreinte -et pas uniquement celle de son pied
- elle est ainsi sacralisée, acquérant le statut de sanctuaire
puisque relevant maintenant d'une géographie sacrée où
tout a désormais un nom et un sens (3).
Nous allons maintenant nous consacrer à décrypter sur le
terrain cette géographie sacrée occultée par les
ans et les hommes. Et comme toute Quête est celle du Centre, lançons-nous
à la recherche de l'omphalos régional autour duquel s'organisait
(et s'organise toujours) la géographie sacrée du Jarez.
Le Grand Roussilla : omphalos "régional"
Comme
nous savons - à peu près - où nous allons, nous avons
une hypothèse toute prête. La voici : l'omphalos régional
ne peut être que le Grand Roussilla que décrit avec assez
de précision le texte de 1792 du "Journal des amis de littérature".
(4). Cette description nous montre :
1°) L'existence d'une puissante forteresse qui est la résidence
d'un personnage ou d'un "pouvoir" redoutable puisqu'elle est
baptisée "château du Prince". Ce "château
du Prince" est le siège de l'autorité régnant
sur la région. Le choix du site n'est nullement indiffèrent
comme nous allons le voir, puisque ce pouvoir temporel s'appuie sur le
pouvoir spirituel et magique constitué par le tumulus-"tombeau
du roi".
2°) A cette forteresse est associé le souvenir de "merveilles
et de cruautés" Probablement l'écho d'importantes cérémonies
religieuses et de sanglants rites celtes, voire néolithiques comme
peuvent le laisser supposer le monument mégalithique et la lance
de silex trouvée sur place. Cela sans même évoquer
l'ombre de Gargantua qui hantait probablement le Jarez bien avant l'arrivée
des Celtes. Ceux-ci se contentèrent souvent d'utiliser les anciens
sanctuaires pour y perpétuer leurs rites, en y incluant des usages
autochtones.
3°) Ces rites sont liés à la présence d'un sanctuaire
particulièrement vénéré et redoutable. Ce
sanctuaire se développe autour d'un tumulus qui est en fait le
"tombeau du roi". Roi, héros, qui de l'au-delà
où il a acquis le statut de divinité tutélaire, assure
la paix et la prospérité à son peuple. Il s'agit
d'une "montjoie" déformation du terme franc mundgawi
signifiant "protège-pays", c'est-à-dire du tertre
abritant la dépouille et souvent uniquement la tête sacralisée
du roi-héros devenu dieu protecteur (5). Et, comme à Tara
dans le royaume central de Meath au cœur de l'Irlande ou au Lendit
dionysien à l'emplacement de l'omphalos des Gaules, on retrouve
les mêmes éléments constitutifs du sanctuaire : un
tumulus tombe-demeure de la divinité tutélaire, un perron
c'est-à-dire une grosse pierre plate sur laquelle se déroulent
d'importants rituels comme nous allons le voir sous peu, une "plaine"
où, à certaines périodes déterminées,
peut se rassembler une foule, et une hauteur, un "montagne"
sacrée ( ici la hauteur qui surplombe les ruines du Grand Roussilla
et dont nous démontrerons un peu plus loin qu'il s'agit du mont
Marlin).
Ce
qu'il reste d'une source du vieux sanctuaire de Roussilla
4°) Ce sanctuaire est sous la protection de deux vierges, filles de
la Déesse-Mère. En effet une des deux pierres du sanctuaire
est dédiée à Sainte Margue(rite) et à son
dragon. Or Marguerite - fêtée le 20 juillet à l'entrée
de la Canicule - est "avalée par le dragon" ainsi qu'il
est dit dans la "Légende dorée" de Jacques de
Voragine. Or cette Sainte Marguerite n'est que le décalque - ou
plutôt le camouflage - de la parèdre du Mars celtique. Celui-ci
est encore connu sous le nom fonctionnel de Taranis, maître du taureau
et du tonnerre et il sera christianisé à son tour sous le
nom de Saint Jacques le Majeur. Fêté le 25 juillet, donc
pendant la Canicule, il est appelé Boanergès, c'est-à-dire
"Fils du Tonnerre"... (6) Le dragon a aussi probablement un
rapport avec la Nwywre des celtes, les forces subtiles du sol, et la légende
de Merlin. On peut rapidement évoquer ici l'histoire des deux dragons
entravant la construction de la Tour du roi Vortigern et le nom du père
du roi Arthur : Uther Pendragon. (7) II y a aussi un rapport très
étroit avec Mélusine, la fée-serpente ailée,
mais comme disait le Frère Kipling, c'est une autre histoire sur
laquelle nous reviendrons longuement une autre fois. Le sanctuaire est
particulièrement sacré car il permet l'intronisation du
nouveau roi par le moyen d'un rituel qui est l'exacte copie de celui pratiqué
jadis à Tara, la capitale du royaume central de Meath dans l'Irlande
celte. La fameuse pierre est connue dans les traditions galloises et irlandaises
comme étant la pierre de souveraineté, le "siège
périlleux". L'identité entre les deux rituels est totale.
Le texte de 1792 qui s'appuie sur des légendes et des traditions
locales nomme la pierre qui parle pour reconnaître le vrai souverain
"la liafail parlante". Et la pierre de Tara s'appelait la Lia
Fail... Puisque nous avons abordé la légende arthurienne,
continuons sur notre lancée. Carliste, la forteresse du roi Arthur
sur le mur d'Hadrien en Ecosse, était appelée "le Château
del perron" car y existait une pierre - un perron - nommée
"la Pierre de l'Honneur". Comme la pierre de Scone c'était
un "siège périlleux" où Lancelot fut mis
à l'épreuve. Croire à une coïncidence revient
à croire au miracle, ce qui est pourtant l'hérésie
suprême pour un rationaliste.
5°) II y a ainsi une similitude remarquable avec Tara en Irlande et
aussi avec le site de l'omphalos des Gaules au Lendit, au nord de Paris,
où l'on procédait tous les ans à l'élection
du Grand Druide (ou plus exactement, comme nous le pensons, à l'intronisation,
à la "confirmation" annuelle de l'autorité d'un
roi-prêtre, d'un roi sacré). Cela nous autorise à
affirmer que le Grand Roussilla était l'omphalos de plusieurs peuples
gaulois et que s'y déroulaient les cérémonies d'intronisation
des "rois" assurant le "pouvoir" sur les peuples dont
les territoires étaient limitrophes au sanctuaire. Comme pour le
royaume de Meath en Irlande, il est fort probable que le royaume autour
du Grand Roussilla fut constitué avec des portions des territoires
des peuples environnants. De par sa position centrale et sa faible étendue,
ce "royaume central" ne présentait aucun risque d'hégémonie
politique, militaire ou économique pour ses voisins, mais constituait
leur centre de gravité géographique et surtout spirituel.
C'est là que se tenaient les assemblées annuelles des druides
et des autorités politiques où l'on réglait tous
les litiges et affaires de l'année. Le Grand Roussilla semble avoir
été la "capitale", c'est-à-dire le centre,
le coeur de ce royaume central d'où émanait une autorité
qui s'exerçait sur les peuples voisins. Le Père Guy Coquillat
(8) explique que le Grand Roussilla (que nous identifions à Ste-Croix-en-Jarez
comme nous l'expliquerons plus loin) était l'omphalos de cette
partie de la Gaule marquant les limites de plusieurs peuples celtes :
"... L'usage du droit écrit commence de ce lieu du Castel
Crux (il s'agit de la forteresse de Ste-Croix-en-Jarez) qui est en ce
pai's, vers le septentrion qui est coutumier contre le mydi qui est droit
écrit, à une croix qui est prez de là, venant du
Bourbonois duque là mesmes est faite séparation d'avec le
Fores en la pierre de cette croix y avoit plusieurs mots gravez."
Tentons maintenant de vérifier notre hypothèse sur la carte.
Notre "royaume central" est bien à la frontière
des Allobroges (à l'est), des Segusiaves (au nord), des Vellaves
(à l'ouest) et des Helviens (au sud). Ferdinand Lot (9), en son
temps, avait déjà constaté combien Vienne, la capitale
sur le Rhône des Allobroges, était peu centrale. Elle était
en effet à l'extrémité occidentale de leur vaste
territoire, ce qui n'était pas fait pour améliorer la cohésion
et la défense de leur royaume. Mais cette anomalie s'explique beaucoup
mieux si l'on envisage que cette implantation était délibérée
de la part des Allobroges qui espéraient probablement capter à
leur profit une part du rayonnement du Grand Roussilla et également
le surveiller de très près.
Identification
du site du Grand Roussilla
Nous
avançons maintenant l'hypothèse que le site du Grand Roussilla
et le site de Sainte-Croix ne font qu'un. Le site de Ste-Croix-en-Jarez
n'a nullement été choisi au hasard pour l'implantation d'une
Chartreuse destinée à être en vérité
un haut lieu abritant d'insignes "reliques". Comme nous aurons
l'occasion d'en reparler, les notions d'onîphalos, de hauts lieux,
d'axes et de méridiens ont une importance capitale - à notre
avis - dans cette affaire. A une conception sacrée de la royauté
où la notion de centre est fondamentale, correspondent nécessairement
des sanctuaires établis en tenant le plus grand compte de cette
réalité. La royauté légitime ne peut se réfugier
et se maintenir qu'à l'abri de hauts lieux qui sont autant de centres
du monde.
Tout d'abord nous remarquons la grande similitude entre le toponyme du
Grand Roussilla et le nom de la famille des Roussillon. Il est assez difficile
de croire au hasard. D'autant que le nom de Roussillon dérive de
Russeolus, autrefois Urseolus (10). Avec Urseolus apparaît la racine
ursus, artos en celte. Après l'omphalos, voilà maintenant
l'axe du monde, le méridien, puisque l'ours fait implicitement
référence à la Grande Ourse et donc à l'Etoile
Polaire, pivot immobile de l'univers. Arthur, blessé, est emmené
sur l’île d'Avalon que l'historienne Norma Lorre Goodrich
identifie, au terme d'une longue enquête serrée et argumentée,
avec le royaume du Roi Pêcheur (le fameux royaume du Graal) qui
n'est autre que l'île de Man (11). Or Man était le "nombril
de la mer", donc là aussi un omphalos autour duquel gravitait
tout un monde.
Revenons à Russeolus. Le Père Guy Coquillat (12) "
explique que c'est Urseolus qui a laissé son nom au castel qui
porte, sur les anciens titres, le nom de "Villa Russeolus".
Le château-berceau des Roussillon porte donc le nom de la famille.
Si l'on en croit la description du "Journal des amis de littérature",
on trouve au Grand Roussilla "des ruines grandes par le volume des
matériaux et leur élévation". Le même
texte situe cette forteresse sur les terres de Pavezin. Des notes manuscrites
(13) parlent de Ste-Croix-en-Jarez comme d'"un plateau présentant
la forme d'un quadrilatère irrégulier supporté presque
de tous côtés par une masse d'énormes rochers, remparts
naturels qui doublaient la force de ce point de défense et dont
la hauteur, du côté de l'orient s'élève de
six hauteurs d'hommes."
La description de ces deux sites présente - une fois encore - de
remarquables similitudes que renforce encore l'affirmation du texte de
1792 annonçant que le Grand Roussilla était aussi nommé
"château du Prince". De quel prince peut-il s'agir sinon
du "roi" ayant autorité sur la région ? Or il
apparaît que, "dès la fin de la conquête romaine,
certaines régions du Pilât, de Vienne, de la vallée
du Gier seront sous l'autorité des Urseolus." Urseolus qui
se transforme en Russeolus, puis en Roussillon... La suite du texte de
1792 nous offre d'importants détails pour faciliter la localisation
: "au-dessus de ces ruines sont des travaux faits, à une époque
fort ancienne, sur une mine qui parait avoir été en grande
exploitation et excavée au moyen du feu. Ainsi il s'agit d'une
hauteur surplombant la forteresse et siège d'une importante activité
minière. Le tumulus de la tombe du roi est ; "entre la mine
et l'eau détenue on trouve deux blocs de roches dressés
et inclinés l'un à l'autre". Notre montjoie-mundgawi
est donc d'après le texte (et ce que nous savons de l'implantation
d'autres sanctuaires du même type) situé entre la hauteur
abritant la mine et l'eau détenue. Qu'est cette "eau détenue"
? Ne faut-il pas comprendre l'expression comme une eau retenue, détournée
pour alimenter des fossés (à usage militaire, mais aussi
marquant la limite d'un sanctuaire sacré), un réseau hydraulique
(assurant l'approvisionnement en eau des habitants du château du
Prince, mais aussi servant à des rites religieux) ? A Ste-Croix-en-Jarez
nous trouvons le ruisseau de Boissieux et le Couzon que l'on a utilisés
autrefois pour alimenter fossés et réseau hydraulique.
vue
de Pavezin... au-dessus du Gd Roussilla
Où situer maintenant le tumulus-sanctuaire "protège-pays"
à Ste-Croix-en-Jarez ? N'étant pas avare de suppositions
nous avançons l'hypothèse suivante : à proximité
immédiate du cimetière juste au nord de la Chartreuse au
bord du Boissieux. Il serait d'ailleurs intéressant de connaître
l'ancienneté de ce cimetière. En effet, à l'époque
de la christianisation de la Gaule, on a souvent installé cimetières
et oratoires chrétiens à proximité immédiate
d'antiques sanctuaires païens. Quoi de plus tentant que de vouloir
détourner la vénération portée à l'antique
"protège-pays" en en faisant un sanctuaire chrétien
où reposent les dépouilles de saints ? Très souvent
aussi on note l'installation d'une abbaye, d'un monastère sur les
lieux, comme ce fût le cas à Saint-Denis où l'abbaye
récupéra à son profit l'aura du sanctuaire païen
du Lendit. Dans cette hypothèse la hauteur s'élevant derrière
le tumulus ne peut être que celle située au nord et portant
des toponymes très caractéristiques : Croix de Marlin, Roches
de Marlin, Marlin...
Les
Roussillon, "rois sacrés" du Jarez
D'après
les textes et leur décryptage, les Roussillon, depuis au moins
la conquête romaine, sont une dynastie de "rois sacrés"
régnant sur un "royaume du centre" au confluent de plusieurs
territoires de peuples gaulois leur reconnaissant une prééminence
temporelle et surtout spirituelle. Une pareille longévité
ne s'explique guère si l'on s'en tient à la version officielle
voyant dans le Haut Moyen-Age un âge sombre et dans les familles
régnantes des gangs de brutes épaisses. Si par contre on
admet l'existence de dynasties de "rois sacrés" bénéficiant
d'une autorité spirituelle car descendants - ou légataires
- de véritables familles de prêtres-rois incarnant la légitimité
du pouvoir, les choses deviennent brusquement beaucoup plus claires. D'ailleurs,
le Père Guy Coquillat nomme les Russeolus-Roussillon "Seigneurs
du monde", expression inadéquate pour des féodaux mais
parfaitement justifiée pour des "rois du monde", même
si le monde en question se limite aux territoires de quelques peuples
gaulois.
Les Roussillon, qui par l'étymologie de leur nom sont une dynastie
de rois-ours, se disaient aussi "fils de la lune". Et là
nous ne pouvons que citer Paul Verdier : "Quant à la Grande
Déesse, on sait qu'elle se présente sous deux avatars, car
elle est la personnification de la lune : quand elle est mère et
épouse, elle est Déesse de l'Au-delà surtout, et
c'est la pleine lune ; elle a trois filles qui seront chacune les épouses
des trois jeunes dieux ; et dans ce cas, ce sont les trois quartiers lunaires
qui les représentent, c'est-à-dire, dans l'ordre décroissant
de leurs naissances : le dernier quartier qui sera femme de Mars ; la
nouvelle lune, la Prostituée sacrée, qui sera femme d'Apollon
; enfin le premier quartier, maîtresse de la magie et qui sera femme
de Mercure, lui aussi dieu de la magie..." Si l'on se rappelle que
l'une des pierres du "tombeau du roi" est dédiée
à Sainte Bloe (14) et l'autre à Sainte Marguerite et à
son dragon, on peut légitimement supposer que Urseolus, le roi-ours
ancêtre des Roussillon, est associé, assimilé à
Mars-Taranis, et donc époux de la fille de la Déesse-Mère
devenue Sainte Marguerite. Sans forfanterie les Roussillon pouvaient donc
se dire "fils de la Lune". Tout porte à croire que les
plus importantes cérémonies au Grand Roussilla se déroulaient
aux alentours de la Canicule puisque Sainte Marguerite, fille de la Déesse-Mère,
est fêtée le 20 juillet, Taranis, sous son appellation chrétienne
de Saint Jacques-le-Majeur, est fêté le 25 juillet et Sainte
Anne, la Déesse-Mère, est fêtée le 26 juillet,
le même jour que Saint Loup de Troyes.
Grande
entrée de la Chartreuse
Le centre du royaume de nos rois-ours était le Grand Roussilla
que nous avons identifié au site de Ste-Croix-en-Jarez et où
se situait le sanctuaire sacré du "protège-pays".
Ainsi le "château du Prince" veillait sur la "tombe
du roi" qui assurait la protection magique du royaume central. Au
cours des siècles les Roussillon n'ont jamais perdu de vue ce sanctuaire
sacré, puisqu’à l'époque de Béatrix
de Roussillon le site est la "propriété" d'un
obligé des Roussillon et d'ailleurs celle-ci possède une
maison et des terres à l'emplacement de la Chartreuse.
Il est évident qu'un sanctuaire d'une telle importance ne pouvait
laisser les Romains indifférents. Tout comme les chrétiens
quelques siècles plus tard, ils avaient intérêt à
associer leurs divinités à celles bénéficiant
en ce lieu de la faveur et de la ferveur des Gaulois. Comme l'antique
sanctuaire était un lieu de rassemblement traditionnel et le siège
d'importantes délibérations, il était judicieux d'asseoir
à demeure l'autorité de Rome pour éviter tout débordement.
Ce qui explique l'installation d'un castrum à un endroit où,
à priori, rien ne le justifie autrement. A moins qu'il ne surveillât
aussi l'activité minière et métallurgique de la région;
Ste-Croix-en-Jarez pouvant très bien avoir été -
comme son "modèle majeur" du Lendit - une étape
obligée sur une route des minerais passant par les vallées
du Couzon et du Gier ou, à dos d'animal, par le col de Pavezin.
Il se pourrait même que la promotion de Vienne comme capitale de
la Gaule viennoise soit intimement liée à l'existence de
l'omphalos de Ste-Croix-en-Jarez. Les Romains avaient réussi à
neutraliser - en partie et pour un temps - l'influence du Lendit en déplaçant
le centre de gravité de l'omphalos des Gaules d'une dizaine de
kilomètres vers le sud à Lutèce qu'ils contrôlaient,
en faisant de Lyon la capitale des Gaules et en interrompant le trafic
de l'étain venant d'Angleterre; il est fort possible qu'ils aient
réédité la même opération avec Ste-Croix-en-Jarez
en promouvant Vienne au détriment de l'antique sanctuaire qu'une
vingtaine de kilomètres à peine sépare.
Le
méridien qui passe par le Centre
Comme
nous l'avons vu, le nom des Roussillon dérive directement de Urseolus,
soit l'ours, ce qui met les Roussillon directement en rapport avec les
dynasties sacrées se disant descendantes d'un ancêtre ours
ou loup, comme par exemple les Lupé et les Urfé pour l'ascendance
lupine, et Arthur pour l'héritage de l'ours (15). D'autre part
le symbolisme de l'ours nous renvoie au méridien c'est-à-dire
à l'axis mundi conduisant aux constellations de la Grande Ourse
et de la Petite Ourse qui indiquent le chemin de l'Etoile Polaire, immobile
pivot des cieux, Russeolus nous renvoie également à la couleur
rouge, et de là au sang dont le thème est très important
dans la geste gargantuine. Il faut aussi signaler qu'en cabale phonétique
Roussillon est le roux (rouge) sillon, c'est-à-dire la ligne rouge,
l'arcanne. « Etre dépositaire du méridien zéro,
c'est non seulement flatter l'orgueil national, mais au-delà, c'est
assurer symboliquement la garde du gouvernail planétaire. Le méridien
zéro est pointé sur le pôle, certes comme tous les
méridiens, mais avec la préséance d'un chef, comme
l'aiguille de fer d'une boussole : aussi le dit-on rouge, puisque c'est
la couleur symbolique du fer qu'attire le pôle. Cet axe, de surcroît,
ne se limite pas au pôle terrestre : axe essentiel, il culmine au
ciel en quelque sorte, puisqu'il indique la direction de la constellation
polaire qui surplombe notre pôle [...]. Le fil rouge du méridien
origine est donc comme le câble insécable qui amarre la Terre
au pivot du ciel boréal-Cordon ombilical intersidéral de
l'humanité, voilà son statut. [...] Dans le jargon des charpentiers,
l'ARCANNE est la craie rouge dont on enduit une corde bien tendue pour
faire un long tracé linéaire. Est-ce par ironie du hasard
ou par cabale phonétique que l'arcanne (ligne rouge) du méridien
origine est homonyme d'ARCANE ou secret ? » (16)
On notera avec intérêt que cette ligne rouge en rapport direct
avec le méridien nous renvoie à Sainte Roseline (là
encore une ligne rouge) fêtée le 17 janvier, comme Saint
Genou et Saint Sulpice dont il est inutile de rappeler qu'il fut évêque
de Bourges (l'antique capitale des Bituriges, les "Rois du Monde")
et que l'église parisienne qui lui est dédiée abrite
un gnomon astronomique marquant le passage du méridien de Paris
et joue un rôle non négligeable dans l'affaire de Rennes-le-Château.
Puisque nous en sommes à errer d'omphalos en omphalos le long de
méridiens, ajoutons quelques petites curiosités à
notre répertoire d'improbables coïncidences. Ainsi la Chartreuse
de Ste-Croix-en-Jarez est à 4° 40 de longitude est du méridien
de Greenwich. Le méridien de Paris est lui parfaitement équidistant
au méridien de Ste-Croix puisqu'il se situe à 2° 20
est du méridien anglais. Et le long du méridien de Greenwich
on trouve Lusignan, la terre de Mélusine, qui fut élevée
sur l'île de Man-Avalon, "au nombril de la mer". Sa soeur
Palestine garde le trésor de leur père, le roi Elinas, sur
le mont Canigou, à quelques encablures du méridien de Paris.
Et son mari Raymondin, un "roi du monde" si l'on en juge par
son nom, est le fils d'Hervé de Léon, dont le "royaume"
en Basse-Bretagne s'organisait autour de l'île Dumet, au large de
Piriac-sur-Mer, île de 8 hectares habitée uniquement par
les oiseaux mais aussi - et surtout ! - le pôle continental des
terres émergées, le "nombril du monde"...
Etude
du blason de Ste-Croix-en-Jarez
L'étude
des symboles contenus dans ce blason va nous permettre de confirmer indirectement
certaines de nos affirmations concernant notre assimilation Grand Roussilla-Ste-Croix-en-Jarez
et nous faire faire quelques découvertes supplémentaires.
Commençons par le haut. La croix, est-il besoin de le rappeler,
est, par excellence, le symbole de l'axe du monde (17). Ici il s'agit
du "méridien" passant par l'omphalos de Ste-Croix. En
effet, notre axis mundi indique l'arcanne, la "ligne rouge",
le "roussillon" entre les 7 étoiles, c'est-à-dire
la Grande Ourse. Ainsi l'étoile au-dessus du montant vertical de
la croix est l'étoile Polaire, le pivot immobile autour duquel
tourne l'univers, et la Terre est symbolisée par le globe. Le symbole
se fait encore plus précis avec la figure circulaire située
sous le globe. Le détail "métallurgique" du blason
(18) va nous aider. Que voit-on ? Une croix dentelée tracée
dans un cercle. Un rond marque le centre de la croix. Nous avons là,
dans sa remarquable simplicité, le symbole d'un omphalos : quatre
"royaumes" occupant les quatre directions de l'espace se rejoignant
et se fondant au centre en un cinquième royaume, le royaume central
des rois-ours. Sous la croix cerclée on voit une tête. Il
s'agit de la tête du protège-pays, du héros-roi divinisé.
Ainsi la tête de Cûchulainn veille sur le tertre sacré
de Tara, comme la tête de Bran le Bienheureux enterrée sur
une colline au bord de la Manche protège l'Angleterre des invasions.
C'est aussi Saint-Denis, premier évêque de Paris, martyr,
saint céphalophore et surtout, saint protecteur du royaume et de
la dynastie royale, "substitut" chrétien du mundgawi
païen.
Une lecture chrétienne du blason est tout aussi possible, ne contredit
en rien la précédente et apporte un nouvel éclairage.
Ainsi la croix, symbole du supplice du Christ souffrant, est aussi l'axe
autour duquel tourne le monde. Et le Christ, symbolisé ici par
la croix, médiateur entre le Ciel et la Terre, a autorité
sur les deux. Comme il est inutile de revenir sur la symbolique chrétienne
du nombre 7, passons directement à la croix dentelée cerclée.
Elle nous renvoie au paradis terrestre que le royaume central, l'omphalos,
était sensé recréer à son niveau humain et
historique. L'Eden était circulaire et traversé par quatre
fleuves que représentent ici les branches dentelées de la
croix. Quant à la tête, c'est celle d'Adam, l'Homme primordial,
car la croix du supplice s'élève sur le Golgotha, la montagne
du crâne traditionnellement désignée comme étant
la sépulture du premier homme. Un passage par la Kabbale et l'arbre
des Séphiroths nous permet ainsi d'aller de Malkut - le Royaume
paradisiaque de l'Adam d'avant la Chute - à Kether qui est la Couronne,
couronne d'étoiles de la Vierge mère du Christ et porte
du paradis céleste.
Dominique
Setzepfandt
1
: Pour l'étude des thèmes propres à Gargantua nous
conseillons aux lecteurs intéressés de se reporter aux ouvrages
de Henri Dontenville "La France mythologique" Editions Veyrier,
Paris 1980 et de Guy-Edouard Pillard "Le vrai Gargantua" Editions
Imago, Paris 1987 qui offrent la meilleure étude à ce jour
sur la question.
2 : Sur l'identité colombe-fée nous renvoyons le lecteur
à l'ouvrage de Guy-Edouard Pillard "La déesse Mélusine"
Hérault-Editions 1989.
3 : Et par sens il faut également comprendre axe, alignement géométrique
de points caractéristiques du paysage, aussi bien naturels (hauteurs,
chaos rocheux) qu'artificiels (mégalithes), en fonction d'événements
astronomiques (solstices, équinoxes, levers héliaques) qui
assurent ainsi une correspondance entre la Terre (microcosme) et le Ciel
(macrocosme). Gargantua n'est pas un Créateur, mais un Conservateur;
même si pour cela il crée de toutes pièces (mais avec
des éléments préexistants) un nouveau cadre et qu'il
en assure la sauvegarde en détruisant tout ce qui peut nuire à
sa pérennité (géants, monstres, fauves).
4 : Voir "Eléments du passé de Sainte-Croix-en-Jarez
chartreuse pour servir à son histoire" d'André Douzet,
chez l'auteur 1994. Afin de ne pas alourdir notre exposé nous renvoyons
à cet ouvrage pour toutes les descriptions du site du Grand Roussilla
et de Sainte-Croix-en-Jarez.
5 : Concernant le rôle d'omphalos des montjoies voir le livre d'Anne
Lombard-Jourdan : "Montjoie et Saint-Denis. Le centre de la Gaule
aux origines de Paris et de Saint-Denis" Presses du CNRS, Paris 1989.
6 : Voir l'étude de Paul Verdier "La Canicule : célébrations
celtes de la fin de juillet" dans le numéro triple 147-148-149
d'octobre-décembre 1987 du Bulletin de la Société
de Mythologie Française.
7 : Geoffroy de Monmouth "Histoire des rois de Bretagne" Les
belles Lettres Paris 1992.
8 : Douzet op. cit. page 48.
9 : Lot donne comme capitale des Veltaves Ruessio, ce qui nous fait irrésistiblement
penser à Russeolus/Roussillon.
10 : Douzet op. cit. page 47.
11 : "Le Roi Arthur" Editions Fayard, Paris 1991.
12 : Douzet op. cit. page 50.
13 : Douzet op. cit. p 47.
14 : Bloi, comme le diminutif bloet, signifiait à la fois "blond
et jaune" (ce qui introduit un rapport avec l'ours et l'Homme Sauvage)
et "bleu ou noirâtre".
15 : Et du dragon par son père Uther Pendragon et sa nièce
Mélusine. Nous reviendrons une prochaine fois sur ces dynasties
sacrées descendantes d'un animal totem pour démontrer les
liens étroits entre les Urseolus du Jarez et la famille de Mélusine
d'Avalon. A notre petit bestiaire s'ajouteront alors l'épervier
et le sanglier autres symboles du Pôle et de la Connaissance primordiale.
16 : Patrick Ferté "Arsène Lupin, Supérieur
Inconnu" Editions Guy Trédaniel, Paris 1992.
17 : Voir de René Guenon "le symbolisme de la croix"
Editions Guy Trédaniel, Paris 1984.
18 : Douzet op. cit. p 224.
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