
Le Pilat préhistorique selon F. Gabut
Poursuivant notre
survol des anciens textes d’auteurs s’étant consacrés
à l’étude du passé de cette contrée,
nous arrivons à une description des plus intéressantes de
F. Gabut. Il s’agit d’un des écrivains notoires en
matière du passé historique et préhistorique de notre
région et plus loin encore.
En 1901, il édite :
‘ETUDES D’ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE’, à Lyon,
aux éditions A. Storck & Cie. Imprimeurs - Editeurs.
Parmi plusieurs chapitres très intéressants se trouve le
premier consacré au massif du Pilat et plus particulièrement
aux œuvres de ceux qu’il nomme ‘Philolithes’, pouvant
être probablement les premiers hommes à vouer un culte à
la pierre. La particularité de ce culte semble, selon Gabut, être
attribuée à la roche détachée, éclatée,
naturellement et sans aucun rajout de la main de l’homme. Un culte
à la pierre à son état naturel. Certes, le massif
du Pilat est loin de manquer de ce genre de matériaux et ses sommets
et nombreux autres lieux en disposent à profusion… comme
nous le verrons au cours de nombreux autres exemples. Il est vrai qu’en
avançant, dans le temps de l’humanité, on voit le
minéral être travaillé et décoré à
des fins de support rituel et cérémoniel, voire commémoratif,
comme le menhir du Flat et les Roches de Marlin par exemple…
Gabut présente la particularité d’écrire Pilat
sans le ‘T’ final… Il est aussi un des rares auteurs
à s’être intéressé, comme nous le voyons
dans ce texte, à des énigmes de ces époques oubliées,
tel les ‘sillons’ retrouvés étrangement en divers
lieux de ce massif. Personne n’a, à ce jour, apporté
une explication rationnelle à ce mystère de nos ancêtres.
Si, certes, nous en avons retrouvé de nombreux vestiges, il faut
bien admettre qu’ils disparaissent sous la végétation
et, pire encore, l’indifférence, voire l’ignorance
complète des grands ténors prétendus spécialistes
du Pilat.
F. Gabut offre, en un chapitre, une visite très précise
de certains de ces restes inconnus que nous ne pouvions laisser sous silence
tant ils sont peu présentés. Nous le suivrons donc ici et
nous ne manquerons pas au fil des articles suivants d’ajouter nos
propres images, constats et recherches sur sites…
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«
Le massif montagneux du Pila forme la partie septentrionale des monts
du Vivarais, il appartient à la grande chaîne appelée
en géologie moderne Hercynienne. Son point culminant, le crêt
de la Perdrix, est à l'altitude 1.434 ; des sommets inférieurs,
des plaines ou plateaux s'étalent par des altitudes descendantes
en une vaste étendue dominée par le sommet principal.
Gruner, dans sa description géologique du département de
la Loire (1857), dit que le massif du Pila est la résultante de
sept soulèvements successifs qui lui ont donné son relief
actuel ; c'est le sixième soulèvement qui aurait fait apparaître
les gneiss granuliques dont le crêt de la Perdrix est le summum
; il croit ce massif postérieur au dépôt des terrains
jurassiques.
Termier (Bulletin de la carte géologique, août 1889) dit
que le dernier effort orogénique qui a donné à la
chaîne hercynienne son relief définitif est de la fin de
l'époque permienne ou carbonifère; sur ce point, il rectifie
Gruner qui aurait fait erreur.
Le massif du mont Pila est ce qu'on appelle en géologie un «
vorland » ou « horst », c'est-à-dire une
voûte anticlinale, un point stable. Il a résisté au
dernier mouvement orogénique qui a soulevé les Alpes; il
a pu alors être secoué, ébranlé, mais il est
resté stable.
Par son étendue, sa puissance considérable et surtout par
sa constitution granitique, le mont Pila donnait toute confiance aux Philolithes
dont les regards avaient été, et de loin, attirés
vers ce sommet souvent dissimulé dans les brumes des nues.
Les sommets du Pila se présentaient donc aux Philolithes avec la
sécurité d'un «vorland» et dans l'état
de pureté primitive répondant aux prescriptions du rite.
Dans son voyage humoristique, Francus (Lyon - 1890) s'exprime ainsi :
« Le crêt de la Perdrix n'est ni un pic pointu comme le Gerbier
de Jonc, ni un de ces beaux dômes phonolithiques comme le Mézenc...,
mais un large mamelon aux formes harmoniques. »
Au point de vue mégalithique, le crêt de la Perdrix est une
des mamelles de la terre, comme celles qui conviennent à Cérès
et à Amphitrite, les deux nourrices du genre humain ; on n'y trouve
pas, il est vrai, des couronnes de pierres ou des tumulus arrangés
de main d'homme, orgueilleusement et prétentieusement placés,
comme sur les crêts du Ghatelard de Courzieu, de Pied-Froid sur
Yzeron, mont Popey sur Saint-Romain-de-Popey et autres crêts similaires.
Au crêt de la Perdrix, la montagne par sa forme se suffit à
elle-même : cependant c'est un des hauts lieux par excellence, un
bouton lithique qui distille aux esprits de l'air le lait mystique de
la terre ; c'est une des montagnes sacrées sur lesquelles s'arrêtait
l'arche de Noé, c'est-à-dire où hommes et animaux
ont trouvé la sécurité, alors que les plaines étaient
envahies par les eaux provenant de la fonte des grands glaciers.
Le sommet du crêt de la Perdrix est recouvert d'une vaste calotte
de pierres ou roches de dimensions variées, s'étendant autour
du culmen sur plus de deux cents mètres de rayon ; ce culmen est
lui-même terminé par un entassement de roches dont l'examen
cause un véritable étonnement. Nous n'avons trouvé
sur ces roches aucune cuvette ni aucune trace de travail humain.
Une calotte de pierres recouvre également les autres cimes des
crêts voisins appelés : Vicinal ou Piala, de la Bote ou de
la Dame, Fer au-Mulet, Pic des Trois-Dents, crêt d'Œillon.
Tous ces crêts et la plupart de leurs déclivités sont
recouverts de vastes amoncellements de pierres ou quartiers de roche.
Ces amas lithiques s'étendent sur des espaces considérables,
dont la superficie représente plusieurs hectares ; ils sont connus
dans la localité sous le nom de chirats.
Des
chirats semblables, mais de dimensions moindres, existent sur les pentes
des crêts : Pied-Froid sur Yzeron, Chatelard sur Courzieu, crêt
des Chevreaux sur Vaugneray, crêt Chatoux sur Rivollet, ainsi que
sur tant d'autres crêts granitiques du Lyonnais et du Beaujolais.
A toute époque, à la vue de ces chirats, l'homme s'est posé
cette question : comment et par quelles circonstances des amoncellements
aussi considérables de roches ont-ils pu être réunis
sur un point donné?
Pour tous, excepté pour les savants, ce sont des débris:
ici d'une ville ruinée, là d'un poste d'observation du temps
des Celtes, le plus souvent les restes d'un camp de César ou des
Sarrasins. Partout, du reste, les chirats sont appelés Champs Maudits.
Ces chirats se rencontrent surtout sur les sommets et les déclivités
des monts formés de gneiss granuliques.
Elisée Reclus, dans sa Géographie de l'Europe centrale (Paris,
1878, page 698), en parlant des montagnes du Harz ou système hercynien,
s'exprime ainsi : « En beaucoup d'endroits la roche est complètement
nue et les intempéries en ont désagrégé les
blocs et sculpté la surface en aiguilles bizarres ; çà
et là s'étendent des « mers de pierres » semblables
au « Lapiaz » et au « Karren-felder » des
Alpes, ce sont les « pierres maudites » au milieu desquelles,
suivant la légende, dansaient les sorcières pendant les
nuits du sabbat. »
Puis il ajoute (Asie antérieure, p. 862) : «comme si les
vibrations fréquentes du sol les avaient disposées en formes
géométriques, on dirait qu'elles ont été disposées
par ordre de dimensions et de contour, ici de gros blocs, ailleurs des
pierrailles.»
Nous avons trouvé pareilles dispositions, mais en raccourci, sur
divers sommets des montagnes du Lyonnais, d'abord sur les crêtes
au nord-est du mont Popey où un chirat ou « murger »
se termine au sud par un amas de petites pierres paraissant choisies à
la main. Les figures géométriques sont reproduites sur presque
tous les points où nous avons trouvé des chirats : l'arc
de cercle, les angles ou polygones irréguliers sont fréquents,
le cercle l'est également; quant à la forme en larme ou
virgule, souvent reproduite dans les chirats, ce n'est plus une forme
géométrique, mais graphique, elle ne peut être attribuée
aux frémissements ou spasmes de l’épiderme de la terre,
elle est intentionnellement l'œuvre de l'homme et sa figure ne peut
avoir qu'une signification religieuse. Nous décrirons quelques-unes
de ces formes, reproduites en raccourci, au tumulus ou Molaron de Décines
(Isère), près de Lyon.
Quels que soient le phénomène et la cause de la désagrégation
des roches disposées en chirats ou débris sur le crêt
de la Perdrix, ces chirats existent; ils sont compacts, abondants, entassés,
enchevêtrés là comme sur tant d'autres sommets des
monts du Lyonnais.
Au centre de la calotte de pierres du crêt de la Perdrix se trouve
le bouton lithique dont nous avons parlé; il est formé de
roches énormes, chaotiquement entassées : quelques-unes
paraissent des roches fixes émergeantes, des cornes; et certes,
au premier coup d'œil, on se croit en présence du travail
exclusif de la nature, mais si l'on examine avec plus d'attention, on
constate que plusieurs de ces roches sont inclinées vers l'est
et le sud-est; nous n'avons cependant trouvé sur elles aucune cuvette
creusée ou agrandie de main d'homme.
L'examen conduit à constater aussi que ce culmen est entouré
d'une vaste enceinte, soit d'une sorte de plateforme à grand diamètre
en pierres sèches ; cette enceinte paraît être ouverte
et avoir une entrée du côté sud : ici, on commence
à ne plus douter de l'intervention de l'homme, la nature ne travaille
ainsi nulle part. L'on trouve à Pied-Froid et au Chatellel sur
Yzeron, au château Cuvais sur Pollionnay et au Chatelard sur Thurins,
et ailleurs, des plateformes moins vastes, il est vrai, mais similaires,
entourant un bouton lithique, avec une sorte d'entrée sinueuse
comme au Chatelard de Courzieu, ou dissimulée et tortue comme à
tous les grands autels mégalithiques que nous avons décrits.
Il
nous paraît évident qu'au crêt de la Perdrix, les Philolithes,
utilisant les dispositions que leur offrait la nature, ont cependant complété
cette œuvre en établissant au moins la plateforme autour du
bouton lithique supérieur. S'ils n'ont pas rapporté de grosses
pierres pour compléter et garnir ce bouton, ils en ont du moins
incliné quelques-unes vers l'est et le sud-est pour obéir
aux prescriptions du rite qu'ils observaient, et rien ne prouve que beaucoup
de quartiers de roche ou de pierres qui couvrent ce sommet ne sont pas
des « pierres de témoignage, de souvenir, de reconnaissance
ou d'adoration ». (Bible-Genèse, chapitre XXVIII, versets
17, 18: « C'est ici la maison du Seigneur et la porte du ciel »
; 22 : « et cette pierre sera appelée la maison de Dieu.
» Chapitre XXXI : « Et Jacob prit une pierre et l'éleva
comme un monument; 20: « Josué dressa en galgal les douze
pierres qu'ils apportèrent. » Chapitre VII, supplice d'Achan
: « Et ils amassèrent sur lui un grand monceau de pierres
qui y est encore aujourd'hui. » Chapitre VIII : « Alors
Josué éleva un autel de pierres non polies et que le fer
n'avait pas touchées ». Versets 29, 3o et 3l.)
Josué était un Hébreu renforcé, un Israélite
intransigeant, il observait rigoureusement le rite de la pierre, il est
même supposable qu’il en avait une à la place du cœur.
Ce ne sont point des Israélites assurément qui sont venus
s'établir sur les cimes sauvages et dénudées du Pila;
il faut aux Juifs les gras pays, où ils peuvent mettre à
profit leurs aptitudes industrieuses. Mais, cependant, ce sont des peuplades,
ou tout au moins des familles ayant les mêmes traditions religieuses,
c'est-à-dire l'adoration, l'hommage, l'holocauste offert sur la
pierre brute et non taillée.
Ces peuplades ou familles qu'on désigne sous le nom de sémites
sortaient sans doute, dès leurs premiers pas, non de l'Ararat,
sommet granitoïde où Noé, sa famille et les animaux
qui l'entouraient furent assez heureux pour trouver un asile lors du déluge
ou de l'inondation des plaines, provoquée par la fonte des grands
glaciers, mais bien des vallées visant l'est ou le nord du plateau
central de l'Asie.
Le bouton lithique à la cime du crêt de la Perdrix et sa
plateforme arrangée de main d'homme avec des roches disposées
en sauvage couronne, constituent un monument mégalithique d’une
antiquité et d'une pureté exceptionnelles. C'est la pierre,
c'est sur elle qu'on offre les sacrifices, l'adoration, le témoignage;
elle doit être non polie et n'avoir pas été touchée
par le fer.
Le fer paraît, dès son origine, avoir été considéré
comme impur, c'est-à-dire comme métal non noble, ne pouvant
être utilisé dans les sacrifices. M. Chantre croit que pour
cette cause il était exclu des sépultures qu'il a fouillées
au Caucase.
Au crêt de la Perdrix, les pierres sont pures de tout attouchement
antique, non seulement par le fer, mais même par le ciseau ou marteau
de pierre. L'autel, l'hieron proprement dit est resté intact et
tel que les Philolithes l'ont arrangé, pour répondre aux
prescriptions du rite primitif du mégalithisme, rite confirmé
et prouvé par la Bible, le livre le plus sérieux, le seul
du reste auquel sur ce point l'homme de bon sens et de raison peut accorder
une confiance qu'il refuse aux auteurs anciens qui ont écrit à
une époque relativement récente, comparativement à
la date à laquelle écrivaient Moïse et Josué.
Les pierres de l'hieron du crêt de la Perdrix ne paraissent pas
même avoir subi l'action du creusement de la roche par éclatement
pour former une cuvette, ou bassin quelconque à la surface d'une
roche fixe ou détachée; ce sanctuaire au point de vue mégalithique
est immaculé.
Les Sillons
En quittant le
village du Bessat, nous avons suivi la route dont les lacets se déroulent
au milieu des bois et coupent les vieux chemins mégalithiques,
puis nous sommes arrivés dans la lande en face de la Jasserie ou
ferme du Pila, véritable oasis dans le désert. Au sortir
de la forêt, la route cesse d'être macadamisée, bientôt
on trouve à droite l'antique chemin de crête qui passe au
bas du crêt de la Perdrix ; il contourne au nord-est le crêt
de la Bote ou de la Dame, celui du Fer-au-Mulet et passe entre le pic
des Trois-Dents et le crêt d'Œillon.
Nous avons quitté ce chemin de crête et coupé à
travers la lande pour monter au crêt de la Perdrix. Bientôt
nous avons remarqué que le sol était découpé
en sillons étroits comme ceux d'un champ récemment labouré,
et concentriques au sommet du crêt. Ces sillons suivent la pente
du mont, toujours par lignes concentriques jusqu'à la calotte lithique
formée par les chirats.
En coupant à travers champs, entre le crêt de la Perdrix
et le crêt Vicinal ou Piala, sis à l'est du précédent,
on trouve également les sillons; dans le pli de terrain entre les
deux crêts, on voit des creux ou mardelles, des terrassements, des
talus, puis une sorte de chemin encaissé en forme de large fossé,
partant du sud et descendant au nord dans le fond du pli de terrain; le
tout, fossé ou chemin, terrassements, mardelles et talus, ressemble
aux dispositions à peu près semblables que nous avons vues
sur divers sommets et notamment au nord-est de Saint-Bonnet-le-Froid,
au Jeu-de-Quilles sur Pollionnay, au crêt des Murs sur Thurins (Rhône),
et sur les monts de roche jurassique: roche Bracon sur Villemoirieu (à
droite avant d'y arriver); Larina près Hyères (Isère);
La Roche-sur-Culles (Saone-et-Loire).
En descendant, toujours à travers la lande, du crêt Vicinal
(cote 1.400 environ) à la ferme de la Jasserie (cote 1.307), les
sillons continuent de ceinturer la montagne. Si l'on continue à
travers la lande, de la Jasserie jusqu'au crêt de la Bote, on trouve
toujours les sillons, on les retrouve aussi au crêt Fer-au-Mulet.
La largeur de ces sillons est variable; ceux concentriques autour du sommet
du crêt de la Perdrix ont de 0m.60 à 1 mètre et plus
de largeur, l'ados entre les raies a de 0 m. 20 à 0 m. 30 de hauteur
; dans les parties planes de la lande les sillons sont plus larges.
Au crêt de la Bote, nous avons questionné un vieux paysan
qui gardait son bétail. Il croyait que les sillons, qu'il avait
remarqués du reste, avaient dû être tracés par
le pied des vaches pâturant et suivant sur le sol une ligne directe:
le terrain se serait tassé à la suite de ce passage continu.
Le fermier de la Jasserie, homme intelligent, éleveur de bétail,
avait également remarqué ces sillons; ils avaient éveillé
sa curiosité mais il ne les attribuait pas au passage régulier
du bétail. Il se demandait si ces sillons n'avaient pas été
tracés dans le but de retenir les eaux et de les empêcher
d'entraîner les terres. Sur mon objection : pourquoi faire un travail
aussi considérable et aussi dispendieux jusque dans les parties
planes où les eaux ne pouvaient que s'étendre en nappe sans
pouvoir entraîner les terres, la végétation herbacée
sur un terrain essentiellement perméable suffisant à elle
seule à absorber les eaux? Le fermier tenait ce raisonnement pour
exact. Alors, disait-il, est-ce un essai de plantation ? Le terrain labouré,
l'argent aura manqué pour faire la plantation.
Le fermier était d'avis que si les sillons avaient pu être
tracés à la charrue dans les parties planes ou peu pentives,
la charrue était impuissante à tracer avec autant de régularité
les sillons concentriques qui ceinturent le crêt de la Perdrix.
Sur ce point les sillons ont certainement été tracés
et établis de main d'homme. Mais dans quel but?
Telle est la question posée. Quelle était la destination
de ces sillons ? A quelle époque ont-ils été créés?
Car il est à remarquer que ce travail a exigé un labeur
considérable, puisqu'il embrasse le sol sur de vastes étendues.
Le fermier de la Jasserie repoussait toute idée de labour pour
ensemencer des céréales.
Ces sillons sont-ils l'œuvre des Philolithes? Nous le croyons. Ont-ils
été établis aux temps primitifs ou relativement récents?
C'est ce qu'il est impossible de dire.
Ces sillons existent, c'est incontestable. Ils causent un véritable
étonnement si on considère la vaste étendue qu'ils
recouvrent, et aucun motif d'utilité ne paraît pouvoir expliquer
leur existence.
Un dit-on peut seul, quant à présent, donner une explication
bénévole à cette création singulière:
« Chacun sur la terre trace son sillon plus ou moins long, plus
on moins large, plus ou moins étroit. » Etait-il de tradition
rituelique chez les Philolithes de tracer ces sillons comme hommage ou
œuvre pie? Qui le sait? Et jusqu'au jour où, par des fouilles
ou par tout autre fait quelconque, on aura obtenu une explication acceptable,
nous croirons que ce vaste travail est l'œuvre des Philolithes, mais
encore faisons-nous à cet égard toutes réserves,
il serait téméraire d'attribuer ce labeur à qui que
ce soit, toute preuve faisant complètement défaut ; la question,
à part l'existence indéniable, reste non résolue.
Le crêt Vicinal
Le crêt
Vicinal ou chirat Piala est situé à l'est du crêt
de la Perdrix, il est un peu moins élevé (1400 environ).
Un sentier battu par le passage des promeneurs conduit à la cime
par une crête. Ce sommet est recouvert d'une vaste calotte lithique
analogue à celle du crêt de la Perdrix, mais le culmen ou
bouton est moins accentué : il se compose de cornes ou roches émergeantes
et de grosses roches détachées, dont quelques-unes évidemment
arrangées de main d'homme sont inclinées vers le sud. A
la pointe sud du crêt, dominant une dépression très
accentuée, existe une corne émergeante sur la pointe de
laquelle une cuvette en forme de sommet de pyramide renversée,
à polygones irréguliers, a été creusée
par éclatement en profitant des délits de la roche ; cette
cuvette garde l'eau. Tout contre cette roche on en trouve une autre sur
laquelle on voit un rudiment de cuvette à déversoir, elle
est peu profonde, peu accentuée, on dirait l'empreinte d’un
sabot de cheval de grande dimension qui aurait frappé la pierre
et y aurait imprimé sa forme en creux.
La terre entre les roches au faîte du crêt Vicinal est noirâtre
et nous a paru contenir des restes d'incinération. Peut-on dire
que ce sont les débris fusés et en décomposition
des bruyères qui végètent pauvrement sur cette cime
? C'est possible, mais pour nous c'est douteux.
Il est évident qu'au crêt Vicinal plus encore qu'à
celui de la Perdrix, les roches présentent au regard l'aspect ruiniforme,
terme consacré en géologie. Une dépression profonde
entoure la pointe du crêt au sud, à l'est et à l'ouest
tout ce vide est garni de chirats, c’est bien l'œuvre de la
nature.
Mais comment expliquer par l'œuvre de la nature l’existence
du chirat ou murger en arc de cercle qui surmonte la corniche de la vallée
? au sud-ouest, et en contrebas de la cime du crêt Vicinal, ce chirat
se dirige du sud-ouest au nord-ouest, la masse considérable de
pierres ainsi accumulées en longueur, largeur et hauteur n'est
guère explicable par le travail de la nature ; il faut admettre,
au moins pour ce grand murger, que l'homme a contribué à
accumuler les rochers pour répondre à un rite, à
une tradition religieuse dont le sens symbolique nous échappe,
mais qui s'est traduit par des actes qui attestent un labeur considérable.
La cime du crêt Vicinal s'avance au sud plus loin que le mamelon
du crêt de la Perdrix, mieux que ce crêt elle domine et est
dominée par les crêts voisins, elle est mieux en vedette.
Nous avons remarqué que c'est le plus souvent sur les cimes ou
croupes présentant des dispositions semblables et dominant les
vallées, plutôt que sur les crêts les plus élevés,
que l'on trouve les roches à cuvettes ou à cupules. Il semble
que ces endroits, généralement en vue, étaient choisis
de préférence aux mamelons élevés pour y célébrer
des sacrifices ritueliques. Du crêt Vicinal par exemple, le feu
pendant la nuit, la fumée pendant le jour, pouvaient indiquer que
les prêtres et les sacrificateurs célébraient une
solennité, à laquelle les populations environnantes pouvaient
prendre part en s'identifiant par la pensée à l'acte de
religiosité.
La Voirie mégalithique du Pila
Du col du Bessat, du village même, se détache un chemin
de crête, limite de communes, qui passe à l'ouest du crêt
de la Perdrix ; il n'est suivi aujourd'hui que par les piétons
qui connaissent la localité et désirent abréger les
distances. Entre le Bessat et le crêt il est, comme toutes les voies
mégalithiques du Lyonnais, bordé par place de roches posées
en garde-corps, des roches en vedette sont posées en vue des chemins
ou sentiers secondaires. Ce chemin semble périr dans la lande et
ne pas se continuer, mais cependant nous avons reconnu son ancien tracé,
il arrive au col de la Bote qu'il contourne ; les sillons existent de
chaque côté de ce chemin.
Bientôt, en continuant d'avancer dans la direction du crêt
de l'Oeillon, on remarque sur la chaussée quelques pavements en
roches polygones; puis le chemin est bordé de droite et de gauche
d'un véritable garde-corps de près d'un mètre de
hauteur en pierres sèches, jetées les unes sur les autres
sans ordre ni méthode; à la descente, au nord-ouest du crêt,
les pavements sont continus et réguliers, la voie n'a guère
que 1 mètre à 1 m. 10 de largeur; elle est fortement encaissée
par les garde-corps qui la bordent, de chaque côté se trouvent
des chirats formés parfois de roches volumineuses, quelquefois,
au contraire, les pierres sont arrangées de manière à
former un cercle ou petite couronne affaissée au centre.
Est-il besoin de
dire que cette voie encaissée et pavée cause aux paysans
le plus grand étonnement? Comment, pourquoi, à quelle époque
et pour quels besoins des hommes ont-ils jugé utile ou simplement
convenable de paver une chaussée à cette altitude, dans
une contrée sauvage, déserte, inculte et non cultivable?
Pour faire passer le bétail? Mais pour cela il suffisait de jeter
les pierres de côté et il n'était nullement nécessaire
de faire à la chaussée un pavement aussi régulier.
Et de fait, la chose est inexplicable pour celui qui n'a pas étudié
et suivi sur place pendant des années les traces laissées
par les Philolithes.
Nous avons déjà parlé dans un chapitre spécial
de la voirie mégalithique, savante, non seulement pour son époque,
mais encore pour nos jours. Cependant, et pour prouver qu'un lien attache
la création de ce chemin à l'établissement de voies
semblables en Assyrie, nous reproduisons un extrait de la géographie
d'Elisée Reclus (L'Asie antérieure, page 862).
« Le Harra... ou région brûlée... est inexploré
dans presque toute son étendue, à cause des pierres qui
le rendent impraticable aux montures. Quelques sentiers, suivant le cours
de quelques ouadis tortueux, serpentent néanmoins au milieu de
ce chaos ; évidement les bergers ont dû, autrefois, déblayer
ces chemins pour faciliter le passage des troupeaux entre les fonds herbeux.
Les pierres ne sont pas disposées en amas, elles recouvrent la
terre, mais d'une simple couche de fragments continus, comme si une immense
couche de pierre avait été brisée en éclats
de grandeur diverse. »
La théorie des vibrations ou spasmes de l'épidémie
de la terre de Gruner dont nous avons parlée plus haut, avec disposition
des pierres en formes géométriques, est reproduite au mont
Pila, mais au Harra, les chemins ont dû être faits par les
pâtres qui paissaient les troupeaux. Qu'il s'agisse des bergers
d'autrefois ou des Philolithes, la tradition, la manière de faire
est la même au Harra ou au Pila ; la facture ou main-d'œuvre
est identique, donc l'inspiration est la même qu'il s'agisse du
Harra ou du Pila; et cette inspiration, à des distances si considérables,
paraît prendre son origine dans un courant de migration parti de
l'Extrême-Orient ; une branche est descendue vers le sud, l'autre
a continué vers l'ouest-nord, semant chacune sur sa route, an nord
comme au sud, des ouvrages identiques conservés dans les déserts
jusqu'à nos jours, car nos hautes montagnes, couvertes de bois
ou de forêts sont des déserts au point de vue de l'immutabilité
des ouvrages mégalithiques.
Le massif du Pila est riche en ouvrages et monuments mégalithiques,
jusqu'à ce jour aucun archéologue ne les a fait connaître;
nous avons décrit un de ces monuments, « le Chateau-Bélize
», et les intéressants ouvrages de « La Roche-sur-Pélussin
». Nous venons de parler du crêt de la Perdrix, de ses sillons,
de sa voirie, mais nous n'avons pas vu les marmites du diable si nombreuses
sur les cornes ou roches émergeantes du vaste territoire de la
commune de Pélussin, nous n'avons même pas vu l'enceinte
de Saint-Sabin non loin du pic des Trois-Dents, et tant d'autres ouvrages
si intéressants à étudier, sans compter les légendes
et traditions qui, sans avoir de valeur historique, éclairent cependant
la ténébreuse et sombre histoire mégalithique.
La chaussée du crêt de la Bote, bordurée et pavée,
de même que tant d'autres chaussées similaires vues par nous
sur les monts du Lyonnais, a été édifiée sous
une civilisation lointaine, inconnue, et morte depuis si longtemps, que
son souvenir était complètement effacé au moment
de la conquête des Gaules par Jules César, puisque les écrivains
grecs et latins ne paraissent point avoir signalé ces singuliers
et sauvages travaux, si nombreux dans les monts granitiques.
Les savants d'aujourd'hui n'hésiteront pas à attribuer la
création de ces chaussées aux Romains; nous nous bornerons
à sourire de leur naïveté et à leur demander:
dans quel but les Romains auraient créé des routes de cette
nature et de cette sauvagerie, au sommet et sur les pentes du mont Pila,
et ailleurs, dans des lieux aussi déserts et aussi sauvages?
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