
Les étranges ‘croix reliquaires’ de Sainte-Croix-en-Jarez
Une
des plus étranges légendes, concernant la chartreuse de
Ste-Croix-en-Jarez, est sans doute celle relative à une tradition
oubliée, liée au sang humain. Evidemment, ceci peut paraître
insolite. Encore plus insolite s’il est question d’une tradition
dont nous avons eu connaissance, vers 1979, par une communauté
de religieuses de Sainte-Catherine-sous-Riverie, village situé
à l’opposé du Pilat, sur la rive gauche du Gier. Il
y avait, dans les archives de cette communauté, des documents anciens,
relatifs aux différentes interventions, qu’elle pouvait,
selon ses besoins, demander aux prêtres alentour. Hormis les différents
offices et besoins religieux habituels ou courants, il y avait des événements
étrangement répertoriés, et pour le moins inquiétants,
pouvant exiger une rapide assistance.
Les
vampires en Jarez
Depuis
1640, il semblerait que les chartreux aient disposé d’un
étrange pouvoir dont il pouvait, à discrétion, faire
usage – pour eux ou les communautés religieuses des environs
– en cas de besoin : celui de combattre par l’exorcisme les
vampires humains ! Le rite tombé en désuétude, les
chartreux en auraient confié la mémoire à ces religieuses
qui en auraient pris soigneusement notes. Nous avons eu entre nos mains
ce vieux registre ‘des utilités et consignes’. Cependant,
hormis l’information du rite lui-même, il n’était
rien dit sur la nature, les lieux où pouvaient sévir ce
phénomène terrifiant. Nous pouvons cependant avancer que
si un tel pouvoir existait réellement, il ne devait forcément
pas être confié à n’importe qui. Sur quels critères
le choix fut-il porté initialement sur les Pères Chartreux
de Ste Croix ? La brève notice ne le dit pas. Il ne reste que le
texte et les gestes devant l’accompagner. Dès
notre premier contact, nous n’avons pas osé demander à
consulter le texte du registre, mais il avait été recopié
avant de nous être confié. Ce n’est qu’en 1995
que la Mère principale, à la retraite dans une maison religieuse
de Lyon, nous donnait un peu plus d’explications sur différents
sujets à propos de Ste Croix et ses réflexions concernant
cet étrange texte d’exorcisme (nous avions inclus celui-ci
dans deux de nos ouvrages) :
-« faire une incision en croix sur la porte du domicile ou sur
un bois neuf. Dire à ce moment : Par la permission du bienheureux
Saint Sion +, Saint Vanien+ buveur de sang, buveur de sang, buveur de
vie+ de quel venin que tu viennes, je te conjure de disparaître
par où et d’où tu as frappé+++ Par la verte
veine de Notre Seigneur Jésus-Christ+ je te conjure+ t’arrête
et dissocie+++ ».
Cette formule se récitait en latin, puis il y avait aspersion d’eau
bénite confectionnée sur l’instant à cette
seule intention. Cette opération se répétait trois
jours de suite et une dernière fois le vendredi suivant.
Ce genre d’exhortation pourrait tout simplement passer pour un élément
folklorique, ou une forme de prévention superstitieuse mise en
place afin d’impressionner, ou montrer la large puissance des interventions
divines, tout en sachant que l’évènement à
combattre n’était que pure invention.
Cependant, à mieux regarder, nous pourrions considérer,
en annexe à cette ‘curiosité’, l’excellent
travail de Stéphane Chalandon «
L’Ourse et le Dragon », où il est également
question de rites oubliés du sang, liés au vampirisme. Or
s’il y a un lien commun entre Ste Croix et le Roussillon par le
biais de ses premiers seigneurs (Béatrix étant une dame
de Roussillon par alliance et fondatrice de Ste Croix), pourquoi n’y
aurait-il pas des ramifications de ces attaches sur d’autres plans
similaires… comme nous le savons pour les découvertes du
prieur Polycarpe de la Rivière, par exemple ? Ce rite, pouvant
nous sembler totalement aberrant, pourrait en réalité avoir
bien d’autres significations, oubliées maintenant, mais bien
plus profondes et logiques qu’une vulgaire et improbable traque
aux vampires… si tant est qu’il faille, avant tout, définir
le sens profond de ce mot maintenant significatif de film d’horreur
et d’hémoglobine !
Le
sang
En
ce qui concerne la chartreuse de Sainte Croix, nous allons, au fil des
semaines, constater que d’autres éléments contenus
en ses vénérables murs pourraient bien avoir des approches
curieuses avec le sang, sous différentes formes, anodines à
priori. Cependant, une accumulation de détails ‘sanguins’,
étroitement liés à la vie ou à la mort, ne
serait-elle pas une série de balises sacrées mises en place
pour mémoriser un autre événement… ou se rassembler
en un lieu tout à fait approprié à ce genre de vénération
particulièrement difficile à ne pas laisser dériver
de manière malsaine, ou incomprise à la longue… Comme
un culte de la vie, de son origine (le sang), dérivant et déviant
en un rite hérétique, voir diabolique, dès que l’on
en a perdu le sens et le pourquoi…
La perte de ces informations – étrangement au siècle
où Polycarpe de la Rivière est justement prieur à
Ste Croix – aurait-elle quelques analogies avec une sorte de quête
‘d’un’ Graal ? Ou de détails oubliés dans
l’enceinte de la Chartreuse même ?
La
Mère Principale de cette communauté religieuse, qui détenait
ce petit registre ‘des utilités et consignes’, nous
avait par ailleurs ajouté quelques détails sur divers objets
sacrés de Ste Croix que les religieux avaient mis en sécurité
aux moments troubles de la Révolution… Nous reviendrons sur
ces détails plus tard en nous demandant où ils ont pu passer
ou qui aurait pu les récupérer, mais nous pouvons ajouter
qu’il s’agissait justement d’un ou plusieurs calices
chartreux … donc peut-être un élément suggérant
un récipient, une coupe, un graal ? Ou peut-être le sous-entendu
d’un phénomène lié au sang par le biais de
la transsubstantiation et le miracle renouvelé de la transformation
du vin en sang… divin ?
Et de sang il est question en plusieurs moments et lieux de la chartreuse
de Ste Croix sous différentes formes (Nous reprendrons ces sujets
indépendamment) :
- Nous avons tout d’abord cette légende étrange sur
les vampires… buveurs d’un sang vital pour leur survie.
- Ensuite nous verrons une croix indélébile dans le local
d’accueil des touristes. Il est dit qu’elle fut tracée
avec du sang humain…
- Les fresques de la chapelle des pères retiendront aussi notre
attention avec de curieux détails liés à la scène
du Christ sur sa croix… ‘en bois vert mal ébranché’
et des éléments relatifs à certains calices.
La
pierre cubique
Où
l'on voit l'orifice et l'importance du cube tenu à la main
Enfin
il a été trouvé un étrange morceau cubique,
de croix, agrémenté d’une étrange cache…
puis un autre ayant la même fonction, mais de section cylindrique,
et toujours sur le site de Ste Croix… ou plus précisément
dessous.. C’est par le premier élément que nous allons
commencer notre périple de sang dans le passé de la chartreuse
de Ste Croix.
Au moment de sa découverte, l’objet est apparu comme une
sorte de cube pratiquement régulier. Ce n’est qu’à
l’étude que nous avons compris qu’il s’agissait
en vérité d’un morceau de bras de croix à section
carrée.
La mise à jour se déroulait dans ce qui était le
‘petit cloître’, donc le vieux cimetière jouxtant
l’église. Au pied d’un mur limitrophe, l’étrange
cube reposait à peu de profondeur.
Si la découverte fut rapide et facile, il est à noter que
jamais ne fut localisé le reste de la croix de laquelle il devait
provenir. La question, à ce jour, reste entière : le ‘cube’
avait-il été mis ici sciemment, jeté, perdu ? Sans
réponse à ces interrogations, nous pouvons nous demander
ce qu’est devenu le reste de cette croix… et surtout pourquoi
ce vestige se trouve à Ste Croix.
Les inscriptions retrouvées sur les faces carrées permettent
de voir qu’il s’agit de la branche gauche d’une croix
dont nous ne savons rien… Sur une face se trouvent le début
de deux brèves rangées de lettres. Au verso une gravure
représentant un cercle et deux lignes s’en allant vers ce
qui devait être le centre de cette croix. Celle-ci était-elle
plantée en terre, commémorative, mortuaire, rituelle ou…
destinée à d’autres vénérations oubliées
? Nul ne peut le dire.
C’est en nettoyant cette pierre que son ‘inventeur’
s’est aperçu qu’une des lettres gravées sur
une face l’était plus profondément que les autres.
En effet, sur ce que nous appellerons arbitrairement la face ‘avant’,
on trouve deux très courtes lignes incomplètes de lettres
sculptées.
La première rangée: une sorte de ‘D’ ou ‘Q’
avec une cédille, suivi de ‘I’ (sans certitude) et
probablement un ‘O’ descendant jusqu’à la ligne
du dessous. Cette lettre incomplète permet de penser que le texte
se poursuivait horizontalement.
La seconde rangée : PROI ou PROF, le reste se trouvant sur la partie
manquante.
A
face arrière du 'cube' notez le tracé circulaire
Au nettoyage il apparaît que la première lettre est d’un
tracé ‘carré’ très profond. En le grattant
il devient évident qu’il s’agit d’un ‘bouchon’
dissimulant une sorte de cache. Avec d’infinies précautions
ce dernier d’abord bouge imperceptiblement, puis sous la traction
d’un scalpel il finit par se soulever entièrement en libérant
un orifice carré et profond d’une dizaine de centimètres.
Il s’agit effectivement d’une petite cache fermée par
un bouchon de section non pas carrée mais très légèrement
trapézoïdale. Le fond de cette pièce se termine par
un tampon en argile de moins d’un centimètre d’épaisseur.
Sur ce fond d’argile on lit quatre barres tracées en profondeur…
et aucune autre gravure sur cette partie qui se trouve dissimulée
une fois le bouchon refermé.
Au fond de l’orifice il doit y avoir quelque chose de bien précieux
pour un tel appareillage. En vérité, à l’examen,
au fond de la petite cavité il n’y a qu’un peu d’une
matière brune, comme feuilletée. Une analyse fut faite sur
cette matière d’aspect étrange. Il s’agit d’une
petite quantité de sang humain desséché… il
fut même possible d’en définir le groupe sanguin.
Quelle pouvait être le but d’une telle cachette si bien dissimulée
dans une branche de croix exposée à la vue de ceux qui pouvaient
passer devant ? Etait-ce une croix prise dans un ensemble funéraire
? Une pierre tombale ‘miraculeuse’ ? Un reliquaire particulier
? Nous n’avons rien trouvé en archives : culte à ce
genre d’élément sur Ste Croix, rite de vénération
lié à une relique extérieure, souvenir ou mémoire
d’un événement notable sur un personnage justifiant
un reliquaire de sang, objet miraculeux ? Il est impossible de dire quoi
que ce soit d’officiel sur ce sujet dans l’état actuel
de la situation.
Une
étrange relique
Cependant,
nous pouvons tout de même admettre nous trouver en présence
d’un reliquaire dans le principe de cet objet. Il faut également
noter que généralement il ne semble pas, à notre
connaissance, qu’il y ait un précédent de ce type
en matière de croix reliquaire extérieure chartreuse. Cependant,
une fois de plus, il faut ajouter que l’absence d’information
ne signifie pas que nous soyons en présence d’un cas unique…
la suite nous montrera que non.
Le
'cube' de pierre retrouvée à Ste Croix
Une croix de ce genre, dans le cimetière d’une chartreuse,
pose un problème si l’on reprend ce qui semble être
une règle en la matière car : « Une simple croix de
bois, sans aucune inscription, protège la tombe des Chartreux ;
on donne par exception, une croix de pierre aux Supérieurs Généraux
: c’est là une marque de respect à leur égard…
». Dans ce texte la présence d’une croix comme celle
retrouvée à Ste Croix n’a pas sa place, pourtant il
a été retrouvé une croix de pierre au nom d’un
haut responsable de l’ordre, lors de travaux de réfection
dans cette chartreuse. Elle porte ces mots :
V-P.
DBRUNO
FVZEAU
PRI
OR
HV
IVS
Il
s’agit de la croix tombale de Dom Bruno Fuzeau qui fut prieur à
la Chartreuse de Sainte Croix en 1745. Donc nous pouvons dire que les
prieurs de cette Chartreuse eurent des croix en pierre. On note une similitude
entre ‘notre’ cube avec une lettre ‘D’ (Dom ?)
en début de branche de croix à gauche, et les lettres suivantes.
Une autre rangée de lettres, moins hautes que celle du dessus,
suit au dessous en commençant également sur cette branche.
La ressemblance est frappante mais s’arrête à ces détails,
le ‘D’ du début (signifiant ‘dom’) ne dissimulant
aucune cache pour cette croix entière.
Nous serions donc en présence d’un vestige funéraire
dédié à un Supérieur Général
ou un prieur ? Cependant nous ne trouvons nulle part un écrit mentionnant
un possible culte du souvenir ‘physique’ des Chartreux, comme
la vénération d’une relique, du moins pour l’un
des leurs et en tous cas pas sous la forme d’une insertion dans
une croix de cimetière ou d’extérieur. Ce point est
quasiment certain. Mais alors le problème reste entier pour une
autre raison. Le lieu de la découverte est au pied d’un mur
dans le ‘petit cloître’. Or on apprend que ce lieu,
lors de son déblaiement par les archéologues, s’est
avéré un cimetière de laïcs. Si un tel reliquaire
pose déjà un problème dans le cas de sa présence
dans un cimetière réservé aux chartreux, il en pose
un autre plus important s’il est disposé dans un enclos funéraire
de l’enceinte des Pères… destiné à des
laïcs. Il y a là plusieurs questions auxquelles il est difficile
d’apporter une réponse.

Le cube et bouchon où l'in distingue les 4 traits
en creux
Nous avons vu que cette relique semblerait un cas très isolé,
pour ne pas dire unique, en milieu cartusien. Or nous en avons retrouvé
une seconde, une vingtaine d’années après, dans des
décombres sous les murs de la chartreuse. Il s’agit là
encore d’un reliquaire enchâssé dans une croix, mais
de section cylindrique cette fois. Retrouvée brisée en plusieurs
morceaux, au milieu de gravats, nous avons toutefois pu en reconstituer
une grande partie. Nous reviendrons, une autre fois, sur ce second support
que nous présenterons avec un dossier photo. Cependant nous pouvons
dire les similitudes entre les deux objets :
- Système de fermeture et d’étanchéité
identique pour les deux.
- Même aspect de la matière au fond du réceptacle…
du sang humain desséché
- La cache est cependant circulaire dans la croix cylindrique. Son ‘bouchon’
comporte également un ‘tampon’ d’argile au contact
de la ‘relique’.
- Il y a également une gravure sur la partie d’argile, mais
elle représente une croix à branches égales.
Deux
‘croix reliquaires’
Une croix en pierre à section carrée trouvée
à Ste Croix
Deux
‘croix reliquaires’ pour cette seule Chartreuse, c’est
tout de même beaucoup ! C’est vraiment trop pour un objet
que l’on ne trouve nulle part ailleurs sous cette forme ou similaire!
Ste Croix était-il un lieu unique pour une raison ignorée
? Un lieu de culte pour un rite ‘reliquaire’ dont nous n’avons
plus trace, et si oui pourquoi, pour qui et par qui ? Il sera là
encore très difficile de répondre à ces questions.
Toujours est-il que depuis la défense contre les vampires…
en passant par une croix indélébile faite avec du sang (nous
en ferons la présentation plus tard)… jusqu’à
d’étranges détails sur les peintures de la chapelle
des pères… cette accumulation ‘sanguine’ commence
à faire beaucoup d’exception pour un tel lieu que l’on
voudrait nous montrer… si paisible et sans énigme !
Nous verrons au chapitre suivant que les petites gravures retrouvées
sur le fond des ‘tampons d’argile’ (le carré
dispose de quatre barres et le cylindrique d’une croix régulière)
des deux reliquaires pourraient s’identifier à des signes
similaires tenus sur un ensemble de signes sculptés en un lieu
bien visible de Ste Croix. A suivre donc…
André
Douzet
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