
Châteauneuf et ses seigneurs
L’Histoire de tout le monde… peut en cacher
une autre
Le lecteur trouvera
nos autres textes, à propos du sujet spécifique de Châteauneuf,
sur le site Société
Perillos où ils trouvent leur place en raison de leur lien
direct avec l’affaire de Rennes-le-Château et Périllos.
Ce chapitre, évidemment, fait suite à nos textes précédents
et est indissociable des éléments concernant Guillaume et
Béatrix de Roussillon… et les complète logiquement.
Pour présenter l’historique de ce site remarquable, des centaines
de pages seraient nécessaires… mais pas forcément
indispensables pour une première approche. Nous présenterons
donc un choix d’extraits d’ouvrages offrant un survol d’une
chronologie historique. Certes, concernant ce site et les conséquences
que ces maîtres supporteront, nous verrons nos recherches s’axer
sur certains aspects… dissimulés, occultés, entretenus
soigneusement ‘sous le boisseau’. Cependant, chaque fois que
nous pouvons, nous appuyons nos travaux sur des bases historiques…
sans en faire cependant une fixation. Effectivement, souvent l’Histoire
n’est qu’une sorte de grosse coque plus ou moins creuse. Simultanément
à son ‘mûrissement’, d’autres événements
que véhicule cette ‘porteuse’, souvent sans même
le savoir, la façonnent afin que s’accomplissent d’autres
faits qui, parfois, se déroulent dans une discrétion absolue…
sans intervention directe sur cette Histoire de tout le monde.
Pour le site de Châteauneuf, nous ouvrons cette série de
pages remarquablement remplies par des historiens souvent pionniers (souvent
soupçonnés d’erreurs par ceux qui, bien entendu, auraient
été incapables, à l’époque, de faire
autant… sans parler de mieux !) ou d’éclairés
érudits locaux, amateurs du passé. Nous les remercions tous
de faciliter si souvent notre tâche par leurs écrits incontournables.
L’ancien pays de Jarez selon A. Vachez
Nous commencerons donc par un ouvrage d’A. Vachez, bien connu :
‘Etudes Historiques sur l’ancien Pays de Jarez’, paru
en 1885. Nous reprenons dans ce livre remarquable le chapitre VIII, consacré
précisément à Châteauneuf (pages 49 à
60). Cet auteur reste un des premiers à simplifier la chronique
au point de nous la rendre accessible. Quoique certains en disent, il
est un de ceux qui collationnèrent le plus grand nombre de documents
anciens et vénérables, concernant les régions qui
nous intéressent. Nous avons ici un excellent résumé
chronologique concernant les maîtres de Châteauneuf.
Nous ajoutons à ce texte le plan du site fortifié avant
la Révolution… qui se trouve en ouverture de cet ouvrage
avant même que débute le contenu. Le visiteur trouvera, évidemment,
de nombreux changements sur le site et, hormis la chapelle (appelée
‘Eglise’) et le cimetière, il ne reste que de pauvres
vestiges marquant toutefois l’importance de ce ‘verrou’
sur la vallée du Gier.
Vestiges et mémoires
Vachez souligne que le site portant le terme ‘neuf’ montre
qu’il y eut, logiquement un castel plus ancien. Il est vrai que
ce qui reste de l’agencement ne peut que remonter, au plus vieux,
qu’aux derniers remaniements suite à l’incendie du
début du XVe siècle. De toute évidence, lors de ces
travaux, il y eut reprise sur les anciennes fondations de l’époque
des Roussillon… qui elles-mêmes datent des époques
wisigothes… construites sur les vestiges romains. Cette occupation
de l’éperon rocheux n’est pas discutable car on peut
encore trouver quelques vestiges, dont un puits (quasiment comblé
à présent) avec un parement de briques romaines dont certaines
portent la marque du potier... Ce puits dut être réutilisé
au fil des réoccupations car on y a retrouvé, il y a plus
de 40 ans, divers vestiges médiévaux et les restes d’un
homme comportant un carreau d’arbalète fiché dans
l’os du bassin… Le plan du fort romain a été
dressé par un instituteur de la Grand-Croix, en 1896, Antoine Gattin.
C’est sans doute le document le plus complet sur la question, où
est également signalé le tracé d’un petit aqueduc
souterrain alimentant la place depuis une prise d’eau à quasiment
un kilomètre en amont. Au début du XXe siècle, il
se disait encore que, de nombreuses fois, la charrue et son attelage seraient
tombés dans la galerie d’alimentation en divers endroits
de sa longueur. A. Gattin signale tous les emplacements où il retrouve
des vestiges romains dans les soubassements de certaines maisons du village,
dont une large portion d’une mosaïque de sol servant de socle
pour… une chaudière ! C’est plus loin, sur le côté
gauche de la route qui traverse le village, que se trouvait un petit hypogée
dont l’entrée était encore visible en 1960. Quant
au culte romain, Gattin et Charrerond en retrouveront les bases avec un
petit oratoire à la sortie du village (côté droit)
et près du nouveau cimetière où on voyait les restes
d’un bassin rituel… Sur ces trois lieux, d’intéressants
vestiges ont été retrouvés. Ils font aujourd’hui
la fierté de quelques collectionneurs de Rive-de-Gier qui se reconnaîtront
sans doute ici !
Des restes encore visibles
Ruine
de la chapelle 'La Madeleine’
Quant à ce qui reste du château lui-même, nous signalerons
quelques vestiges encore bien connus au début du XXe siècle.
D’abord, ce qu’il reste du donjon, près de la chapelle
castrale, sert d’esplanade pour une statue mariale sur laquelle
nous reviendrons ultérieurement. Cette assise est posée
sur une salle voûtée importante dont l’entrée
murée se voyait distinctement en 1957 (M.Charrerond).
Une cavité, accessible depuis le vieux bâtiment encore conservé
à hauteur du rez-de-jardin, s’ouvrait vers l’effondrement
au pied du mur sud. Ce pouvait être une citerne… ou tout aussi
bien la fameuse ‘petite salle basse’ dont il est question
à propos de la signature et l’entrepôt de certaines
pièces conservées maladivement par Guillaume de Roussillon.
Enfin, un puits… en contre bas des appartements seigneuriaux ; très
curieusement il s’agit d’un puisard sec qui de toute évidence
le fut dès son origine. Et tout aussi curieusement, tout au fond
se voyait une gravure représentant trois épis ou navettes
surmontés d’un cercle… De ce fond partait une galerie
en forme de mine. Nous ne sommes jamais allés plus loin en raison
des risques conséquents d’effondrement de l’ouverture
et des chicots de murs qui l’entourent encore.
Il nous restera à revenir ultérieurement sur d’autres
‘détails’ et surtout sur la chapelle Sainte Madeleine,
dans le champ face à Châteauneuf… là où
se trouve maintenant l’échangeur de l’autoroute actuelle.
A suivre…
A. Douzet
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Châteauneuf
(selon A. VACHEZ – 1885)
Dans
son étude sur le Jarez et ses seigneurs, M. de la Tour-Varan attribue
aux Lavieu la construction du vieux manoir de Châteauneuf. Mais
cet historien avoue lui-même qu'il ne peut fournir aucune justification
de ce fait, et qu'il ne donne cette opinion que comme une simple probabilité
(1).
Et, en effet, aussi haut qu'on remonte dans l'histoire de l'ancien pays
de Jarez, aucun document ne nous montre les Lavieu possessionnés
à Châteauneuf. Ses premiers possesseurs furent les Roussillon,
famille puissante qui possédait aussi, dans le Lyonnais, Riverie,
Dargoire, l'Aubépin et Saint-Romain-en-Jarez, et à laquelle
il doit, sans aucun doute, sa construction. Il est à remarquer,
en effet, que la plupart des châteaux appartenant aux seigneurs
de Roussillon paraissent avoir été construits d'après
un plan stratégique évident. Car on pouvait, de Châteauneuf,
correspondre par des signaux avec Riverie, comme de cette dernière
forteresse on pouvait surveiller le château de l'Aubépin.
D'ailleurs, le nom de Châteauneuf nous indique lui-même que
ce château fut élevé à une époque relativement
récente, et postérieure, dans tous les cas, aux autres forteresses
féodales voisines, telles que Riverie, Senevas et Dargoire. Aussi,
n'apparaît-elle dans l'histoire qu'au commencement du XIIIe siècle,
dans un traité passé, en 1220, entre Artaud III de Roussillon
et Renaud de Forez, archevêque de Lyon qui, entre autres engagements,
promit, sous la foi du serment, de n'élever aucune fortification
nouvelle dans le mandement de Châteauneuf, non plus que dans ceux
de Riverie, de Dargoire et de Pizey (2).
Artaud de Roussillon, quatrième du nom, succéda à
son père Artaud III, vers 1228. Trente ans plus tard, le 10 février
1258, (n. st.), émancipant son fils aîné Guillaume,
il lui donna en pleine propriété la seigneurie de Châteauneuf
avec toutes ses dépendances (3).
A la mort de son père, survenue vers 1270, Guillaume de Roussillon,
déjà seigneur de Châteauneuf, lui succéda dans
la possession des terres de Roussillon, de Riverie et de Dargoire. Il
joignit même à toutes ces seigneuries celle d'Annonay qui
lui fut léguée par son cousin, Aymar de Roussillon, dans
son testament du 6 juin 1271 (4).
Guillaume testa le 11 août 1275, au moment de partir pour la Terre-Sainte,
où le roi Philippe le Hardi l'envoyait secourir les chrétiens
d'outre-mer, à la tête de 100 hommes à cheval et de
300 sergents à pied, auxquels se joignirent plusieurs chevaliers
dauphinois. Arrivé au port d'Acre, au mois d'octobre de la même
année, il prit le commandement général des troupes
chrétiennes et donna dans maintes occasions des preuves de son
habileté et de sa bravoure. Mais ce n'était pas avec d'aussi
faibles forces que l'on pouvait rétablir les affaires des chrétiens.
Le vaillant chevalier eut du moins la gloire de maintenir la situation
et d'inspirer aux infidèles une terreur que justifiait sa bravoure
(5).
Guillaume de Roussillon mourut en Palestine à la fin de l'année
1277, en emportant les regrets de toute l'armée des croisés.
Il avait épousé Béatrix de la Tour, fille d'Albert
III, baron de la Tour, et de Béatrix de Coligny, qui lui donna
six enfants, dont l'aîné, Artaud V de Roussillon, fut institué
héritier universel par son père. Mais, dans son testament
que sa veuve fit transcrire par l'official de Vienne, le 3 janvier 1278
(n. st.), Guillaume avait aussi légué à cette dernière,
pour son douaire, les châteaux de Nervieu et de Châteauneuf,
et c'est dans ce dernier château que Béatrix paraît
avoir fait sa résidence habituelle, jusqu'au jour où elle
fonda la Chartreuse de Sainte-Croix en Jarez (6).
La
charte de fondation de ce monastère fut dressée, le 24 février
1280, dans le cloître de Taluyers (7), et c'est dans cette Chartreuse
qu'elle passa les dernières années de sa vie. A sa mort,
arrivée le 18 mai 1307, Châteauneuf revint aux mains de son
fils Artaud V de Roussillon, seigneur de Roussillon, de Riverie et de
Dargoire. Ce dernier mourut en 1316 et son fils Aymar de Roussillon fixa
avec l'église de Lyon les limites respectives des seigneuries de
Rive-de-Gier et de Châteauneuf, par une transaction portant la date
du 18 février 1321 (8).
Alix de Roussillon, fille unique d'Aymar, épousa, en 1350, Humbert
VII de Thoire-Villars auquel elle apporta en dot la terre de Châteauneuf,
avec toutes les autres seigneuries appartenant à la maison de Roussillon.
Morte sans enfants, longtemps avant son mari, elle légua même
toutes ses terres à ce dernier, par son testament qui porte la
date du 22 février 1367 (n. st.) (9).
Toutefois, ce legs n'assura pas immédiatement à Humbert
VII la jouissance paisible de la succession d'Alix de Roussillon. Guillaume
de Roussillon, chanoine de Lyon, oncle de cette dernière, éleva
des prétentions sur les terres de Roussillon, d'Annonay et de Riverie,
du chef de Marguerite de Roussillon, dame de Viriville, sa sœur,
et cette réclamation parut assez sérieuse au sire de Villars,
pour qu'il transigeât avec Guillaume, auquel il céda la jouissance
viagère des châteaux de Dargoire et de Châteauneuf,
avec une rente de 140 livres, assise sur les revenus de Roussillon et
de Riverie, et une somme de 2.100 florins, pour lui tenir lieu de 14 ans
d'arrérages de ladite rente, en échange de sa renonciation
à tous les droits qu'il prétendait avoir sur l'héritage
des Roussillon (5 décembre 1369) (10).
Mais Humbert VII avait recouvré la jouissance pleine et entière
de Châteauneuf quand il fit donation de cette terre, ainsi que de
celles de Riverie, Dargoire et l'Aubépin, à sa troisième
épouse, Isabeau d'Harcourt, pour la remplir de ses reprises matrimoniales
(6 octobre 1400) (11).
Après avoir reçu cette donation, Isabeau d'Harcourt ne tarda
guère à prendre possession de ces diverses seigneuries où,
dès ce moment, elle se conduisit en maîtresse et souveraine.
C'est ce que nous apprend une procuration donnée, le 3 décembre
1400, par le sire de Villars, à l'effet de délivrer à
Isabeau d'Harcourt, son épouse, toutes les terres contenues dans
la donation qu'il lui a faite, et l'en mettre en possession réelle
et corporelle (12). C'est ainsi pareillement que nous voyons Isabeau d'Harcourt
accorder aux habitants de Saint-Chamond, de Saint-Priest, de Rochetaillée
et du Thiel (Lavalla), l'exemption de tous les droits de péage,
qui_étaient perçus surtout sur les fers, dans les terres
et juridictions de Châteauneuf et de Dargoire (13).
A la fin du XIVe siècle, l'hommage des terres de Riverie, Châteauneuf
et Dargoire était dû, pour une cause qui n'a point encore
été expliquée, à Jean, duc de Berry. Mais,
en 1392, ce prince ayant été reçu chanoine de l'église
de Lyon, céda au chapitre tous ses droits de suzeraineté
sur ces diverses terres, et ce fut ainsi qu'Isabeau d'Harcourt en fit
hommage entre les mains du doyen du chapitre, le 17 septembre 1401 (14).
Humbert VII tenait beaucoup, d'ailleurs, à l'exécution des
libéralités qu'il avait faites à son épouse.
Ainsi, dans une lettre écrite par lui le 18 octobre 1419 «
à ses bien aimés les nobles et autres gens, manants et habitants
de Châteauneuf », il les engage fortement à ne reconnaître,
après son décès, aucun autre seigneur, que la dame
d'Harcourt, à laquelle il avait fait donation dudit lieu. Ils ne
devaient donc permettre à personne d'y mettre garnison, et dans
le cas où le seigneur de la Roche, son neveu, se présenterait,
on devait lui fermer les portes de la forteresse (15).
Cette lettre nous révèle, ainsi que d'autres documents (16),
que Philippe de Lévis, seigneur de la Roche en Régnier et
neveu d'Humbert VII, élevait des prétentions à la
succession du sire de Villars, même du vivant de ce dernier. Mais
il est certain que la donation faite à Isabeau d'Harcourt reçut
sa complète exécution, et qu'elle posséda paisiblement,
jusqu'à sa mort, Roussillon, Annonay, Riverie, Dargoire et Châteauneuf.
C'est ainsi que dans son testament, en date du 20 novembre 1441, après
avoir institué pour son héritier universel, son cousin Charles,
duc de Bourbon et comte de Forez, elle légua au chapitre de Saint-Jean
les châteaux et seigneuries de Dargoire et de Châteauneuf,
avec toutes les terres qu'elle possédait à Ampuis, sous
la condition de remplir diverses charges, rappelées dans une inscription
qui existait autrefois dans la chapelle de la Croix de l'église
primatiale, et dont il ne subsiste plus aujourd'hui que le cadre en pierre
sculptée, élevé sur un pied droit, orné d'une
statuette (17).
Dans son testament,
Isabeau d'Harcourt ordonne aussi qu'à l'avenir les seigneurs de
Riverie ou leurs officiers ne pourraient plus, comme ils en avaient le
droit auparavant, juger et connaître, à aucun degré,
des causes des habitants de Châteauneuf et de Dargoire; mais les
procès des lieux de Chagnon, d'Ampuis et de la Garde, qui ressortissaient
autrefois en appel de la juridiction de Châteauneuf et de Dargoire,
devaient être soumis, à l'avenir, à la connaissance
des officiers de justice de Riverie.
Une autre disposition concerne les créances et les dettes de la
testatrice vis à vis des habitants de Châteauneuf, de Dargoire,
de Riverie et de ses autres seigneuries, toutes les personnes dignes de
foi, dont la dame d'Harcourt pouvait être débitrice, furent
admises à réclamer leur paiement à son héritier,
en affirmant la sincérité de leur créance, sous la
foi du serment. Ses débiteurs furent également autorisés
à prouver leur libération, sous la même condition.
Ce testament renferme encore un legs de 50 francs à la chartreuse
de Sainte-Croix, à la charge de quelques prières pour le
repos de son âme. Tous les couvents et les hôpitaux de Lyon
reçurent aussi diverses libéralités. Enfin, la testatrice
choisit pour exécuteurs testamentaires l'archevêque de Lyon
et Pierre Charpin, licencié en droit, camérier de Saint-Paul
et official de Lyon (18).
Le 10 juin 1443, trois jours après l'inhumation d'Isabeau d'Harcourt
dans l'église de Saint-Jean, le Chapitre déclara accepter
les libéralités qui lui étaient faites par cette
dernière, et promit d'exécuter les charges qui lui avaient
été imposées, et qui consistaient notamment dans
l'obligation de dire, chaque jour, une messe dans la chapelle du Haut-Don
(aujourd'hui de la Croix), de se rendre, chaque semaine, en procession
dans cette chapelle, pour y chanter des oraisons sur sa tombe, et de célébrer,
chaque année, le jour anniversaire de ses funérailles, un
service solennel pour le repos de son âme (19). Ajoutons que toutes
ces fondations ont été remplies fidèlement par le
Chapitre de Saint-Jean, jusqu'à la Révolution (20).
En même temps, Pierre Charpin, exécuteur testamentaire de
la dame d'Harcourt, poursuivit sans délai l'envoi du Chapitre en
possession, des seigneuries de Châteauneuf et de Dargoire. Les officiers
de Charles de Bourbon, son légataire universel : Gilbert de la
Fayette, maréchal de France, et Gastonnet du Gast, seigneur de
Lupé, assistés des juges de Forez et de Beaujeu, s'empressèrent,
de leur côté, de faire droit à cette demande et délivrèrent
au Chapitre les seigneuries léguées, en même temps
que tous les legs pieux qui leur avaient été faits par la
testatrice (21).
Ce fut ainsi que, depuis cette époque et jusqu'à la Révolution,
Châteauneuf et Dargoire ne formèrent plus qu'une seule seigneurie,
dont l'administration et les revenus étaient attribués à
l'un des chanoines de la primatiale, appelé ‘obeancier’
ou seigneur ‘mansionnaire’.
Le premier de ces seigneurs mansionnaires fut le chanoine Henri d'Albon,
auquel le Chapitre confia, le 6 novembre 1443, l'administration et la
régie des châteaux de Châteauneuf et de Dargoire, avec
les droits qui en dépendaient, « à la charge par lui
de les faire garder fidèlement, d'y exécuter les réparations
nécessaires, de les entretenir en bon état à ses
dépens et de payer les anniversaires fondés par la dame
de Villars (22). »
Rien ne vint troubler la possession paisible des chanoines comtes de Lyon,
jusqu'au temps des guerres civiles de la fin du XVIe siècle. Mais
l'humble manoir ne put échapper alors aux guerres incessantes qui
désolèrent le Lyonnais, à cette époque.
Au mois de juillet 1590, toutes les forces des ligueurs lyonnais, commandées
par Jacques Mitte de Chevrières, seigneur de Saint-Chamond, étaient
occupées au siège de Thizy, quand les royalistes de Vienne,
commandés par Antoine d'Hostun, seigneur de la Beaume, s'avancent
dans le Lyonnais et s'emparent de Chateauneuf et de Riverie, où
ils firent un certain nombre de prisonniers.
Mais, dès le 8 août suivant, Chevrières était
sous les murs de Riverie, qu'il attaqua avec les deux canons et les deux
couleuvrines qu'il avait ramenés de Thizy. Il put ainsi, dès
le 10 août, livrer un assaut qui lui coûta des pertes sensibles
mais qui lui livra la possession de ce village. La garnison, qui ne comptait
plus que 300 hommes, se réfugia dans le château contre lequel
les assiégeants ouvrirent le feu de leur artillerie.
La place était forte, comme Chevrières le reconnut lui-même
dans sa correspondance avec le Consulat lyonnais (23); mais, privés
de canons, les assiégés ne pouvaient tenir longtemps devant
les moyens puissants d'attaque dont disposaient les ligueurs. Il suffit
de quelques centaines de coups de canon pour les décider à
l'évacuer, ce qu'ils firent dans la nuit du 11 au 12 août
1590, environ deux heures avant le jour. Ils purent ainsi gagner sans
obstacle Châteauneuf qui était déjà en leur
pouvoir.
Néanmoins,
Chevrières envoya à leur poursuite quelques cavaliers avec
200 arquebusiers qui firent mine d'investir Châteauneuf. Mais la
garnison fit bonne contenance, et l'affaire se borna à quelques
escarmouches qui se renouvelèrent à plusieurs reprises pendant
la nuit mais qui furent sans résultat.
Abandonné par une partie de ses soldats et menacé par une
troupe de 300 cavaliers et d'un pareil nombre d'hommes à pied,
envoyés de Vienne au secours des royalistes, Chevrières
n'osa entreprendre le siège de Châteauneuf et exposer son
artillerie à tomber aux mains des ennemis. Il rappela les troupes
qu'il avait envoyées devant cette place et renvoya, à Lyon,
dès le 13 août, par la voie de Duerne et d'Iseron, les deux
canons et les deux couleuvrines que lui réclamait le consulat.
De leur côté, les troupes royalistes ne tardèrent
guère à revenir à Vienne, où les suivit le
baron de Riverie, Antoine Camus, qui vit son château de Riverie
rasé impitoyablement par les ligueurs, quelques jours après
qu'il fut tombé en leur pouvoir (24). Aucun autre fait historique
n'est à signaler au sujet de Châteauneuf, jusqu'à
la Révolution qui confisqua les terres du chapitre et fit démolir
le vieux château.
Aujourd'hui, il ne subsiste plus, de l'antique forteresse des Roussillon,
que quelques débris de murailles s'écroulant de toutes parts
et au pied desquelles, dans une gorge étroite, semble s'abriter,
comme aux temps féodaux, l'humble village de Châteauneuf.
Jusqu'à ces dernières années, l'église qui
avait déjà rang de paroisse au XIIIe siècle, mais
qui n'est plus qu'une simple chapelle, demeurait seule debout au milieu
de ces ruines, quand fut érigée, le 17 septembre 1876, sur
le terre-plein formé par les premières assises de l'ancien
donjon du château, une statue de la Sainte Vierge, sous le vocable
de Notre-Dame de l'Espérance (25).
L'humble cimetière, situé au delà du fossé
qui sépare la vieille forteresse du sommet de la croupe ardue sur
laquelle elle fut bâtie, achève de donner à Châteauneuf
un caractère de mélancolique tristesse. C'est vainement
que le mouvement incessant du chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne,
qui passe à ses pieds, vient interrompre le silence qui règne
d'ordinaire autour de ces ruines. Ce bruit d'un moment, qui s'éteint
et renaît tour à tour, laisse à peine au visiteur
l'illusion d'un retour de quelques instants vers le passé. Car
il lui rappelle, à toute heure, que la vie moderne et nos habitudes
sociales ne sont plus celles des générations qui ont élevé
ces vieux remparts, auxquels chaque orage et chaque hiver enlèvent
une pierre, et dont il ne restera bientôt plus qu'un souvenir.
Renvois dans le texte
(1) - De la Tour-Varan. Châteaux et abbayes du Forez. II. 310.
(2) - Mazures de l'Isle Barbe, 531. — Bréquigny. V. p. 153.
(3) - Huillard-Bréholles. Inventaire des titres de la maison de
Bourbon. 40, 273 et 354. — Noms féodaux. — D'Achéry.
Spici-legium. III. 637. — Bréquigny. VI. 366.
(4) - Huillard-Bréholles. Inventaire etc. 518, 520, 553, 559, 575.
— Chorier. Hist. du Dauphiné. 147. — La Mure. Hist.
des ducs de Bourbon et des comtes de Forez. I. 271. — Noms féodaux.
(5) - Chorier. Hist. du Dauphiné. 155. — Roger. La noblesse
de
France aux Croisades. 158.
(6) - Huillard-Bréholles. Inventaire. 640 et 641. — Noms
féodaux.
(7) - Mazures de l'Isle Barbe. 533.
(8) - V. le chapitre IV de ces Etudes.
(9) - Chaverondier. Invent. des titres du Forez, n° 287. — Huillard-Bréholles
n° 2991 et 3021.
(10) - Huillard-Bréholles. Inventaire etc. N° 3124, 3128 et
3129, — Noms féodaux.
(11) - Archives du Rhône. Esther, f.136 — La Teyssonnière.
Recherches histor. sur le départ. de l'Ain. IV. 173 et s. —
Guichenon. Hist. de la Bresse.
(12) - Archives du Rhône. Esther, f.137.
(13) – Ibidem. f. 222.
(14) – Ibidem. f. 197.
(15) – Ibidem. f. 138.
(16) - V. notamment Chaverondier. Inventaire etc. n° 1233.
(17) – V. le travail que nous avons publié dans la ‘Revue
du Lyonnais’ (3e série, t. V. p. 173) sous ce titre : Isabeau
d’Harcourt et l’église de Saint-Jean.
(18) - Archives du Rhône. Esther, f.140. — Archives nationales.
Bourbonnais, PP. 37, c. 1121 et 1122.
(19) - Quincarnon. Antiquités de l'église de Saint-Jean,
p. 54 (p. 57 de la nouvelle édition publiée par M. Guigue
dans la Collection lyonnaise. Lyon. Georg. 1879).
(20) - L'abbé Jacques. Le Révélateur des mystères,
17. — Arch. du Rhône. Esther f.182.
(21) - Archives du Rhône. Esther. f.189.
(22) Ibidem. f.251. — Voici la liste des seigneurs mansionnaires
de Châteauneuf et de Dargoire, dont nous avons pu retrouver les
noms : Henri d'Albon, 1443. — Charles de Grilly, 1530. — Jean
de Talaru Chalmazel, avant 1579. — Gaspard Mitte de Chevrières,
1579. — Antoine de Crémeaux, 1609-1614.— Aymé
de Saint Aubin de Saligny, 1629-1651. — François des Escures,
1659-1670. — Claude de Saint-Georges, 1670-1690.
— Germain de Chateigner de la Chateigneraie, 1760-1762 — Lezay
de Marnésia, 1787-1790.
(23) - Lettre de Chevrières au Consulat : « Je vous asseure
que d'autant plus que je considère ceste place, d'autant plus je
la treuve forte, et s'ils eussent eu autant de courage de la défendre,
comme nous avions de l'assaillir, nous eussions eu beaucoup de peine à
l'avoir. » {Arch. de la ville de Lyon AA. 37. f.247. —12 août
1590.)
(24) Archives de la ville de Lyon. AA. 37 et 109. — BB. 125. Archives
historiques et statistiques du départ. du Rhône. XII. 163.
— Clerjon. Hist de Lyon, V. 389.
(25) V. ‘la Semaine catholique de Lyon’, année 1876,
p. 886.
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