
Châteaux oubliés du Pilat
Le passé des
sites importants du Massif du Pilat nous est présenté d’innombrables
fois… accommodé à la sauce de l’auteur qui en
reprend le même fil conducteur pour la énième fois.
Cette insistance quasiment maladive pourrait être le fait que ces
ténors préfèrent souvent arpenter les sentiers battus
et rebattus par crainte de ne pas être admis dans le cercle de ceux
qui pensent en rond, au risque, comme disait Léo Ferré,
d’en avoir des idées courbes. Encore, pourrait-on supposer
que la matière leur manque à un tel point, pour argumenter,
qu’ils ‘jettent l’éponge’ à propos
de très nombreux autres sites de ces contrées aussi magnifiques
qu’insolites. Certes, il y a ces lieux où l’Histoire
s’est faite à la vue et au savoir de tous les historiens
et chercheurs inépuisables. Sur ce constat indiscutable, il n’y
a pas à revenir, mais tout simplement à consulter les ouvrages
compétents écrits par d’estimables historiens chevronnés.
Il suffit, pour ce genre d‘approche, de consulter simplement une
des bibliographies que le curieux peut trouver facilement.
Pour les autres lieux, c’est une autre histoire, parfois pas facile
à reconstituer… Et pourtant ces innombrables points locaux
abondaient encore à la fin du XIXe siècle, ne serait-ce
qu’au fil des travaux de spécialistes locaux en quête
des racines profondes de ce pays. Les ignorer, au bénéfice
de ce qui est bien connu, ne change rien au fait qu’ils aient eu
leur existence. Parfois, cette dernière est des plus actives dans
ce qui assura l’essor de la région aux époques anciennes,
à un point que nous ne pouvons imaginer. Leurs modestes vestiges,
inversement proportionnés à l’importance des actes
auxquels ils contribuèrent, souvent dans l’ombre, sont aujourd’hui
la proie de l’oubli, de l’usure, du temps et de l’ignorance
des ténors en ‘pilateries’ diverses et trop variées
au point de les rendre avariées. C’est un peu comme laisser
supposer que le pays de France se résume à sa capitale,
ses dix plus grandes villes, au détriment de toutes les autres
agglomérations de moindre superficie ou de moindre réputation…
Qui en serait dupe ?... personne évidemment. Et pourtant, c’est
ce qui se passe souvent sur bien des contrées représentant
les quatre ou cinq dernières pièces d’un puzzle qui,
tout aussi rutilant soit-il, restera à jamais incomplet et défiguré.
Au nombre important des balises mises en lumière dans les régions
du Pilat s’ajoutent toutes celles qui s’éteignent piteusement
en laissant derrière elles l’ombre de quelques légendes
ou traditions, témoignages poussiéreux de ce que fut leur
passé parfois remarquable. N’oublions jamais que les grands
événements découlent de plus petits honteusement
laissés pour compte… et qu’une bataille se gagne avec
la ‘piétaille’ dont le sacrifice s’effacera sous
les lumières éblouissantes des étoiles de généraux
qui souvent appliquent à la lettre cette décevante devise
« armons-nous et partez ! ». La bataille des vieux châteaux
du Pilat n’est pas finie… pour nous, elle ne fait que commencer.
Et c’est ce long et surprenant périple que nous allons entreprendre.
Nous y verrons des sites dont aucun fascicule n’honore vraiment
ces mémoires… ou parfois de quelques lignes seulement.
C’est ainsi que nous réparerons des oublis comme ceux frappant
un petit castel totalement inconnu (sauf pour quelques archives très
localisées sur le secteur de Pélussin et Avignon), entre
Champailler et la chapelle Ste Madeleine, dont les vestiges (encore visibles
aujourd’hui !) prirent toute leur importance au 17e siècle…
Ensuite, nous ‘réhabiliterons’ quelques autres places
fortes autour de Maclas, Lupé, Roisey, Colombier, Pélussin,
col de Pavezin, Châteauneuf, versant vallée du Gier…
et, plus haut, vers les sombres forêts de Prarouet (hé oui…
il y eut un autre manoir fortifié que la maison d’été
de nos amis les Chartreux)… et tant d’autres laissés
pour compte dont les noms mêmes ne sont jamais cités ! Ce
travail est celui, commun, d’une équipe de la SP et d’un
petit groupe de chercheurs de cette région. Comme le veut notre
tradition, ces recherches sont celles d’amateurs… au sens
étymologique du mot « celui qui aime ». Et ce sera
notre seule prétention.
Première partie : Le château des Chances
Une place de grande étendue
Acte
de vente des Chances - RF
Nous commencerons ce long périple, dans le passé de cette
région, par le château des Chances… Reconnaissons que,
çà et là, ce nom apparaît de manière
très sommaire (une page tout au plus) dans quelques petits ouvrages
touristiques, à large diffusion, de ces vingt dernières
années. A notre connaissance, un seul dossier de 24 pages lui fut
consacré entièrement en 1984. Pour trouver des éléments
historiques plus complets, il faut s’arrêter au 19e et parcourir
plusieurs bulletins de sociétés savantes. Il est inutile
de chercher à la rubrique ‘Château des Chances’
mais plutôt ‘siècle’ à celles concernant
les communes anciennes de Trèves et Longes. Aux moments convulsifs
de la Révolution Française, le domaine est morcelé
et vendu. Ces ventes font l’objet d’actes qui nous permettent
de mesurer l’importance des bâtiments et des terres attenantes.
C’est dans un acte du 26 juin 1797 que l’on trouve une excellente
description du domaine du château et de son périmètre
qui s’étendait sur « 272 bicherées »,
soit près de 41 hectares. Les bâtiments, à ce moment,
sont encore dignes d’une fortification conséquente : trois
tours, des caves, des greniers, une grande cuisine, des chambres, une
vaste écurie surmontée d’une grange… pour une
surface de « 48 bicherées » (environ 6,5 hectares dont
1,5 de bâtiments). C’est dire l’importante étendue
de ce château qui sombre dans l’oubli pour ne plus rien laisser,
sauf quelques informes pans de murs, deux siècles plus tard.
Les Duchoul et Mazenod
Au 17e siècle, d’autres documents, concernant les familles
Duchoul et de Mazenod, nous apportent quelques éléments
sur cette époque où sévirent de grandes famines suivies
d’épidémies de peste qui ravagent la région
au point qu’en 1585, la ville de Condrieu, où 1200 victimes
sont décimées par le fléau, est abandonnée…
Nous reviendrons plus loin sur les familles de cette époque, propriétaires
de ce fief. Au lieu de nous arrêter, comme certains, à ce
siècle, nous n’hésiterons pas à nous enfoncer
plus loin dans le temps pour retrouver d’autres familles et d’autres
éléments.
Et les honorables vrais seigneurs de La Chance
Si les Duchoul et Mazenod furent seigneurs des Chances, ils ne pouvaient
en faire leur nom… A notre avis, l’intérêt d’une
famille portant ce nom est autrement plus conséquent dans cette
histoire. C’est pourquoi il nous semble des plus intéressants
de signaler qu’en 1477 on trouve un François de la Chance
s’insurgeant contre le Chapitre et obtenant gain de cause près
du roi lui-même. C’est à cette époque, en 1485,
qu’un autre document nous explique qu’une expédition
vint sous les murs du château « chasser la grande bête
»… ce qui semble avoir fortement déplu au maître
des lieux qui fit donner sa garde ! Les seigneurs de La Chance sont ainsi
cités plusieurs fois dans la seconde moitié du 16e siècle…
jusqu’en 1569 où, par alliance de Azabiaux -et non pas Isabeau
comme l’écrit P. Berlier- de La Chance (décédée
en 1585), il passe aux mains des Duchoul. On peut suivre la famille à
l’héraldisme de ce lieu durant plus d’un siècle
et demi sans discontinuer. La descente dans le temps se poursuit toujours
sous le nom de ces seigneurs :
1393 : Humbert de La Chance se ‘dément d’une charge’…
par la Tradition d’un LIVRE !!!! Sans que nous ne sachions de quel
document il puisse s’agir. Peu avant, en 1383, Guy de La Chance
intervenait déjà dans cette charge.
1377 : Cochard nous dit qu’Humbert de La Chance, époux de
Béraude Arod, se qualifie seigneur du lieu.
Nous voici à la fin du XIIIe siècle pour constater que le
site appartenait aux Roussillon qui cèdent la seigneurie à
un certain ‘capitaine Guillaume’, maintenu dans ses fonctions
guerrières et largement récompensé en surplus par
la dîme sur les Haies et au Pilon « tout à la fois
les sentinelles, les garde-voie et les chefs douaniers » (Granjean)…
Enfin, nous trouvons encore plus loin, en juin 1225, un autre Guillaume
de La Chance avec un accès aux droits de l’archevêque
lyonnais, Renaud de Forez.
La trace la plus ancienne serait celle d’une charte d’avril
970 (Charte Savigny) citant un Rudolph issu de « la puissante maison
de Lavieu qui possédait le château de la Chance ».
A propos d’actes, il en existe un particulièrement remarquable,
daté de 1328, dû à un notaire royal du nom de Guillaume
de La Chance. Nous espérons bientôt pouvoir en donner une
copie complète si nous obtenons l’autorisation de l’autorité
compétente… Ce document, d’une belle calligraphie,
donne la liste des habitants du fief direct de La Chance… au nombre
de 38. La famille du seigneur se composant de Guichard, Guille, Guigon,
Guigo… de La Chance. Il semble que la consonance « GUI »
ait eu les honneurs de la famille, à moins que ce ne soit un manque
chronique d’imagination ? A cette liste s’ajoute celle des
hameaux attachés aux Chances, une douzaine… dont le fameux
arsenal de Béatrix de Roussillon dont plus personne ne s’occupe…
ou ne connaît son emplacement au point de même douter de son
existence.
Disons que cette propriété des Roussillon placée
sur le territoire des La Chance pourrait étonner quelque peu. Pourtant,
il n’y a rien de plus normal puisqu’il est possible d’établir,
documents à l’appui, une chronologie du lieu. Artaud de Lavieu
possède indéniablement le château des Chances et le
cède « en 1266 à Béatrix de la Tour, dame de
Roussillon, avec ses possessions de Trèves et une partie du Jarez
» (Edouard Perray). Ensuite, les Roussillon en sont les possesseurs
par « abandon des prétentions sur La Chanceur » jusqu’en
1377. Cet acte est imposé par le roi Philippe Auguste, en 1208,
ce qui en donne une trace indiscutable. Ce sont ensuite les seigneurs
de La Chance (pour la première fois, une famille porte le nom et
le blason) qui tiennent la possession jusqu’en 1565, au moment où
elle passe aux Duchol… pour enfin, en 1700, passer aux mains des
Mazenod jusqu’à la Révolution Française.
Batailles et carcabeau autour de La Chance
Après
ce rapide survol, on s’aperçoit que nous sommes loin de quelques
vagues, deux ou trois noms, pour illustrer ce qui fut une petite place
forte conséquente dans cette région du Pilat. On peut, à
ce propos, admettre que son importance provenait du fait qu’elle
surveillait un péage majeur dont la responsabilité juriste
était, entre 1225 et 1375, tenue par dix-sept préposés
pour ce ‘carcabeau’ des plus rentables. On s’est battu
également près de cet endroit où s’était
installée une compagnie de gendarmes bretons, chargée de
faire respecter l’ordre. L’emplacement du campement de ces
gendarmes s’appelle toujours « la terre du camp » comme
on peut le lire sur le cadastre des Haies… Tout comme en 1587, protestants
et catholiques s’affrontent sévèrement près
des Chances. Une fois encore, la toponymie reste la seule mémoire
de ces violents événements puisque un lieu, à l’extrémité
est de Trèves, s’appelle encore « le Fautre »
(«la bataille») entre La Chance et la Grande Madeleine. Chavanne,
Batia et Vachez rapportent des événements avec des détails
différents sur cette « bataille de Metrieux »
qui porte le nom de « virecul » en raison de la retraite désordonnée
des troupes protestantes de Chatillon, lors de l’affrontement. Et
ainsi d’autres escarmouches donnant l’importance stratégique
du château des Chances. Cette dernière, d’ailleurs,
inspirait déjà les romains qui usèrent du lieu pour
assurer un contrôle militaire sur les cols du massif pour la rive
droite du Gier (M. Parizot). Par endroit, on trouve encore des emplacements
du « chemin creux » formant le lit de la voie romaine secondaire
qui passait déjà près du fort. On retrouve ce tracé
cité par Strabon… Nous ne quitterons pas ces batailles fratricides
sans citer une dernière fois Chavanne et Vachez expliquant, qu’à
leur époque, à Trèves, certains vieux habitants se
souvenaient avoir appris à lire, en 1830, sur « un vieux
livre en parchemin remontant à une époque reculée
» relatant cette bataille peu ordinaire pour la région…
L’ombre irritante des chartreux et du Temple
Mais revenons sur d’autres aspects intéressants du château
de La Chance…
Certains auteurs hasardent, très doctement, que cet endroit n’a
jamais appartenu aux Chartreux de Sainte Croix en Jarez. C’est aller
très vite en besogne que d’affirmer ceci puisqu’il
existe dans les archives chartreuses, au moins 6 actes de fermages pour
ce lieu. Certes, ce ne sont que des terres… et une « grange
» un peu au-dessus des lieux cadastrés en 1635 « Grange
de Madeline et de Grande Madeleine ». Il y a 17 ans, il suffisait,
pour s’assurer de ce ‘détail’ digne de la théorie
des étoiles de midi, de regarder sur plusieurs murs de fermes périphériques
aux Chances pour retrouver un linteau et deux pierres frappées
d’une boule surmontée de la croix. Certes, une fois de plus,
il faut chercher dans les vieux actes cartusiens… dont deux gros
registres furent retrouvés dans une autre ferme sous Pazevin, qui
fera l’objet d’un texte suivant.
Personnellement, nous observons de manière réaliste qu’il
n’y a rien d’impossible à ce que les chartreux aient
eu des terres et une « grange » dans ce secteur puisqu’ils
détenaient, au 17e siècle, le castel de la Jurarie ainsi
que les granges de Torrépane, La Combe, et de nombreuses terres
attenantes. On peut se demander ce qu’il y aurait de si incroyable
que Ste Croix ait eu une ou deux possessions dans ce secteur si proche
de la Jurarie ? A cette remarque, nous ajoutons, pour en finir, que les
familles ayant eu des ‘vues’ sur La Chance sont presque toutes
impliquées dans l’histoire et le passé profond de
la Chartreuse de Ste-Croix en Jarez : Lavieu, Mazenod, Roussillon…
pour ne citer que ceux-ci.
Il en ira de même en ce qui concerne les templiers dont les mêmes
auteurs affirment, haut et clair, que l’Ordre n’apparut jamais
sur ce secteur. Et nous écrivons bien ‘les’, puisque
deux ‘bachats’ (sorte d’auges en pierre) ne sont, ni
plus ni moins, que deux tombes récupérées…
dont une frappée d’une croix pattée (peu lisible),
accompagnées d’autres gravures, peut-être rajoutées,
devenues incompréhensibles. Ces deux vestiges se trouvaient quasiment
enterrés, remplis de terre et d’humus, dans d’informes
ruines, à peu de distance en amont du chemin creux entre Les Chances
et la Jurarie. Certes, il est possible que ces ‘cuves funéraires’
aient été transportées, pour un usage des moins funéraires,
jusqu’à cet endroit appartenant aux familles Lermes (1783)
et ensuite Frongat (1854)… Cependant, à ce propos, il faut
retenir deux autres détails. Le premier concerne l’endroit
de ces ‘bachats’, quelque peu éloigné du chemin,
dans d’épaisses frondaisons qui excluent tout idée
d’abreuvoir pour des animaux domestiques passant ici.
Quant au second détail, il concerne les archives de La Chance dans
lesquelles l’endroit est désigné avec une croix de
pierre servant d’ancien bornage sous le nom de ‘croix blanche’,
Blanq, ou ‘blache’ selon deux autres actes. Si la croix existe
encore à cet endroit, ainsi que les deux ‘bacs mortuaires’,
en échange, l’usage des lieudits a disparu depuis près
d’un siècle et demi. Quant aux ruines, elles sont considérées
dans les actes comme ‘remise ouverte avec une chambre’. Pourquoi
cet endroit, avec une toponymie proche de celles utilisées par
les templiers (Blanche et Blache), ne représenterait-il pas un
emplacement où simplement un ou deux des leurs auraient été
ensevelis à la suite d’on se sait quelle raison des plus
naturelles? N’oublions pas que près des Haies fut retrouvé,
juste avant la guerre de 1914, tout un site funéraire avec des
vestiges de fondations de bâtiments… et plusieurs cuves funéraires
de cette sorte. Si on ajoute que les Hayes sont à moins de deux
km de La Chance, ceci rend plausible l’existence de tombes identiques
à peu de distance de notre château… Nous reviendrons
sur ce site inédit sur le secteur des Haies, un peu plus tard,
à propos des templiers dans le Pilat.
Quant à l’origine du nom de « La Chance », il
pourrait découler du dieu romain de la chance « casus »
invoqué par les marchands et voyageurs romains. Selon l’abbé
Granjean, il se pourrait qu’un petit temple dédié
à cette divinité débonnaire ait été
dressé sur ce replat et qu’à l’arrivée
de l’église primitive, un oratoire ait supplanté le
sanctuaire païen. Ensuite, une chapelle s’implante sur le lieu
votif. Elle deviendra le lieu de culte des seigneurs du château
des Chances sous le vocable d’une autre grande voyageuse, dont on
ignore si elle fut chanceuse, Ste Marie Madeleine ! Pour d’autres,
comme M. Parizot, l’étymologie vient simplement de «
chaucer » qui deviendra « chaussée », issu du
latin « calceata » qui signifie via, l’appellation des
voies antiques !
L’insolite disparition de La Chance sur les cartes
Les contrées
du Massif du Pilat sont devenues depuis longtemps l’un des atouts
touristiques de la région, et ceci à juste titre. Aussi,
quelle n’est pas la surprise du chercheur de passé de lire
la carte précisément éditée par le Parc Naturel
Régional du Pilat ! En effet, le château des chances et ses
vestiges… n’ont pas eu la chance d’être mentionnés
sous leur nom ! Le symbole ‘ruines’ mentionne l’endroit
sans autre forme de procès, sans que bien entendu nos ténors
ne s’en offusquent le moins du monde. L’association ‘Vaisseau
de Sable’ avait fait un dossier sur le passé et les ruines
de l’endroit. A cette époque, nous n’étions
pas beaucoup à tenter de conserver les images du site dans l’état
où il était. Aujourd’hui, plus personne n’y
met les pieds, sauf quelques chasseurs et randonneurs pressés de
traverser sans attention… ce qu’on ne leur signale pas. Le
chemin d’accès direct s’est même effacé
totalement et on ne peut accéder au lieu qu’en empruntant
un mauvais chemin agricole depuis la petite route montant, à gauche,
avant le ‘Pilon’. Peut-être les cartes d’Etat-Major
sont-elles plus respectueuses de la mémoire ? Nous le souhaitons.
Quant aux ‘guides’ conduisant les touristes sur les sites
dignes d’intérêt, ils préfèrent les chemins
confortables et les endroits connus, reconnus et archi-connus. C’est
moins compliqué et plus important de montrer qu’on connaît
ce que tous peuvent trouver seuls. Serait-ce à dire que la valeur
patrimoniale de La Chance se cantonne à 15 lignes et deux noms
de familles ? C’est un peu mince pour ceux qui savent tout sur tout
et un service administratif qui se veut revalorisant l’histoire
de ce parc régional remarquable…. Et nous ne faisons que
commencer ce parcours des oubliés.
Un blason inconnu et un trésor légendaire
Au pire, ou au mieux, on ne pourrait qu’être surpris mais
fataliste devant cette conduite pour le moins désobligeante pour
ceux qui firent notre histoire locale. Mais il y a plus étonnant
encore, c’est la négligence complète des armoiries
du château ! Nous n’avons pas trouvé un seul auteur,
depuis 1620, donnant la description héraldique, les armes parlantes,
ou un dessin de cette identité importante. Certes, le blason a
peut-être été plus oublié par prudence que
par méconnaissance, et ceci pour une raison bien simple.
L’énumération héraldique des armes de La Chance
se trouve sur deux actes de recensement du XVIe siècle dont un
aux archives régionales. Ce qui exclut le moindre doute sur l’origine
de cet emblème nobiliaire.
En effet, le blason de La Chance se compose de deux quilles (en forme
de bouteille évasée, mais ce genre de flacon est très
peu, pour ne pas dire jamais, usité en héraldisme) côte
à côte et d’une boule au dessus. Les trois objets sont
jaunes sur fond noir uni… Ce qui, admettons-le, remet en cause les
négations de ceux qui ne veulent rien entendre dans une légende
locale des plus curieuses. On dit que le seigneur de La Chance assiégé,
et sur le point de voir son château succomber, s’enfuit par
un souterrain au fond duquel il récupère son trésor.
Selon les récits, il est question d’un jeu de quilles (qui
existe depuis des siècles) en or, ou d’une ou plusieurs boules
du même métal! La légende varie aussi sur les causes
de ce siège car on dit ce seigneur cupide, cruel, voleur, et qu’il
était assiégé pour rendre des comptes sur ses actes
de pillages. Pour d’autres, c’est au cours du combat contre
des protestants que la place fut prise d’assaut… Enfin, il
existe plusieurs versions pour la fuite du maître des lieux. Certains
le disent escorté par ses hommes se sacrifiant pour lui libérer
le chemin, d’autres expliquent qu’il perd son chemin dans
le labyrinthe souterrain de son domaine… on dit aussi qu’il
aurait rejoint le monde des ténèbres dont il était
vassal… et enfin que la galerie débouchait au fond d’un
puits d’où l’homme ne put sortir seul et trouva la
mort par épuisement.
Toujours est-il qu’une sortie de galerie se trouvait, il y a encore
une quinzaine d’années, non loin de la route D 502 et à
peu de distance du hameau de ‘Grand Pré’. L’accès
en était très difficile et écoeurant en raison du
fait que ce boyau servait depuis des années de dépôt
d’ordures et de carcasses d’animaux. Cependant, en hiver,
l’odeur (avec un masque) devenant supportable, nous avions pu explorer
cette galerie sur plus d’une centaine de mètres. Ensuite,
le manque de matériel et les risques dans ce genre d’expédition
nous avaient fait rebrousser chemin. Nous avions seulement pu remarquer
que la déclivité du sol était montante, peu humide,
et de nombreuses traces de ‘piquetages’ montraient indiscutablement
un travail de l’homme. Cependant, il peut s’agir là
d’un simple vestige minier… à moins, bien sûr,
qu’il ne s’agisse de la fameuse galerie allant sous le site
des Chances ? Pourquoi pas ?
… et des anges surveillants ?
Ce qui est le plus amusant dans cette histoire, c’est l’ancienne
pierre de margelle, d’un puits proche des ruines du château,
récupérée par un habitant du secteur (dont, sur sa
demande, nous tairons le nom). Sur ce bloc lissé se trouve un trou
sans utilité apparente et formant le creux d’une demi sphère.
Une sorte de personnage, ressemblant à s’y méprendre
à l’un de ceux du tableau de fenêtre de la maison de
Champailler, semblable à un ange (avec des ailes ébauchées)
est penché sur cette sphère en creux dans une posture de
prière. Au-dessus du creux, deux traits, renflés, verticaux,
pourraient suggérer des cierges ou… deux quilles ? Ajoutons,
en forme de conclusion toute provisoire, que cette histoire de boule d’or
n’est pas propre au passé légendaire de ce château.
On la retrouve en de nombreux endroits dans toute la France. Cependant,
nous aurions bénéfice à mieux étudier le comportement
de certains des seigneurs de La Chance pour certains aspects que nous
dirons provisoirement… symboliques. Nous allons, au long de nos
prochaines visites de cette galerie de l’oubli, voir que, par un
étrange hasard, plusieurs petits seigneurs locaux eurent tout à
coup une attention prononcée pour les décors… Angéliques.
Mais sans doute n’est-ce là qu’une mode amusante qui
ne dure jamais ? A moins, évidemment, qu’il ne s’agisse
d’une autre histoire à laquelle participèrent les
bons pères chartreux, quelques insignifiants hommes du Temple et
surtout les familles de Roussillon?
Les travaux de Vaisseau de Sable
1989
- Vaisseau de Sable avec Raymond Grau
L’association Vaisseau de Sable s’est intéressée
à de nombreux sites du Pilat et celui des Chances retint toute
son attention. Nos actions étaient faites dans la plus grande légalité.
C’est ainsi que nous demandions, à la Direction des Antiquités
Historiques, l’autorisation de travaux d’état des lieux
du site complet des Chances, le 5 décembre 1988. Une première
description sommaire du site était faite et envoyée dans
le cadre de la « Carte archéologique et inventaire des sites
archéologiques du Pilat » dressée à cette époque.
La réponse arriva du Ministère de la Culture le 6 mars 1989,
signée par monsieur J. Lasfargues. Et nous avons alors réalisé
un état des lieux architectural avec courbes de niveau et profil
en long de ce qui restait des constructions étendues sur l’emprise
du château… Y compris le puits et la très belle source,
dallée, pavée et abritée sous une superbe voûte
en appareillage local. De cette source, ne restent, d’il y a 20
ans, que de lamentables vestiges… L’homme dévastateur,
à son habitude, est passé par là pour récupérer
de belles pierres anciennes dont celle, en clé de voûte,
portant l’emblème… d’une croix sur une boule!
La science remarquable des Antiquités Historiques
Mais ce n’est
pas encore tout. La seule tour qui restait encore debout comprenait un
‘plafond’ (le terme est ici tout à fait impropre, mais
nous n’en avons pas d’autre) en demi sphère composé
de pierres assemblées sur champ, montrant une extrême ancienneté,
peut-être d’inspiration arabe selon l’expert qui nous
accompagnait. Le Ministère de la Culture choisit de ne pas nous
faire débroussailler cette tour afin de ne « pas mettre en
danger » cet édifice. Nous avons obéi, non sans objections…
toutes rejetées par ces messieurs les savants. Trois ans plus tard,
sous la pression des lierres et des arbres poussant dans et sur la voûte,
la tour entière s’est effondrée !!! Bravo messieurs
les spécialistes de la Direction des Antiquités Historiques
Rhône-Alpes, pour vos ordres éclairés !!!
Cependant, ces brefs constats réduisent à néant les
affirmations de certains ne voulant pas voir les traces du Temple ou des
chartreux dans ce secteur endormi sous les friches et l’oubli des
hommes… Tout comme personne jamais n’a cherché à
localiser l’emplacement de la chapelle de La Chance… sauf
notre association VdS. Pourtant, les dalles qui s’y trouvaient auraient
eu de quoi intriguer plus d’un chercheur en alchimie et ésotérisme.
Aussi, face à ce désintérêt chronique en ce
qui concerne ce genre de site, que tous semblent d’accord pour…
occulter, nous n’en dirons pas plus sur les découvertes faites
en superficie puisqu’elles n’offrent aucun intérêt
aux ténors, chercheurs et officiels !.. En ce qui concerne la prospection
en profondeur, elle fut seulement le résultat de l’usage
des pellicules photographiques infra - rouges.
Notre Société Périllos tente le rachat des pierres
gravées récupérées anarchiquement sur l’étendue
de ce site ainsi que les quelques objets anciens, voire antiques, retrouvés
lors des défrichages, labours et autres actions agricoles. Nous
reviendrons plus longuement sur tous les vestiges dispersés autour
des Chances, (deux mégalithes, trois tumulus, des bornes cruciformes,
ruines, tours d’observations, etc...) ainsi que sur les vieux bâtiments
des alentours dont l’histoire et le légendaire peuvent nous
donner de nombreux autres éléments utiles à reconstituer
le passé oublié de cette extraordinaire contrée.
André Douzet
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