
Dans les couloirs de la DM
Arsène
Lupin, décodé par Patrick Ferté, nous a amené sur
les sentiers Supérieurs de Rennes-le Château et Inconnues de Gaillon.
Sa Chartreuse n’est qu’un point de départ, mais non des moindres.
Elle est le couloir, l’antichambre menant vers la véritable Demeure
Mystérieuse; le Château de Gaillon révélant les aspirations
manifestes de Georges d’Amboise, de ces prédécesseurs et
successeurs au trône archiépiscopal de Rouen ayant œuvré
entre Midi et Normandie.
Les livres sont les témoins incontournables de l’histoire de l’humanité.
Nombreuses sont les bibliothèques renfermant des trésors de la
Connaissance qui ont disparu dans les flammes. Nombreux sont les ouvrages mis
à l’Index par le Vatican pour censurer la vérité.
Cependant de jours en jours, elle revient au galop.
La bibliothèque de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon, formée
sur un fond littéraire en provenance du château de Gaillon dont
nous parlerons plus loin, était d’une grande richesse. Elle a pu
survivre avec difficulté jusqu’à la Révolution grâce
à l énergie de quelques hommes. Un inventaire avait été
effectué en 1758. On pouvait y trouver parmi d'autres ouvrages, des manuscrits
de St Thomas d'Aquin provenant de la bibliothèque des rois de Naples;
2 éditions de St Thomas super primo sententiarum datant de 1484 et 1489
ainsi qu’une édition de St Thomas continuum in Mathaeum et Marcum.
D’autres manuscrits; un portant le titre Corps de droit Divin, deux éditions
imprimées à Venise de la cité de Dieu de Saint Augustin
datant de 1475 et 1478, 11 manuscrits du copiste Venceslas Crispus, chef d’œuvre
de la calligraphie, ayant appartenu au cardinal Georges d’Amboise.
Une imprimerie avait même été établie dans le monastère
pour la reproduction de ses propres livres. Des œuvres curieuses sortirent
de cet atelier. Au XVIIème on y imprimait des manuscrits de chimie et
d’alchimie ; le « Cours de Chimie, par Monsr Berlet, l'an M. IVc.
quarante-quatre »(1444). Sur le verso du feuillet de garde, on lit 'Ce
présent livre appartient à François, religieux convers
de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon...'. L’ouvrage de 142 pages
est décrit en format 164x110mm.
Les ouvrages provenant de la Chartreuse sont fort rares. Au détour des
salles des ventes, nous avons retrouvé la trace d’un de ces écrits
inestimables. Il s’agit de « L'Art de connoistre les hommes. Première
partie, où sont contenus les discours préliminaires qui servent
d'introduction à cette science», par Marin Cureau de la Chambre.
Ce volume, in-4 de 394 pages, possède une reliure en veau restaurée
portant les armes de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon sur le plat.
Le dos est fleurdelisé pastiche. La première publication de ce
format a été éditée à Paris par P. Rocolet
en 1659.
La bibliothèque de Louviers possède de nombreux volumes aux armes
de la Chartreuse. En 1882 son catalogue relevait 66 de ces manuscrits dont :
1° Cours de philosophie du père Chaher de la Compagnie de Jésus,
par René Anga, 1640, en 4 Vol, in-4.
2° Explication des cérémonies de la sainte messe selon l’usage
de révérends pères Chartreux , par Dom Jean Demas, religieux
de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon, in-4.
3° Eloges de quelques Saints, dédié à la Chartreuse
J-B Depaveau, par Perceval Guelier (Guelium), qui avait été avocat
royal dans ce même monastère, avec les images des saints en vers
latins et français in-4.
4° Le soldat chrétien ou le combat de l’homme selon la chair
et de l’homme selon l’esprit traduit du latin en vers français,
par Hugues de Loynes, religieux Chartreux profès de Gaillon, 1691, in-4.
5° L’histoire sacrée de illustres en sainteté de la
compagnie des Célestins, de l’ordre de St Benoît, traduite
de l’italien par le R.P Hyppolyte Charruau, profès et coadjuteur
de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon.
6° Faits se référant à la vénérable et
royale Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon, recueil anonyme.
Les chartreux dessinaient également de rares et curieuses cartes grand
format destinées à l’usage unique de l’ordre de St
Bruno. L’une d’elle est une carte représentant toutes les
villes d’Europe où il existait une Chartreuse. Un autre plan en
couleurs, conservé aux archives de l'Eure, représente la Chartreuse
de Gaillon dans toute son étendue jusqu’en bordure de Seine. Ce
dessin remarquable, dont nous reproduisons un extrait, est attribué au
peintre graveur Jean Lemaire, dit Lemaire Poussin. Un surnom qui lui avait été
attribué car il était le premier assistant du peintre andelysien
Nicolas Poussin. Ce plan fut probablement exécuté à l’occasion
de la pose de la dernière pierre de la Chartreuse en 1657.
Les richesses du proconsul
Georges d’Amboise
A la mort de Georges d’Amboise, la librairie du château ne comptait
que 195 volumes tant imprimés que manuscrits. La Bibliothèque
nationale possède un assez grand nombre de manuscrits provenant de la
collection formée dans le Château de Gaillon, au début du
XVIème siècle, par les soins du Cardinal d’Amboise. Mr Léopold
Delisle a raconté l’histoire de cette bibliothèque.
Dans son testament du 31 octobre 1509, Georges d’Amboise légua
ses manuscrits français à son petit-neveu qui les fit transporter
dans la demeure familiale de Chaumont-sur-Loire. Les manuscrits latins, parmi
lesquels une bible de Saint Louis d’une valeur inestimable, selon A. Deville,
revinrent à ses successeurs sur le siège archiépiscopal
Rouennais, dont Georges d’Amboise deuxième du nom, son petit neveu.
Comme l’indique l’inventaire de 1550, l’ensemble de ces manuscrits
latins paraît rester à Gaillon. Jusqu’au ministère
de Charles Ier de Bourbon-Vendôme, fondateur de la Chartreuse couronné
Roi de France (Charles X) par Ligue en 1589 pendant 3 mois, la librairie semble
avoir été totalement négligée. Charles II ne maintint
à Gaillon que peu de temps la collection constituée par Georges
d’Amboise. Il combla le vide et y redonna un lustre nouveau en faisant
travailler de nombreux calligraphes à la rédaction de nouveaux
ouvrages, valant les manuscrits de Georges d’Amboise.
Beaucoup d’entre eux portent la mention « 1593 Gaillon ».
L. Delisle constate bien la présence en 1593, au Château de Gaillon,
d’un certain nombre de ces manuscrits. Il les retrouve dans le cabinet
du roi avant la fin du règne d’Henri IV. On ignore ce qu’il
advint dans l’intervalle.
Quels étaient les motifs de ce transfert et le type de transaction qui
eut lieu ? Toutes les hypothèses étaient permises en présence
du silence des textes. Il y a là dans l’histoire d’une collection
célèbre, et à un moment particulièrement intéressant
de l’Histoire de France, une lacune de plusieurs années. Cependant
des lettres patentes du 4 février 1595 éclairent ce point de vue.
Elles révèlent incidemment les circonstances qui expliquent l’entrée
des manuscrits de Gaillon dans la bibliothèque du Roi.
Charles
Ier de Bourbon-Vendôme
Le cardinal Charles III de Bourbon ne montra aucun intérêt pour
ces manuscrits de son vivant. Après son décès en 1594 à
l’abbaye de St Germain des Prés, possession des Bourbon-Vendôme
où l’on édifia en 1646 l’église Saint-Sulpice,
Henri IV qui voulait déjà du vivant de son demi-frère faire
main basse sur le domaine Gaillonnais, disposa des biens meubles du défunt.
Il en donna un certain nombre, s’en réserva la meilleure part,
non sans les avoir au préalable fait expertiser. Les meubles trouvés
au Château de Gaillon, estimés à 15065 écus, prirent
le chemin du Louvre comme les biens meubles laissés à St Germain
des Prés. Parmi ces derniers, estimés à environ 3290 écus,
figuraient les livres du cardinal d’Amboise. Un nouveau morcellement de
sa bibliothèque intervint sans doute à ce moment, quand les 11
manuscrits de Venceslas Crispus datant de 1478 à 1493 et quelques autres
furent aliénés à la bibliothèque de la Chartreuse
de Bourbon-lèz-Gaillon.
C’est le Sieur de Langle, mentionné dans les lettres patentes,
« ayant charge des livres du cabinet du Roi » qui fut saisi du transfert
au Louvre. Le bibliothécaire les transporta « pour le service et
usage de Sa Majesté ». C’est ainsi que les débris
de la collection de Gaillon entrèrent environ six mois après la
mort de Charles III de Bourbon non pas dans la bibliothèque du Roi, alors
conservé au collège de Clermont, mais dans la collection du Louvre
à l’usage du Roi.
En s’attribuant de la sorte cette bibliothèque, Henri IV ne voulait
pas frustrer les héritiers de son demi-frère. Il contractait envers
eux une dette dont il ne pu s’acquitter avant plusieurs années,
vu l’état des finances royales.
Le 12 mars 1605, un arrêt du Conseil d’Etat abandonna aux créanciers
de la succession une somme de 55059 livres 18 sols et 6 deniers. C’était
l’intégralité du prix des meubles et livres transportés
au Louvre. Le seul qui semblait lésé dans l’affaire pouvait
être l’archevêché de Rouen.
Les bijoux de l’impératrice
Le rédacteur du « cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque
Impériale » souligne que le fond principal de cette collection
se composait de volumes provenant de la bibliothèque de Frédéric
III, roi de Naples. Ses ouvrages, restes d’une des plus riches bibliothèques
du XVème formées sous les bons hospices des rois aragonais dont
Alphonse le Magnanime, furent rachetés par G. d’Amboise vers 1501.
Dès son arrivée au château de Gaillon le Cardinal G. d’Amboise
fit venir 12 écrivains et copistes; Pierre Delapoterne, Pierre Giraud,
Jehan Hunin, Jehan Langlois Anglici, Guillaume et Michel Leroux, Pierre Permetot,
Breton Raulet, Nicolle, Nicolay, Leboucher et Boyvin. 6 enlumineurs eurent la
charge des ouvrages; Robert Boyvin, Etienne Dumonstier, Nicolas Hiesse, Jehan
Pichore, Jehan Serpin, et Denis. 4 relieurs, Hector Dauberville, Guillaume Gallet,
Guillaume Ledelyé et Denis, parachevaient le travail. Tous s’attelèrent
à la constitution de la bibliothèque qui devait susciter plus
tard tant de convoitise.
Ces ouvrages que l’on n’a pas lu pincent la curiosité. Parmi
les 138 manuscrits dignes d’intérêt nous avons relevé
ces quelques titres :
extrait-guerres juives-flavius joseph-biblio mazarine
Les Antiquités Juives - Flavius Josèphe.
Les guerres Juives - Flavius Josèphe.
Le grand livre de Valère.
Les oraisons de Cicéron.
Epîtres de St Jherome.
De constitutionibus.
De civitae dei (la cité de Dieu) - St Augustin.
Epîtres de St Pol.
Les triomphes de Rome.
Epîtres de Sénèque.
Albertus Cattaneus.
Méditations de St Bonaventure.
Les miracles de Notre-Dame.
Oraison de la réduction de Milan.
Ecce scribi vobis...
Compendiosus sermo de indulgentia pleneria.
Sans titre, « Oraison des Florentins ».
De Laudibus truim virorum.
Sans Titre, "Institutam ratificationis".
La Bible en 2 volumes.
Sans titre, "Incipit sermo Heronymi presbiteri ad Paulum".
De bello Macedonico (Les guerres Macedoniennes), 2 T.
De bello punico (les guerres puniques) - Titus Livius.
Ad urbe condita - Titus Livius.
De bello Gallico (la guerre de Gaules) - Cayus Julius Cesar.
De situ orbi (la situation du Monde) - Strabon.
La Mer des histoires.

dessin 1657 chartreuse lemaire
Plus étonnant sont les 300 autres ouvrages inventoriés par L.
Delisle. A. Deville n’a pas cru bon de les mentionner. Parmi ceux-ci :
Traité d’Aristote sur les météores.
La légende dorée de Jacques de Voragine.
Commentaire sur le traité du ciel et du Monde.
Traité de dialectique.
Histoire naturelle de Pline.
Divers traités de médecine.
Traités médicaux de Jean, fils de Sérapion.
Commentaire de Syllanus de Nigris sur Almanzor.
Glossaire médical de Simon de Gênes.
Traités médicaux de Nicolas de Florence.
Chirurgie de maître Pierre de Largilata.
Traité d’Alchimie.
Tables astronomiques de Jean Blanchin.
Traités d’astronomie et d’astrologie.
Les métamorphoses d’Ovide.
Etymologies d’Isidore.
Le Pentateuque.
Secret des secrets d’Artistote.
La fleur des histoires - Montrelets.
Le Décaméron - Bocasse.

1780 chartreuse apres incendie
La dilapidation du cabinet de lecture Gaillonnais était consommée
à l’arrivée de François de Joyeuse en 1604. Il se
chargea lui-même de recomposer la splendeur des rayonnages. La dispersion
ou destruction de cette librairie lui donna l’occasion d’être
le premier à faire imprimer ses documents à Gaillon et de restaurer
la bibliothèque. En 1607, Martin Vérac fut assigné à
la charge d’imprimeur du Cardinal de Joyeuse. Des presses gaillonnaises
sortirent, aux armes des De Joyeuse, «Instruction de Msg l’illustrissime
et révérendissime Cardinale de Joyeuse archevêque de Rouen,
servant aux archidiacres et visiteurs des l’Eglises de son diocèse
» et d’autres pièces du même style.
Msg Harlay de Chanvallon ajusta cette bibliothèque comptabilisant prés
de 13000 volumes imprimés pour la plupart à Gaillon entre 1630
et 1645. Il fit don de cette bibliothèque au chapitre de Rouen, estimée
à 40000 livres tournois. Cet érudit, passionné des sciences
et des lettres, s'efforça d'attirer à Gaillon beaucoup de savants
en leur ouvrant les portes de l'académie Saint Paul, installé
au château, et en prenant une part active à leurs travaux. Tracassé
par le Parlement et entraîné par l'amour des lettres et la passion
de la controverse, il se décida d'installer une imprimerie assez particulière
au château, dont il donna la direction à Henri Estienne IIIème
du nom. Cette imprimerie fonctionna assez longtemps et nous lui devons quelques
pièces curieuses. La plus ancienne date de 1639. Il fit aussi éditer
une collection de chroniques qui reçut de lui le titre de Mercure de
Gaillon.
La révolution de 1789 fut néfaste à au monastère
de la Chartreuse et au château. Un inventaire fut réalisé
en le 27 février 1790. Dans les articles 39 et 91 de cet inventaire il
est fait mention des 6345 ouvrages que contenait la bibliothèque des
religieux de Gaillon : 1638 volumes in-folio, 1045 volumes in-quarto, 2637 in-douze
et 1025 volumes in-seize. Cette librairie qui aurait dû être versée
à la ville de Louviers fut disséminée. Quelques livres
de Georges d’Amboise furent déposés à la bibliothèque
nationale, d’autres à la bibliothèque Mazarine.
Thierry Garnier
Extrait de « Mémoires des deux cités »
Vol.1 (Janvier 2005)
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