
Catharisme
Quatrième partie : Le Catharisme au XXe siècle
Déodat
Roché
A l’aube du XXIe siècle, le Catharisme existe-t-il
encore ?
« Oui ! » disent quelques ‘illuminés’ qui
s’abstiennent de toute nourriture animale et qui ne boivent jamais
de vin. Ils affirment être Cathares bien qu’ignorants de la
doctrine des Bonshommes et… en prétendue toute modestie,
se proclament même ‘Parfaits’ ! On croit rêver
!
Le Catharisme est un fait social et philosophique propre au monde médiéval.
La chute de Montségur en 1244 marque la fin de l’Église
organisée et, actuellement, on peut affirmer qu’il n’existe
ni chapelle ni secte cathare.
Mais le souvenir des ‘bons chrétiens’ reste vivace
en Languedoc. En 1872, Napoléon Peyrat, pasteur d’origine
ariégeoise, écrit une histoire des Albigeois. Il fait ainsi
connaître Montségur et la dramatique destinée de ses
défenseurs. L’ouvrage, écrit avec passion, eut grand
retentissement parmi les pays d’Oc mais le grand public n’a
pas été atteint. Un peu plus tard, Maurice Magre se penche
à son tour sur l’épopée méridionale
; ‘le Sang de Toulouse’, ‘le trésor des Albigeois’
réveillent l’intérêt à l’égard
de ceux qui furent victimes du fanatisme et de l’intolérance.
Et, dès lors, naît le mouvement de ceux qui, en Languedoc
ou ailleurs, se penchent sur l’histoire médiévale,
recherchent les origines du Catharisme et tentent, malgré tous
les travestissements et les contre vérités des détracteurs,
de pénétrer, de comprendre l’enseignement de la doctrine.
‘Ceux’ de ce mouvement se refusent à recréer
une Église cathare mais, pour mieux saisir la vérité
de ce courant de pensée, organisent des groupes de recherches.
La plus ancienne de ces sociétés fut la ‘Société
du Souvenir et des Etudes Cathares’, créée par un
magistrat philosophe : Déodat Roché.
Né le 3 décembre 1877 à Arques, petit village de
l’Aude, fils du notaire de cette bourgade, Déodat Roché
mène pendant ses premières années l’existence
libre d’un enfant de la campagne. Ceux qui l’ont connu dans
son enfance le dépeignent comme un être à l’intelligence
très vive, mais si coléreux que de méchantes langues
prétendent encore qu’on devait attacher le garçonnet
à un arbre pour le punir de quelque violente révolte. Que
d’efforts durent être consentis pour atteindre le calme et
la parfaite maîtrise de soi de l’adulte que nous connaissions
!
Les parents de D. Roché appartiennent à de très anciennes
familles du village, puisqu’on retrouve jusqu’au XIIe siècle
les traces familiales de sa mère, femme timide et modeste mais
d’une extraordinaire dignité et d’une grande noblesse.
Son père appartenait également à une très
vieille famille du pays, laquelle compte un certain nombre de médecins
et de notaires. Lorsqu’on sait que dans les familles cathares la
tradition voulait que le fils aîné soit tisserand, le second
médecin et le troisième notaire, on peut supposer que le
notaire d’Arques ait eu des ascendants cathares.
Quoi qu’il en soit, le père de D. Roché – qui
ne fit jamais fortune – était plus préoccupé
par l’histoire des religions que par la possession de biens matériels.
Spiritualiste, il s’intéresse aux divers courants religieux
et se préoccupe de problèmes sociaux. Libéré
des croyances catholiques, il renonce à la prêtrise qu’il
envisage pendant un moment, puis s’impose comme modèle de
dévouement pour ses concitoyens qui le vénèrent,
alors, en raison de sa très grande bonté.
Déodat Roché fréquente l’école du village
puis, sous la direction de son père, il entreprend pendant deux
ans des études secondaires. Il apprend alors, de bonne heure, l’inanité
des récompenses enfantines comme celle des gloires humaines, le
dévouement à l’égard des autres, la logique
de l’existence de l’Etre dominant le temps et l’espace,
sous la direction de celui qui est son confident, son ami, son maître.
Puis l’adolescent quitte le village pour le lycée de Carcassonne
où il s’adapte difficilement à la discipline quasi
militaire des établissements scolaires de cette époque.
Il termine à l’Université de Toulouse de brillantes
études couronnées par une double licence de droit et de
philosophie. D. Roché entre dans la magistrature où il fait
carrière successivement à Limoux et Carcassonne, puis, comme
président de tribunal, à Castelnaudary et à Béziers
jusqu’en 1943 où il fut mis à la retraite d’office
par le gouvernement de Vichy sous l’intolérant et cocasse
prétexte : «s’occupe d’histoire des religions
et de spiritisme».
A cet instant, il se retire à Arques et, disposant alors du temps
qui lui manque dans sa vie professionnelle, il réalise son œuvre
concernant le Catharisme, en se livrant à un travail considérable
de recherches loyales et minutieuses.
Sous
l’influence de son père, Déodat Roché se penche
sur les religions, sur les mystères de l’Egypte, de la Perse
et sur le culte de Mithra. La lecture des Oeuvres de Fabre d’Olivet,
d’Éliphas Lévi, puis de l’ouvrage ‘les
grands initiés’ de Schuré ont enrichi ses connaissances.
L’étude des écrits d’Allan Kardec puis de Léon
Denis l’amène à la conception des vies successives.
Plus tard, il écrit son ouvrage ‘Survivance et immortalité
de l’âme’. Très tôt, il entreprend un long
chemin initiatique de libre penseur chrétien. Successivement, il
adhère au groupe d’Etudes Esotériques de Paris (dont
le directeur était alors Sédir), puis à l’Ordre
martiniste où il trouve la voie manichéenne à travers
l’œuvre de Louis-Claude de Saint-Martin. Membre du Grand Orient
de France, il préside pendant plusieurs années l’atelier
de cette obédience à Carcassonne.
Parallèlement, D. Roché essaie de trouver dans la méditation
de l’Imitation de Jésus-Christ la source de la charité
et de l’amour.
Dès 1897, il découvre le passage à Arques des Croisés
de Simon de Montfort et l’histoire locale l’amène à
l’étude de l’œuvre des gnostiques, de Valentin
en particulier, étude qu’il intensifie progressivement au
cours de ses vacances professionnelles puis tout au long des années
1943 à 1978. Les découvertes des manuscrits de la Mer Morte
lui permettent d’approfondir sa connaissance du manichéisme
et, aux derniers jours de sa vie, il étudie encore aussi la pensée
d’Origène.
En 1899, il crée un journal à l’existence éphémère
: ‘Le Réveil des Albigeois’ qui marque la re-floraison
du laurier prédit par la légende.
En 1922, il rencontre enfin, à Dornach en Suisse, le créateur
de l’anthroposophie, Rudolph Steiner, dans l’enseignement
duquel il croit reconnaître les impulsions du manichéisme.
L’activité intellectuelle de D. Roché se complète
par une activité politique : maire d’Arques, il administre
avec une justice appréciée de tous, pendant de longues années,
cette petite commune des Corbières avec un tel souci du bien général
qu’il réalise cette exceptionnelle performance de réunir
sous son nom, à chaque consultation électorale, la totalité
des votes.
Conseiller d’arrondissement, puis conseiller général
en 1945, il défend à l’assemblée départementale
les intérêts économiques des Hautes Corbières
avec tant d’efficacité qu’il remporte l’admiration
et l’estime de tous, même de ceux qui n’ont point les
mêmes opinions politiques que lui. Cependant, il considère
que sa tâche essentielle — sa Mission — est de faire
connaître le vrai visage du Catharisme, résurgence du manichéisme.
Dès 1929, il écrit une partie des dialogues qui constituent
l’ouvrage ‘L’Église romaine et les Cathares albigeois’.
Soucieux de vérité, conscient de l’importance du Catharisme
dans l’évolution de la pensée humaine, il essaie de
dévoiler aux yeux de ses contemporains les germes d’avenir
que contient la pensée cathare et de débarrasser celle-ci
de toutes les contre vérités que le fanatisme suscite contre
elle.
Tolérant, respectueux de toutes les opinions, révolté
par le mensonge et la calomnie, grâce au long chemin initiatique
qui est le sien, il est le premier et presque le seul à voir chez
les Cathares un maillon de la longue chaîne des initiés allant
des mystères de l’Antiquité lointaine à nos
sociétés initiatiques modernes.
De
1948 à 1950, il consacre son temps, et une grande partie de ses
ressources, à la rédaction et à la diffusion des
‘Cahiers d’études cathares’, modeste revue à
l’origine faisant connaître ses recherches et ses travaux
à de tous premiers lecteurs dont le nombre grandit très
rapidement.
Très vite, viennent vers Déodat Roché et sa revue
tous ceux que le Catharisme intéresse ou intrigue. René
Nelli (dont le nom s’inscrit au sommaire de divers numéros
de la revue), Fernand Niel, Nita de Pierrefeu, Simone Hannedouche et,
un peu plus tard, Jean Duvernoy et Michel Roquebert, Marcel Dando d’Angleterre,
le docteur Sandkiihler d’Allemagne, Paul Ladame de Suisse et bien
d’autres encore collaborent à l’enrichissement des
‘Cahiers d’études cathares’ devenus revue internationale.
Rudolph Steiner
En 1950, devant l’intérêt grandissant manifesté
à son œuvre, Déodat Roché organise avec quelques
amis, un jour d’avril à Montségur, la ‘Société
du Souvenir et des Etudes Cathares’ qui, durant près de 30
ans, regroupera obstinément savants, historiens, philosophes représentants
du groupe zoroastrien (avec Paul Jouveau du Breuil), gnostiques, enseignants
des divers degrés, étudiants, lecteurs de tous les milieux
sociaux désireux de mieux connaître le Catharisme.
Des congrès annuels au grand rayonnement se succèdent à
Ussat, Lavelanet, à Cordes et à Castres, à Béziers,
à Narbonne, à Carcassonne, et Henri Corbin en particulier
vint assister à l’un d’eux alors qu’il était
directeur d’Iranologie à l’Institut franco-iranien
de Téhéran.
En outre, Déodat Roché présente de multiples conférences
à Paris, en Belgique, en Suisse et fréquemment à
Toulouse à ‘l’Institut d’études cathares’
– créé par Charles Delpoux, soucieux d’organiser
cycles de conférences, excursions et voyages en terre languedocienne
pour faire mieux connaître le Catharisme – tandis qu’Antonin
Gadal, modeste instituteur ariégeois, poursuit la fouille méthodique
des grottes qui furent le dernier refuge.
Les Cathares en Corse
En 1244, après
la chute de Montségur marquant le crépuscule de l’Eglise
cathare organisée, le Catharisme survit péniblement en quelques
lieux secrets. Les victimes du fanatisme furent contraintes à la
fuite et à une vie misérable. Réfugiés dans
les grottes ariégeoises d’abord, certains Cathares cherchèrent
asile en Andorre, en Catalogne, en Aragon. D’autres, au prix de
quelques difficultés, traversèrent la mer et vinrent s’établir
en Sardaigne et en Corse.
Au XIVe siècle, une étrange rumeur circule. Une hérésie,
qui ne peut être aux yeux des contemporains que démoniaque,
se propage sur l’île. Le pape, alerté, excommunie les
habitants du village de Corbini, les déclare hérétiques,
envoie contre eux une expédition punitive composée de quelques
soldats venus du continent et de Corses pris de haine pour les malheureux
réfugiés.
Ceux-ci sont connus sous le nom de Giovanali. Sont-ils adeptes de la doctrine
de Giovani de Lugio, Cathare du XIe siècle ? Leurs détracteurs
estiment que ces sectateurs refusent le baptême de l’eau,
le mariage, vivant en communauté en soutenant la thèse d’un
double principe dans la création. Il nous est permis de considérer
ces humains comme étant des Cathares exilés.
D’abord réfugiés en Sicile, puis établis dans
la Pouille où l’évêque albigeois de Toulouse,
Vivian, vit avec quelques enfants au château de Bastide Lombard
jusqu’à ce que la papauté les chasse de leur retraite,
les Giovanali vont successivement en Lombardie, dans les vallées
du Piémont où ils rejoignent les Cathares de Dolcino Dolci
et de Novarre et finalement finissent par retrouver les Français
venus à travers les Alpes.
La secte retrouve un moment force et vigueur dans la baronnie de Valsera
où les Comtes de Blandrata sont depuis longtemps les ennemis de
Rome. Mais à leur tour, ceux-ci sont chassés de leur domaine
en 1305 et avec eux leurs protégés qui cherchent alors asile
pour un temps dans un pays riche en forêts de chênes, à
Corbini.
Corbini détruite de fond en comble, les perpétuels traqués
se réfugient en Alesani en pleine Castagniccia où ils trouvent
nourriture et paix dans une région où n’existent ni
le servage, ni le vasselage, où aux tyrans seigneuriaux s’oppose
une vie sociale plus libre et où la réhabilitation de l’individu
est réalité.
Accusés d’avoir martyrisé et mis à mort le
frère Vitano de Bonicardo, béatifié par Rome, les
Giovanali subissent une nouvelle persécution et sont traqués
comme des bêtes fauves. Le pape Grégoire XI décide
un jour d’en finir et le massacre commence. En 1930, une bataille
farouche s’engage où périssent hommes, femmes, enfants,
vieillards, tous tués impitoyablement ; les rares rescapés
sont assassinés par les Corses eux-mêmes à qui il
est permis de tuer… Ce massacre restera dans le souvenir des autochtones
sous la forme de cette locution populaire : « Ils ont été
traités comme des giovanali ».
En 1937, le pape Grégoire XI demande au chef des Franciscains la
désignation d’un membre de son Ordre pour remplir les fonctions
d’inquisiteur en Corse et en Sardaigne. En 1395, le pape Boniface
IX nomme à cette charge l’évêque de Gravina,
François Bonacorsi.
Les Giovanali, comme les Cathares, balayés par la fureur et l’intolérance
de l’église romaine, ont disparu ; leur souvenir perdure
encore cependant, et des recherches ont été entreprises
au milieu du XIXe siècle par un érudit local, Alexandre
Grassi de Cervonie, qui croit avoir retrouvé dans la tribu des
Cucchi les descendants des Giovanali ; ces derniers, victimes au XIVe
siècle de l’intolérance et de la cruauté fanatique,
contre laquelle luttèrent vaillamment les disciples de Paolo et
de Avrigo voulant plus de libertés dans la vie sociale de la Cité,
et qui souhaitaient y faire régner Justice et Vérité.
Un Tsar cathare ?
Mont-Aimé
Aux environs de l’an mille, un nommé Léotard, habitant
Vertus en Champagne, vient perturber le climat social et religieux dans
sa région. Il incite à ne pas payer la dîme et propage
des idées manichéennes en contestant l’autorité
de l’Église.
Il perd la vie au fond d’un puits qui dès lors s’appelle
Puits de l’Enfer.
Si les seigneurs rétablissent rapidement l’obligation de
payer la dîme, l’Église doit faire face à un
manichéisme grandissant. En 1239, un tribunal ecclésiastique
vient siéger au Mont-Aimé, non loin de Vertus. Le 13 mai
de la même année, 700.000 personnes, chiffre considérable
pour l’époque, viennent assister au martyre de 183 ‘hérétiques’,
brûlés vifs sur le lieu même de leur jugement. Ainsi,
5 ans avant Montségur, un holocauste a lieu, pourtant avec moins
de retentissement que d’autres, jusqu’à nos jours.
Près de six siècles après ce drame épouvantable,
en 1815, le Tsar Alexandre 1er organise un défilé de ses
troupes, soit 350 000 hommes et 85 000 chevaux, devant le Mont-Aimé.
Il entend montrer sa force aux coalisés vainqueurs de Napoléon
1er. Si cela est certain, le choix de cet endroit n’en demeure pas
moins curieux pour ne pas dire mystérieux.
Une explication paraît plausible : on sait le mysticisme exacerbé
du Tsar de toutes les Russies. Les circonstances de sa mort demeurent
obscures et entourées de mystère.
Lors du défilé devant son catafalque, un voile noir dissimulait
ses traits. Son cercueil fut fermé pour le voyage et lorsque, à
quelques temps de là, il fut ouvert, on le trouva vide !...
Etrangement, on raconte qu’après sa mort, des moujiks le
reconnurent sous les vêtements d’un moine ou d’un staretz.
Ces ‘hasards’ seraient-ils fondés sur un fait tangible
mais des plus insolites. En effet, qui ignore encore le rôle de
ces personnages curieux assimilés aux chamans sibériens…
aux pouvoirs étranges, capables de comas provoqués et de
‘résurrection’, pour qui la lumière est une
des forces essentielles.
Le Tsar Alexandre 1er se prenait pour l’ange blanc, l’ange
de lumière face à l’ange noir des ténèbres,
Napoléon 1er.
Les Cathares, aux origines bogomiles, c’est-à-dire bulgares,
sont issus d’un monde slave et chrétien orthodoxe…
tout comme le Tsar. Ce ne sont pas les Églises orthodoxes qui manquent
avec leurs particularismes et leur indépendance vis-à-vis
de Rome. Alexandre 1er eut-il un enseignement manichéen orthodoxe
ou orthodoxe et manichéen ? Son insistance à faire défiler
ses troupes, devant ce qu’il a pu considérer comme un autel
propitiatoire, est-il un témoignage de l’enseignement reçu
et d’une appartenance à un rite attaché à des
convictions cathares ? Il est permis de se poser la question.
Sans oublier que son éloignement de sa femme, sa tenue qui ressemblait
à celle d’un moine habillé de noir, sa pauvreté
volontaire, sa préoccupation des pauvres et de la justice sociale
ayant toujours été les siennes, tout serait conforme à
l’attitude des Bonshommes !
‘Don Quichotte’ de Cervantes
Des œuvres
littéraires de haute valeur vont perpétuer, au-delà
des contes, les conceptions des ‘Bonshommes’.
La lecture de la biographie de Michel de Saavedra, plus connu sous le
nom de Cervantes, nous apprend l’acharnement de l’Église,
à travers la personnalité de l’inquisiteur d’Alger,
Blanco de Paz, à poursuivre l’auteur de Don Quichotte qui,
sa vie durant, eut maille à partir avec les autorités ecclésiastiques
et judiciaires de son pays.
Le prologue des ‘Nouvelles Exemplaires’, autre œuvre
de Cervantes, signale que cet ouvrage «renferme quelque mystère».
N’en est-il pas ainsi pour le chevalier à la triste mine
?
Lorsque le gentilhomme de la Mancha, développant en lui les vertus
chevaleresques en quarante ans de solitude et de vie ascétique,
part à la recherche d’aventures pour «assister les
faibles et les abandonnés», il tourne le dos à la
vie matérielle que Sancho, l’écuyer dévoué,
homme ignorant et rustre, doit assurer.
Alors que l’Église romaine, par la violence inquisitoriale,
impose encore ses dogmes en Espagne, Don Quichotte affirme pour chacun
le droit à la liberté ; lui-même choisit librement
sa voie et sa destinée. Il n’admet pas que le roi emploie
la force pour contraindre quelqu’un. Lorsqu’il voit venir
vers lui «la chaîne des forçats que l’on mène
aux galères», parce qu’il a pour mission d’empêcher
les violences, il s’interpose pour que les condamnés soient
libérés. Il déclare en effet trouver «que c’est
une chose bien dure de rendre esclaves des gens que la Nature et Dieu
ont créés libres». Le héros se refuse, comme
le faisaient les Cathares, à juger les délinquants «car
il y a un Dieu au ciel qui n’oublie pas de punir les méchants
et de récompenser les bons… il ne convient pas que des hommes
d’honneur soient les bourreaux d’autres hommes». Et
c’est pourquoi, ‘le chevalier d’Artus’ délivre
le jeune pâtre attaché par son maître à un arbre…
et prend la défense de la belle Marcelle «née libre
et qui, pour vivre en liberté, a choisi la solitude des champs»
contre l’irritation des bergers amis de Chrysostome.
L’influence cathare se révèle d’une autre façon
dans Don Quichotte. Le chevalier à la triste mine a choisi sa dame,
Dulcinée de Toboso, «cette fille de paysan qui vaut autant
que la plus grande princesse de la terre» et dont «la beauté
est surhumaine». Il n’a jamais vu la jeune fille avec ses
yeux de chair. «Je la vois en esprit», dit-il à la
duchesse lorsque celle-ci lui fait remarquer que «Dulcinée
n’est pas un être réel, mais un être de fantaisie»
et il précise: «Dieu sait s’il y a une Dulcinée
au monde ou non car ce ne sont point des choses dont on doive faire la
vérification jusqu’au bout.» Et un peu plus tard, il
affirme : «Dulcinée est la vérité».
Comme les troubadours, il prétend être au nombre des chastes
amoureux platoniques : il s’est voué à la dame. Il
ne l’apercevra qu’un fugitif instant dans la grotte initiatique
de Montésimo où il fait vœu «de parcourir jusqu’à
ce qu’il soit désenchanté les sept parties du monde»,
c’est-à-dire les sept sphères planétaires cosmiques.
Par l’école de la chevalerie arthurienne, Don Quichotte essaie
d’atteindre la dame qu’il ne voit que dans son sommeil, en
réalité dans un état de conscience supérieure.
Dulcinée, pour le héros espagnol, est ce qu’est Béatrice
pour Dante, ou Laure pour Pétrarque ; elle est la Sagesse Sophia,
la Dame de Lumière des Cathares.
Vaincu par le bras d’un étranger, ramené par l’étudiant
Carasco (symbole de la science matérialiste) vers sa terre natale,
Don Quichotte «vainqueur de lui-même», ce «qui
est la plus grande victoire que l’on puisse souhaiter», mourra
désespéré de n’avoir point désenchanté
Dulcinée que Sancho le rationaliste, «fort pacifique et ennemi
du tapage et des horions», ne recherchera jamais.
Probablement par prudence, Cervantes, conscient de la force inquisitoriale,
a fait de son héros un fou sous les traits duquel se cache un initié.
A travers l’œuvre, bien des détails rappellent les conceptions
cathares sur la justice, la connaissance, la quête de la Vérité
et de l’Esprit.
Otto Rahn
La légende d’Hercule
se situe dans les Pyrénées pour Antonin Gradal et, plus
particulièrement, sur ces sites cathares dont la relation est pour
lui évidente avec les vieux cultes solaires et les déesses
antiques... Les XIIe et XIIIe siècles sont très loin, et
le souvenir du Catharisme, au XXe siècle, s’apprête
à vivre un bien étrange avatar.
Otto Rahn, un jeune allemand, tombe sous le charme de Montségur
qu’il identifie au Montsalvage d’Eschenbach... En 1933, il
publie ‘la Croisade contre le Graal’. Selon lui, les Cathares
furent les derniers détenteurs du graal ; leur disparition brutale
entraîne immédiatement la destruction du précieux
vase. Son ouvrage se divise en quatre parties. La première, ‘Parzival’,
est une peinture animée de la société locale, des
troubadours et du Catharisme, avec parfois, il faut le reconnaître,
des idées intéressantes et des éléments curieux
sur les familles de Bélisen et ‘Belissena’.
Dans le second chapitre, ‘le Graal’, l’auteur développe
les relations entre les légendes hindoues, grecques, perses et
le néomanichéisme. Puis s’interpénètrent
l’épopée des argonautes et la ‘Queste du Graal’
contée dans Parcival de Wolfram Eschenbach. Ainsi, au fil du texte,
le graal devient l’axe ésotérique d’une religion
de tolérance et d’oecuménisme. Au travers des sites
souterrains de l’Ariège et leur description, il nous ramène
aux pratiques cathares et à leur morale.
Les deux dernières parties de l’ouvrage, ‘La Croisade’
et ‘L’apothéose du Graal’, sont des descriptions
teintées fortement de l’idée de l’auteur, de
l’expédition militaire du nord contre le sud. L’ensemble
de l’oeuvre est parsemé de détails auxquels nous ne
pouvons plus avoir accès, documents disparus ou erronés,
sites où l’on ne sait plus discerner le vrai du faux, personnages
décédés ou disparus... Il termine sur la fusion intéressante
de la légende du graal avec celle du prêtre Johannes : «Esclarmonde,
la gardienne du graal se serait envolée sous la forme d’une
colombe, vers les montagnes d’Asie, donc vers la patrie du graal
et du roi pontife Johannes...».
L’attention passionnée pour les traditions nordiques d’Otto
Rahn retient toute l’attention des Nazis. Il accepte leurs propositions
et écrit en 1936 son deuxième ouvrage : ‘La cour de
Lucifer’. Il semble à cette époque avoir une certaine
notoriété et une influence dans certains milieux hitlériens.
La controverse sur son deuxième ouvrage résulte plus du
domaine du racisme, de l’antisémitisme, de la politique des
maîtres du nazisme en place que du Catharisme pur... Encore qu’il
soit possible que la publication ait fait l’objet de quelques falsifications,
car il n’avait même pas signé le bon à tirer...
Son comportement dès ces instants laisse supposer qu’il comprit,
trop tard, ce que ses commanditaires attendaient de lui et aussi que sa
recherche ne lui avait jamais apporté la paix qu’il recherchait...
Sa mort semble dater de 1937 et être l’objet d’hypothèses
très ambiguës. Fut-il ‘supprimé’, s’est-il
donné la mort par ‘Endura’... ? Il lègue en
tout cas des ouvertures de recherches sur la tradition cathare. Pour certains,
cela devait aboutir à une maîtrise des esprits et des corps
par la possession du Graal et de ses pouvoirs. La fin du IIIe Reich montre
que cette maîtrise ne s’est pas opérée.
« En lointain Pays, inaccessible à vos pas,
Est un castel, appelé Montsalvatge. » Richard Wagner
Lucienne Julien et André Douzet
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