Catharisme
Quatrième partie : Le Catharisme au XXe siècle

 


Déodat Roché

A l’aube du XXIe siècle, le Catharisme existe-t-il encore ?
« Oui ! » disent quelques ‘illuminés’ qui s’abstiennent de toute nourriture animale et qui ne boivent jamais de vin. Ils affirment être Cathares bien qu’ignorants de la doctrine des Bonshommes et… en prétendue toute modestie, se proclament même ‘Parfaits’ ! On croit rêver !
Le Catharisme est un fait social et philosophique propre au monde médiéval. La chute de Montségur en 1244 marque la fin de l’Église organisée et, actuellement, on peut affirmer qu’il n’existe ni chapelle ni secte cathare.
Mais le souvenir des ‘bons chrétiens’ reste vivace en Languedoc. En 1872, Napoléon Peyrat, pasteur d’origine ariégeoise, écrit une histoire des Albigeois. Il fait ainsi connaître Montségur et la dramatique destinée de ses défenseurs. L’ouvrage, écrit avec passion, eut grand retentissement parmi les pays d’Oc mais le grand public n’a pas été atteint. Un peu plus tard, Maurice Magre se penche à son tour sur l’épopée méridionale ; ‘le Sang de Toulouse’, ‘le trésor des Albigeois’ réveillent l’intérêt à l’égard de ceux qui furent victimes du fanatisme et de l’intolérance.
Et, dès lors, naît le mouvement de ceux qui, en Languedoc ou ailleurs, se penchent sur l’histoire médiévale, recherchent les origines du Catharisme et tentent, malgré tous les travestissements et les contre vérités des détracteurs, de pénétrer, de comprendre l’enseignement de la doctrine.
‘Ceux’ de ce mouvement se refusent à recréer une Église cathare mais, pour mieux saisir la vérité de ce courant de pensée, organisent des groupes de recherches. La plus ancienne de ces sociétés fut la ‘Société du Souvenir et des Etudes Cathares’, créée par un magistrat philosophe : Déodat Roché.
Né le 3 décembre 1877 à Arques, petit village de l’Aude, fils du notaire de cette bourgade, Déodat Roché mène pendant ses premières années l’existence libre d’un enfant de la campagne. Ceux qui l’ont connu dans son enfance le dépeignent comme un être à l’intelligence très vive, mais si coléreux que de méchantes langues prétendent encore qu’on devait attacher le garçonnet à un arbre pour le punir de quelque violente révolte. Que d’efforts durent être consentis pour atteindre le calme et la parfaite maîtrise de soi de l’adulte que nous connaissions !
Les parents de D. Roché appartiennent à de très anciennes familles du village, puisqu’on retrouve jusqu’au XIIe siècle les traces familiales de sa mère, femme timide et modeste mais d’une extraordinaire dignité et d’une grande noblesse. Son père appartenait également à une très vieille famille du pays, laquelle compte un certain nombre de médecins et de notaires. Lorsqu’on sait que dans les familles cathares la tradition voulait que le fils aîné soit tisserand, le second médecin et le troisième notaire, on peut supposer que le notaire d’Arques ait eu des ascendants cathares.
Quoi qu’il en soit, le père de D. Roché – qui ne fit jamais fortune – était plus préoccupé par l’histoire des religions que par la possession de biens matériels. Spiritualiste, il s’intéresse aux divers courants religieux et se préoccupe de problèmes sociaux. Libéré des croyances catholiques, il renonce à la prêtrise qu’il envisage pendant un moment, puis s’impose comme modèle de dévouement pour ses concitoyens qui le vénèrent, alors, en raison de sa très grande bonté.

Déodat Roché fréquente l’école du village puis, sous la direction de son père, il entreprend pendant deux ans des études secondaires. Il apprend alors, de bonne heure, l’inanité des récompenses enfantines comme celle des gloires humaines, le dévouement à l’égard des autres, la logique de l’existence de l’Etre dominant le temps et l’espace, sous la direction de celui qui est son confident, son ami, son maître.
Puis l’adolescent quitte le village pour le lycée de Carcassonne où il s’adapte difficilement à la discipline quasi militaire des établissements scolaires de cette époque. Il termine à l’Université de Toulouse de brillantes études couronnées par une double licence de droit et de philosophie. D. Roché entre dans la magistrature où il fait carrière successivement à Limoux et Carcassonne, puis, comme président de tribunal, à Castelnaudary et à Béziers jusqu’en 1943 où il fut mis à la retraite d’office par le gouvernement de Vichy sous l’intolérant et cocasse prétexte : «s’occupe d’histoire des religions et de spiritisme».
A cet instant, il se retire à Arques et, disposant alors du temps qui lui manque dans sa vie professionnelle, il réalise son œuvre concernant le Catharisme, en se livrant à un travail considérable de recherches loyales et minutieuses.

Sous l’influence de son père, Déodat Roché se penche sur les religions, sur les mystères de l’Egypte, de la Perse et sur le culte de Mithra. La lecture des Oeuvres de Fabre d’Olivet, d’Éliphas Lévi, puis de l’ouvrage ‘les grands initiés’ de Schuré ont enrichi ses connaissances. L’étude des écrits d’Allan Kardec puis de Léon Denis l’amène à la conception des vies successives. Plus tard, il écrit son ouvrage ‘Survivance et immortalité de l’âme’. Très tôt, il entreprend un long chemin initiatique de libre penseur chrétien. Successivement, il adhère au groupe d’Etudes Esotériques de Paris (dont le directeur était alors Sédir), puis à l’Ordre martiniste où il trouve la voie manichéenne à travers l’œuvre de Louis-Claude de Saint-Martin. Membre du Grand Orient de France, il préside pendant plusieurs années l’atelier de cette obédience à Carcassonne.
Parallèlement, D. Roché essaie de trouver dans la méditation de l’Imitation de Jésus-Christ la source de la charité et de l’amour.
Dès 1897, il découvre le passage à Arques des Croisés de Simon de Montfort et l’histoire locale l’amène à l’étude de l’œuvre des gnostiques, de Valentin en particulier, étude qu’il intensifie progressivement au cours de ses vacances professionnelles puis tout au long des années 1943 à 1978. Les découvertes des manuscrits de la Mer Morte lui permettent d’approfondir sa connaissance du manichéisme et, aux derniers jours de sa vie, il étudie encore aussi la pensée d’Origène.
En 1899, il crée un journal à l’existence éphémère : ‘Le Réveil des Albigeois’ qui marque la re-floraison du laurier prédit par la légende.
En 1922, il rencontre enfin, à Dornach en Suisse, le créateur de l’anthroposophie, Rudolph Steiner, dans l’enseignement duquel il croit reconnaître les impulsions du manichéisme.
L’activité intellectuelle de D. Roché se complète par une activité politique : maire d’Arques, il administre avec une justice appréciée de tous, pendant de longues années, cette petite commune des Corbières avec un tel souci du bien général qu’il réalise cette exceptionnelle performance de réunir sous son nom, à chaque consultation électorale, la totalité des votes.
Conseiller d’arrondissement, puis conseiller général en 1945, il défend à l’assemblée départementale les intérêts économiques des Hautes Corbières avec tant d’efficacité qu’il remporte l’admiration et l’estime de tous, même de ceux qui n’ont point les mêmes opinions politiques que lui. Cependant, il considère que sa tâche essentielle — sa Mission — est de faire connaître le vrai visage du Catharisme, résurgence du manichéisme.
Dès 1929, il écrit une partie des dialogues qui constituent l’ouvrage ‘L’Église romaine et les Cathares albigeois’. Soucieux de vérité, conscient de l’importance du Catharisme dans l’évolution de la pensée humaine, il essaie de dévoiler aux yeux de ses contemporains les germes d’avenir que contient la pensée cathare et de débarrasser celle-ci de toutes les contre vérités que le fanatisme suscite contre elle.
Tolérant, respectueux de toutes les opinions, révolté par le mensonge et la calomnie, grâce au long chemin initiatique qui est le sien, il est le premier et presque le seul à voir chez les Cathares un maillon de la longue chaîne des initiés allant des mystères de l’Antiquité lointaine à nos sociétés initiatiques modernes.
De 1948 à 1950, il consacre son temps, et une grande partie de ses ressources, à la rédaction et à la diffusion des ‘Cahiers d’études cathares’, modeste revue à l’origine faisant connaître ses recherches et ses travaux à de tous premiers lecteurs dont le nombre grandit très rapidement.
Très vite, viennent vers Déodat Roché et sa revue tous ceux que le Catharisme intéresse ou intrigue. René Nelli (dont le nom s’inscrit au sommaire de divers numéros de la revue), Fernand Niel, Nita de Pierrefeu, Simone Hannedouche et, un peu plus tard, Jean Duvernoy et Michel Roquebert, Marcel Dando d’Angleterre, le docteur Sandkiihler d’Allemagne, Paul Ladame de Suisse et bien d’autres encore collaborent à l’enrichissement des ‘Cahiers d’études cathares’ devenus revue internationale.

Rudolph Steiner

En 1950, devant l’intérêt grandissant manifesté à son œuvre, Déodat Roché organise avec quelques amis, un jour d’avril à Montségur, la ‘Société du Souvenir et des Etudes Cathares’ qui, durant près de 30 ans, regroupera obstinément savants, historiens, philosophes représentants du groupe zoroastrien (avec Paul Jouveau du Breuil), gnostiques, enseignants des divers degrés, étudiants, lecteurs de tous les milieux sociaux désireux de mieux connaître le Catharisme.
Des congrès annuels au grand rayonnement se succèdent à Ussat, Lavelanet, à Cordes et à Castres, à Béziers, à Narbonne, à Carcassonne, et Henri Corbin en particulier vint assister à l’un d’eux alors qu’il était directeur d’Iranologie à l’Institut franco-iranien de Téhéran.
En outre, Déodat Roché présente de multiples conférences à Paris, en Belgique, en Suisse et fréquemment à Toulouse à ‘l’Institut d’études cathares’ – créé par Charles Delpoux, soucieux d’organiser cycles de conférences, excursions et voyages en terre languedocienne pour faire mieux connaître le Catharisme – tandis qu’Antonin Gadal, modeste instituteur ariégeois, poursuit la fouille méthodique des grottes qui furent le dernier refuge.

Les Cathares en Corse

En 1244, après la chute de Montségur marquant le crépuscule de l’Eglise cathare organisée, le Catharisme survit péniblement en quelques lieux secrets. Les victimes du fanatisme furent contraintes à la fuite et à une vie misérable. Réfugiés dans les grottes ariégeoises d’abord, certains Cathares cherchèrent asile en Andorre, en Catalogne, en Aragon. D’autres, au prix de quelques difficultés, traversèrent la mer et vinrent s’établir en Sardaigne et en Corse.
Au XIVe siècle, une étrange rumeur circule. Une hérésie, qui ne peut être aux yeux des contemporains que démoniaque, se propage sur l’île. Le pape, alerté, excommunie les habitants du village de Corbini, les déclare hérétiques, envoie contre eux une expédition punitive composée de quelques soldats venus du continent et de Corses pris de haine pour les malheureux réfugiés.
Ceux-ci sont connus sous le nom de Giovanali. Sont-ils adeptes de la doctrine de Giovani de Lugio, Cathare du XIe siècle ? Leurs détracteurs estiment que ces sectateurs refusent le baptême de l’eau, le mariage, vivant en communauté en soutenant la thèse d’un double principe dans la création. Il nous est permis de considérer ces humains comme étant des Cathares exilés.
D’abord réfugiés en Sicile, puis établis dans la Pouille où l’évêque albigeois de Toulouse, Vivian, vit avec quelques enfants au château de Bastide Lombard jusqu’à ce que la papauté les chasse de leur retraite, les Giovanali vont successivement en Lombardie, dans les vallées du Piémont où ils rejoignent les Cathares de Dolcino Dolci et de Novarre et finalement finissent par retrouver les Français venus à travers les Alpes.
La secte retrouve un moment force et vigueur dans la baronnie de Valsera où les Comtes de Blandrata sont depuis longtemps les ennemis de Rome. Mais à leur tour, ceux-ci sont chassés de leur domaine en 1305 et avec eux leurs protégés qui cherchent alors asile pour un temps dans un pays riche en forêts de chênes, à Corbini.
Corbini détruite de fond en comble, les perpétuels traqués se réfugient en Alesani en pleine Castagniccia où ils trouvent nourriture et paix dans une région où n’existent ni le servage, ni le vasselage, où aux tyrans seigneuriaux s’oppose une vie sociale plus libre et où la réhabilitation de l’individu est réalité.
Accusés d’avoir martyrisé et mis à mort le frère Vitano de Bonicardo, béatifié par Rome, les Giovanali subissent une nouvelle persécution et sont traqués comme des bêtes fauves. Le pape Grégoire XI décide un jour d’en finir et le massacre commence. En 1930, une bataille farouche s’engage où périssent hommes, femmes, enfants, vieillards, tous tués impitoyablement ; les rares rescapés sont assassinés par les Corses eux-mêmes à qui il est permis de tuer… Ce massacre restera dans le souvenir des autochtones sous la forme de cette locution populaire : « Ils ont été traités comme des giovanali ».
En 1937, le pape Grégoire XI demande au chef des Franciscains la désignation d’un membre de son Ordre pour remplir les fonctions d’inquisiteur en Corse et en Sardaigne. En 1395, le pape Boniface IX nomme à cette charge l’évêque de Gravina, François Bonacorsi.
Les Giovanali, comme les Cathares, balayés par la fureur et l’intolérance de l’église romaine, ont disparu ; leur souvenir perdure encore cependant, et des recherches ont été entreprises au milieu du XIXe siècle par un érudit local, Alexandre Grassi de Cervonie, qui croit avoir retrouvé dans la tribu des Cucchi les descendants des Giovanali ; ces derniers, victimes au XIVe siècle de l’intolérance et de la cruauté fanatique, contre laquelle luttèrent vaillamment les disciples de Paolo et de Avrigo voulant plus de libertés dans la vie sociale de la Cité, et qui souhaitaient y faire régner Justice et Vérité.

Un Tsar cathare ?
Mont-Aimé

Aux environs de l’an mille, un nommé Léotard, habitant Vertus en Champagne, vient perturber le climat social et religieux dans sa région. Il incite à ne pas payer la dîme et propage des idées manichéennes en contestant l’autorité de l’Église.
Il perd la vie au fond d’un puits qui dès lors s’appelle Puits de l’Enfer.
Si les seigneurs rétablissent rapidement l’obligation de payer la dîme, l’Église doit faire face à un manichéisme grandissant. En 1239, un tribunal ecclésiastique vient siéger au Mont-Aimé, non loin de Vertus. Le 13 mai de la même année, 700.000 personnes, chiffre considérable pour l’époque, viennent assister au martyre de 183 ‘hérétiques’, brûlés vifs sur le lieu même de leur jugement. Ainsi, 5 ans avant Montségur, un holocauste a lieu, pourtant avec moins de retentissement que d’autres, jusqu’à nos jours.
Près de six siècles après ce drame épouvantable, en 1815, le Tsar Alexandre 1er organise un défilé de ses troupes, soit 350 000 hommes et 85 000 chevaux, devant le Mont-Aimé. Il entend montrer sa force aux coalisés vainqueurs de Napoléon 1er. Si cela est certain, le choix de cet endroit n’en demeure pas moins curieux pour ne pas dire mystérieux.
Une explication paraît plausible : on sait le mysticisme exacerbé du Tsar de toutes les Russies. Les circonstances de sa mort demeurent obscures et entourées de mystère.
Lors du défilé devant son catafalque, un voile noir dissimulait ses traits. Son cercueil fut fermé pour le voyage et lorsque, à quelques temps de là, il fut ouvert, on le trouva vide !...
Etrangement, on raconte qu’après sa mort, des moujiks le reconnurent sous les vêtements d’un moine ou d’un staretz. Ces ‘hasards’ seraient-ils fondés sur un fait tangible mais des plus insolites. En effet, qui ignore encore le rôle de ces personnages curieux assimilés aux chamans sibériens… aux pouvoirs étranges, capables de comas provoqués et de ‘résurrection’, pour qui la lumière est une des forces essentielles.
Le Tsar Alexandre 1er se prenait pour l’ange blanc, l’ange de lumière face à l’ange noir des ténèbres, Napoléon 1er.
Les Cathares, aux origines bogomiles, c’est-à-dire bulgares, sont issus d’un monde slave et chrétien orthodoxe… tout comme le Tsar. Ce ne sont pas les Églises orthodoxes qui manquent avec leurs particularismes et leur indépendance vis-à-vis de Rome. Alexandre 1er eut-il un enseignement manichéen orthodoxe ou orthodoxe et manichéen ? Son insistance à faire défiler ses troupes, devant ce qu’il a pu considérer comme un autel propitiatoire, est-il un témoignage de l’enseignement reçu et d’une appartenance à un rite attaché à des convictions cathares ? Il est permis de se poser la question.
Sans oublier que son éloignement de sa femme, sa tenue qui ressemblait à celle d’un moine habillé de noir, sa pauvreté volontaire, sa préoccupation des pauvres et de la justice sociale ayant toujours été les siennes, tout serait conforme à l’attitude des Bonshommes !

‘Don Quichotte’ de Cervantes

Des œuvres littéraires de haute valeur vont perpétuer, au-delà des contes, les conceptions des ‘Bonshommes’.
La lecture de la biographie de Michel de Saavedra, plus connu sous le nom de Cervantes, nous apprend l’acharnement de l’Église, à travers la personnalité de l’inquisiteur d’Alger, Blanco de Paz, à poursuivre l’auteur de Don Quichotte qui, sa vie durant, eut maille à partir avec les autorités ecclésiastiques et judiciaires de son pays.
Le prologue des ‘Nouvelles Exemplaires’, autre œuvre de Cervantes, signale que cet ouvrage «renferme quelque mystère». N’en est-il pas ainsi pour le chevalier à la triste mine ?
Lorsque le gentilhomme de la Mancha, développant en lui les vertus chevaleresques en quarante ans de solitude et de vie ascétique, part à la recherche d’aventures pour «assister les faibles et les abandonnés», il tourne le dos à la vie matérielle que Sancho, l’écuyer dévoué, homme ignorant et rustre, doit assurer.
Alors que l’Église romaine, par la violence inquisitoriale, impose encore ses dogmes en Espagne, Don Quichotte affirme pour chacun le droit à la liberté ; lui-même choisit librement sa voie et sa destinée. Il n’admet pas que le roi emploie la force pour contraindre quelqu’un. Lorsqu’il voit venir vers lui «la chaîne des forçats que l’on mène aux galères», parce qu’il a pour mission d’empêcher les violences, il s’interpose pour que les condamnés soient libérés. Il déclare en effet trouver «que c’est une chose bien dure de rendre esclaves des gens que la Nature et Dieu ont créés libres». Le héros se refuse, comme le faisaient les Cathares, à juger les délinquants «car il y a un Dieu au ciel qui n’oublie pas de punir les méchants et de récompenser les bons… il ne convient pas que des hommes d’honneur soient les bourreaux d’autres hommes». Et c’est pourquoi, ‘le chevalier d’Artus’ délivre le jeune pâtre attaché par son maître à un arbre… et prend la défense de la belle Marcelle «née libre et qui, pour vivre en liberté, a choisi la solitude des champs» contre l’irritation des bergers amis de Chrysostome.
L’influence cathare se révèle d’une autre façon dans Don Quichotte. Le chevalier à la triste mine a choisi sa dame, Dulcinée de Toboso, «cette fille de paysan qui vaut autant que la plus grande princesse de la terre» et dont «la beauté est surhumaine». Il n’a jamais vu la jeune fille avec ses yeux de chair. «Je la vois en esprit», dit-il à la duchesse lorsque celle-ci lui fait remarquer que «Dulcinée n’est pas un être réel, mais un être de fantaisie» et il précise: «Dieu sait s’il y a une Dulcinée au monde ou non car ce ne sont point des choses dont on doive faire la vérification jusqu’au bout.» Et un peu plus tard, il affirme : «Dulcinée est la vérité».
Comme les troubadours, il prétend être au nombre des chastes amoureux platoniques : il s’est voué à la dame. Il ne l’apercevra qu’un fugitif instant dans la grotte initiatique de Montésimo où il fait vœu «de parcourir jusqu’à ce qu’il soit désenchanté les sept parties du monde», c’est-à-dire les sept sphères planétaires cosmiques.
Par l’école de la chevalerie arthurienne, Don Quichotte essaie d’atteindre la dame qu’il ne voit que dans son sommeil, en réalité dans un état de conscience supérieure.
Dulcinée, pour le héros espagnol, est ce qu’est Béatrice pour Dante, ou Laure pour Pétrarque ; elle est la Sagesse Sophia, la Dame de Lumière des Cathares.
Vaincu par le bras d’un étranger, ramené par l’étudiant Carasco (symbole de la science matérialiste) vers sa terre natale, Don Quichotte «vainqueur de lui-même», ce «qui est la plus grande victoire que l’on puisse souhaiter», mourra désespéré de n’avoir point désenchanté Dulcinée que Sancho le rationaliste, «fort pacifique et ennemi du tapage et des horions», ne recherchera jamais.
Probablement par prudence, Cervantes, conscient de la force inquisitoriale, a fait de son héros un fou sous les traits duquel se cache un initié. A travers l’œuvre, bien des détails rappellent les conceptions cathares sur la justice, la connaissance, la quête de la Vérité et de l’Esprit.

Otto Rahn

La légende d’Hercule se situe dans les Pyrénées pour Antonin Gradal et, plus particulièrement, sur ces sites cathares dont la relation est pour lui évidente avec les vieux cultes solaires et les déesses antiques... Les XIIe et XIIIe siècles sont très loin, et le souvenir du Catharisme, au XXe siècle, s’apprête à vivre un bien étrange avatar.
Otto Rahn, un jeune allemand, tombe sous le charme de Montségur qu’il identifie au Montsalvage d’Eschenbach... En 1933, il publie ‘la Croisade contre le Graal’. Selon lui, les Cathares furent les derniers détenteurs du graal ; leur disparition brutale entraîne immédiatement la destruction du précieux vase. Son ouvrage se divise en quatre parties. La première, ‘Parzival’, est une peinture animée de la société locale, des troubadours et du Catharisme, avec parfois, il faut le reconnaître, des idées intéressantes et des éléments curieux sur les familles de Bélisen et ‘Belissena’.
Dans le second chapitre, ‘le Graal’, l’auteur développe les relations entre les légendes hindoues, grecques, perses et le néomanichéisme. Puis s’interpénètrent l’épopée des argonautes et la ‘Queste du Graal’ contée dans Parcival de Wolfram Eschenbach. Ainsi, au fil du texte, le graal devient l’axe ésotérique d’une religion de tolérance et d’oecuménisme. Au travers des sites souterrains de l’Ariège et leur description, il nous ramène aux pratiques cathares et à leur morale.
Les deux dernières parties de l’ouvrage, ‘La Croisade’ et ‘L’apothéose du Graal’, sont des descriptions teintées fortement de l’idée de l’auteur, de l’expédition militaire du nord contre le sud. L’ensemble de l’oeuvre est parsemé de détails auxquels nous ne pouvons plus avoir accès, documents disparus ou erronés, sites où l’on ne sait plus discerner le vrai du faux, personnages décédés ou disparus... Il termine sur la fusion intéressante de la légende du graal avec celle du prêtre Johannes : «Esclarmonde, la gardienne du graal se serait envolée sous la forme d’une colombe, vers les montagnes d’Asie, donc vers la patrie du graal et du roi pontife Johannes...».
L’attention passionnée pour les traditions nordiques d’Otto Rahn retient toute l’attention des Nazis. Il accepte leurs propositions et écrit en 1936 son deuxième ouvrage : ‘La cour de Lucifer’. Il semble à cette époque avoir une certaine notoriété et une influence dans certains milieux hitlériens. La controverse sur son deuxième ouvrage résulte plus du domaine du racisme, de l’antisémitisme, de la politique des maîtres du nazisme en place que du Catharisme pur... Encore qu’il soit possible que la publication ait fait l’objet de quelques falsifications, car il n’avait même pas signé le bon à tirer...
Son comportement dès ces instants laisse supposer qu’il comprit, trop tard, ce que ses commanditaires attendaient de lui et aussi que sa recherche ne lui avait jamais apporté la paix qu’il recherchait...
Sa mort semble dater de 1937 et être l’objet d’hypothèses très ambiguës. Fut-il ‘supprimé’, s’est-il donné la mort par ‘Endura’... ? Il lègue en tout cas des ouvertures de recherches sur la tradition cathare. Pour certains, cela devait aboutir à une maîtrise des esprits et des corps par la possession du Graal et de ses pouvoirs. La fin du IIIe Reich montre que cette maîtrise ne s’est pas opérée.

« En lointain Pays, inaccessible à vos pas,
Est un castel, appelé Montsalvatge. » Richard Wagner

Lucienne Julien et André Douzet