Catharisme
Troisième partie : De l’Inquisition à la pénitence de Raymond VI

 


L’Inquisition

On a coutume de fixer la date de naissance de l'Inquisition en l'an de grâce 1233.
En réalité, dès le règne de Charlemagne, les évêques avaient été chargés de rechercher et de punir tous les crimes commis envers l'Eglise.
Le concile de Toulouse de 1119 condamne à l'excommunication les Cathares ; celui-ci est confirmé par le deuxième concile de Latran en 1139. Ceux de Reims en 1148 et de Tours en 1163 refusent le «droit d'asile» et ordonnent l'emprisonnement et la confiscation des biens de ces «hérétiques».
En 1179, le 3ème concile de Latran proclame une croisade contre eux. Ceux qui y participeront seront récompensés par une indulgence de deux ans. En 1184, le concile de Vérone décrète ce que l'histoire désignera du terme de «Inquisition épiscopale» et, en 1199, Innocent III, par la bulle Vergentes in Senium, instaure une procédure qui est appliquée dans les pays du nord avec rigueur et dans le sud avec une très grande mollesse.
En 1215, le 4ème concile de Latran précise que les Cathares seront livrés au bras séculier, et il renouvelle les confiscations des biens des condamnés.
C'est la bulle de février 1233 qui décrète l'envoi des Dominicains puis des Franciscains contre les Cathares, et le pape désigne en écrit le grand inquisiteur général du royaume, Robert dit le Bonpre.
En Languedoc, le 1er inquisiteur fut Pierre Seila auquel fut adjoint peu après Guillaume Arnaud, tous deux Dominicains.
La procédure de l'Inquisition débute par la visite d'un inquisiteur dans une ville ou dans un village. Devant la population assemblée, un sermon en public est prononcé et invite est faite, à chaque chrétien, de venir dénoncer tout cas «d'hérésie» connu de lui. Il est évident qu'une telle pratique entraîne toutes espèces de dénonciations, fondées ou non, relatives à la croyance ou inspirées par des animosités personnelles.
Les indications, même anonymes, sont retenues et le tribunal inquisitorial procède à l'interrogatoire des suspects. Convoqué par son curé, le prévenu doit comparaître. Ne pas se présenter entraîne l'excommunication immédiate. Si l'accusé ignore la convocation, ou s'il tente de fuir, il est recherché et retrouvé… puis jeté dans les prisons inquisitoriales. On procède alors à son interrogatoire afin que l'inculpé avoue son «erreur». Pour obtenir cet aveu, l'inquisiteur promet l'indulgence du tribunal. Il répète de multiples fois les mêmes questions, espérant que l'accusé sera amené à se contredire.
Dans les cellules, on envoie souvent un espion, se prétendant lui-même hérétique, afin d’essayer d'obtenir quelques paroles imprudentes de l'accusé.
Avant 1260, il ne semble pas que la torture soit pratiquée, mais le 15 mai, une bulle papale enjoint aux magistrats de «contraindre par les tourments les hérétiques», bulle qui est ratifiée par le pape Alexandre IV. Et pour ce faire, on a recours aux charbons ardents, au chevalet de l'estrapade, aux brodequins, au plomb fondu, à l'huile bouillante. Il est cependant recommandé de ne pas atteindre «la mutilation des membres ou la privation de la vie».
Les aveux sont considérés comme «libres» et «spontanés» et après aveu, l'accusé est condamné, le plus souvent, au bûcher.
Théoriquement, le tribunal peut faire appel à des témoins qui, eux aussi, sont «questionnés», c'est-à-dire soumis à la torture. Théoriquement encore, l'accusé peut faire appel au pape. Cependant, cette procédure reste toujours sans effet et l'appel considéré comme «irrecevable».
L'accusé n'est jamais confronté avec les témoins qui sont interrogés en secret et dont les noms ne sont jamais mentionnés à l'accusé. Le témoignage des proches, parents ou domestiques est récusé ; par contre, pouvait être retenus les dires des «infâmes» voleurs, parjures, prostituées, homicides.
L'accusé ne peut en aucun cas avoir recours à un défenseur ; cependant, dans certains procès, est cité un avocat agréé ou désigné par l'inquisiteur lui-même, et dont l'efficacité est donc nulle.

L'instruction du procès est secrète mais la sentence proclamée publiquement. La cérémonie d'exécution qui suit la procédure se déroule soit un dimanche, soit un jour de fête. Placé sur une estrade pour que tous puissent voir, le condamné subit la sanction infligée : port de croix de feutre jaune cousues sur les vêtements, flagellation devant l'église où le malheureux se rend pieds nus pour être fouetté, quelquefois pendant plusieurs dimanches et plusieurs années. Les pèlerinages vers Rome, vers St Jacques de Compostelle ou vers la Terre Sainte n'apparurent que très tardivement et furent abandonnés assez vite.
Enfin, une des punitions, la prison à vie dite le «Mur», est toujours accompagnée de la confiscation des biens au profit des inquisiteurs. Il existe deux sortes de ‘Mur’. Celui-ci était subi :
• soit dans un cachot obscur où le condamné était enchaîné ;
• soit dans un cachot obscur où tombait un faible jour et où le condamné avait plus d'espace. La nourriture était toujours le «pain de la douleur et l'eau d'affliction».
Reste enfin la condamnation à mort toujours administrée par le feu, par la crémation des vivants sur un bûcher comme à Montségur, à Montwimer en Champagne et dans bien d'autres lieux. L'Eglise abandonne alors le malheureux au bras séculier, le bourreau.
Le comble de l'horreur fut atteint lorsque l'Inquisition décréta l'exhumation des morts soupçonnés d'hérésie pour brûler les cadavres après avoir traîné ceux-ci sur des claies à travers les rues de la ville ou du village.
Une telle pratique souleva, à Carcassonne en particulier, la fureur des habitants de la ville.
Les biens du défunt sont confisqués automatiquement à leurs enfants, les maisons des «hérétiques» doivent être détruites, brûlées elles aussi, le plus souvent avec interdiction de reconstruire sur le même sol. Ceci explique le nombre relativement grand de villages déplacés au cours de cette terrible période.
La terreur, une véritable horreur, s'installe pendant cette période et la révolte contre les inquisiteurs se fait jour plusieurs fois en de nombreux endroits.
Le plus grand sursaut contre la cruauté inquisitoriale fut celui de Bernard Délicieux, Franciscain de Carcassonne qui, en 1300, prit la tête d'un mouvement de rébellion. Après trois ans de lutte, il finit par être pris, torturé et condamné à son tour à la «mare» stricte où il décède au bout de quelques jours.
Les Cathares ne sont pas les seules victimes de l'Inquisition qui exerce par la même occasion sa fureur contre les Templiers, les Juifs, les Protestants, les libres penseurs et cela pendant six siècles !
Cette abominable institution ne fut supprimée en France qu'au début du 18e siècle, sous Louis XV… mais au Mexique en 1820, au Portugal en 1826, en Espagne en 1843.
Bien des pratiques inquisitoriales ont revu le jour : en 1766, le Chevalier de la Barre est exécuté pour n'avoir pas salué une procession et avoir possédé le Dictionnaire philosophique de Voltaire ! En 1862, le cours de Renan fut supprimé, Renan ayant présenté Jésus de manière hérétique.
Et ce n'est qu'en 1965 que l'Index, survivance de l'Inquisition, organisé pour interdire la lecture d'auteurs tels que Condorcet, Voltaire, Zola et bien d'autres, fut supprimé.
Le port de l'étoile jaune par les Juifs pendant la deuxième guerre mondiale ne rappelle-t-il pas la marque infamante que les Cathares devaient coudre sur leurs vêtements et les divers camps de la mort du XXe siècle ne sont-ils pas semblables aux bûchers du Moyen-Âge ?
Mais on ne tue pas l'Esprit et, malgré tortures et bûchers, camps de concentration nazis et charniers d'un peu partout, malgré toutes les machines de mort perfectionnées par les moyens techniques de notre époque, l'esprit cathare aux valeurs morales immenses est toujours vivant. Il n'y a plus d'Eglise cathare organisée depuis la chute de Montségur en 1244 mais sont toujours vivaces les tentatives pour aboutir à l'établissement d'un véritable humanisme basé sur les notions de Pretz, de Paratge et de Convivencia léguées par les Cathares du XIIIe siècle.

Raymond VI, comte de Toulouse

Les grands barons du Midi, à cette époque, se disent Catholiques, mais la plupart ont de profondes attaches avec l'hérésie, tandis que d’autres la tolèrent avec bienveillance. Quant à Raymond VI, comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence, homme raffiné et pacifique, sans être positivement croyant, il a pour la foi cathare une certaine attirance et apprécie les prêches des Parfaits. Des liens étroits d'amitié l'unissent aussi aux grandes familles hérétiques de Toulouse et de la région (il mourra, cependant, en bon catholique). De toute évidence, le comte ne songe nullement à soutenir l'Eglise dans une lutte armée contre ses sujets cathares. Cette Eglise catholique et romaine, dont il respecte d'ailleurs si peu l'autorité, il la dépouille sans remords de ses biens. Il ne peut donc manquer d'attirer sur lui les foudres du Saint Siège et de ses légats...
Fils de Raymond V et de Constance de France, cousin du roi Philippe Auguste, Raymond VI succède à son père en 1194. Son anticléricalisme et les méfaits dont il s'était rendu coupable envers plusieurs églises, évêchés ou abbayes, lui avaient valu du pape Célestin III, en 1196, une sérieuse menace d'excommunication et d'interdit.
A son avènement, Innocent III, lui pardonnant ses fautes passées, l'invite vivement à prouver son orthodoxie en luttant farouchement contre les hérétiques de son comté. Ses appels restés sans réponse, le pape envoie alors ses légats, Pierre de Castelnau et Raoul de Fontfroide, à Toulouse afin de persuader les gens de la cité de chasser les hérétiques eux-mêmes. Mais les consuls et les représentants du peuple, soucieux de préserver leurs libertés municipales et autres, demandent aux légats de reconnaître par écrit leur droit à ces libertés et ne prennent en échange qu'un seul engagement, celui «que chacun garderait la foi catholique romaine»… Engagement en vérité bien vague et qui ne les oblige en rien à sévir contre les Cathares.

L’excommunication de Raymond VI

Mais les choses n’en restent pas là. La conférence de Montréal terminée, Pierre de Castelnau reprend le chemin de Toulouse avec un but précis : demander à Raymond VI, en tant que marquis de Provence, de prendre la tête de la ligue de paix jurée par les seigneurs provençaux, et de s'armer avec eux contre les hérétiques. Cette démarche, tout porte à le croire, n'est en fait qu'une habile manoeuvre destinée à provoquer une rupture avec le comte, ce qui permet, en cas de succès, de relancer avec plus de force l'appel à la croisade. Raymond VI ne peut que refuser la proposition du légat. D'une part, parce qu'il n'éprouve nullement l'intention de combattre l'hérésie, et d'autre part parce qu'il est pour lui hors de question de jurer la paix avec les seigneurs de Provence, ses vassaux rebelles, qui ne cessent de causer des troubles sur ses terres.
Le comte de Toulouse refuse donc, et le légat s'empresse de l'excommunier et d'en avertir aussitôt le pape. La réaction est immédiate. Innocent III écrit à Raymond une lettre pleine de fureur et de menaces : « ... Quel orgueil s'est emparé de votre coeur, et quelle est votre folie, homme pernicieux, de ne pas vouloir conserver la paix avec vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux ennemis de la foi ?... Nous vous commandons de faire une prompte pénitence, proportionnée à vos fautes, sinon nous vous ferons ôter les domaines que vous tenez de l'Eglise romaine et nous enjoindrons à tous les princes voisins de se dresser contre vous comme contre un ennemi de Jésus-Christ, avec permission à chacun de garder toutes les terres dont il pourra s'emparer sur vous... »
Ainsi, tout se passait comme il était prévu; Raymond VI venait de tomber dans un piège qui, lentement, se refermait sur lui.

L'appel aux armes !

Si Innocent III ne parvient pas, pour les raisons que l'on sait, à convaincre les grands barons du Midi «de capturer les renards qui dévastent la vigne du Seigneur», il ne réussit pas mieux auprès du roi de France pourtant bon orthodoxe.
En effet, Philippe Auguste refuse obstinément d'intervenir dans l'affaire occitane. D'une part, parce qu'il est en guerre contre l'Angleterre et n'a nullement l'intention de s'engager financièrement dans une autre guerre, ni de se priver d'une partie de ses effectifs. D'autre part, et c'est là sans doute la raison majeure de son refus, parce qu'il n'admet pas que l'Eglise s'arroge le droit de déposséder les seigneurs occitans de leurs biens et de leurs terres sous prétexte de protéger les hérétiques. Car, en intervenant en matière féodale, l’Eglise, en agissant ainsi, usurpe un pouvoir, celui temporel qui n'appartient qu'aux princes et aux rois. Philippe Auguste se montre d'autant plus hostile à un tel procédé qu'il doit lui-même se défendre contre l'ingérence du pape dans les affaires de son royaume. De plus, il est le suzerain légal du Comté de Toulouse, et l'on verra plus tard avec quelle détermination et quelle autorité il défend ses droits lorsque l'Eglise tente d’ «exposer en proie» la terre de son cousin de Toulouse.
Néanmoins, en ce 17 novembre 1207, le Souverain Pontife réitère son appel à la croisade. Il écrit à Philippe Auguste, mais, pour la première fois, il prend aussi la liberté de s'adresser directement aux grands seigneurs de France : le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Dreux et de Bar, etc… Vaine tentative. Le roi de France lui fait répondre par l'évêque de Paris que le royaume est à nouveau en guerre contre l'Angleterre, et que la couronne ne peut évidemment pas entretenir deux armées. Il fait, cependant, preuve de bonne volonté en proposant des solutions parfaitement inacceptables ; à savoir qu'il ne s'oppose point à une intervention contre les hérétiques, pourvu que le pape obtienne de l'Angleterre une trêve de deux ans et que le clergé se charge d'une partie des frais de l'expédition. En ce cas, les barons prendraient à leur charge l'autre partie et lui, Philippe Auguste, apporterait sa contribution pendant un an en versant cinquante livres parisis par jour. Mais il reste libre de rappeler ses vassaux si l'Angleterre vient à rompre la trêve.
Une fois de plus, le roi se dérobe ; il en sera ainsi jusqu'au bout. Seul geste de sa part, qui ne l'engage en rien, il accepte en 1209 que ses grands vassaux prennent la croix.
Mais, le 14 janvier 1208, survenait un événement tragique qui allait, providentiellement, mettre le feu aux poudres...

Le meurtre de Pierre de Castelnau

Ce matin-là, à l'aube, aux environs de Saint-Gilles (en Camargue), le légat, l’évêque du Couserans et leurs suites s'apprêtent à franchir le Rhône pour regagner la Provence quand surgit de la brume un cavalier inconnu, lance au poing. Il fonce sur Pierre de Castelnau et lui porte un coup mortel avant de disparaître aussi soudainement qu'il s'en était venu. Nul ne le retrouva jamais ; pourtant, la rumeur accuse aussitôt le comte de Toulouse d'avoir commis ce crime.
La veille du drame, à Saint-Gilles, Raymond VI avait eu une violente altercation avec le légat. Menacé par Pierre des pires châtiments s'il ne se repentait pas, le comte, au comble de la colère, avait riposté : «Partout où vous irez, sur terre ou sur mer, prenez garde ! J'aurai l'oeil sur vous.»
Ce fait ne constitue pas une preuve formelle de la culpabilité du comte, mais les légats, eux, la jugent accablante, et en particulier Arnaud Amaury. L'acharnement avec lequel il s'emploie, auprès du pape, à charger Raymond VI paraît pour le moins suspect, quand on sait à quel point l'homme était ambitieux et fourbe. En vérité, il semble bien improbable que le comte de Toulouse ait prémédité ce crime qui ne peut que lui attirer les pires ennuis, en raison de sa situation déjà suffisamment critique. Par contre, on peut se demander, comme le suggère l'historien Michel Roquebert, dans sa remarquable et logique analyse du meurtre de Pierre de Castelnau, à qui profite un tel acte ?
Arnaud Amaury étant le seul qui en tire bénéfice, il n'est pas interdit de penser qu'il en est l'auteur. Car l'assassinat du légat ne peut manquer de passer pour un acte de vengeance, donc d'être imputé aux ennemis de la foi ; par conséquent, il doit infailliblement déclencher la guerre. Ce fut le cas, et Arnaud Amaury fut nommé par le pape chef suprême de l'expédition. De plus, si Raymond VI passe pour être le meurtrier, le dépouiller de ses biens et de ses titres devient beaucoup plus simple. Et il est précisément un titre que l'abbé de Cîteaux brûle de lui ravir : celui de duc de Narbonne. Là encore, Arnaud Amaury va atteindre son but. En évinçant tout d'abord Béranger, l'archevêque de Narbonne dont il prend le siège, il réussit, un peu plus tard, à arracher par ruse ce titre tant convoité de duc au chef militaire de la croisade, Simon de Montfort.
Bref, le pape, averti de «l’affreux attentat» par le très zélé Arnaud Amaury, après avoir prié pour le repos de l'âme de son légat, s'assied devant son écritoire et, en ce 10 mars 1208, dresse d'une plume rageuse un terrible réquisitoire contre Raymond VI. C’est l’ordre à tous les chevaliers du Christ de s'armer «pour venger une si grande offense faite à leur Dieu».
Son cri de guerre va retentir à travers tout le royaume de France et soulever enfin l'enthousiasme des grands barons. Un an plus tard, ils marchent en tête de la croisade qui anéantira Béziers.

La pénitence de Raymond VI à Saint-Gilles

Le comte de Toulouse, atterré par cette accusation qui fait peser sur lui une terrible menace, se met immédiatement en quête du cavalier inconnu, que ses accusateurs, eux, ne semblent pas pressés de retrouver. Les recherches n'ayant rien donné, Raymond VI propose alors à son neveu, Raymond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers-Carcassone, de s'unir à lui pour organiser la mise en défense de leurs terres. Mais le jeune vicomte, qui n'a jamais eu de très bons rapports avec son oncle, et qui, sans doute, ne se sent pas personnellement visé dans cette affaire, l'éconduit. Trencavel dut sans doute regretter amèrement cette erreur quelques mois plus tard.
A défaut de pouvoir prouver son innocence ou s'armer contre l'Église, le comte essaie alors de calmer le courroux du Saint Père.
Il s'en va voir Arnaud Amaury et le supplie d'intercéder en sa faveur auprès d'Innocent III afin d'obtenir le pardon qu'il implore. Le légat se montre si dur et injuste envers lui que Raymond décide d'envoyer une ambassade à Rome pour plaider directement sa cause devant le Souverain Pontife. Il fait exposer au pape qu'il ne demande qu'à se soumettre aux volontés de l'Eglise et prouver son innocence dans le meurtre du légat. Mais il ne veut plus avoir affaire, désormais, à Arnaud Amaury et souhaite que le pape désigne quelqu'un d'autre pour traiter avec lui.
Innocent III semble d’abord accéder à sa demande et confie l'affaire à son secrétaire Milon et au chanoine de Gênes, Maître Thédise. Cependant, en vérité, les deux hommes doivent se conformer en tout aux ordres d'Arnaud Amaury. Tandis que le pape informe le chef suprême de la croisade de la tactique à suivre vis-à-vis du comte quand l'armée du Christ entrera dans le pays («... Nous vous conseillons d'employer la ruse... vous attaquerez séparément ceux qui se sont séparés de l'unité de l’Eglise. Ne commencez pas par vous en prendre au comte, s’il ne se précipite pas follement à la défense des autres. Usez d’abord d’une sage dissimulation à son égard pour attaquer les autres hérétiques… »), Milon et Thédise reçoivent Raymond VI à Valence.

Le comte leur remit, comme il s’y était engagé envers le pape, sept de ses châteaux de Provence, qui lui seraient confisqués, ainsi que le comté de Melgueil, s’il trahissait son serment. Puis, il fut décidé qu’aurait lieu à Saint-Gilles, berceau de la dynastie comtale, la grande cérémonie de réconciliation, ou plus exactement l’humiliation publique du comte de Toulouse.
Le 18 juin, devant son peuple et les archevêques d’Aix, Arles, Auch et les dix-neuf évêques de Provence, de Languedoc, tous assemblés dans la basilique, Raymond VI s’avance vers l’autel. Torse nu, en braies, il est flagellé par Milon et prête serment sur les Evangiles de se soumettre aux volontés de l’Eglise et de sa croisade. Après quoi, il reçoit enfin l’absolution…
A l’issue de cette cérémonie, l’église étant bondée, on préfère faire sortir le comte par la crypte. Il semble que cette décision ne fut point prise au hasard ; en effet, le cercueil de Pierre de Castelnaud est justement déposé dans cette crypte et Raymond se voit contraint de passer devant lui… Ultime pénitence ! Pierre des-Vaux-de-Cernay écrit à ce propos : « Le comte fut forcé de témoigner du respect au cadavre de celui qui, de son vivant, avait essuyé son mépris… ».
Et le 22 juin, alors que la croisade quitte Lyon pour descendre la vallée du Rhône, le comte de Toulouse demande à prendre la croix en pensant que cette dernière épreuve de sa soumission le met à l’abri de tous les dangers.
Hélas… il se trompait lourdement !

Lucienne Julien et André Douzet

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