Catharisme
Seconde partie : Leur foi et la région lyonnaise

 


L'Inquisition ayant détruit la plupart des livres cathares, c'est à la lumière de quelques documents, rescapés miraculeusement, et de ceux laissés par les Inquisiteurs que les historiens ont réussi, autant que possible, à pénétrer la pensée cathare. Mais l'Inquisition, à n'en pas douter, était partiale, et la vérité, à travers leurs textes, s'en est souvent trouvée déformée.
Bien que le Catharisme ait emporté dans son massacre beaucoup de ses secrets, il nous est toutefois permis, grâce aux nombreuses études effectuées par des chercheurs sérieux, de nous représenter ce que fut le cheminement spirituel de ceux que l'Eglise désignait sous le nom de Cathares, et que le peuple appelait «Bons Hommes», ou encore «vrais Amis de Dieu».
Il existait deux Eglises pour les Cathares : l'Eglise bénigne du «Dieu unique et bon» et l'Eglise maligne (l'Eglise Romaine) du Démon. Cette dernière ne pouvant prêcher que le mensonge, ils rejetaient donc l'Ancien Testament et la Loi de Moïse, «l'homme abusé par le Diable», mais acceptaient les Evangiles, avec une vénération particulière pour celui de Saint Jean qui reconnaissait en Jésus, comme eux, un être de lumière envoyé du Logos, Verbe lumineux sacré.

La doctrine cathare

De tradition dualiste, cette doctrine fortement imprégnée de gnosticisme et de manichéisme repose, évidemment, sur la croyance en deux principes : le Bien et le Mal.
A ce sujet, il semble qu'il y ait eu chez les théologiens cathares des «dualistes absolus» et des «dualistes mitigés». Sans chercher à entrer dans le détail, il convient simplement de dire que, pour les «absolus», les deux principes sont éternels… le Bien et le Mal ont toujours existé. Le Démon, s'étant introduit dans le royaume lumineux de Dieu, corrompt des anges et les entraîne dans le monde de la matière et des Ténèbres. Pour les «mitigés», seul le Bien a toujours existé, le Mal et la matière ayant été créés par un ange déchu. Cependant, il n'a jamais été rapporté que ces légères divergences d'opinion aient soulevé des discussions au sein de la communauté cathare. Et moins encore parmi les croyants, très certainement incapables de saisir de telles nuances. Penchons-nous donc sur la doctrine. La terre (monde matériel et sensible) ainsi que l'homme, créature de chair, sont créations du Diable. Mais, ce dernier, incapable de donner la vie, attire vers lui par ruse les âmes du Ciel, créées par Dieu, qu'il emprisonne dans une vile enveloppe charnelle.
Dieu, qui est toute pureté, bonté et Sagesse, n'est cependant pas tout-puissant, le Mal ne devant être vaincu qu'à la fin des temps. Il ne peut avoir aucun contact avec le Mal et le monde du Prince des Ténèbres, c'est pourquoi il envoie son second fils Jésus (le premier ayant été Satan), avec mission d'enseigner aux âmes déchues le chemin du retour dans leur monde de lumière. Notons au passage que le Christ n'est point l'égal du Père, il n'en est qu'une émanation. Il n'y a pas non plus un Dieu en trois personnes : le Fils et le Saint-Esprit, tous deux descendus sur terre, procèdent également de Dieu. Le Christ n'a jamais eu de corps matériel, la Vierge ne lui ayant donné naissance qu'en apparence car elle était un ange ayant pris les traits d'une femme.
On peut objecter que, de ce fait, la croix du calvaire ne doit pas être vénérée ; elle inspire même de l'horreur aux Cathares. Les Cathares admettant que le corps du Christ était immatériel, il est troublant de constater à quel point la crucifixion leur faisait horreur. Pourquoi y attachaient-ils donc une aussi grande importance si Jésus n’avait pas vraiment souffert ?
Ainsi, tous les objets que l'Eglise considère comme sacrés sont produits du Malin : images, médailles, statues, reliques... Et les saints, serviteurs de «l'Eglise maligne», sont ses créatures. Les Cathares, pourtant, respectent les prophètes et les Apôtres sur lesquels descendit l'Esprit Saint de la Pentecôte.
Le Démon reconnaissant le Message divin, cherche à le faire mourir : mais ce n'est là qu'une vision qui abuse les ennemis de Dieu. Le Christ ayant accompli sa mission est simplement retourné auprès du Père. Son Eglise (l'Église Cathare) garde en elle l'Esprit Saint et console les âmes égarées.
C'est alors que, pour détruire l'oeuvre de Jésus, le Prince du Mal élève une fausse Eglise qu'il nomme Chrétienne : l'Eglise de Rome. Il en découle donc que tous les sacrements provenant de cette «Eglise du Diable» sont sans aucune valeur et n'apportent point le salut. La matière étant impure, l'eau du baptême, les saintes huiles ou l'hostie ne peuvent véhiculer l'Esprit !
Ces dogmes, et particulièrement ceux ayant trait à la Trinité, l'Incarnation, la Passion et la Crucifixion, choquèrent bien évidemment les Catholiques ; mais, ce qu'ils reprochaient par dessus tout aux Cathares c'était la négation pure et simple de leur Eglise. Une Eglise qui s'était éloignée de ses fidèles par la faute de ses prêtres, ignorants pour la plupart, ou plus préoccupés par le temporel.
Le peuple, lui, aspire à une spiritualité vivante ; il cherche des guides qui exalteraient la foi, qui donneraient l'exemple et seraient plus proches de lui. Et les Parfaits Cathares répondent à tout cela. Ils se disent héritiers d'une tradition bien plus ancienne que celle de l'Eglise romaine, basée sur «l'enseignement des Apôtres.» Et il semble, qu'en partie du moins, ils aient été dans le vrai : «le rituel cathare, dont nous possédons actuellement deux textes datant du XIIIe siècle, montre que cette Eglise possédait sans doute des documents fort anciens, directement inspirés des traditions de l'Eglise primitive (lire ‘Le Bûcher de Montségur’ -Grasset- de Zoé Oldenbourg)...
En effet, les Cathares apportent aux fidèles le Christ de l'Evangile. Le Livre unique, vrai, qu'ils rendent accessible à tous en le traduisant en langue vulgaire. Et l'attitude de l'Eglise Catholique, qui refuse que soient traduits du latin les livres sacrés, devait encore favoriser, dans le Midi, l'expansion du Catharisme.

La réincarnation

Si, à la fin des temps, le Mal est définitivement vaincu et toutes les âmes errant encore sur terre retournent vers Dieu, elles doivent accomplir, ici-bas, une longue épreuve à travers plusieurs vies humaines. La mort n'est que le passage d'une vie à une autre, et la dépouille, corps de boue, oeuvre du Diable, retourne, sans cérémonie, sans cercueil, à la terre. Mais, de préférence, hors des cimetières catholiques. L'âme ne quittant le corps qu'après trois ou quatre jours, les Parfaits, pour la guider, demeuraient tout ce temps auprès du mort.
L'Enfer, tel que se le représente à cette époque l'Eglise Catholique, n'existe pas pour les Cathares. L'Enfer, c'est la dure épreuve que l'âme, au cours de ses vies successives, subit en ce monde de ténèbres pour trouver le salut. En résumé, la réincarnation est donc un long supplice qui ne cesse que lorsque toutes les âmes célestes retrouvent le chemin salvateur de la lumière menant à Dieu.

Sur ce principe, les Cathares reconnaissent la doctrine hindoue de la métempsycose et du karma. Les justes peuvent se réincarner dans un corps chaque fois plus propice à leur élévation spirituelle, jusqu'à atteindre à la perfection, retrouver leur corps spirituel et rejoindre leur patrie perdue. Par contre, les méchants et les criminels reviennent dans un corps avili par des vices, des tares héréditaires ; parfois même dans un corps animal. C'est pourquoi tuer, homme ou bête, est un crime grave, car en interrompant avant l'heure la pénitence d'une âme, on retarde ses possibilités d'accéder à une vie meilleure et sa réconciliation avec l'Esprit.
Voilà l'une des deux raisons pour lesquelles les Cathares ne mangeaient pas de viande ; l'autre étant que la chair était de nature impure. Ainsi, toute nourriture provenant de la procréation, oeufs, lait et les produits à base de lait, ne pouvaient être consommés.

En conclusion, la réincarnation apporte aux croyants cathares plus qu'un espoir, la certitude d'une rédemption à plus ou moins brève échéance. Bien qu'ils se sachent incapables de jamais atteindre la perfection des «Bons Hommes» qui, par amour et esprit de sacrifice, acceptent de redescendre du Ciel dans l'abominable monde de la matière pour aider à l'évolution des âmes demeurées en arrière, ils se sentent libérés de l'angoisse du péché car il leur suffit de vouloir le Bien. D'autre part, la théorie des réincarnations met riches ou pauvres, seigneurs ou vilains, hommes ou femmes, sur un même pied d'égalité. Elle abolissait aussi tout esprit de supériorité chez ceux qui, dans la vie présente, se trouvaient appartenir à une classe sociale élevée.

Les Vaudois ou « Pauvres de Lyon »

C'est à la même époque que le Catharisme que les Vaudois venus de Lyon s’installent en Languedoc. Cette secte évangélique, très proche du Christianisme orthodoxe, qui ne représente pas une religion nouvelle, est cependant, pour son anticléricalisme, classée hérétique par l'Eglise. Les Vaudois eurent un assez grand nombre de fidèles en terre Occitane et partagèrent, au temps de la Croisade et de l’Inquisition, le sort des Cathares.
En 1160, Pierre Valdo, un riche marchand de Lyon touché par la grâce, décide de vivre comme les Apôtres. Il quitte femme et enfants en leur laissant la moitié de ses biens, distribue l'autre aux pauvres et s'en va par les routes porter au petit peuple la bonne parole.
Il fait bientôt de nombreux adeptes parmi des laïcs, comme lui : hommes et femmes qui l'accompagnent dans sa vie errante et dans ses prêches. Valdo et les siens y commentent à leur manière les Saintes Ecritures (ils ont pour l'Ancien et le Nouveau Testament le plus profond respect), mais ne se privent pas de critiquer les «mauvais bergers» de l'Eglise, corrompus par l'argent. Bien que différant entièrement des Cathares dans leur croyance, ils ont avec ceux-ci, sur certains points, des opinions communes.
Aussi, refusent-ils les sacrements du baptême des enfants, l'Eucharistie, et ne croient-ils pas, non plus, à la Communion des Saints. Comme les Cathares, ils n'ont pas d'Eglise et se divisent en croyants et initiés qui reçoivent l'Esprit par l'imposition des mains. Comme les Cathares, enfin, ils ne connaissent qu'une prière, le Pater, ne font jamais de serment, condamnent le mensonge et vivent pauvrement.
Déclarés hérétiques en 1184, ils sont chassés de Lyon par l'archevêque de la ville, Jean de Belles-Mains. Poursuivant leur mission évangélique, les Vaudois gagnent la Lombardie et le Languedoc.
Venu le temps des persécutions, ils affronteront la mort avec le même courage que les Cathares. Réfugiés en Savoie et en Piémont, les rescapés des massacres deviendront protestants durant la Réforme.

Lyon et le Catharisme ?

Le Catharisme est essentiellement un phénomène social, politique et surtout religieux dans le Sud-Ouest de la France où il prend toute l'ampleur que nous lui connaissons aujourd'hui.
Il est un peu moins connu en Champagne, dans la Marne, où là aussi pourtant il se répand de façon notoire. Là encore, on assiste aux terrifiantes persécutions, horreurs et désolations. Le triste phénomène, une fois de plus, laisse le souvenir d'hommes, de femmes n'opposant à l'intolérance et à la brutalité que leurs foi, tolérance et manifestations de l'amour du prochain.
Il est dit que du château de Mont Wimer, Fortunatus, un manichéen chassé par St Augustin, convertit le prince Widomar et que « la secte s'est propagée dans les différentes parties de la terre »... Une tradition raconte qu'avant Montségur, en 1239, se déroule un autodafé au mont Wimer où 180 cathares choisirent la mort par le bûcher plutôt que d'abjurer leur foi. 180 morts déjà !... 5 ans plus tard, il y en aura 200 à Montségur.
Les célèbres foires de Champagne véhiculent déjà les idées généreuses... Allemagne, Flandres, Angleterre, Champagne, Orléanois, Languedoc, Piémont, Bulgarie... Les origines et les modes de pénétration du Catharisme sont connus par les témoignages et chroniques ainsi que par la relation des ‘questions’ appliquées.
Les sites fortifiés, immobiles et glorieux souvenirs d’événements majeurs, subirent des remaniements débouchant irrémédiablement sur l'oubli, ça et là émaillé de quelques bribes de souvenirs délaissés.
Quant aux écrits, Déodat Roché les disait « montagnes plus hautes que les Pyrénées mêmes » ... Certes, ces documents sont inépuisables … mais hélas d'une seule origine. Et nous devons, en la matière, apprécier l’anachronisme qui fait que le Catharisme n'est connu qu'à travers les écrits de ses destructeurs. Les seules bases qui nous restent sont les procès d'Inquisition, les chansons de la croisade, teniers et registres paroissiaux ou de notaires royaux... Et il nous faut un travail de fourmis, une patience inconcevable pour mener à bien la moindre recherche ; bribe après bribe, mot par mot, pour finir par retrouver parfois une trace terne... un pas sur le chemin.
Combat de l'absurde se traduisant par des tonnes ‘d'écrits’ d'un côté contre trois seuls documents de l'autre. Les uniques pièces cathares écrites, d'origine indiscutable, sont au nombre de trois... Un traité cathare du début du XIIIe siècle, découvert à la bibliothèque de Prague par le père A. Dondaine ; Le manuscrit A 6.10 de Dublin de la ‘Collection Vaudoise’, publié par le Pr Th. Keeler ; et enfin ‘Novim Testamentum’ (Bible cathare) de la bibliothèque de la ville de Lyon.
Trop peu de choses, peu d'études sur cette pièce unique, de valeur inestimable, qui ne laissa pas indifférents certains rares chercheurs. « Bernard Ydras, lié d'amitié avec les frères Prêcheurs, se vit commander par Pierre Valdo, chef de la secte des Vaudois, les premiers livres de la bible en langue romane ». Ce fait est rapporté par Échard, historien dominicain et relaté par Etienne de Bourbon dit de Belleville. Puis Marguerite d'Oingt en relatera l'existence dans ses écrits pour en trouver une autre relation dans la thèse de Miss Scheels, anglaise étudiant « tout ce qui se rattache à la secte des Vaudois »...
L. Clédat, professeur à la Faculté de Lyon, propose enfin, en 1887, la reproduction complète et sa traduction de cette pièce de bibliothèque. Il en parle en ces termes :
« Ce précieux et unique manuscrit renferme une copie de la traduction en langue romane du midi (langue d'oc) du nouveau testament, traduction faite au commencement du XIIIe siècle pour l'usage cathare ou Albigeois, à peu près à l'époque où les croisades contre ces sectaires sont dans leur première ardeur.
Le document présente un texte, sur parchemin à deux colonnes, tracé en caractères mixtes de la seconde moitié du XIIIe siècle, orné de lettres capitales colorées en rouge et bleu. Il offre les évangiles de St Mathieu, de St Marc, de St Luc, de St Jean, les actes des Apôtres, l'Apocalypse, les épîtres et un rituel cathare comprenant (en 13 pages) un acte de confession, un acte de réception d'un catéchumène, un acte de réception d'un croyant au nombre des élus (Bons Hommes), des règles pour la prière et un acte de consolation. Toutes ces pièces ont une réelle importance comme archive à consulter avec fruit pour l'histoire de l'ancienne langue provençale, celle des variations de la Bible, l'histoire ecclésiastique et la connaissance des pratiques et croyances des Albigeois ».
L'abbé de Sauvages, au XIIIe siècle, le consultait pour son dictionnaire languedocien-français. En 1835, F.F. Fleck en relate une étude allemande. Enfin, ce manuscrit fut donné à la bibliothèque du palais St Pierre de Lyon par Jean-Julien Trelis, bibliothécaire de la ville de Nîmes. Chassé de cette dernière pour protestantisme par la réaction royaliste, il se réfugia à Clermont puis à Lyon où il décède en 1831... le 24 juin !

Sommes-nous face au hasard des événements ou la prédestination des faits... mais nous nous retrouvons dans la région Lyonnaise ! C’est aussi ce secteur qui abrite le point de ralliement, début 1209, des troupes engagées par le Nord de la France pour la croisade. Il s’agit d’un exceptionnel rassemblement pour cette époque : une cavalerie forte de deux mille hommes, appuyée par près de deux cent mille hommes à pieds, le tout encadré et suivi d'une intendance à la démesure de la vague déferlante...
Cette région Lyonnaise, début de la fin, ne saurait-elle pas être également un jour la conclusion évidente de cette fabuleuse épopée... et voir se réaliser un juste retour des événements. On pourrait douter que quoi que ce soit ait lieu en matière de mémoire ‘catharisante’. Si Lyon possède, dans la plus grande indifférence, un document unique en la matière, il est possible de trouver d’étranges indices, tendant à disparaître, à peu de distance au sud. Et c’est ainsi que, çà et là, on trouve dans la région du Pilat, aux confins du Jarez, d'étranges légendes, récits, chroniques ayant échappé à l'attention des chercheurs... D'étranges ‘boné-gens’ (bonnes gens) circulant, colportant leur connaissance, leur parole, leurs soins aux plus pauvres. ‘Des gens de Toulouse’ se cachent dans quelques châteaux, fermes, castels de l'étrange famille de Roussillon dont on ne sait, en fait, rien sur ses origines... Des tombes à motifs discoïdaux, des caves de réunions où s'enseignait le véritable Dieu... Et ces testaments, dernières volontés, s'achèvent par « et mener notre vie à sa bonne fin »… comme l’a écrit une certaine dame Béatrix de Roussillon ! Légendes de ‘croix tracées au sang humain’ pour rester éternelles... Vrai? Faux? La mémoire, elle, est restée indélébile et tenace, vrai défi au temps et à l'oubli... « Des recherches, des travaux, des écrits surgissent et apportent à la lumière des éléments nouveaux... » mais, de ces éléments retrouvés, qu’en feront nos ténors ?

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