Bourges et le secret des chevaliers de la table ronde

 


Nous sommes le 2 mars 1505 et Louis XII entre en grandes pompes dans la ville de Bourges. Pour immortaliser l'évènement il lui est offert une médaille d'or sur lequel se lisait un texte latin dont Michel Bulteau donne la traduction suivante:
"Pan, gardien des brebis et guide suprême des bergers,
Qui veille aussi sur nos attelages du terroir,
Reçois les troupeaux et les dons de tes bergers
Et les béliers de notre patrie, que nous t'offrons
Comme symboles ainsi que ces toisons qui dépassent
En éclat les pierreries, et qui sont les marques de ta vie et de ta paix"

Pan, le Roi, le Christ et Dieu

Etrange texte pour un roi de France! Certes, certains auteurs y voient une allégorie au Christ suprême berger gardien et protecteur de l'humanité...
Il est vrai encore que Bourges porte dans ses armes "trois moutons d'argent accornés de sable", et qu'il serait rassurant de faire un parallèle entre les brebis symbolisant le peuple élu et les moutons illustrant le blason de Bourges.
Le plus insolite est de considérer que la dédicace s'adresse à Pan, dieu de la nature par excellence dont l'aspect directement lié aux cultes payens ne convient, en forme de parabole, ni au Christ, ni à Dieu... et encore moins au roi Louis XII!

Une médaille entourée du secret

On ajoute encore que ce médaillon fut l'objet d'attentions minutieuses concernant sa mise en oeuvre. Il semblerait, à ce propos, que la fusion de l'alliage, confié à Antoine Juste, fut d'une nature aussi particulière que minutieuse. Mais, si l'histoire de ce médaillon est des plus mystérieuse par son texte et son royal destinataire, il existe un détail dont peu d'auteurs contemporains feront état: dans "regystr du Magyster" de Paulain Gallanty (1569) il est question de la fonderie de cette médaille et du luxe de précautions qui l'entourait étrangement. Cet écrit stipule que la quantité de métal précieux fondu était prévu pour une autre pièce de plus modestes dimensions.

Chiffres et lettres...

Au recto de cette dernière se lisaient 2 lignes de chiffres et nombres: 12-28-3-30-32 , 11-4-10-12-21 et 1.6 au dessous. Cette présentation fut considérée, en son temps, comme une sorte de série numérique "porte-bonheur" ou aussi comme un code mémorisant la fonderie des deux pièces jumelles.
Or, si l'on considère que le texte de la médaille royale est libellé sur 6 lignes, nous pouvons supposer 1 et 6 comme une base linéaire. Il suffit alors de reprendre sur les lignes 1 et 6 les numéros, de les coller sur les lettres du texte latin suivant les quantièmes et d'obtenir les transpositions suivantes: TENET et TENET! Ce qui se passe de plus de commentaires! (consulter notre article sur le carré magique).

Les éléments secrets et dangereux

Cette introduction concernant la "France mystérieuse" pour démontrer que si ce travail d'orfèvre eut lieu à Bourges pour fêter l'arrivée royale de Louis XII, et non ailleurs, il est possible que ce soit pour des raisons précises et géographiques ponctuelles immuables ne pouvant avoir lieu que dans ce secteur. Il est encore à considérer que ces raisons pouvaient être d'ordre plus hermétique et drainer des éléments plus secrets et sans doute dangereux pour le commun...

Des armes qui parlent

Les armes de la cité représentant les 3 moutons semblaient être, selon René Alleau, bien différentes. Selon une tradition ancienne le blason faisait état de l'image d'un âne assis sur un trône... on retrouve effectivement dans l'ancien répertoire héraldique du 17e S. du sommaire Knauff, provenant de la bibliothèque personnelle de Charles VI, les armes dites parlantes de l'antique cité sous la forme d'un âne assis sur un carré appuyé sur une sorte de buste identifié à Apollon. Or dans la mythologie, si l'âne parfois symbolise le dieu Mars, on trouve Apollon affublant le roi Midas d'oreilles d'âne pour avoir délaissé la musique de Delphes au profit de celle de la flûte de Pan... que nous retrouvons sur la devise de la médaille offerte à Louis XII!

La cité de l'alchimie

Mais Bourges fut, et est encore, surtout considérée comme une ville alchimique par excellence. Pour étayer cette affirmation une rue porte encore le nom "alchimie" et les deux hôtels de Jacques Coeur et de Jehan Lallemant illustrent admirablement l'importance des lieux rattachés au grand oeuvre.

Jacques Coeur

Bien sûr une visite de ces deux demeures alchimiques s'impose au curieux d'hermétisme. Nous ne pourrons, faute de place, parcourir en détail ces constructions devenues de véritables livres de pierres attendant toujours d'être déchiffrés... mais nous pouvons par contre en retenir l'essentiel.

L'hôtel Jacques Cœur

Les ténors de l'alchimie s'entendent pour affirmer que l'hôtel Jacques Coeur détient, dans ses décorations, d'importants secrets conduisant au Grand Oeuvre. C'est ainsi que nous observerons le "pigeonnier": l'agencement de ces ouvertures ressemble curieusement à une portée musicale. Cette dernière pourrait bien être le mystérieux mantra capable d'activer et d'engendrer la modification subtile de la matière native, seule capable d'ouvrir le divin travail.
On retrouve ce système "musical" dans l'ouvrage remarquable d'oscar Badforth et d'autres exemples plus récents, concernant toutefois d'autres plans plus simples, dans "Baltazar le mage".

Du dattier au noble phoénix

Un panneau sur une ouverture doit encore retenir notre attention. Le commun n'y verrait rien d'autre que trois sortes de fruitiers: le palmier, le figuier et le dattier. Mais observons alors l'importance majeure du symbolisme fécondant représenté par ces trois végétaux et particulièrement le dattier qui, en grec, a pour nom Phoenix... de plus ces trois végétaux ne peuvent s'épanouir que sous un soleil important. User de cet aspect hermétique avait pour image d'illustrer l'accès au passage vers l'Oeuvre sous ses trois étapes, en soulignant que le "dattier" ouvrait "essentiellement" sur "l'oeuvre refondue au noir"...

Les trois devises de "l'oeuvre au blanc"

C'est encore autour de ce même panneau qu'apparaît une des devises de Jacques Coeur: "De ma joie, dire, faire, taire". Comment ne pas rapprocher ce texte de celui que l'on pourra lire plusieurs siècles plus tard dans l'ouvrage de Fulcanelli: "Du Grand Oeuvre, dire peu, faire beaucoup, taire toujours". Simplement observons que les rajouts à la première devise nous éclaire un peu plus sur le travail qui conduisait Jacques Coeur à "l'oeuvre au Blanc" en utilisant les mots par le biais de la Langue oiselée... et le module des portées musicales du pigeonnier attenant!
Pourtant J. Coeur insistera sur l'aspect secret de ses découvertes en proposant avec insistance le silence par sa 2ème devise: "En close bouche n'entre mouche"... enfin la 3ème et dernière devise retiendra notre attention par une inversion-calembour autorisant de deviner que l'impossible Grand-oeuvre lui était accessible: "A vaillants coeurs, rien d'impossible". Le reste de l'édifice est à l'avenant et étroitement lié à un symbolisme opératif hors propos ici.

L'Hôtel Lallemant

Notre queste se tournera, ensuite, vers l'Hôtel Lallemant, proche du palais de Jacques Coeur et sensiblement de la même époque. On retiendra, car c'est un fait notoire, que les ornements de l'hôtel sont réalisés en même temps, et par les mêmes compagnons, que les décors de la "Tour-Neuve", ainsi que ceux des portails de la cathédrale St Etienne de Bourges... Montrant, s'il le fallait encore, le lien étroit unissant intimement bâtisseurs de cathédrale, le sacré et l'hermétisme... le spirituel et l'opératif... l'Esprit et la Matière.
Cette construction se réalise sous l'impulsion de Jehan Lallemant dit "Le Jeune".

L'étrange Jehan dit "Le Jeune"

A propos de généalogie, le père de Jehan n'était autre que Guillaume Lallemant, chargé d'achalander régulièrement la bibliothèque de Charles VI dans laquelle seront retrouvés certains ouvrages concernant le passé énigmatique de Bourges.
Jehan dit "Le Jeune" s'entretint avec Léonard de Vinci et un certain "L'Ingénieux de Milan" que l'on peut identifier à Benvenuto Cellini, à Vierzon en 1510 et durant l'établissement du projet du fameux "Canal du Berry". Comment ne pas supposer qu'entre ces deux initiés, de très haut niveau, eurent lieu de formidables échanges hermétiques...

St Christophe ou... Chrusophoros?

Sous la galerie couverte de l'Hôtel, le curieux trouvera St Christophe portant l'Enfant-Jésus. Rappelons, dans ce cas d'illustration symbolique, qu'il s'agit, c'est évident, du passage de l'état (rive) d'ignorance à celui (rive opposée) d'initié connaisseur. Le franchissement se fait dans le courant du flot symbolisant le bouillonnement et l'avance du temps et de l'espace. De plus l'évolution durant cette traversée donne la notion du poids, de plus en plus lourd et conséquent, élevé de l'acquis dans l'initiation finale. Fulcanelli donne aussi cette correspondance formidable: Christophe serait Chrusophoros (celui qui porte l'or) soit l'image cryptée du soufre solaire (L'enfant-Jésus), or naissant levé sur le flot du Mercure offrant ainsi le degré de puissance nécessaire au niveau du Grand oeuvre. C'est dire le contenu de l'ésotérisme du bâtiment...

Un secret en une trentaine de caissons

C'est au plafond du "cabinet" que se trouve, sans doute, la clé de l'énigme liée à la transmutation et à d'autres secrets de ce secteur géographique.
Il s'agit d'un plafond et d'une crédence subdivisés en caissons illustrés de gravures hautement symboliques. Vingt sept caissons ornent le plafond de scènes ésotériques reconnues pour leur valeur alchimique par les plus grands spécialistes de cet art. Parmi toutes les représentations, dont pratiquement une sur deux a un angelot pour acteur, il faut retenir que certains soulignent la présence de sortes de chapelets insolites. et notoires.

Une partie du plafond alchimique de l'Hotel Lallemant de Bourges
L'ordre de la Table ronde

Les chapelets pourraient représenter celui propre à un certain ordre de la Table ronde ordonné en cinq dizaines.
Ordre insolite que celui-ci... qui apparaît dès le XVe S. Les membres de cette fraternité s'identifiaient volontiers aux chevaliers en queste du Graal et, détail inhabituel dans une société de ce genre, se trouvaient sous l'autorité non pas d'un maître, mais d'un roi dûment élu par ses pairs.
Jean Lallemant accède à ce titre royal en 1487, 1490 et 1533. Jehan Lallemant, dit "Le Jeune" sera élevé lui aussi au même privilège le 1er mai 1492.

... cinq fois dix grains noirs...

L'ordre se place sous la protection de la Vierge. A ce titre les dignitaires portent un chapelet de "cinq fois dix grains noirs liés sur soie verte qu'isole inégalement à chaque lot un grain d'or". Le fait que les séparations soient d'inégales importances ne fera que souligner plus un aspect ésotérique et hermétique indiscutable que l'on retrouve par le plus grand des hasards dans une parure utilisée par la Société des Anges encore au 17e S. ...
Michel Bulteau, sans doute avec raison, rapproche cette "société" de l'Ordre des Fous qu'il situe en 1380 et celui de "La Mère Folle" de 1419 à 1467. Peut-être intentionnellement oublie t'il de mentionner celui de "L'âne fol" de Lyon en 1319 dont le culte était lié à La Saône... le rapport est bien tentant car le "cartulaire" de cette société de Bourges fait mention d'une connivence entre ses chevaliers et... les marchands d'eau!!!

Deux locaux inondables

Le texte de Thomas Clichent, au 16e S., mentionne à ce propos un curieux détail relatant une partir des décisions et débats de l'Ordre de Bourges. Nous y retrouvons un paragraphe précisant deux niveaux de débats. Le premier était tout à fait philosophique, humaniste et d'élévation religieuse. Le second se déroulait selon une sorte d'autre rituel plus hermétique et... ésotérique. Ce dernier rite avait lieu, souvent, en présence de personnes aussi discrètes qu'élevées dans la hiérarchie du royaume.
Mais le plus curieux réside dans le fait que ces réunions se déroulaient, en ces occasions, dans deux locaux que Clichent qualifie "d'inondables sous certaines conditions qu'il ignore". Il ajoute que ces réunions se voulaient nécessairement souterraines... tout comme celles de la Société de "L'âne Fol" à Lyon. Le lien avec "les marchands d'eau" venait peut-être de cet aspect si peu souvent abordé par les auteurs habituels??? Ou, peut-être, ne l'oublions pas, un autre parallèle s'établit-il avec l'âne des premières armes parlantes de Bourges!!!

La salle basse des saintes eaux

Thomas Clichent précise dans son second cahier que les statuts de l'ordre, en sa possession, se devaient de ne pas être divulgués contrairement aux autres règlements que tous pouvaient connaître. Les statuts qu'il détient précisent que le second rituel doit perdurer ainsi qu'une sorte de mémoire. Les deux "sauvegardes auraient, toujours d'après Thomas et à son époque, un rapport étroit avec des éléments connus seulement par la royauté de France... Et il ajoute que ce genre de société est en place dans le royaume à chaque fois que la nécessité supérieure en éprouve le besoin...
Pour Bourges les réunions avaient lieu dans ce qu'il appelle "La salle basse des saintes eaux". Sans mieux situer l'endroit il précise que ce local est fort ancien et connu de tous temps par un petit nombre de dignitaires civils et religieux régionaux.
Le texte précise encore que les issues et réseaux reliant les deux salles basses débouchaient en des lieux bien précis.

Le palais de Jacques Coeur
Un réseau judicieux

Clichent donne ensuite laconiquement la liste des sorties du réseau qu'il dit savoir d'un des anciens dignitaires décédés: Une sortirait aux caves de l'Hôtel Lallemant, une autre dans les anciens sous-sols du Palais Jacques Coeur, une autre encore, connue des bâtisseurs entretenant la cathédrale St Etienne. Cette dernière est, déjà à cette époque, murée car partait, de façon discrète mais détectable, de la crypte ou chapelle soubassée de la cathédrale. Cette issue était déviée judicieusement vers une proche bâtisse de l'édifice.

Les templiers de Bourges

Un autre écrit, d'un certain Brates Mathis (17e S.) maître d'oeuvre de son état, semble reprendre une partie des affirmations de T. Clichent, sans pour autant le citer une seule fois. Cet architecte décrit ce qu'il trouve "lors des travaux de fondement" dans le secteur de l'ancien cloître St Etienne, ancienne maison des Chevaliers du Temple. Un bâtiment jouxtant la vieille porte de Bourbonno livrait dans ses sols une galerie "sèche, proprement montée, de déploiement facile sur une demie lieue". Brates notera des sortes d'alcôves et des réseaux secondaires qu'il ne parcourt pas... et récupère du mobilier historique d'importance qu'il conserve sans en donner la description complète. On rapprochera utilement ce constat des découvertes faites lors des aductions diverses en eau et évacuations à la fin du 19e S... dont les pièces archéologiques retrouvées se trouvent toujours dans deux collections privées de la région: monnaies d'or et d'argent et objets divers.

Balzac savait-il?

Faut-il rapprocher ces deux derniers textes, insolites et dignes d'intérêt, de celui de Balzac qui au fil de "Légende du Berry" prétend, lui aussi, avoir connaissance de passages souterrains reliant le Palais de Jacques Coeur au lieu des "Bruyères", dit "Tour hantée de la Birette"?
A propos de cet endroit, il pourrait bien s'agir de "La Bruyère" qui est une commune de Braize (Allier)... et qui était une possession dépendante de la commanderie templière de Jussy-le-Chaudrier!!! Certes, le hasard peut avoir toute sa place, mais de cette taille, c'est peu probable lorsque l'on connait la personnalité de Balzac peu enclin à la farce de mauvais goût.

La croix du Temple de Bourges

Un autre détail nous permettra de boucler notre petit circuit sommaire dans le passé de la ville de Bourges. Nous revenons encore sur la médaille commémorative de Louis XII reçu en cette bonne cité. Les archives laissées par Daniel Réju mentionnent plusieurs documents, trouvés à Mennetou-sur-Cher, avec un lot de photographies et objets archéologiques très intéressants. Il s'agit entre autre d'une notice accompagnée de trois photographies montrant des terrassiers avec un religieux devant leur découverte.
Des travaux de maçonnerie permirent la mise à jour d'une pierre, sans doute funéraire, de fortes dimensions représentant... un "TENET croisé sur un autre mot d'origine latine: RES.SURX.I qui se traduirait éventuellement par "j'ai ressuscité".
Ce même mot, à l'orthographe et aux ponctuations près, est avancé par rené Alleau et concerne les six lignes de la crédence de l'Hôtel Lallemant présentant les lettres RER et RERE donnant accès à un système ingénieux chiffré permettant d'accéder à une connaissance hermétique et alchimique de premier ordre bien connu des alchimistes et cité par Fulcanelli.
Quant au TENET croisé... le roi de France en savait certainement le sens profond inscrit sur une médaille dont il pouvait apprécier, d'une part la vraie teneur, et d'autre part le symbolisme de l'alliage. D'ailleurs dès la chute de la monarchie la médaille disparaîtra à jamais...
Certains chercheurs pourraient argumenter que ceci n'est que des mots... donc de l'écriture... mais au fait, l'écriture n'est-elle pas, comme l'affirmait une certaine ancienne tradition, la science de l'Ane?
L'affirmer ou l'infirmer est une autre histoire qui nous permettra ultérieurement de revenir sur les mystères de la vieille ville de Bourges et de sa cathédrale...

André Douzet