L’empire des Beaufort
Les roses d’Anjou

 


L’ancien comté de Beaufort avec Saint Pierre du Lac

Certains noms semblent marquer les carrefours de l'Histoire. Souvent ce ne sont pas les plus connus. Parfois même ils donnent l'impression de surgir de nulle part et passent presque inaperçus au second plan de la scène. Pourtant, ils ont marqué le cours de ce qui devait être.
Noms de fiefs ou patronymes, ils paraissent conférer à ceux qui les portent, lieux ou hommes, un destin extraordinaire. Sont-ce les êtres qui les recherchent ou une volonté supérieure qui les leur confère, telle une bannière ou un signe qu'ils devront tour à tour brandir ou occulter ?
Au cours des siècles, ils apparaissent, s'estompent, reviennent... On se bat ou on se marie pour les posséder, puis on les donne ou on les vend comme si ceux qui les arboraient n'en étaient pas les véritables maîtres : l'Histoire se fait, ils font l'Histoire, bien davantage que les puissants de ce monde, rois, ministres ou chefs de guerre astreints aux regards de la foule.
Peut- être s'agit-il d"initiation par transmissions familiales"... Peut-être ces noms sont-ils chargés d'un étrange pouvoir et transforment-ils magiquement ceux auxquels ils reviennent, car jamais leurs œuvres ne sont médiocres...
Ainsi les Beaufort, qu'ils soient d'Anjou, de Provence, de Champagne, de Beaujeu, d'Angleterre ou d'ailleurs.

L'Anjou... L'Anjou des roses, des brumes légères et des toits d'ardoises bleutées.
Beaufort-en-Vallée ressemble à des dizaines de bourgs de cette province sereine où la vie coule sans rigueurs excessives. L'église Notre-Dame, dominée par les ruines du château féodal, dresse ses flèches et ses tourelles face à la statue de Jeanne de Laval - sise sur une haute colonne - épouse du bon roi René, "qu'une tradition erronée faisait mourir à Beaufort"...

Les chevaliers de Beaufort

Vers les années 1300, un certain Pierre Roger, originaire du Bas-Limousin où il tenait fief en la Terre des Rosiers, devint seigneur de Beaufort. Son petit-fils Guillaume en reçut titre de comte du roi Jean II le Bon.

Les ruines de Beaufort sur leur butte de terre rapportée

A l'époque celtique, Beaufort constituait déjà un site militaire, lorsque la Loire passait au pied de la butte de terre rapportée, haute de trente ou quarante mètres que couronnent les vestiges de la forteresse.
C'est au début du XIe siècle que Foulques Nerra, comte d'Anjou auréolé de légende, tour à tour diabolique et dévot tout au long de sa vie, fit bâtir le château de Beaufort sur l'emplacement de l'oppidum romain ayant lui-même succédé au fort gaulois.
Au Moyen-Âge, Beaufort hébergea pratiquement tous les comtes d'Anjou et fut l'objet de nombreux litiges et marchandages. Jean sans Terre l'assigna en douaire à son épouse la comtesse d'Angoulême. En 1213, Guillaume des Roches s'en empare pour le compte de Philippe-Auguste. Louis VII en dotait sa fille, fiancée à l'un des fils de Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, personnage énigmatique s'il en fût, grand initié médiéval qui trouva la mort à Mansourah. Le projet de mariage ayant échoué, le souverain fit dont de Beaufort à Charles d'Anjou.
Passé le Moyen-Âge, le château revint successivement à de nombreux personnages dont René d'Anjou, Jeanne de Laval sa veuve, Louis XI, Charles VIII, Louise de Savoie, Claude de Tende pour être finalement rattaché définitivement à la Couronne en 1559, à la fin du règne d'Henri II.
Les ruines ne présentent pas d'intérêt architectural particulier, quelques pans de muraille, poternes et tours brisés. Pourtant, le visiteur averti ne pourra pas juguler sa curiosité en découvrant, de part et d'autre de la cheminée de l'ancien donjon, les silhouettes aux trois quarts effacées d'un moine et d'un chevalier tournées l'une vers l'autre...

Le dragon enchaîné

Dans les souterrains du château de Beaufort dort un immense trésor que garde un dragon enchaîné...

Peu de gens se souviennent encore aujourd'hui, à Beaufort, de cette tradition séculaire qu'un érudit local, Camille Fraysse, consigna dans son "Folklore du Baugeois", au début du siècle.
Effectivement, les souterrains ne manquent pas à Beaufort. Certains orifices sont d'ailleurs toujours visibles, de même qu'une différence de niveau entre les deux tours prouve l'existence d'une salle souterraine désormais inaccessible. Mais certainement que le trésor n'est que spirituel : déjà la tradition populaire nous avertit de la singularité de ce pays avec ce gardien symbolisant les forces telluriques.

Celle-ci représente Saint Grégoire. Son regard de pierre semble fixer droit au loin, comme bien au delà du choeur, traverser les vitraux de l'abside... Il tient fièrement la Croix à double traverse, dite Croix de Jérusalem ou d'Anjou, dont l'original - sculpté dans le bois même de la Croix du Christ, assure la tradition - aurait été rapporté de Terre Sainte par un Croisé du XIIIème siècle et dont le roi René devait faire la Croix de Lorraine...
Mais de quel Saint-Grégoire s'agit-il ? Du "Thaumaturge, élève d'Origène, condamné pour son interprétation allégorique de la Bible", de Naziauze qui acheva sa vie dans la solitude ou bien de l'évêque de Nysse qui lutta contre les Aryens? Ou bien encore de Grégoire 1er le Grand, pape qui institua la liturgie de la messe et le rite grégorien ?

Singulière, cette contrée l'est au plus haut point, toute parsemée qu'elle est de souvenirs étranges qui semblent autant de réminiscences d'un mystérieux dépôt, d'une fabuleuse tradition occultée.
Alentour les hameaux, bois, croisées de chemins ou lieux-dits portent des noms bien particuliers : la Chevalerie, la Porte au Moine, la Croix-Pélerin, la Roseray, Sion, le Cerf etc… La Croix Pattée est à l'Epinay, le Croissant à Linière, la Croix de Lorraine à Beau-Couzé...
L'église de Beaufort - dont partiraient de nombreux souterrains - "toujours et constamment sous le patronage de la Vierge" (Célestin Port) foisonne de symboles hermétiques.
Simple chapelle au début du XIe siècle, elle était déjà élevée au rang d'église paroissiale en 1199, date à laquelle Saint Hugues d'Avallon, évêque de Lincoln, y célébra la messe. Au XVe siècle, une chapelle dite de "Jeanne de' Laval" fut adjointe à Notre Dame de Beaufort. En 1542, Jean de l'Espine achevait le clocher après avoir fourni les plans de la façade Renaissance. Louis XII ayant fait don d'un important terrain à la paroisse, l'église fut alors agrandie et restaurée une première fois en 1499.

Notre Dame de Beaufort
Façade de Notre Dame de Beaufort

Une seconde restauration eut lieu au XIXe siècle. Les admirables vitraux remontent à cette époque : exécutés par Edouard Didron de 1869 à 1889, ils retracent des scènes et légendes de la Vierge, figurées en des costumes XVe siècle. Deux verrières associent curieusement Jeanne d'Arc et Jeanne de Laval.
Aussi bien dans la pierre que sur le verre, Notre-Dame-de-Beaufort est émaillée d'armoiries qui furent celles de certains papes, de confréries religieuses ou de grandes familles de la région, riches en fleurs de lys, chevrons et croissants... Devant une telle profusion, on ne peut que rêver en songeant à ce que devait présenter l'édifice de Jean de l'Espine.
A l'intérieur de l'église, de part et d'autre du vantail, deux statues d'une remarquable beauté expriment une parfaite sérénité. L'une représente Sainte Cécile, patronne des musiciens, jouant d'une sorte d'orgue miniature. Ce faisant, elle tourne son visage harmonieux vers la seconde statue.

La naissance de Lancelot

Mais le mystère de Beaufort remonte encore plus loin dans le temps, bien avant la construction du sanctuaire.
Outre celle du dragon enchaîné, gardien d'un énigmatique dépôt, une autre légende éclaire d'un jour particulier les origines de la cité : Lancelot du Lac, l'un des principaux héros de la Quête du Graal et du Cycle arthurien serait né sur le territoire de Beaufort...
« Kiot, le maître sage, lit-on dans le ‘Parzival’ traduit par E. Tonnelat, chercha alors dans les livres latins où avait pu vivre un peuple assez pur et assez enclin à une vie de renoncement pour devenir le gardien du Graal. Il lut les chroniques des royaumes de Bretagne, de France et d'Irlande et de beaucoup d'autres encore, jusqu'à ce qu'il trouvât en Anjou ce qu'il cherchait ».

Avec ces quelques lignes, le mystère de Beaufort s'étend à l'Anjou et à ses comtes, l'Anjou dans le nom de laquelle on ne peut s'empêcher de retrouver la trace de l’‘Anna’ celtique, mère des Dieux et des Hommes, gardienne des défunts, veillant sur les marécages (En Irlande ‘Fath Anann)) et du latin ‘jovius’ signifiant ‘de Jupiter’, lui aussi père des Dieux, des Hommes et du jour chez les Romains. Célestin Port avait-il mesuré toute l'importance de ses propos, en écrivant dans la préface de son ‘Dictionnaire de Maine-et-Loire’ : « l'Anjou est né de la volonté humaine, ce n'est pas un cadre naturel aux limites bien tranchées » ?

Sainte Cécile, patronne des musiciens

Quant aux comtes d'Anjou, ils se prétendaient issus de Geoffroy et d'une fée, particulièrement réfractaire au culte chrétien puisqu'un jour, alors qu'elle assistait à la messe, elle finit par abandonner son mari et ses trois enfants en s'envolant par un vitrail, juste avant la consécration de l'hostie.
Tout au long de son ‘Parzival’, Wolfram von Eschenbach glorifie cette famille d'Anjou issue d'une race supérieure -‘faée’-, (en Arabe fata signifie prédestiné).
Or, ce Geoffroy dont descendraient les comtes d'Anjou aurait porté la bannière de Charlemagne et un des comtes de sa lignée, au moins, Foulques V, fut affilié aux Templiers (Foulques V devint roi de Jérusalem en 11347. 3 ans plus tôt en 1128, le concile de Troyes élaborait la règle des Templiers et trois ans plus tard, le Concile de Pise la fixait définitivement sur le plan monastique). Toujours d'après le texte de Wolfram von Eschenbach, Gahmuret - père de Parzival - est le frère cadet du roi d'Anjou. Il ira se mettre au service du calife de Bagdad qui représente la plus haute autorité spirituelle régnant sur la terre : elle est islamique, mais peu importe, Gahmuret satisfait ainsi à un idéal de chevalerie dépassant le stade des religions exotériques.
Quant à Jehan de Bourdigne, il relate en sa ‘Chronique d'Anjou’ la fondation d'Angers par « plusieurs habitants bien nés, sous bénin horoscope... dans la forêt de Nyd d'Oiseau ou de Merle ». A noter que ces Celtes s'étaient auparavant adonnés aux « lettres et études de philosophie esquelles tant profitèrent que le bruyt fut incontinent que par toutes les Gaules n'avait plus doctes théologiens... »
Lancelot du Lac a-t-il réellement existé ou bien nous trouvons-nous encore en présence d'une légende symbolique destinée à fixer une fois de plus notre attention sur une contrée prédestinée puisque ayant engendré l'archétype du Chevalier ?
Il faut pourtant relever l'existence d'une chartre de 1148, par laquelle Geoffroy IV Plantagenêt fait don de 1.200 arpents de frou et dégât de la forêt de Beaufort à un certain ... Othon du Lac.
Et la tradition - étayée par des trouvailles archéologiques - nous apprend encore que le village primitif de Beaufort se trouvait à deux ou trois kilomètres du bourg actuel, à Saint-Pierre-du-Lac. Ce hameau s'appelle ainsi du simple fait d'une erreur commise au XIXème siècle : l'église, croyait-on, était dédiée à Saint-Pierre. En fait, elle se nommait Notre-Dame-du-Lac... ‘Anna des Marais’ n'est pas loin.
A l'origine Beaufort et le lac (ou les eaux en général) se trouvaient donc confusément mêlés, peut-être même étaient-ils synonymes... Sans doute le savait-il, ce mystérieux abbé de Beaufort qui signait ses œuvres littéraires, nouvelles ou contes, paraissant dans la presse régionale, « du Lac ».

A Avrillé, tout près de Beaufort, se tenait au Moyen-Age un prieuré dont il ne reste rien. Par contre, on peut toujours découvrir une petite chapelle vraisemblablement templière de par les croix servant de motif à son carrelage. C'est dans le manoir d'Avrillé, assurent les vieilles gens, que serait né Lancelot. Si le héros arthurien a réellement existé - ou du moins son modèle - nul doute qu'il ait appartenu à cette mystérieuse lignée chrétienne gardienne du mystère inconnu dont Kyot découvrit la trace dans les anciennes Chroniques d'Anjou.

Le pape aux cerfs
Verrière de Jeanne d’Arc et de Jeanne de Laval

Pierre Roger, seigneur des Rosiers, originaire du Bas Limousin et qui laissa Beaufort à Guillaume, eut un curieux petit-fils lui aussi prénommé Pierre Roger.
Entré au monastère de la Chaise-Dieu à l'âge de dix ans où il fit preuve d'un étonnant talent oratoire et d'aptitudes particulières en théologie, le jeune homme eut une carrière ecclésiastique spécialement brillante : abbé de Fécamp, évêque d'Arras, Archevêque de Sens, Cardinal, Archevêque de Rouen....
Finalement, Pierre Roger de Beaufort fut élu Pape en 1342. Il prit le nom de Clément VI. Surnommé ‘Le Magnifique’, quatrième pape français à résider en Avignon, il fut le premier des souverains pontifes à faire apposer sur les bulles le sceau de sa famille. De ses prédécesseurs, il disait volontiers « qu'ils n'avaient pas su être papes ». Mais pour Sainte Brigitte de Suède, Clément VI n'était ni plus ni moins que « Lucifer assis sur le Saint-Siège » et pour Villani Beaufort représentait surtout « un homme de savoir, très chevaleresque mais peu religieux ».
Ce ‘Lucifer’ entreprit de modifier le palais des Papes. Il voulut que la tour des Anges, construite par Benoît XII, eut son pendant : ce fut la tour de la Garde-Robe.
Dédaignant résolument le style d'architecture militaire alors en vigueur, Clément décida d'humaniser la vieille forteresse : les murailles furent percées, des fenêtres s'épanouirent aux façades et dans les chapelles. Pour ce travail, il fit appel à un architecte inconnu, Jean, dit de Loubières (il serait né dans un village portant ce nom) ou de Louvres.
Dans cette tour de la Garde-Robe, Clément VI installa sa plus curieuse réalisation : la ‘Chambre au cerf’ où le Pontife aimait à « chercher la liberté d'oublier qu'il était pape ».
L'artiste qui la décora de nombreuses fresques serait un certain Mattéo Giovanetti. Ce sont des scènes sylvestres où évoluent des personnages bizarres et des animaux tout à fait inattendus. On éprouve une certaine curiosité à découvrir ces scènes à la fois naïves et suggestives, pêcheurs jetant un épervier dans un vivier regorgeant de brochets, enfants grimpant à des arbres fruitiers, chasseurs au faucon ou à la chouette, lévriers poursuivant un cerf.... Clément VI était-il alchimiste comme l'avait été le pape Jean XXII, second pape d'Avignon, et sommes-nous en présence de peintures se rapportant au Grand-Oeuvre ?
Mais on sera surtout frappé par la présence du cerf royal, puissant symbole celtique....
Clément VI le Magnifique se méfiait de tous. Aussi, assure-t-on, fit-il creuser un souterrain depuis le Palais des Papes, passant sous les Doms et la Durance pour déboucher à la tour de Châteaurenard. Le pontife possédait deux clefs permettant d'accéder au souterrain. Il en garda une et donna la seconde à Bons de Châteaurenard : la légende veut-elle expliquer ainsi allégoriquement que Clément VI confia au féodal un important secret, ou tout au moins le moyen de le découvrir, par le biais du symbole de la clef ?
Clément VI mourut en 1352.
Avec lui, les Beaufort réussirent à s'implanter solidement dans le haut clergé : parmi ses innombrables neveux, il s'en trouva un certain nombre pour devenir cardinaux et archevêques et même un, le futur Grégoire XI, pour devenir pape à son tour.

Daniel Réju