
A la poursuite de la pierre Alpha
Une
frise pour une certaine fin
Nous
poursuivons notre voyage dans le légendaire de la chartreuse de
Sainte-Croix-en-Jarez par un récit concernant une frise répétitive
d’omégas sculptés sur les piliers du monastère.
La légende que nous avons recueillie est simple et claire, mais
évidemment à prendre en son sens ésotérique.
En effet il n’y a certainement pas à craindre que la chartreuse
de Sainte-Croix s’effondre en cas de découverte d’une
frise d’alphas sculptée sur une pierre cachée de cette
chartreuse du Pilat. On peut supposer qu’il s’agit là
de l’interprétation d’un élément dont
on a perdu pratiquement l’explication et le sens.
Cependant cette légende fait mention d’une pierre ‘Alpha’
donc d’une pierre du commencement. Peut-être faut-il comprendre,
dans ce récit, un lien oublié avec un endroit, dans ce secteur,
qui aurait contenu (contiendrait sans doute encore ?) une ‘pierre
du commencement’ ? Si oui de quel ‘commencement’ pourrait-il
s’agir ?
Au
commencement était-il une géographie sacrée ?
Il
est également possible que cette légende ne soit qu’un
récit symbolique… une sorte d’image pour frapper l’esprit
populaire, du genre : « au commencement est Dieu , puis ensuite
on trouve des religieux priant pour le bien et l’équilibre
du Monde… en oubliant peu à peu cet équilibre tout
peut rapidement sombrer dans une fin apocalyptique de l’Humanité
». En somme le commencement est nécessaire à la continuité
de notre évolution. Si nous ne devons pas négliger cette
explication, il nous est possible d’en aborder une autre qui s’adapterait
à la fois aux antiques lieux du territoire de Sainte Croix et à
son histoire oubliée.
Un
pilier cylindrique dans l'entrée principale de la Chartreuse de
Ste Croix
En effet, nous disposons d’un ensemble d’éléments
pouvant tout à fait entrer dans la configuration de cette légende.
Reprenons, dans notre ‘Introduction à une géographie
sacrée du Jarez’, les textes concernant le site du ‘Grand
Roussilla’. Dans le ‘Journal des amis de littérature’
(1792) il est bien question de légendes et des traditions locales
à propos d’une ‘pierre parlante’… Dieu
n’est il pas montré comme la Parole, le verbe, le son ? Cette
pierre sacrée, divine, capable d’identifier le ‘vrai
souverain’ ne pourrait-elle pas être considérée
comme la … Pierre d’origine, celle sans qui l’ordre
ne peut plus être imposé et donc ouvrir sur le chaos ? Cette
‘base rocheuse’ est reprise dans la légende arthurienne,
elle-même identifiée en quelques endroits autour de la chartreuse
de Ste Croix. A ce propos nous avons vu que la forteresse du roi Arthus,
"le Château del perron", comportait une pierre, ou un
perron, nommée "la Pierre de l'Honneur" où Lancelot
fut mis à l'épreuve. Or, le perron d’une demeure seigneuriale
était la pierre cubique depuis laquelle, symboliquement, le chevalier
se hissait à cheval. Une pierre cubique sur laquelle nous reviendrons
plus loin à propos de Sainte Croix. Poursuivons encore un peu sur
ce ‘Grand Roussilla’, capitale locale de l’autorité.
Pour le Père G. Coquillat (sur lequel nous reviendrons dans un
chapitre que nous lui consacrerons), le Grand Roussilla, plus tard Ste-Croix-en-Jarez,
comme nous l'expliquerons plus loin, était l'omphalos de cette
partie de la Gaule marquant les limites de plusieurs peuples celtes :
"... L'usage du droit écrit commence de ce lieu du Castel
Crux (il s'agit de la forteresse de Ste-Croix-en-Jarez) qui est en ce
pai's, vers le septentrion qui est coutumier contre le mydi qui est droit
écrit, à une croix qui est prez de là, venant du
Bourbonois duque là mesmes est faite séparation d'avec le
Fores en la pierre de cette croix y avoit plusieurs mots gravez."
Soutenant fermement l’hypothèse que Ste Croix n’est
autre que cet antique site hautement sacré, nous verrons dans un
autre chapitre, qu’à Sainte Croix, une ‘Pierre cubique’
a bien été retrouvée et représente effectivement
un reliquaire vraiment hors du commun ! Si le site fut la possession des
seigneurs de Roussillon (légende de la fondation du monastère)
et qu’il fut légué suite à la mort héroïque
de Guillaume de Roussillon, puis au ‘songe miraculeux’ de
Béatrix, il est évident que cette illustre famille connaissait
le passé sacré de cet endroit , ce qu’il représentait,
et surtout son contenu. Cette connaissance serait-elle celle de tout ou
partie de cette ‘pierre de cette croix y avoit plusieurs mots gravez’
? Ces ‘mots gravés’, ou ce morceau de croix, auraient-ils
une importance remarquable ou représenteraient-ils un tel danger
qu’on ait décidé de les dissimuler, ou les soustraire
à quelques cupidités ?
Des
omégas et des chartreux
Maintenant
revenons dans l’enceinte de la chartreuse. Après avoir quitté
la première cour dite ‘des laïcs’, nous nous trouvons
dans la partie uniquement réservée à l’usage
des pères chartreux. C’est dans ces lieux que nous retrouverons
l’ensemble des éléments les plus étranges du
monastère. Intéressons-nous uniquement, pour l’instant,
à notre sujet : les chapiteaux décorés d’une
frise d’Omégas.
Curieusement cette décoration n’est conséquente que
dans cette portion des bâtiments réservés aux chartreux,
comme le confirme la légende : « En ces murs est le secret
du tout ! Du début à la fin. Les moines Chartreux pour s’en
imprégner encore méditaient cette énigme ainsi posée.
–Comme seul décor quelques chapiteaux portent l’oméga
! Une seule pierre dans la Chartreuse porte l’alpha… ».
Cette connaissance est donc bien réservée à une caste,
ou élite, religieuse, à propos ou instruite du secret des
lieux.
Un pilier cylindrique dans la salle d'accueil touristique
de Ste Croix
On
trouve ces piliers, avec cet ornement symbolique, répétés
au long du couloir séparant la première cour du cloître,
et dans ce dernier également. Nous observerons que les piliers
recevant ce chapiteau avec sa frise ne sont pas de section circulaire.
De plus on remarque que ces piliers sont quasiment toujours encastrés
dans l’appareillage des murs et pourrait être considérés
comme des ‘chaînages’ de soutien ou des ‘tableaux’
d’encadrement (passage, porche…). Ils ne sont pratiquement
jamais présentés isolés en fonction de pilier ou
poteau de pierre. Ce détail se souligne un peu plus si nous regardons
d’autres endroits, laïcs, où nous retrouvons encore
des piliers. Ceux-ci, curieusement, sont souvent de section circulaire
et leurs chapiteaux représentent de simples formes plates, ou décorés
de belles volutes comme nous le voyons dans l’épicerie, les
salles d’accueil du restaurant (à droite de l’entrée)
et des visites guidées (à gauche de l’entrée).
Nous savons également des piliers dans les parties souterraines.
Ils sont le plus souvent formés d’un appareillage de pierres…
sauf un ou deux beaucoup moins accessibles et donc peu connus des chercheurs
!
Le
savoir des Roussillon dans les murs de Ste Croix ?
Ces
remarques concernant la section des colonnes marquent peut-être
les lieux des moines et des laïcs selon un code dont nous n’avons
plus le sens complet ou ésotérique. Il se peut également
que ces chapiteaux aient été récupérés
justement sur les lieux de l’ancienne forteresse sacrée au
moment de sa démolition pour donner naissance à la chartreuse.
Cette possibilité pourrait facilement s’appuyer sur les différences
flagrantes de factures, d’usures, de dimensions, et de types. Les
frises d’Oméga seraient alors un des vestiges rappelant aux
‘initiés’ que la pierre des origines est ici encore
enfouie dans les entrailles de Ste Croix. Nous verrons qu’il existe
aussi d’autres ‘vestiges’ encore plus étranges
pouvant aussi provenir de constructions plus anciennes que la chartreuse…
Egalement le fait que ces ‘décorations’ soient toujours
incrustées dans un mur de la partie réservée aux
pères chartreux ne doit pas nous échapper. Peut-être
ce détail nous permet-il de comprendre, simplement, que ce ‘savoir’
a bien été… incrusté, inclus entièrement,
dans les murs de la chartreuse de Ste Croix… dans ses murs au sens
de propriété matérielle et qu’il est indispensable
de maintenir l’information pour une succession encore à venir
et qui ne doit pas s’interrompre.
L’usage de la section carrée des chapiteaux ‘Oméga’
donne si on la développe, en volume et depuis le côté
du carré, la forme du cube… Cette constatation logique nous
amènerait-elle à comprendre que ces chapiteaux carrés
sont le rappel discret, ou secret, d’un cube de pierre ou d’un
minéral formant l’entrée d’un savoir oublié
?… une sorte de perron posé à l’entrée
d’un seuil franchissable sous des conditions strictes ? une sorte
de marche réservée à l’usage d’une certaine
chevalerie ? ou un mot-clé uniquement réservé à
comprendre qu’il est peut-être ‘périlleux’
de franchir ce perron sans y être initié au savoir des Roussillon
?
Béatrix
et l’étrange remerciement
Comme
il est dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu…
cette légende est sans doute fondée sur une réalité
représentant « un bien redoutable secret pour qu’il
soit ainsi enfoui, et crypté ». On nous dit également
que Béatrix, après avoir fondé le monastère
de Ste Croix, choisit de finir ses jours, très religieusement,
dans l’enceinte des pères chartreux…
L'ouverture par laquelle Béatrix suivant l'office
des chartreux depuis son logement
Oui, certes, ce choix est très salutaire pour le bien de son âme,
n’en doutons pas. Cependant ce pieux réflexe soulève
des remarques. D’abord aucune femme n’est admise dans la partie
d’une chartreuse réservée aux Pères. Là
encore on nous réplique que Béatrix vivait dans un petit
appartement en étage, invisible des pères chartreux. Si
l’on observe l’endroit où se trouvait cet ‘appartement’,
il ne pouvait être que de très modestes dimensions…
et d’un volume bien inférieur à celui d’une
cellule de chartreux ! De plus on peut se demander où pouvait bien
être les fenêtres éclairant l’endroit où
vivait Béatrix ? Tout au plus ces ouvertures ne devaient être
qu’étroites et basses… en raison du fait qu’elles
ne pouvaient donner qu’au-dessus du toit rampant du ‘petit
cloître’. Cet emplacement de maigres fenêtres ne pouvait
que permettre de voir le ciel et… le petit cimetière enclavé
dans ce fameux ‘petit cloître’ !
Etrange
constat que celui-ci : les pères chartreux ont une vue splendide
sur la nature environnante et vivent dans une ‘cellule’, qui
n’a rien de carcérale puisqu’elle se compose de plusieurs
pièces et d’un grand jardin en plein air. En échange
leur généreuse bienfaitrice et fondatrice de Ste Croix,
une noble Dame issue d’une des plus grandes familles de la région,
se trouve reléguée dans une sorte de réduit peu éclairé
dont le seul décor est le petit cimetière et un coin de
ciel… où elle peut supposer trouver Dieu qui la récompensera
largement, en félicité paradisiaque, à la hauteur
des épreuves vécues ? Il est difficile de contredire ces
remarques en raison du fait que l’on nous montre, dans l’ancienne
chapelle des pères (celle aux étranges peintures murales)
une ouverture en meurtrière réputée être le
guichet par lequel Béatrix suivait l’office des pères
sans les voir et sans être vue également par les moines en
prière. L’emplacement de cette étroite ouverture montre
sans contestation où se trouvait ‘hébergée’
la fondatrice des lieux.

Le petit cloître et son cimetière
Le
lourd prix du secret
De
plus, à bien regarder cet endroit, la pauvre Béatrix ne
pouvait même pas espérer en sortir pour une promenade bienfaisante
et hygiénique… car en ce cas elle aurait immanquablement
été contrainte de circuler dans le périmètre
des religieux… ce que la règle de l’ordre cartusien
interdit formellement ! Etrange façon de remercier Béatrix
que celle offerte sévèrement par les chartreux… qui
ressemble à s’y méprendre à une véritable
incarcération… ou tout du moins à une interdiction
de circuler, de communiquer, de s’en aller… en un mot la prise
totale du contrôle de la gentille bienfaitrice Béatrix de
Roussillon ! Certes, là encore cette situation ne peut qu’être
une supposition scandaleuse et nous ne pouvons y croire de la part des
bons gestionnaires de l’ordre. Nous ne voulons bien entendu, que
croire la version officielle, d’une noble dame lasse des vicissitudes
de la vie ordinaire, vouant ses dernières années à
la prière pour le repos de l’âme de Guillaume de Roussillon
et d’elle-même. Une dernière opposition serait de se
demander si dans ce secteur il n’y aurait pas eu un cloître
ou un monastère de religieuses, mieux appropriés pour recevoir,
comme à l’accoutumé, de nobles Dames ? Mais ce serait,
peut-être, faire là acte de mauvaise foi ou pire encore :
de réalisme ! Pourtant si notre hypothèse s’avérait
exacte (et pourquoi pas ?) il faudrait se demander quelles pouvaient être
les raisons de cette ‘mise’ au secret d’une Dame de
haut rang par les chartreux. Car si mise au secret il y avait, et tout
y ressemble, secret il y aurait forcément… serait-ce celui
de l’origine ou de la fonction primitive des lieux ? ou celui de
l’énigmatique de cette fameuse Pierre du Commencement ?
Les
moines chartreux, n’en déplaise à certains, en avaient,
peut-être, la garde et la Tradition gravée leur rappelait,
si nécessaire, l’importance de la conserver intacte et hors
d’atteinte des non initiés à cet intouchable secret.
C’est peut-être ce que comprit et mit à jour Polycarpe
de la Rivière, prieur de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez,
au 17ème siècle…


André
Douzet
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