L'alchimie
Le manuscrit de Ripley


L’or et la divine présence

Souvent ce mot, une fois prononcé, ouvre sur le rêve, le délire, la fascination ou le mépris. La plupart du temps, pour les profanes, ce terme désigne la manière d’obtenir de l’or depuis d’autres métaux ou produits relativement vils. Quant à l’or, on estime que si l’on pouvait rassembler ce métal extrait par l’homme, et capable de le rendre fou, on obtiendrait un cube de plus de vingt mètres de côté (estimation scientifique faite en 1991)! Après l’aspect matériel, s’ouvre toute grande la porte vers le divin qui, depuis des temps immémoriaux, dans toutes les traditions, se représente depuis ce métal aux lueurs de feu. La liste des œuvres de tous temps, de toutes ethnies confondues serait infinie et finalement hors sujet sur cette colonne. Notons simplement l’immense richesse de ces œuvres vouées aux divinités oubliées et les artistes, illustres inconnus, qui les façonnèrent pour la plus cupide grande gloire des hommes et d’obscures divinités, jusqu’aux calices de l’Eglise dont le réceptacle ne saurait être coulé dans un autre métal capable d’abriter la divine présence…
Cette rubrique, nous l’ouvrons pour tenter d’approcher, sans doute de très loin, cette science, empirique pour certains et exacte pour d’autres. Nous ne pouvons avoir la prétention de présenter toutes les facettes merveilleuses de cette ‘matière’. Nous reviendrons forcément sur la vision du métal correspondant au soleil, la noblesse et l’infini de l’éternité… à qui furent sacrifiés des peuples entiers pour la soif inextinguible de quelques dignitaires. La mort est également un des thèmes fondamentaux dans le grand magistère imposant le décès de la matière, ou de l’esprit, pour renaître plus resplendissant, représentant « au-dessus, les choses célestes, en dessous, les choses terrestres » comme l’affirme le manuscrit ‘Instruments et fourneaux’ de 1478 reprenant les célèbres termes de Zosime.
L’or reviendra en touches de couleur, parfois vénéneuses, dans nos prochaines entrées sur cette colonne, tout comme des textes anciens déployant des connaissances parfois diamétralement opposées sur ce sujet des plus vastes, allant des visions les plus délirantes aux plus… rationnelles de certaines ‘médecines’ ou procédés devenus notoires et usuels.
Précisons tout de suite que ces présentations ne sont en rien une prise de position en faveur des uns ou des autres, concernant personnages ou voies de réalisations proposées. Nous resterons neutres en ne proposant qu’une documentation dont chacun se fera sa propre opinion.

Une imagerie alchimique pour Georges Ripley

Pour l’instant, nous en resterons à l’iconographie des ouvrages de cette science. Il s’agit d’illustrations, parfois d’une extraordinaire richesse et diversité dans le choix des éléments allégoriques ou symboliques sur le sujet. Souvent, ces peintures se montrent dignes de tenir la dragée haute aux décors des « riches heures » des princes et rois friands de beaux livres religieux… Ne doutons pas un instant que ces ‘enlumineurs du Grand Art’ surent à leur façon pratiquer l’embellissement spirituel, et quasiment religieux, de l’Alchimie.

Nous ouvrons cette série d’images par deux extraits d’un manuscrit, long de plus de cinq mètres, représentant probablement les étapes et produits permettant de parvenir à ‘l’œuvre au noir’, au blanc et enfin au rouge ‘sublime’. Georges Ripley est un moine anglais (1415-1490) qui remerciait Dieu de « lui avoir révélé ses méthodes secrètes », le présentant comme le pouvoir invisible l’assistant dans ses travaux de laboratoire. Son œuvre se déploierait au long de vingt-quatre livres, plus quatre documents passés sous une autre signature que la sienne afin de s’épargner les foudres de la Très Sainte Inquisition dont il ne doute pas -l’explique-t-il dans le premier de ses cinq petits carnets- qu’elle le pourchasse en raison des propos qu’il tient en final dans les quatre derniers écrits en forme de testament spirituel. Ripley aurait trouvé sa pierre d’ouverture du Grand Œuvre sur l’île de Rhodes, après avoir consulté un nombre incroyable d’ouvrages sur le thème. Ses travaux lui auraient permis de réaliser plus de métal précieux qu’il ne pouvait en dépenser… aussi fit-il don de cette richesse phénoménale à l’Ordre de St Jean de Jérusalem. Peu importe les réalités de cette histoire et ce qu’il en fut vraiment de ce personnage. Nous retiendrons, pour le moment, la beauté et le symbolisme de ce manuscrit en forme d’illustration des minutieuses enluminures apportées par ces inconditionnels de… l’âge d’or alchimique.

La première image du manuscrit :
Elle représente une porte ouverte sur des flammes, encadrée par deux lions à la posture hiératique. Celui de droite est de couleur verte tandis que l’autre est réputé pour être rouge. Cette scène a suscité de nombreuses explications différentes ; nous nous contenterons des hypothèses concernant les deux couleurs.
Ce lion vert serait-il l’élément alchimique ayant pour nom Azot, libérant l’or des bases les plus ‘immondes’ et dont l’apparition au bout de quarante jours de la masse noire qui l’enfante promet le succès à celui qui l’espère ? Au demeurant, le terme de ‘Lion Vert’, lorsqu’il saigne, s’associerait encore à l’appellation de l’or philosophale, aussi surnommé Sang du Christ dans le Graal ou Sang de Dragon. On le retrouverait également dans la fonction de décapage du célèbre ‘vitriol’ suivant « l’œuvre au noir ». Ce fauve, image de « l’émeraude des Sages » ou « Mercure des Philosophes », serait l’une des clés essentielles de la transmutation…
Quant au lion rouge, peut-être illustre-t-il cette poudre rouge convertissant les métaux vils en or, ou encore ce produit par lequel toutes les plaies trouvaient guérison ?
Ripley reste laconique sur ces deux animaux opposés mais, au-dessous, le poème offre de nombreux conseils hermétiques, bien qu’en titre une sévère sentence prévienne : « montre-toi prudent et tires-en la sagesse »…

Seconde illustration :
On y voit une sorte d’oiseau -un aigle sans doute en raison des serres- à tête de roi sur lequel tombent des gouttes dorées, posé sur une boule en terre ou emplie d’une brume. Il est admis que cette représentation, pour Ripley, soit celle de la pierre philosophale en forme de Phénix engendré par le feu secret destiné à apporter toute la perfection dans l’univers. Ce qui moins expliqué est le fait que sept plumes soient fichées dans ce globe opaque et qu’elles soient moitié or et moitié argent… Cependant, sur une scène précédente que nous présenterons une autre fois, ces plumes tombent, les argentées d’une lune en croissant, celles en or d’un soleil.